Certon
(1604) |
Or tous les autres Dieux, hormis le seul Neptune,
Avoient
compassion de la triste fortune,
Son
depit violent ne l’avoit point quitté.
Et
fut contre Ulysses sans relache irrité
Tant
que dessus sa terre il eust faict son entree.
Or il visitoit lors la lointaine contree
Des
Aethiopïens eslognez, & qui sont
Distinctz,
& separez : le levant ceux cy ont,
Ceux
là sont situéz où le soleil se cache :
Et
qui sont les derniers des hommes que l’on scache.
Là,
au festin assis ayse il se delectoit,
A
la mort des agneaux & toreaux assistoit
Tuez
à son honneur, dont la centaine tombe
A
l’usage sacré de la sainte Hecatombe :
Mais dessus le palais de l’Olympe estoillé
Fut
le reste des Dieux au conseil appellé.
Là
le Roy des grands Dieux & des hommes le pere
Leur
parla sur le faict d’Aegytus l’adultere
Duquel
il se souvint, & qu’ avoit mis à mort
Le
gentil Orestes, fils vertueux & fort
Du
grand Agamemnon. Si fit harangue telle,
Du
faict memoratif à la troupe immortelle.
O Dieux, dont les humains taxent trop dereglez
Les
sainctes deitez, & pensent aveuglez,
Que
de tous les malheurs la source & l’origine
Depend,
& vient de nous, veu que de leur ruyne
Ils
sont la plupart cause, et leurs mechancetes
Les
menent à leur mal, entassants efrontes
Mainte
angoisse en leur cœur, contre les destinees
Des
fautes commenttant par trop desordonnees,
Aegist
en est tesmoin, qui d’Atreide l’aisné
Voulut
avoir la femme, ô crime forcené !
En
despit du Destin : & forfaict execrable,
Osa
tuer encor le mary miserable :
N’ignorant
de sa faute & la peyne & la mort.
Car
ie luy envoyay mon messager accort
Qui
le garde d’Io, jadis priva de vie,
Luy
dire qu’il quittast ceste execrable envye
D’avoir
Clytemnestra pour femme, & ne mist pas
Le
grand Agamemnon mechamment au trespas.
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Boitet
(1619) |
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La
Valterie (1681) |
Or
Neptune, pendant le grand voyage qu’il fit en Aethiopie,
voyage fort esloigné, & presque comme escarté jusques aux
extremites de la terre, & dont une contree est situee au Soleil
levant,& l’autre rive vers l’Occident : là il se plaisoit
extremement pour le grand nombre des sacrifices qui sont frequents en ce
pays-là. Ce qui luy donna sujet d’y sejourner plus peut-estre qu’il
ne devoit, pour empescher le retour d’Ulysse qui fut conclud &
arresté pendant son absence à son grand regret. Car tous les Dieux, à
la requeste de Minerve, s’assemblerent en la chambre royale pour
adviser à cette affaire, entre lesquels Jupiter, comme le chef, se
ressouvenant encor’du meurtre commis par Oreste en la personne du
celebre Aegyste, s’advança de parler, & d’une majesté plus que
royale, commença en ceste sorte.
Hélas !comment se peut-il faire que les hommes qui sont si
estroitement obliges aux Dieux immortels, ayent si peu de jugement de
les blasmer & accuser comme s’ils estoient autheurs & premiere
cause de leur ruine, & des mal heurs qui leur surviennent, attendu
qu’ils ne reçoivent que tout bien de leur part, & courent la
teste baissee à leur precipice, pour avoir mesprisé les advis que leur
donnoit le Ciel, & pour ne s’estre voulu sousmettre aux arrests
inevitables donnes au privé conseil des Dieux. Aegyste nous fournit un
exemple fort signalé de leur malice & inconstance, qui mal-gré ses
destinees, & ce qui estoit arresté entre nous, ne se contenta pas
de ravir l’honneur à Agamenmnon Roy de la Grece, en la personne de sa
femme Clytemnestre, si au prealable il ne luy ostoit la vie. Et bien
qu’il fust deüement adverty de par nous qu’il alloit en cela de sa
mort, s’il commettoit un tel acte, & qu’à ceste fin nous
eussions envoyé vers luy nostre courrier ordinaire Mercure, avec charge
expresse de luy defendre de ne toucher ny à l’honneur de
Clytemnestre, ny d’ensanglanter ses mains du sang de son mary, &
qu’un jour son fils Oreste estant venu en asge de raison, & estant
capable de commander pourroit vanger un assassin si perfide. Toutefois
ny tous ces advertissements, ny les douce persuasions de notre herault,
ne peurent onqflechir le courage de ce miserable, porté à la cruauté,
qu’en fin il n’executast ses pernicieux desseins, dont mal luy en
est advenu : car alors qu’il y pensa le moins, il paya tout à
coup avec usure les arrerages de ses demerites passes.
Jupiter n’eut pas si tost finy, que Minerve aux yeux bleus
prenant la parole, luy dict : Grand Roy des Roys, fils de saturne,
Aegyste a vrayment eu une fin sortable à son forfaict, il ne se peut
regreter, si l’on ne veut au desavantage des bons laisser les
meschancetes impunies, qui pourroit donner une plus libre occasion de
mal faire. Que tout homme qui tombera en mesme crime perisse, &
rencontre une fin egale à ses forfaicts : mais mon pauvre Ulysse
qui n’a jamais commis acte que l’homme de bien, & digne d’un
genereux Capitaine, est extremement à plaindre, & meritoit une
fortune plus advantageuse que de se voir privé non seulement de ses
chers amis, mais encor’ d’estre la butte de mil ennuis, esloigné de
son Ithaque, & relegué en une isle, laquelle bien qu’agreable
d’elle-mesme pour la qualité des beaux ruisseaux qui doucement y
descoulent avec les beaux ombrages,
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les Dieux néanmoins luy furent favorables, excepté
Neptune qui s'opposoit toujours au bonheur, dont il devoir joüir en Ithaque.
Mais pendant un long sejour que ce Dieu fit en Ethiopie, où il se
plaisoit à recevoir l'encens que luy offroient ces Peuples ; tous les
autres Dieux estant assemblez, Jupiter parla de la mort d'Egyste en ces termes :
Vous sçavez que nous sommes exposez tous les jours aux injustes
accusations des mortels. Ils nous imputent les malheurs qui leur arrivent ;
comme si par leur propre aveuglement, ils ne s'y precipitoient pas eux-mesmes.
C'est ainsi qu'Egyste violant toutes nos Loix, a épouse Clytemnestre femme
d'Agamemnon, quoy qu'il ne pût
pas ignorer à quelles extrémitez il se verroit réduit par les fuites de cette
passion criminelle. Il dressa des embûches à Agamemnon, & le tua. Ce fut
en vain que Mercure luy avoit representé, qu'un jour Oreste vangeroit la mort
de ce Roy ; le cœur d'Egyste fut insensible. Il a souffert enfin la juste
punition de ses crimes.
Il s'est rendu digne, dit Minerve, de la fin mal-heureuse qu'il a euë ;
& il est bien juste que l'insolence & la témérité soient punies ;
mais, ô Souverain des Dieux ! mon cœur est touché d'un extrême déplaisir,
quand je considere les mal-heurs du sage & du vaillant Ulysse.
Il y a long temps , qu'éloigné de sa maison, il est persécuté de la mauvaise fortune.
Il est presentement dans une Isle où la fille d'Atlas le retient, & ne veut
pas luy permettre d'en sortir. Que ne luy dit-elle pas tous les jours
pour luy faire perdre le desir qu'il
a de retourner en Ithaque ? Cependant il aimeroit mieux
voir, mesme de loin, la fumée des maisons d'Ithaque,
que goûter les plaisirs de l’Isle delicieuse de Calypso.
Les chagrins & les ennuis de ce prince ne meritent ils pas vostre pitié ?
car enfin, c'est le mesme Ulysse qui
vous a offert dans l'armée des Grecs un si grand
nombre de
sacrifices. Pouvez-vous donc le traiter, ô le plus
juste
& le plus grand des Dieux, comme s'il estoit
vostre ennemy, & qu'il eust mérité vostre colère ?
Jupiter répondit
qu'il n'avoit pas oublié la vertu du divin Ulysse, qu'il estoit le plus
sage de tout les mortels, & qu'il avoir signalé sa pieté par un grand
nombre de victimes. Mais Neptune, reprit-il, est toujours en colère contre luy, depuis que
ce Prince creva l’œil de Polyphéme. Ce Cyclope est fils d'une des plus belles Nymphes
de la mer ; il avoit une force incomparable ; & l'estat
où il a esté réduit a engagé Neptune à s'opposer au retour d'Ulysse, &
à exciter contre
luy tant de tempetes.
Mais
j'avoue qu'il est temps que nous finissions ses longues courses,
en appaisant la colère de Neptune. Pourra-t'il luy
seul resister à ce que nous désirons .
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L'assemblée des Dieux. Thulden ((1633) |
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Bitaubé (1785) |
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Dugas Montbel (1830) |
Ce Dieu s'était rendu à l'extrémité de
la terre, chez les habitans de l'Éthiopie, séparés en deux peuples qui
occupent les bords où descend le Soleil, et ceux d'où il s'élève à la
voûte céleste; là, il jouissait du sacrifice d'une hécatombe, et s'associait
à leurs festins. Cependant les autres divinités étaient rassemblées sur le
haut Olympe, dans le palais de Jupiter ; et le père des dieux et des hommes
prend la parole. Il songeait à la destinée de ce mortel orné de tout l'éclat
de la beauté, Égisthe, que le fils illustre d'Agamemnon, Oreste, venait
d'immoler. Plein de ses pensées, il s'écrie :
Eh
quoi ! les mortels osent accuser les dieux ! C'est nous, disent-ils, qui leur
envoyons les calamités dont ils gémissent, tandis qu'ils se les attirent
eux-mêmes par leur aveugle folie. Ainsi contrariant ses heureux destins, Égisthe
s'unit par un coupable hymen à la femme d'Agamemnon ; et, au moment du retour
de ce prince, il l'assassine. Il n'ignorait pas que ces attentats feraient sa
propre perte : nous l'en avions averti nous-même ; Mercure, envoyé de notre
part, lui avait dit : N'attente point aux jours de ce roi ; n'envahis pas sa
couche ; la vengeance partira de la main d'Oreste, lorsque, entré dans
l'adolescence, ses yeux se tourneront vers l'héritage de ses pères. Ainsi
parla Mercure : mais Egisthe fut sourd à ces avis salutaires. Maintenant il a
subi d'un seul coup les châtimens accumulés de tous ses crimes.
Minerve
prend la parole :
Le fils de Saturne, père des dieux,
dominateur des rois, c'est avec justice que ce coupable est précipité dans le
tombeau : périsse ainsi quiconque se noircit de tels attentats ! Mais mon cœur
est touché d'une vive compassion lorsque je vois le sort du sage et vaillant
Ulysse. L'infortuné ! il souffre depuis si longtemps des peines cruelles, captif
au milieu de la vaste mer, loin de ses amis, dans cette île ombragée de
forêts qu'habite une déesse, la fille du savant Atlas, dont les regards
perçans sondent les abîmes des mers, et qui soutient ces immenses colonnes,
l'appui de la voûte céleste, si distante de la terre. Cette nymphe retient ce
prince malheureux, abandonné jour et nuit à la plus amère douleur. Elle ne
cesse de lui adresser des paroles flatteuses, caressantes, pour lui faire perdre
le souvenir de sa chère Ithaque. Mais Ulysse, ravi s'il voyait seulement
s'élever dans les airs la fumée de sa terre natale, recevrait ensuite,
la mort avec joie. Et ton cœur,
Dieu de l'Olympe, n'est pas touché ? N'as-tu pas agréé les sacrifices que ce
héros t'offrit sur les rivages de Troie ? Pourquoi donc, ô Jupiter, es-tu
animé contre lui de courroux.
Le Dieu qui amoncelle les nuées lui
répond :
Ma fille, quelle parole a passé tes
lèvres ! Pourrais-je oublier jamais le grand Ulysse, dont la sagesse est si
supérieure à celle des autres mortels, dont la piété lui fit offrir tant de
victimes sur les autels des habitants de l'immense Olympe ? Mais celui qui
environne la terre, Neptune, persévère dans l'inflexible courroux qui
l'embrasa, lorsque ce héros priva de la vue son fils Polyphème, qui s'élève
comme un Dieu parmi les cyclopes, qui naquit de la fille de Phorcys, l'un des
rois de l'empire désert des eaux, la nymphe Thoosa, à laquelle Neptune s'unit
dans ses grottes profondes. Depuis
ce moment fatal, s'il ne ravit pas le jour au malheureux Ulysse, il l'écarté
de sa patrie. Songeons cependant au moyen d'assurer son retour : Neptune doit
vaincre sa colère ; s'il demeure inflexible, en vain il s'efforcera de lutter
seul contre la troupe entière des immortels.
-0 mon père, toi que respecte l'Olympe,
repartit la déesse, puisqu'il est arrêté dans le séjour fortuné des Dieux
que le sage Ulysse rentrera dans sa demeure, ordonne à Mercure, le héraut
céleste, de se rendre promptement dans l'île d'Ogygie; et d'annoncer à la
belle nymphe l'irrévocable décret des habitants des cieux ; qu'elle ne
retienne plus cet homme intrépide ; qu'elle consente à lui laisser reprendre
la route de sa patrie. Cependant je vais moi-même dans Ithaque enflammer le
courage de son fils, animer son cœur d'une force nouvelle, afin que ce jeune
prince convoque l'assemblée des chefs et du peuple, ose interdire l'entrée de
son palais à ces amans hardis et nombreux de sa mère qui, faisant ruisseler le
sang de ses troupeaux, y coulent leurs jours dans les festins. Je l'enverrai
ensuite à Sparte et dans la sablonneuse Pylos pour s'informer du sort d'un
père chéri. Il est temps que sa renommée se répande parmi les hommes.
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Cependant
Neptune s'était rendu chez les Éthiopiens, habitant des terres
lointaines, les Éthiopiens qui, placés aux bornes du monde, sont
séparés en deux nations, l'une tournée au couchant, l'autre au lever
du soleil, où, parmi les hécatombes de taureaux et de jeunes brebis,
Neptune assistait avec joie à leurs festins ; les autres divinités,
étant rassemblées dans le palais de Jupiter, roi de l'Olympe, le
père des dieux et des hommes, le premier de tous, fait entendre sa
voix ; alors il rappelait dans sa pensée Égisthe, que venait
d'immoler le fils d'Agamemnon, l'illustre Oreste ; en se
ressouvenant de ce prince, il adresse ces paroles aux immortels :
« Hélas !
les hommes accusent sans cesse les dieux ; ils disent que c'est de
nous que viennent les maux, et pourtant c'est par leurs propres
attentats que, malgré le destin, ils souffrent tant de douleurs.
Ainsi maintenant Égisthe s'est uni, malgré le destin, à l'épouse
d'Atride, et même il a tué ce héros qui revenait d'Ilion, quoique
Égisthe sût l'affreuse mort dont il périrait ; puisque nous-mêmes,
pour la lui prédire, avons envoyé Mercure lui donner avis de ne
point immoler Agamemnon, et de no point s'unir à la femme de ce
héros ; car Oreste devait en tirer vengeance, lorsque ayant atteint
la jeunesse il désirerait rentrer dans son héritage. Ainsi parla
Mercure ; mais ces sages conseils ne persuadèrent point l'âme
d'Égisthe : il expie aujourd'hui tous ses crimes accumulés.»
La divine
Minerve répond aussitôt :
« Fils de
Saturne, mon père, le plus puissant des dieux, oui, sans doute, cet
homme a péri d'une mort justement méritée. Périsse ainsi tout autre
mortel coupable de tels forfaits ! Mais mon cœur est dévoré de
chagrins en pensant au valeureux Ulysse, à cet infortuné, qui depuis
longtemps, loin de ses amis, souffre d'amères douleurs dans une île
lointaine, située au milieu de la mer ; c'est dans cette île,
couverte de forêts, qu'habité une déesse, la fille du prudent Atlas,
qui connaît tous les abîmes de la mer, et qui soutient les hautes
colonnes appuis de la terre et des cieux. Oui, sa fille retient ce
héros malheureux et gémissant, elle le flatte sans cesse par de
douces et de trompeuses paroles, pour lui faire oublier Ithaque ;
mais Ulysse, dont l'unique désir est de revoir la fumée s'élever de
la terre natale, voudrait mourir. Quoi ! votre cœur ne se
laissera-t-il point fléchir, roi de l'Olympe ? quoi donc ! Ulysse
près des vaisseaux argiens, et dans les vastes champs d'Ilion,
a-t-il jamais négligé vos sacrifices ? Pourquoi donc êtes-vous
maintenant si fort irrité contre lui, grand Jupiter ? »
« Ma
fille, s'écrie le dieu qui rassemble les nuages, quelle parole s'est
échappée de vos lèvres ? Comment pourrais-je oublier jamais le divin
Ulysse, qui surpasse tous les hommes par sa prudence, et qui
toujours offrit les plus pompeux sacrifices aux immortels habitants
de l'Olympe ? Mais le puissant Neptune est toujours courroucé à
cause du Cyclope qu'Ulysse a privé de la vue, le divin Polyphème,
qui, par sa force immense, surpasse tous les Cyclopes. Ce fut la
nymphe Thoosa, la fille de Phorcys, prince de la mer, qui, s'étant
unie à Neptune dans ses grottes profondes, donna le jour à
Polyphème. Depuis lors Neptune n'a pas fait périr Ulysse, mais il le
laisse errer loin de la patrie. Nous tous ici présents,
consultons-nous donc sur ce retour, et sur les moyens de l'accomplir
: Neptune calmera sa colère ; car, malgré nous, il ne pourra
s'opposer seul à la volonté de tous les immortels. »
« Mon père,
le plus puissant des immortels, lui répond Minerve, s'il est
agréable aux dieux fortunés que le prudent Ulysse retourne en sa
maison, envoyons le messager Mercure dans l'île d'Ogygie, pour
déclarer aussitôt à la belle nymphe que notre immuable résolution
sur le retour du valeureux Ulysse est qu'il revienne dans sa patrie.
Moi, je me rendrai dans Ithaque pour encourager son fils, et je
mettrai la force dans son sein, pour qu'il convoque l'assemblée des
Grecs, et qu'il interdise sa maison à tous les prétendants, eux qui
sans relâche égorgent ses nombreux troupeaux de bœufs et de brebis.
Ensuite je veux l'envoyer à Sparte, et dans la sablonneuse Pylos,
pour qu'il s'informe, par quelque ouï-dire, du retour de son père,
et qu'il obtienne une bonne renommée parmi les hommes. » |
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Bareste (1843) |
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Leconte de Lisle (1867) |
Déjà tous les soldats, qui avaient fui le
cruel fléau, étaient rentrés dans leurs foyers, après avoir échappé
aux périls de la mer et des combats. Un seul, cependant, désirant
revoir son épouse et sa patrie, était retenu dans les grottes
profondes de la nymphe Calypso, la plus auguste de toutes les
déesses, qui souhaitait l'avoir pour époux. Mais lorsque dans le
cours des années arriva le temps marqué par les dieux pour son
retour à Ithaque, où lui et ses amis ne devaient pas encore éviter
de nouveaux malheurs, tous les immortels le prirent en pitié,
excepté Neptune, qui poursuivit sans cesse de sa haine implacable le
divin Ulysse jusqu'au moment où ce héros atteignit sa terre natale |
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Tous ceux qui avaient
évité la noire mort, échappés de la guerre et de la mer, étaient rentrés dans
leurs demeures ; mais Odysseus restait seul, loin de son
pays et de sa femme, et la vénérable Nymphe Kalypsô, la très noble Déesse,
le retenait dans ses grottes creuses, le désirant pour mari, Et quand le temps
vint, après le déroulement des années, où les Dieux voulurent qu'il revît
sa demeure en Ithakè, même alors il devait subir des combats au milieu des
siens. Et tous les Dieux le prenaient de pitié, excepté Poseidaôn, qui était
toujours irrité contre le divin Odysseus, jusqu'à ce qu'il fut rentré dans
son pays.
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Neptune s'était rendu chez les
Éthiopiens, habitants des terres lointaines (chez les Éthiopiens,
qui, placés aux extrémités du monde, sont séparés en deux nations :
l'une, tournée vers l'Occident, et l'autre, vers l'Orient) ; là,
parmi les hécatombes de taureaux et de béliers, il assistait joyeux
à leurs festins ; les autres divinités étaient rassemblées sur les
sommets de l'Olympe, dans les palais de Jupiter. Le père des hommes
et des dieux, le premier de tous, fait entendre sa voix : il
songeait à la destinée du bel Égisthe, que venait d'immoler le fils
d'Agamemnon, l'illustre Oreste ; plein de ce souvenir, il adresse
ces paroles aux immortels : |
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Et
Poseidaôn était allé chez les Aithiopiens qui habitent au loin et sont
partagés en deux peuples, l'un regarde du côté de Hypériôn, au couchant, et
l'autre au levant. Et le Dieu y était allé pour une hécatombe de taureaux et
d'agneaux. Et comme il se réjouissait, assis à ce repas, les autres Dieux
étaient réunis dans la demeure royale de Zeus Olympien. Et le Père des hommes
et des Dieux commença de leur parler, se rappelant dans son cœur irréprochable,
Aigisthos que l'illustre Orestès Agamemnonide avait tué. Se souvenant de cela,
il dit ces paroles aux Immortels :
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« Hélas ! les hommes osent accuser les dieux ! Ils disent que leurs maux
viennent de nous, tandis que malgré le destin ils souffrent, par leur propre
folie, tant de douleurs amères ! Ainsi, Égisthe, s'opposant à la destinée,
s'unit à l'épouse d'Atride, et tua ce héros à son retour. Il n'ignorait
cependant pas sa triste fin : pour la lui annoncer nous lui envoyâmes Mercure,
le prudent meurtrier d'Argus, qui lui dit de ne point immoler Agamemnon, et de
respecter son épouse, car Oreste les vengerait un jour, lorsqu'entré dans
l'adolescence il désirerait posséder l'héritage de ses pères. Ainsi parla
Mercure ; mais ces sages conseils n'allèrent point à l'âme d'Égisthe ; et
maintenant il expie tous ses crimes.» |
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- Ah ! combien les hommes accusent les Dieux ! Ils disent que leurs
maux viennent de nous, et, seuls, ils aggravent leur destinée par leur
démence. Maintenant, voici qu'Aigisthos, contre le destin, a épousé la femme
de l'Atréide et a tué ce dernier, sachant quelle serait sa mort terrible ; car
nous l'avions prévenu par Herméias, le vigilant tueur d'Argos, de ne point
tuer Agamemnôn et de ne point désirer sa femme, de peur que l'Atréide se
vengeât, ayant grandi et désirant revoir son pays. Herméias parla ainsi, mais
son conseil salutaire n'a point persuadé l'esprit d'Aigisthos, et, maintenant,
celui-ci a tout expié d'un coup.
|
Minerve aux yeux d'azur lui répond aussitôt :
« 0 fils de Saturne,
notre père, le plus puissant des rois, oui, sans doute, cet homme a péri d'une
mort justement méritée. Meure ainsi tout mortel coupable de tels attentats !
Mais mon cœur est dévoré de chagrin en pensant au sage Ulysse, à cet infortuné
qui, depuis longtemps, souffre cruellement loin de ses amis, dans une île
lointaine, entouré des eaux de la mer. C'est dans cette île ombragée d'arbres
qu'habite une déesse, la fille du malveillant Atlas, de celui qui connaît toute
la profondeur des mers et porte les hautes colonnes qui soutiennent la terre et
les cieux. Sa fille retient ce malheureux versant des larmes amères : elle le
flatte sans cesse par de douces et par de trompeuses paroles pour lui faire
oublier Ithaque ; mais Ulysse, dont le seul désir est de voir s'élever dans les
airs la fumée de sa terre natale, désire la mort. Et ton cœur n'est pas ému, ô
puissant roi de l'Olympe ! Ulysse, près des vaisseaux argiens, et sur les
rivages de Troie, a-t-il jamais négligé quelques-uns de tes sacrifices ?
Pourquoi donc es-tu maintenant si fort irrité contre lui, ô Jupiter ? » |
|
Et Athènè, la Déesse aux yeux clairs, lui répondit :
- O notre Père, Krônide, le plus haut des Rois ! celui-ci du moins a
été frappé d'une mort juste. Qu'il
meure ainsi celui qui agira de même ! Mais mon cœur est déchiré au souvenir
du brave Odysseus, le malheureux ! qui souffre depuis longtemps loin des siens,
dans une île, au milieu de la mer, et où en est le centre. Et, dans cette île
plantée d'arbres, habite une Déesse, la fille dangereuse d'Atlas, lui qui
connaît les profondeurs de la mer, et qui porte les hautes colonnes dressées
entre la terre et l'Ouranos. Et sa fille retient ce malheureux qui se lamente et
qu’ elle flatte toujours de molles et douces paroles, afin qu'il oublie
Ithakè ; mais il désire revoir la fumée de son pays et souhaite de mourir. Et
ton cœur n'est point touché, Olympien, par les sacrifices qu'Odysseus
accomplissait pour toi auprès des nefs Argiennes, devant la grande Troiè.
Zeus, pourquoi donc es-tu si irrité contre lui ?
|
Le dieu qui rassemble au loin les nuages lui dit :
« Ma fille, quelle parole s'est échappée de tes
lèvres ; pourrais-je oublier le
divin Ulysse dont la sagesse est supérieure à celle des autres hommes, Ulysse
qui offrit toujours de pompeux sacrifices aux immortels habitants de l'Olympe ?
Mais le dieu qui commande à l'élément terrestre, Neptune, est à jamais irrité
contre lui depuis le jour où il priva de la vue Polyphème, égal aux dieux, qui
par sa très grande force surpasse tous les Cyclopes. Ce fut la nymphe Thoosa,
fille de Phorcyn, l'un des princes de la mer, qui, s'étant unie à Neptune dans
les grottes profondes, donna le jour à ce géant. Depuis ce temps, le dieu qui
ébranle la terre n'a point fait périr Ulysse ; mais il le laisse errer loin de
sa patrie. Nous tous, songeons donc aux moyens d'assurer son retour ; Neptune
calmera sa colère ; car, seul et malgré nous, il ne pourra s'opposer à la
volonté de tous les immortels. » |
|
Et Zeus qui amasse
les nuées, lui répondant, parla ainsi :
- Mon enfant, quelle parole s'est échappée d'entre tes dents ? Comment
pourrais-je oublier le divin Odysseus, qui, par l'intelligence, est au-dessus de
tous les hommes, et qui offrait le plus de sacrifices aux Dieux qui vivent
toujours et qui habitent le large Ouranos ? Mais Poseidaôn qui entoure la terre
est constamment irrite à cause du Kyklôps qu'Odysseus a aveuglé, Polyphénios
tel qu'un Dieu, le plus fort des Kyklôpes. La Nymphe Thoôsa, fille de Phorkys,
maître de la mer sauvage, l'enfanta, s'étant unie à Poseidaôn dans ses
grottes creuses. C'est pour cela que Poseidaôn qui secoue la terre, ne tuant
point Odysseus, le contraint d'errer loin de son pays. Mais nous, qui sommes
ici, assurons son retour ; et Poseidaôn oubliera sa colère, car il ne pourra
rien, seul, contre tous les Dieux immortels. |
Minerve, la déesse aux yeux étincelants, lui réplique à son tour:
« Fils de Saturne, ô mon père, toi le plus puissant
de l'Olympe, s'il est agréable aux dieux fortunés que le sage Ulysse revoie sa
demeure, ordonne au messager Mercure de se rendre aussitôt dans l'île d'Ogygie,
et d'annoncer à cette déesse à la belle chevelure, que notre immuable
résolution, touchant le magnanime Ulysse, est qu'il revienne dans sa patrie. Je
me rendrai moi-même à Ithaque pour encourager son fils ; et j'animerai son cœur
d'une force nouvelle pour qu'il convoque en assemblée les Grecs chevelus et
interdise l'entrée de son palais à tous les prétendants, à eux, qui, sans cesse,
égorgent ses nombreux troupeaux de bœufs à la marche pénible et aux cornes
tortueuses. Ensuite je l'enverrai à Sparte et dans la sablonneuse Pylos pour
qu'il s'informe, par ouï-dire, du retour de son père chéri, et qu'il obtienne
une gloire insigne entre tous les hommes. »
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Et la Déesse Athènè aux yeux clairs lui répondit :
-O notre Père, Krônide, le plus haut des Rois ! il plaît aux Dieux
heureux que le sage Odysseus retourne en sa demeure, envoyons le Messager
Herméias, tueur d'Argos, dans l'île Ogygié, afin qu'il avertisse la Nymphe à
la belle chevelure que nous avons résolu le retour d'Odysseus à l'âme forte
et patiente. Et moi j'irai à Ithakè, et j'exciterai son fils et lui inspirerai
la force, ayant réuni l'agora des Akhaiens chevelus, de chasser tous les
Prétendants qui égorgent ses brebis nombreuses et ses bœufs aux jambes torses
et aux cornes recourbées. Et je l'enverrai à Spartè et dans la sablonneuse
Pylos ? afin qu'il s'informe du retour de son père bien aime, et qu'il
soit très honoré parmi les hommes.
|
Ayant ainsi parlé, elle attache à ses pieds de magnifiques et d'immortels
brodequins en or, qui la portent sur les ondes et sur la terre
immense avec autant de rapidité que le souffle des vents ; puis elle
saisit une forte lance dont la pointe est d'airain, arme lourde,
longue et terrible, destinée à renverser les bataillons de héros
contre lesquels s'irrite la fille du dieu puissant. |
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Ayant
ainsi parlé, elle attacha à ses pieds de belles sandales
ambroisiennes, dorées, qui la portaient sur la mer et sur l'immense
terre comme le souffle du vent. Et elle prit une forte lance, armée
d'un airain aigu, lourde, grande et solide, avec laquelle elle
dompte la foule des hommes héroïques contre qui, fille d'un père
puissant, elle est irritée, Et, s'étant élancée du faîte de l'Olympos, elle descendit au milieu du peuple d'Ithakè, dans le vestibule
d'Odysseus, au seuil de la cour, avec la lance d'airain en main, et semblable à
un étranger, au chef des Taphiens, à Mentès.
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Seguier (1890) |
Or,
d'agneaux, de taureaux une hécatombe grasse
Avait
conduit Neptune au sol éthiopien.
(Ce
sol, le plus lointain, porte une double race ;
L'une
se tient à l'est, l'autre habite au ponant.)
Tandis
qu'il savourait un festin bénévole,
Les
autres dieux siégeaient chez Jupiter tonnant.
Le
roi de l'univers prit soudain la parole
;
Il
s'était rappelé qu'aux mânes paternels
Oreste
dévoua le radieux Égisthe.
S'étant
donc souvenu, Zeus dit aux Immortels :
«
Hélas ! à nous blâmer combien l'homme persiste !
Tout
le mal vient, dit-il, de la céleste cour.
Mais,
en dépit du Sort, l'orgueil fait sa misère.
Ainsi,
malgré le Sort, Égisthe prend naguère
Sa
femme au fils d'Atrée et le lue au retour.
Son
châtiment certain, il le savait d'avance
Par
le bourreau d'Argus, Hermès, notre envoyé :
Épargne
Agamemnon ! respecte sa moitié !
Car
d'Oreste viendra l'implacable vengeance,
Quand
il voudra, grandi, rentrer dans son palais...
Hermès
ainsi parla : rien ne fléchit l'inique,
Et
son sang d'un seul coup paya tous ses forfaits. »
La
Déesse aux yeux pers, Minerve, alors réplique :
« 0
mon père, ô Kronide, arbitre souverain,
Certe,
Égisthe a péri d'une mort méritée.
Périsse
ainsi quiconque agira de ce train !
Mais
pour Ulysse, moi, mon âme est attristée.
Ce
sage malheureux gémit toujours au loin
Sur
des rochers perdus que ceint la mer épaisse.
C'est
une île boisée où règne une Déesse,
Fille
du sombre Atlas qui sait chaque recoin
Du
royaume marin, et, par sa force unique,
Soutient
les longs piliers séparant terre et cieux.
Cette
nymphe retient l'échoué pathétique,
Le
berçant de discours tendres et captieux
Pour
lui faire oublier Ithaque ; mais Ulysse,
Qui
n'aimerait qu'à voir fumer son toit natal,
Souhaite
de mourir. Et sur toi cela glisse,
Roi de l'Olympe ? Ou bien te parut-il banal
En t'offrant, au camp grec, sur les troyennes plages,
Des mets sacrés ? 0 Zeus, qu'as-tu donc contre lui ? »
En ces mots riposta l'assembleur de nuages :
« Ma fille, de tes dents quelle parole a fui ?
Comment puis-je oublier notre divin Ulysse,
Cet esprit sans rival, ce cœur si généreux,
Dont le peuple immortel reçut maint sacrifice ?
Mais le dieu marinier est pour lui rigoureux,
Depuis qu'il creva l'œil, tout net, au grandiose
Polyphême, cyclope effaçant par son poids
Tous les cyclopéens. — Or la nymphe Thoose,
Rejeton de Phorcys, un des humides rois,
Sous l'onde aima Neptune et conçut Polyphonie.
Pour ces motifs Neptune, au terrible trident,
S'il ne supprime Ulysse, égare sa trirème.
Mais allons, cherchons tous quelque moyen prudent
De le rapatrier. Neptune à sa querelle
Renoncera : car seul, il serait sans crédit
Pour combattre un vouloir de la cour éternelle. »
La déesse aux yeux pers, Minerve, répondit :
« 0 mon père, ô Kronide, arbitre si suprême,
Puisque les dieux béats de mon sage guerrier
Permettent le retour, lançons, à l'instant même,
Le meurtrier d'Argus, Hermès, notre courrier,
Dans l'île d'Ogygie, afin qu'il avertisse
La nymphe aux beaux cheveux que, tous, formellement,
Nous voulons rendre aux siens le patient Ulysse.
Moi, je voie en Ithaque, où de son fils aimant
J'échaufferai le zèle, aiderai le cœur morne.
J'entends qu'à son appel les Grégeois chevelus
Chassent ces prétendants qui mangent tant et plus
Ses moutons, ses bœufs lourds à tortueuse corne.
Je le pousse vers Sparte, aux sables de Pylos,
Pour que de son cher père il sache les dédales,
Et lui-même chez l'homme obtienne honneur et Iôs. »
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Styka
(1922) |
Pallas aux yeux
d'azur a répondu soudain :
O mon père ! ô toi,
monarque souverain!
Puissant fils de
saturne ! à son natal rivage
Si les dieux veulent
rendre un mortel juste et sage,
Que l'habile Mercure,
accomplissant nos vœux
Auprès de Calypso,
déesse aux beaux cheveux,
Dans l'île d'Ogygie à
pas légers descende,
Et s'apprête au
départ que notre arrêt commande.
Moi, j'irai dans
Ithaque....
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Bérard
(1923) |
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Meunier (1943) |
Ils étaient au logis,
tous les autres héros, tous ceux qui, de la mort, avaient sauvé leurs têtes :
ils avaient réchappé de la guerre et des flots. Il ne restait que lui à
toujours désirer le retour et la femme, car une nymphe auguste le retenait
captif au creux de ses cavernes, Calypso, qui brûlait, cette toute divine, de
l'avoir pour époux.
Même quand vint l'année
du cycle révolu, où les dieux lui filaient le retour au logis, même dans son
Ithaque et dans les bras des siens, il n'allait pas trouver la fin de ses épreuves.
Tous les dieux le plaignaient, sauf un seul, Posidon, dont la haine traquait cet
Ulysse divin jusqu'à son arrivée à la terre natale |
|
Déjà tous les héros, tous ceux qui avaient échappé à l'abrupt
trépas, étaient rentrés au sein de leurs foyers, rescapés de la guerre
et des flots. Un seul restait à désirer le retour et l'épouse. Une
divine déesse, l’auguste Nymphe Calypso, le retenait au fond de
ses grottes rocheuses, brûlant du désir de l'avoir pour époux. Mais
lorsque vint, dans le cycle des ans, l'année au cours de laquelle les
dieux avaient filé son retour au foyer et sa venue dans Ithaque,
même alors, en sa propre patrie et parmi ses amis, il ne devait
pas être à l'abri des épreuves. Tous les dieux, en effet, le prenaient
en pitié, sauf Poséidon, dont l'animosité contre le divin Ulysse
ne se désista point, avant qu'il n'arrivât dans son pays natal. |
Or le dieu s'en alla chez
les Nègres lointains, les Nègres répartis au bout du genre humain, dans leur
double domaine, les uns vers le couchant, les autres vers l'aurore : devant leur
hécatombe de taureaux et d'agneaux, il vivait dans la joie, installé au
festin. Mais tous les autres dieux tenaient leur assemblée dans le manoir de
Zeus : devant eux, le seigneur de l'Olympe venait de prendre la parole. Or le Père
des dieux et des hommes pensait à l'éminent Égisthe, immolé par Oreste, ce
fils d'Agamemnon dont tous chantaient la gloire.
Plein de ce souvenir,
Zeus dit aux Immortels :
|
|
A ce moment, Poséidon s'était rendu dans le lointain pays des
Éthiopiens, des Éthiopiens qui, aux extrémités du monde habité,
sont répartis en deux groupes, dont l'un regarde au coucher
du soleil et l'autre, à son lever. Il s'y était rendu pour agréer une
hécatombe de taureaux et d'agneaux, et là, il goûtait au
plaisir d'être assis au festin.
Les autres dieux, entre temps, dans le palais
de Zeus Olympien, se tenaient assemblés. Le Père des hommes
et des dieux fut alors le premier à prendre la parole, car il se souvenait, dans le fond de son cœur, de l'irréprochable Égisthe,
que le fils d' Agamemnon, Oreste au célèbre renom, venait de massacrer. Se souvenant d'Égisthe, il adressa ces mots
aux Immortels : |
ZEUS. - Misère !... Écoutez
les mortels mettre en cause les dieux! C'est de nous, disent-ils, que leur
viennent les maux, quand eux, en vérité, parleur propre sottise, aggravent les
malheurs assignés parle sort. Tel encor cet Égisthe ! pour aggraver le sort,
il voulut épouser la femme de l'Atride et tuer le héros sitôt qu'il
rentrerait. La mort était sur lui : il le savait ; nous-même, nous l'avions
averti et, par l'envoi d'Hermès, le guetteur rayonnant, nous l'avions détourné
de courtiser l'épouse et de tuer le roi, ou l'Atride en son fils trouverait un
vengeur, quand Oreste grandi regretterait sa terre. Hermès, bon conseiller,
parla suivant nos ordres. Mais rien ne put fléchir les sentiments d'Égisthe.
Maintenant, d'un seul coup, il vient de tout payer!
|
|
— Hélas ! de quelles accusations les dieux ne sont-ils
pas accablés
par les hommes ! C'est de nous, disent-ils, que proviennent
les maux, quand c'est eux-mêmes qui, par leur propre folie, s'attirent
des douleurs aggravant leur destin. Et c'est ainsi qu Égisthe,
aggravant son destin, en vint à épouser la femme de l’Atride, et à
tuer le héros qui rentrait au foyer. II savait pourtant de quelle mort
abrupte il était menacé, puisque nous l'avions par avance averti, en dépêchant
le brillant Messager, le vigilant Hermès, de ne point égorger le mari
et de ne pas courtiser son épouse, car Oreste serait le vengeur de
l'Atride, lorsqu'il aurait grandi et qu'il en viendrait à regretter sa
terre. Ainsi parla Hermès, mais ces sages conseils ne firent point fléchir
les sentiments d'Égisthe. Et voici qu'il vient, en une seule fois, de
payer tous ses crimes.»
|
Athéna, la déesse aux
yeux pers, répliqua :
ATHENA. - Fils de Cronos,
mon père, suprême Majesté, celui-là n'est tombé que d'une mort trop juste, et
meure comme lui qui voudrait l'imiter ! Mais moi, si j'ai le cœur brisé, c'est
pour Ulysse, pour ce sage, accablé du sort, qui, loin des siens, continue de
souffrir dans une île aux deux rives. Sur ce nombril des mers, en cette terre
aux arbres, habite une déesse, une fille d'Atlas, cet esprit malfaisant, qui
connaît, de la mer entière, les abîmes et qui veille, à lui seul, sur les hautes
colonnes qui gardent, écarté de la terre, le ciel. Sa fille tient captif le
malheureux qui pleure. Sans cesse, en litanies de douceurs amoureuses, elle veut
lui verser l'oubli de son Ithaque. Mais lui, qui ne voudrait que voir monter un
jour les fumées de sa terre, il appelle la mort !... Ton cœur, roi de l'Olympe,
est-il donc insensible ? Ne fut-il pas un temps qu'Ulysse et ses offrandes, dans
la plaine de Troie, près des vaisseaux d'Argos, trouvaient grâce à tes yeux ?
Aujourd'hui, pourquoi donc ce même Ulysse, ô dieu, t'est-il tant odieux ?
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Athéna, la déesse aux yeux pers, lui répondit alors :
— Fils de Cronos, ô toi notre père, suprême souverain, cet
homme gît par suite d'un trop juste trépas ! Périsse ainsi tout autre
qui oserait commettre de semblables forfaits ! Pour moi, si j'ai le
cœur déchiré, c'est pour Ulysse à l'âme illuminée, pour cet
infortuné qui depuis si longtemps, loin de tous ses amis, souffre de
mille maux dans une île entourée par le grand flot du large, là où
se trouve le nombril de la mer. C'est une île boisée, et une déesse y
habite au fond d'une demeure, la fille de cet Atlas aux desseins
pernicieux, qui connaît les abîmes de la mer tout entière,
et soutient à lui seul les hautes colonnes qui maintiennent le
ciel écarté de la terre. Sa fille retient ce malheureux qui gémit, et
sans cesse elle le charme par d'insinuantes et de douces paroles, pour
lui donner l'oubli de son Ithaque. Mais Ulysse, qui ne demande à voir
ne fût-ce que la fumée s'élever de sa terre,
n'aspire qu'à mourir. Ton cœur, Olympien, n'est-il donc pas ému
? Et Ulysse n est-il pas arrivé à te plaire, lorsqu'il t'offrait, auprès
des vaisseaux des Argiens, des sacrifices dans la vaste Troade
? Pourquoi donc, Zeus, es-tu si vivement irrité contre lui ? »
|
Zeus, l'assembleur des
nues, lui fit cette réponse :
ZEUS. - Quel mot s'est échappé
de l'enclos de tes dents, ma fille? Eh ! comment donc oublierais-je jamais cet
Ulysse divin qui, sur tous les mortels, l'emporte et par l'esprit et par. les
sacrifices qu'il fit toujours aux dieux, maîtres des champs du ciel ? Mais non
! c'est Posidon, le maître de la terre ! Sa colère s'acharne à venger le
Cyclope, le divin Polyphème, dont la force régnait sur les autres Cyclopes et
qu'Ulysse aveugla : pour mère, il avait eu la nymphe Thoossa, la fille de
Phorkys, un des dieux-conseillers de la mer inféconde, et c'est à Posidon
qu'au creux de ses cavernes, elle s'était donnée. De ce jour, Posidon, l'ébranleur
de la terre, sans mettre Ulysse à mort, l'éloigné de son île... Mais allons
! tous ici, décrétons son retour! cherchons-en les moyens ! Posidon n'aura
plus qu'à brider sa colère, ne pouvant tenir tête à tous les Immortels, ni
lutter, à lui seul, contre leur volonté.
|
|
Zeus
assembleur de nuées lui répondit et dit :
— Mon enfant, quelle parole a fui la barrière de tes dents !
Comment pourrais-je oublier désormais le divin Ulysse, lui qui prévaut
sur tous les mortels par son intelligence et par les sacrifices qu'il
sut offrir aux dieux immortels, maîtres du vaste ciel ? Mais Poséidon,
le soutien de la terre, lui garde sans relâche une rancune obstinée,
à cause du Cyclope dont il a crevé 1'œil, du divin Polyphème qui, de
tous les Cyclopes, était le plus robuste. La Nymphe Thoôssa l'avait
enfanté, la fille de Phorcys, souverain des eaux de la mer sans récolte,
après s'être au fond de ses grottes rocheuses unie d'amour avec Poséidon.
Depuis lors, Poséidon, l'ébranleur de la terre, sans mettre à mort
Ulysse, le force à errer loin de la terre de ses pères. Mais allons !
nous qui sommes ici, avisons tous à préparer son retour, afin qu'il
puisse rejoindre son foyer. Poséidon devra réprimer sa colère, car il
ne pourra pas tenir tête à tous les dieux immortels, en luttant à lui
seul contre leurs volontés.
» |
Athéna, la déesse aux
yeux pers, répliqua :
ATHENA. - Fils de Cronos,
mon père, suprême Majesté, si, es dieux bienheureux, c'est maintenant l'avis que
le tant sage Ulysse en sa maison revienne, envoyons, sans tarder, jusqu'à l'île
océane, Hermès, le rayonnant porteur de tes messages, et qu'en toute Vitesse, il
aille révéler à la Nymphe bouclée le décret sans appel sur le retour d'Ulysse et
lui dise comment ce grand cœur doit rentrer! Moi-même, dans Ithaque, allant
trouver son fils et l'animant encor, je veux lui mettre au cœur l'envie de
convoquer à l'agora les Achéens aux longs cheveux et de signifier un mot aux
prétendants qui lui tuent, chaque jour, ses troupes de moutons et ses vaches
cornues à la démarche torse. Puis je l'emmène à Sparte, à la Pylos des Sables,
s'informer, s'il se peut, du retour de son père et s'acquérir aussi bon renom
chez les hommes. |
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Athéna, la déesse aux yeux pers, lui répondit alors :
— Fils de Cronos, ô toi notre père, suprême souverain, s'il
agrée aux dieux bienheureux que le divin Ulysse à l'âme illuminée
revienne en sa demeure, envoyons dès lors dans l'île d' Ogygie le
brillant Messager, afin qu'il déclare au plus vite à la Nymphe aux
belles tresses notre arrêt sans appel : le retour d'Ulysse au cœur
plein d'endurance et notre volonté d'assurer sa rentrée. Moi-même, je
vais entre temps me rendre dans Ithaque ; j’exhorterai son fils avec
instance et lui mettrai au cœur l'énergie requise pour convoquer
l’assemblée des Achéens aux têtes chevelues, et congédier tous les
prétendants qui lui tuent chaque jour une foule de moutons et de bœufs tourne-pieds, aux cornes recourbées. Je l’enverrai dans Sparte et
dans Pylos des Sables, s'enquérir, s'il se peut, du retour de son père,
et gagner chez les hommes un
illustre renom. »
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Schmied (1933) |
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Rochegrosse (1931) |
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Chagall (1974) |
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