Livre VIII
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  Aube de Vermeil acoustrée,

 Desja estoit sur la Terre monstrée,

Quand Juppiter des fouldres jouissant,

Feit assembler au Ciel resplendissant,

L'estroict Conseil des Dieux : Ausquelz estans

Assis par ordre, & tres bien l'escoutans,

Il dict ainsi. Oyez troupe Divine,

Ce que l'Esprit caché dans ma Poictrine

Veult que je die : Et m'ayans entendu,

Ne soit aulcun de vous si Esperdu

Masle, ou Femmelle, à me cuyder distraire

De mon Desseing, ou faire le contraire.

Celuy de vous qui se departira

Hors de la Troupe, & du Ciel sortira,

Pour aux Troiens, ou aux Gregeois ayder,

Si je le puis sur l'heure apprehender,

Batu sera, & soubdain renvoyé

En sa Maison Honteux & Ennuyé.

Ou si je viens à trop me despiter,

Je le seray soubdain precipiter

Dedans le Creux & horrible manoir

Nommé Tartare, ou est le Gouffre noir

Et le Baratre, ayant Portes de Fer :

Qui est si bas & profon en Enfer,

Comme il y a de distance & d’espace

Du Ciel haultain, jusque en la Terre basse :

Par ce moyen tous auront cognoissance,

Combien s’estend mon extreme puissance.

Et si voulez des maintenant scavoir

Ce que je puis, je le vous seray voir.

Il vous convient une Chaine d'or pendre

D’icy à Terre & tous vous en descendre,

Pour employer vostre Divin povoir

A me tirer en bas, & me mouvoir.

Vous avez beau travailler, vostre peine

En fin sera une Entreprise vaine.

Mais si je veulx au Ciel vous eslever,

Je le feray, sans en rien me grever :

Et tireray par une mesme charge

Avecques vous la Terre & la Mer large.

Aprés cela j'attacheray d'ung bout

La Chaine au Ciel, & suspendray le tout:

A celle fin que l'on cognoisse mieulx,

Que je suis Chef des Hommes & des Dieux.

 

    Ceste Menace & tant grave Harangue,

Rendit les Dieux estonnez & sans Langue,

Par quelque temps : Mais en fin la Déesse

Pallas sa Fille, à Juppiter s'adresse :

En luy disant. O Roy des Roys, grand Pere   

De tous les Dieux, à qui tout obtempere,

Nous scavons bien par longue experience,

Qu'il y a grande & ample difference

De ton povoir au nostre. Et maintenant

Si l’ung de nous est les Grecs soustenant,

Ce n'est Desdain, Ire, ou Inimitié

Que l'on te porte. Ains l'extreme Pitié

Que nous avons, en les voyant mourir.

Or ne povant de faict les secourir,

Te plaist il pas, au moins qu'on les console

De bon Conseil, & utile Parole :

Et qu'on en saulve ung nombre, qui mourra

Par ton Courroux, qui ne les secourra ?

 

    Lors Juppiter, monstrant joyeuse chere,

Luy respondit. Pallas ma Fille chere,

Donne Conseil & Faneur aux Gregeois

A ton plaisir : je te veulx ceste fois

Gratifier. Fay selon ta pensée:

Tu n'en seras aucunement tancée.

 

    Juppiter lors au Chariot atesle

Ses grandz Coursiers, de nature immortelle

Puis se vestit de ses Robes dorées

Tres reluysans, & bien Elabourées.

Print son Fouet d’or fin, & soubdain monte.  

Ses Chevaulx bat, qui ont l'alleure prompte.

Si fendent l'Air, volans à bien grant erre

Tenans leur voye entre le Ciel & Terre.

 

    Tant les pressa, & si droict les guyda,

Qu'il arriva sur le hault mont Ida

Dict Gargarus, abondant en herbages,

En doulces Eaux & Grandz Bestes sauvaiges

En ce hault  Mont Verd & Delicieux,

Estoit basty ung Temple spacieux,

La consacré, de toute Antiquité,

Par les Troiens à sa Divinité.

Au pres duquel Juppiter s'arresta,

Et aux Chevaulx l'Ambrosie appresta.

Puis ne voulant que l'on sceut sa venue,

Il les couvrit d'une bien grosse Nue.

 

    Du hault Sommet de la haulte Montaigne,

Il contemploit à l’aile la Campaigne :

Prenant Plaisir de voir les assiegez,   

Et assiegeans, de mesmes affligez.

Car d'aultant plus qu'il les consideroit,

D'aultant ou plus sa Grandeur mesuroit. 

 

    Les Grecs ce jour ayant prins leur repas

Dessoubz la Tente, ilz n'oublierent pas

A bien s'armer : & de jester aux Camps

Leurs Bataillons, en bel ordre marchans.

D'aultre costé tous les Troiens Gensdarmes

Apres disner s'armerent de leurs Armes :

Deliberantz defendre leur Cité.

Ilz estoient peu, mais la Necessité

Les animoit, & rendoit plus Vaillans,

Pour resister aux Gregeois assaillans.

Et mesmement pour la Protection

De leur Patrie, & Generation.

 

    Si sont ouvrir entierement les Portes

De leur Cité : & toutes les Cohortes

Sortent dehors, tant la Chevalerie,

Que Gens de pied, non sans grand crierie.

 

    Estans venuz au lieu propre à combatte,

Soubdainement commencent à se batre :

Dressans Escu contre Escu, Dard à Dard,

Roy contre Roy, Souldard contre Souldard.

Faisans en tout, comme vrays Belliqueurs,

Ores vaincuz, incontinent Vainqueurs.

L'ung se plaignoit, se voyant abbatu,

L'aultre ventoit sa Prouesse & Vertu :

Et voyoit on, du Meurtre nompareil,

Incessamment couler le Sang vermeil.

 

   Ce grand Chapliz dura la matinée

Sans qu'on cogneut la Victoire inclinée,

A l’ung des deux. Chascun feit le hardy

De tous costez jusques sur le Midy.

 

    Lors Juppiter, afin de discerner

Sur qui devoit la Victoire tourner,

Print en sa main une Balance, & verse

Aux deux Bassins, tant leur Fortune adverse,

Que le Bon heur. En ung costé mectant

Celle des Grecs, pour les Troiens autant

De l'aultre part, Si poise justement:

Mais il cogneut tost & apertement,

Que le malheur des Gregeois surpassoit

Cil des Troiens, & du tout balancoit

Gaignant la Terre, & l'aultre gaignant l'Air

Surquoy soubdain, feit la Fouldre voler

Parmy les Grecs : Lesquelz en leurs Espris,

Furent de craincte incontinent surpris.

 

    En mesme instant, fut par Idomenée

Roy des Cretoys, sa Gent abandonnée.

Agamemnon mesmes laissa la Place,

Les deux Ajax aussi, sans monltrer Face,

Prindrent la fuyte. Et ne fut veu sur l'heure,

Prince Gregeois, qui feist au Camp demeure :

Fors le prudent Nestor, qui fut contrainct:

De s'arrester. Paris avoit attainct :

Ung des Chevaulx du Vieillart, droictement

Dessus la Teste : ou naturellement

On voit les Crins premier naistre & sortir.

Ce Cheval donc le gardoit de partir,

Qui Reculloit, Tournoit, Virevoustoit,

Pour la douleur mortelle qu'il sentoit :

Car la Sagette estoit bien fort entrée

En la Cervelle, & l'avoit pénétrée.

Dont s'efforceoit, pour se desveloper,

A son Cheval tous les liens couper.

 

    Mais ce pendant les grandz Coursiers d'Hector

Portans leur Maistre, approchoient de Nestor,

Qui fust la mort, sans le Grec tant prisé

Diomedés, qui l'ayant advisé,

Vint au secours. Et quant & quant voyant

Le Cauteleux Ulyssés s'en fuyant,

Il luy crioit. O Filz de Laertés

Dont les fins tours sont expérimentez

De longue main, Ou vas tu maintenant ?

Pourquoy fuys tu ? Que n'es tu soustenant

Icy le Faix ? N'as tu point Honte & Craincte

De recevoir, en fuyant, quelque Attaincte

Dessus l'eschyne ? Attents, attents, Demeure,

Saulvons Nestor, gardons qu'icy ne meure.

 

    Ainsi parla, dont Ulyssés l'ouyt,

Qui n'arresta : ains aux Nefz s'enfouyt.

Ce nonobstant Diomedés s'adresse

Pour le saulver, au plus fort de la presse.

Et quand il fut tout devant ces Chevaulx,

Luy dict ainsi. O Nestor, grandz travaulx

Te faict souffrir la Gregeoise jeunesse,

Durs à porter à ta foible viellesse :

Qui tous les jours se trouve despourveue,

De la vertu & Force qu'elle a eue.

Ton Chariot, ton Carton, ta Monture,

Tout est tardif, & de foible Nature.

Descends de la, & vien icy monter

Dessus mon Char, pour experimenter

La grant Vitesse, & le Courage exquis

De mes Coursiers, que l'autr’hyer je conquis

Sur Eneas : Noz Valetz meneront

Ton Chariot, & le gouverneront.

 

    Quant à nous deux, medons nous en devoir

Si bien que Hector & Troiens puissent voir

Encor ung coup, quelle est nostre vaillance,

Et si je scay manier une Lance.

 

    Suyvant cela, le Vieillard descendit,

Et fut le Char du sort Grec se rendit:

Tenant le lieu de Sthenelus, qui passe

Sur iceluy de Nestor en sa Place.

 

    Nestor servit pour lors de Conductcur,

Diomedés de Chef & Combateur.

Lors passent oultre, afin de povoir joindre

Le preux Hector : qui n'eut volunté moindre

De les trouver. Le sort Grec s'esvertue

A luy jecter sa grand Darde poinctue.

Si le faillit. Mais en faillant le Maistre,

Dans l'Estomach de son Carton penetre

Enopëus nommé, Homme d'estime.

Filz de Thebée Hardy & Magnanime.

 

    Le preux Hector fut surprins de douleur,

Voyant mourir son Servant de valeur.

Ce neantmoins il le laisse & s'efforce

D'en trouver ung de mesme Cueur & Force.

Incontinent à luy se presenta

Archeptoleme, & tout soubdain monta

Sur les Chevaulx, prenant Fouet & Bride,

Avec propos de le servir de Guyde.

 

    Certainement à ces deux nouveaux Changes,

Il s'apprestoit d'Occisions estranges.

Et mesmement pour les Troiens espars,

Qu’on eust contrainctz (comme Aigneaulx en leurs

Se retirer & gaigner la Muraille:                 Parcz)

Tant s'eschauffoient les Grecs à la Bataille.

Mais Juppiter, avec ung grand Tonnerre,

Soubdain transmit l'ardent Fouldre sur Terre,

Qui vint tumber de si grande Roydeur,

Que le fort Grec vit la Flamme & Ardeur

Bien prés de luy : dont ses Chevaulx tremblerent:

Et à Nestor les Resnes s'en volerent

Hors de ses mains tant fut surprins de Craincte.

Si dict alors : C’est par Force & Contraincte

Diomedés, qu'il nous fault desloger.

Fuyons nous en, voys tu pas le danger ?

Le Dieu puissant la Victoire depart

Pour ce jourdhuy, à la contraire part.

Une aultrefois il en ordonnera

Tout aultrement, & la nous donnera.

L'esprit humain ne se doict hazarder

De contredire aux Dieux, ou retarder

Leur volunté. La puissance Divine

Est du tout grande, il fault qu'elle domine.

 

    Diomedés adonc luy respondit.

Prudent Vieillard, tout ce que tu as dict

Est raisonable : & n'y vueil resister :

Mais je ne puis que trop me contrister,

Quand me souvient d'Hector, qui me verra

Ainsi fouyr : lequel dire pourra

Ung jour aux siens, extollant son Audace,

Comme aultresfois il m'a donné la Chasse,

Jusques aux Nefz. Et s’il estoit ainsi,

J'aymerois mieulx, que sans nulle mercy,

Dessoubz mes piedz ceste Terre s'ouvrist

Soubdainement, m'engloutist & couvrist.

 

    Ha que dis tu (Respondit lors Nestor)

Penseroys tu que l'on en creust Hector.

Certainement quand il te nommerait

Lasche & Crainctif, chascun estimeroit

Tout le contraire. Ilz ont veu trop grand nombre

De leurs Souldards mis en mortel encombre

Par ton Espée, Et mainte Femmelette,

Par ton effort, estre Vesue & Seulette.

 

    Disant ces motz, soubdain la Bride tourne

A ses Chevaulx, recule & s'en retourne

Avec les Grecs. Hector & ses Souldards

Courent aprés, leur ruant Traictz & Dardz,

Non sans grant Bruict : Mesmes Hector crioit

A haulte voix quand fouyr les voyoit.

Diomedés (disoit il) tu vouloys,      

Estre honoré, ainsi que tu vouloys,

Entre les Grecs, La Chair plus delectable,

Le meilleur Vin, le premier Lieu de Table,

Testoient donnez, pour ta Vaillance & Fame.

Mais à present, comme une vile Femme,

Prisé seras, va t’en va Glorieux,

Espoventable, avec tes ardans yeulx.

N’espere plus dessus noz Tours monter.

N'espere plus noz Femmes transporter

En tes Vaisseaulx. Moy seul suis assez Fort,

Non seulement d'empescher ton Effort

Et te chasser ains pour mort te donner,

Sans te laisser en ta Nef retourner.

 

    Ainsi disoit Hector, dont le Gregeois

Fut suspen, s'il devoit aultre foys

Tourner Visaige, &  l’injure venger,

Ou s'en fouyr, evitant le danger.

De retourner troys fois se hazarda :

Mais par troys fois Juppiter l'en garda.

Qui feit descendre ung Tonnerre & Escler

A son Oreille, Augure seur & clair,

Que la Victoire estoit celle journée

Aux fortz Troiens, par les Dieux destinée.

 

    Sur quoy Hector, pour animer les siens,   

Cryoit tout hault. O Troiens, Liciens,

Et vous Amys à mon secours venuz,

Si l'on vous a pour valeureux tenuz

Par cy devant, soyez ores records,

De faire voir vostre Force de Corps

Aux Ennemys. J’ay cognoissance aperte

Que nous vaincrons : & que toute la perte

Sera sur eulx. Les Murs, la Forteresse

Qu’ilz ont bastiz pour saulver leur Foiblesse,

Seront par moy soubdainement forcez:

Car mes Chevaulx franchiront leurs Fossez

Facilement : Mais lors faictes de forte,

(Quand je seray dans les Nefz) qu'on me porte

Brandons de Feu afin de les brusler.

Moyen n'auront adonc de reculer :

Ains estouffans de l'espesse Fumée,

Par moy sera leur Vie consumée.

 

    De telz propoz Hector les confortoit:

Et quant & quant ses Chevaulx enhortoit.

O mes Chevaulx Xanthe, Aeton, Podarge,

Aux vistes piedz, & à la Croupe large,

Et toy Lampus Divin & Remuant,

Pour mon salut courant & tressuant,

Recognoissez le Traitement & Chere,

Que bien souvent vous faict ma Femme chere

Andromacha : laquelle prend bien peine

De vous donner du Froment & d'Aveine,

En y meslant, quand il en est besoing,

Du Vin souef. Ayant aussi grand soing

De vous penser, & d'exercer l'Office

D'ung Escuyer, qu’à me faire service.

A ceste cause Avancez vous, Courez,

Et vostre Maistre à present Secourez:

Tant qu'il Attrappe, ou il rende vaincu

Le viel Nestor, pour avoir son Escu.

Le Bruict duquel vole jusques es Cieulx,

Pour ce qu'il est de fin Or précieux.

Diomedés aussi estant Surpris,

Nous laissera sa Cuyrasse de pris,

Que Mulciber jadis voulut Forger.

Et cela faict, on verra desloger

Toute la Nuict : ceste Armée Gregeoise :

Mectans en Mer, leurs Nefz sans faire Noise.

 

    Ainsi parla Hector, en se ventant,

Qui bien pensoit en povoir faire autant.

Surquoy Juno (saichant en sa pensée

Tout ce discours) fut si fort courroussée,

Qu'on veit soubdain, tout ses Membres trembler

Par grand Despit : & l'Olympe bransler.

 

    Incontinent à Neptune s'adresse,

En luy disant : N’as tu point de Tristesse,

Voyant les Grecs si durement souffrir,

Qui tous les jours ne cessent de t'offrir

Plusieurs beaulx dons & digne Sacrifice,

En la Cité d'Egues ou en Hélice ?

Comment peulx tu estre sans te douloir

De leur Malheur, veu l'extreme vouloir

Que je t'ay veu favorisant leurs droictz ?

O Neptunus certes quand tu vouldrois,

Et tous le Dieux qui portent leur Querele,

Les preserver de ceste Mort cruele,

Il seroit faict. Mon Mary Juppiter

Auroit beau dire & beau se despiter,

Il n'ouseroit toutesfois departir

Du mont Ida craignant s’en repentir.

 

    Lors Neptunus respond : O Téméraire

Ne pense point que je vueille desplaire,

Ou contredire à Juppiter puissant :

A qui chascun doit estre obeissant.

Il est trop fort, il le fault recognoistre

Pour nostre Roy, nostre Seigneur & Maistre.

 

    Ce temps pendant les Grecs furent poussez,

Estans rompuz) dans leurs Tours & Fossez.

Le preux Hector, ressemblant au Dieu Mars,

Les contraignit de gaigner leurs Remparts,

Et s’enfermer : Tant que la grande Plaine

D'entre les Nefz, & le Fort, en fut pleine.

 

    Estans ainsi serrez & reculez,

Le fort Troien eust leurs Vaisseaulx bruslez,

Tant il estoit des Dieux favorisé,

Si lors Juno n'eust aux Grecs advisé.

Qui les voyant ainsi en d’esarroy,

Meit en l'esprit d'Agamemnon leur Roy,

De les laisser, & d'aller à grand Cours

Jusques aux Nefz, pour demander Secours.

 

    Agamemnon part adonc promptement,

Et vient aux Nefz, fenant ung Vestement

De coleur Rouge en sa main, & s'adresse

Droict à la Nef principale & Maistresse

Du Roy d'Ithaque, assise au beau mylieu

Des aultres Nefz, tant que de mesme lieu,

Il povoit estre à son aise entendu.

 

    Le Pavillon d'Ajax estoit tendu

A l’ung des Flans, cil d'Achillés aussi

En l’aultre Flan estans rengez ainsi

Sur les deux Coings, afin de soustenir

Mieulx les dangers, qui povoient survenir.

 

    Agamemnon donc monté sur la Poupe

De ce Vaisseau crioit, O lasche Troupe,

O Princes Grecs, O peuple miserable,

Quelle grand Honte & Marque ineffacable

Est imprimée à ce jour sur la Grece ?

Ou sont les Veux ? Ou est vostre Promesse ?

Ou est l'Orgueil, & glorieux Caquet,

Que vous aviez en Lemnos au Banquet,

Lors que disiez, que des Troiens absens,

Chascun de vous en combatroit Cinq cens ?

C’estoit le Vin, la Chair, & la Viande,

Qui vous mectoit ceste Jastance grande

En voz espritz : je le sens maintenant.

Et qu'il soit vray, voicy Hector venant,

Lequel ayant Force le Bastion,

Mectre à Sac, & en Combustion

 Toute l'Armée. O pere Juppiter,

Lequel des Roys as tu faict: contrister

Plus que je suis ? lequel as tu chargé

(Privé de gloire, Ennuyé, Oultraigé)

Autant que moy ? Ce n'est pas l'Esperance

Par moy conceue, & l’entiere Asseurance

Que je prenois de mon vouloir parfaire :

Quand je voioys mon Offrande te plaire.

Je pensoys bien ung jour destruire Troie.

Et maintenant fe me voy estre Proye

Des Ennemys. O souverain des Dieux,

Octroye moy (Puis qu'il ne te plaist mieulx)

Que tout ce Peuple eschappe hors des mains

Du fort Hector, & Troiens inhumains.

 

   Ainsi prioyt pour tous ses Grecs Gensdarmes

Le Chef de Guerre, accompaignant de larmes

Son Oraison. Juppiter accorda

Entierement ce qu'il luy demanda:

Meu de pitié, le voyant gemissant

Pour le Salut du Peuple perissant.

Si leur transmit pour veritable Augure,

L'Aigle portant avec sa Griphe dure,

Ung petit Fan de Biche, qu'elle laisse

Cheoir sur l'Autel, ou la Grecque Noblesse

Sacrifioit au grand Dieu immorte  

Quand les Gregeois veirent dessus l'Autel

Descendre l'Aigle, ilz reprindrent Couraige :

Et quant & quant tournent monstrcr Visaige.

 

    Diomedés entre tant de milliers

De bons Souldards, & vaillans Chevaliers,

Fut le premier qui sortit hors leur Fort

Avec le Char, pour monstrer son Effort

Contre Troiens. Lors s’avance & se rue

Sur l'ung d’iceulx, & d'ung seul coup le tue.

Agelaus fut ce Troien nommé,

Filz de Phradmon, de toute piece Armé:

Lequel voyant Diomedés venir,

N'eut toutesfois cueur de le soustenir,

Et s’enfouyt : Mais sa Darde luy passe   

Parmy l'Eschine, & fort par la Cuyrasse.

Dont il tumba, & en tumbant l’Armure

Avec le Corps feit ung Bruict & Murmure.

 

    Agamemnon, Menelaus son Frere,

Les deux Ajax Princes de hault affaire

Idomenée, & son Carton vaillant ;

Merionés, courageux Assaillant,

Et avec eulx, le bon Eurypylus

Filz d'Evemon ung des Gregeois esleuz      

 De tout le Camp, leur Fort habandonnerent,

 Et à travers des Ennemys donnerent.

Oultrc ces Huict, se voulut avancer

Pour le Neufiesme, ung Grec nomme Teucer

Frere d'Ajax, portant son Arc tendu.

Lequel estoit subtil & Entendu

A tirer droict : Sa ruzée Cautele

Feit aux Troiens mainte playe mortele.

Car soubz l’Escu du Frere se cachoit,

Puis s’il voyoit son heure, il descochoit,

Et le coup faict revenoit trouver

Le grand Boucler, pour sa vie saulver.

Comme ung Enfant, qui se cache & desrobe

Souventesfois dessouz la Cotte ou Robe

De sa Nourrisse ou de sa Mere aimable:

Quand il voit chose à luy desagreable.

 

   Or disons donc lesquelz furent vaincuz

Par cest Archer : Ce fut Orsilochus

Pour le premier Detor, Opheleslés,

Amapaon, Ormein, Lycophontés,

Menalippus, & Chromius, attainctz

De part en part, & a tumber contrainctz.

  

   Trop fut joyeux Agamemnon, de voir

Ce rude Archer faire si grand devoir.

Si vint à luy, & d'ung plaisant Langaige

Luy dict ainsi. O gentil Personaige

Prince d'honeur que je doibs reverer,

Je te supply vouloir perseverer.

Car sans le Loz que l'on te donnera,

Quand Thelamon ton vieil Pere scaura

Ce bel Exploict : il en aura grant joye:

Avec Desir qu'en brief temps te Revoye.

Je scay tres bien qu'il t'honore & t'estime:

Bien que tu soys Enfant illégitime,

Et qu'il t'a faict nourrir de ton jeune eage,

Comme son Filz venant de Mariage.

Quant est à moy, je te jure & promectz

En Foy de Roy, que si je prens jamais

Ceste Cité, apres moy, tu prendras

Du beau Butin ainsi que tu vouldras.

Je te donray ung Trepier d'or bruny,

Ung Chariot de deux Chevaulx garny,

Ou pour le mieulx, une belle Troiene

Fille à Priam, ou aultre Citoiene,

Qui avec toy en ton Lict dormira;

Et s’il te plaist tousjours te servira

 

    La n'est besoing grand Roy, que tu t’efforces     

(Dict lors Teucer) à inciter mes Forces. 

Souvent je tire, emploiant ma puissance

Et industrie, à leur porter nuysance.

Et qu'il soit vray, huict vaillans Ennemys

Sont par mes  Traictz à mort cruelle mis.

Mais je serois à mon souhait vengé,       

Si je frappois ce Matin enragé.

 

   Disant ces motz son Arc enfonce, & jecte

Encontre Hector sa picquante Sagette.

Trop desiroit l'attaindre & embrocher,

Mais il n'y peust aucunement toucher.

Ce neantmoins la Sagette envoyée,

Fut sur ung Filz de Priam employée

Gorgythion, navré soubz la Mammelle:

Dont il receut mort Subite & cruele.

Il estoit Filz de la Nymphe honorable

Castianire, aux Déesses semblable :

Qui du bon Roy fut en Thrace Espousée,

Pour la Beaulte dont elle estoit prisée.

Et tout ainsi que le Pavot croissant

Et gras Jardins, est la teste baissant,

Tant pour le fruict, que pour la pluye tendre

Du beau printemps qui peult sur luy descendre:

Semblablement Gorgytion blessé,

Et du grand faix de l'Armet oppressé,

Pancha son chef sur l'Espaule, & se laisse

Tumber tout mort, par douleur & foiblesse.

 

    Le Grec Archer encores s’efforca

Encontre Hector, & son Arc enfonca.

Si le faillit : mais la Sagette mesme

Alla frapper le fort Archeptoleme,

Soubz le Tetin dont fut contrainct lascher

Les beaux Coursiers, & bas mort tresbuscher.

 

   Quand Hector veit son Escuyer par terre

Il fut dolent, lors descendit grand erre,

Et commanda à Cebrion de prendre

Son Chariot, & la guyde entreprendre :

Ce qui fut faict. Hector adonc leva

Ung grand Caillou de terre, & puis s'en va

Contre Teucer, criant de fiere voix.

 

    Teucer tiroit encores du Carquoys

Ung de ses traictz, se dressoit & guindoit,

Pour mettre à mort celuy, qu'il pretendoit.

Mais sur l'instant, Hector tel coup luy donne,

Que hors des mains Arc & Traict : abandonne :

Et tumbe à terre.Il en fut bien contrainct :

Car le dur coup, duquel l'avoit attainct,

Estoit mortel, au hault de la Poictrine:

Et sur le Col, ou la Teste s'encline.


    Son Frere Ajax le voyant abbatu,

Accourt soubdain en Prince de vertu,

Pour le defendre : & si tres bien le coeuvre

De son Escu, qu'il le saulve & recouvre.

Mecciteus & Alastor Amys

Du povure Archer l'ont entre les Bras mis :

Et quant & quant l'ont aux Vaisseaulx porté,

Demy pasmé, pour le mal supporté.

 

    Les fortz Troiens secouruz du grand Dieu,

Encor ung coup feirent quicter le lieu

A tous les Grecs & gaigner le Fossé

Et le Rempart, qu'ilz avoient delaissé.

 

    Hector estoit entre tous le Premier,

Tout Acharné, comme est ung gros Limier:

Qui se fiant de sa Force & Vitesse,

Suyt le Lion par la Forest espesse,

Ou le Sanglier. Et si laBeste tourne

Pour se venger, le Limier se destourne

Legierement : ores mordant la Cuysse,

Ou bien les Flanz, tant qu'il fault que perisse.

Ne plus ne moins Hector donnoit la Chasse

Aux Ennemys, habandonnans la Place.

Et si quelquun derriere demouroit,

De son Espée ou sa Lance mouroit.

 

    Estans les Grecs Desconfitz & Chassez,

Oultre leurs Fortz & Trenchées passez:

Non sans grand Perte & grosse Effusion

De Sang humain, pour la confusion.

Finablement prés de leurs Nefz s'arrestent:

Et la l’ung l'aultre enhortent, admonestent

De tenir bon: dressans aux Dieux prieres,

Pour leur salut, en diverses manieres.

 

    Et ce pendant Hector espoventable,

Ayant les Yeulx comme Mars redoubtable.

Et tant ardentz que ceulx de la Gorgone

S'approche d'eulx, & plus fort les estonne:

Tournant deca, dela pour adviser

Comme il pourroit les desfaire & briser.

 

    Adonc Juno indignée & dolente

De voir souffrir peine si violente

Aux fortz Gregeois, & craignant qu'il survint

Encores pis à Minerve sen vint,

En luy disant. O Fille tresamée

De Juppiter, peulx tu veoir ceste Armée

En tel danger, sans avoir quelque Soing

De leur ayder à l'extreme Besoing ?

Souffrirons nous qu'ilz meurent de la main

D’ung seul Hector Meurtrier tant inhumain ?

Ne voys tu pas à quoy ilz sont reduictz ?

Ne voys tu pas comme il les a conduictz

Jusqu'en leurs Nefz : & qu'il ne cessera,

Jusques à tant que tous mortz les aura ?


    Alors Pallas respondit je voy bien

Ce que tu dis, je n'en ignore rien.   

Mais cest Hector Hardy & Orgueilleux:

Duquel on voit les Faictz tant merveilleux

Et dont les Grecs sont si sort esbahiz,

En brief mourra, dans son propre Pays.

Or de cuyder resister au vouloir

De Juppiter, on s’en pourroit douloir :

Je le crains trop. Car sa Faveur despite

Souventesfois encontre moy s'irrite:

Dissimulant par grande Ingratitude,

L'extreme Peine & la Solicitude

Que j’ay porté, pour Herculés saulver,       

Lors qu'il alloit ses Forces esprouver,

Obeyssant au Roy Eurystheus.

Certainement les travaux qu'il a euz

L'euslent miné: mais quand il s'escrioit

Ou qu'il plouroit, Juppiter me prioit

D'aller à luy : Ce que j’ay souvent faict,

Le preservant d'estre pris ou desfaict.

Si je me fusse en ce Temps advisée,

Comme je suis ores de luy prisée:

Son Herculés eust esté retenu

Au fond d'Enfer : onc n'en fut revenu.

Il n'eust la faict l'honorable Conqueste

De Cerberus, le Chien à triple Teste.

One n'eust passe l'Infernale Riviere

Nommée Styx, demeuré fust derriere.

Et maintenant pour digne Rescompense

De mon Merite, il me hayt, il me tence,

Pour condescendre aux legiers Appetiz,

Et vain desir de la blanche Thetis :

Qui l'a flatté en Langaige humble & doulx

Touchant sa Barbe, & baisant ses Genoulx:

Pour honorer Achillés son cher Filz,

Et les Grecs rendre Oultrez & Desconfictz.

Si scay je bien qu'en brief le Temps viendra,

Que Juppiter pour Fille me tiendra:

Et que d'autant que de luy suis blasmée,

D'autant ou plus j'en seray bien aymée.

Or si tu veulx Juno, va t’en appresté

Le Chariot, je seray bien tost preste.

Je m'en iray en sa Maison pour prendre

Son beau Harnoys: je veulx bien faire entendre

A ce Troien, quel Dueil ou quelle Joye

Il doibt avoir, mais qu'en Guerre me voye

Encontre luy. Et que j’ay la Puissance

De luy porter Encombrier & Nuysance :

Faisant les siens aux gros Mastins manger,

Et aux Oyseaux, pour de luy me venger.

 

    Ainsi parla Minerve Furieuse,

Sur quoy Juno se monstra Curieuse

De mectre en poinct : ses Chevaulx fournissant

Tout l'Equipaige, au Char resplendissant.

 

    Pallas laissa son Vestement gentil,

Qu’elle avoit faict d’ouuraige tres subtil.

Et puis s’arma de la Cuyrasse forte,

Que Juppiter en la Bataille porte.

Estant armée au Chariot monta

Legierement, & la Lance porta:

Avec laqueIle elle abbat &: repoulse      

Les Demydieux, quand elle se courrousse.

 

    En ung moment aux Portes se rendirent

Du Ciel haultain, qui de leur gré s'ouvrirent.

 

    Les Heures ont tousjours la charge entiere

De ces beaulx Huys, chascune en est Portiere :

Ayans aussy la superintendence

De tous les Cieulx, avecques la Regence

Du clair Olympe, & d'amener les Nues

Ou ramener quand elle sont venues.

 

    Quand Juppiter qui regardoit en L'air,

Veid les Chevaulx des Deesses voler,

Fut courroussé griesvement encontre elles.

Si leur envoye Iris aux promptes Aesles,

En luy disant lris ma Messagiere

Aux Aelles d'Or, va, monstre toy legiere.

Va rencontrer ces deux, & leur commande.

De reculer, disant que je leur mande

Quelles ne soient de si selon Courage,

De se monstrer ores à mon Visaige :

Et que par trop sont de Folie esprises,

De cuyder rompre ainsi mes entreprises.

Dy leur encor, que à faulte d'obeyr,

Trop s’en pourroient douloir & esbahyr.

Car leur beau Char soubdain sera froissé,

Et le Jarret aux Chevaulx despecé,

Si tumberont bas en terre ennuyées

De mon Escler rudement fouldroyées:

Dont ne pourront (tant saichent bien ouvrer)

La guerison de dix ans recouvrer.

Et lors Pallas scaura quel Vitupere

Elle merite, en combatant son Pere

Quant à Juno, certes je ne l'accuse

Pas grandement, encores je l'excuse:

La cognossant trop duycte & Constumiere

A me fascher, c’est tousjours la premiere.

 

    Adonc Iris partit du Mont Idée,

Pour accomplir la charge commandée

Et les trouva, non pas loing des yssues

Du Ciel haultain : Les ayant apperceues

Les arresta, en disant. O volages,

Quelle Folie a surpris voz Courages,

Voulans ayder aux Grecs, pour irriter

Encontre vous l'ire de Juppiter ?

Il vous defend de passer plus avant

Si ne voulez, aussy tost que le vent,

Veoir le beau Char despecé, corrumpu,

Et le larret de voz Chevaulx rompu.

Et puis tumber en bas parmy la pouldre,

Du coup soubdain de son Esclair & Fouldre,

Dont ne pourrez (cheutes & prosternées)

Trouver Santé de dix longues années.

Afin que toy Pallas puisses cognoistre,

Que Juppiter est ton Pere & ton Maistre.

Quant a Juno, il la scait si Felonne

De longue main, que point ne l'en estonne:

Bien cognoissant qu'elle prend grand plaisir

De contredire à son vueil & desir.

Or donc Pallas ne soys opiniastre

Comme une Chienne, à le cuyder combatre.

Et garde toy de ta Lance dresser

Contre son vueil, de peur de l'offenser.

 

    Apres ces motz Iris tost s'en vola,

Surquoy Juno à Minerve parla.

O quel regrect : de ne povoir parfaire

Ce que l’on a delibere de faire.

Puis qu’ainsi est que Juppiter resiste,

Je ne suis pas d'advis que l’on insiste

Encontre luy, ne qu'on se mecte en peine

Pour les mortelz : Sa pussiance haultaine

Disposera selon sa volunté,

De leur Malheur, ou leur Prosperité.

Disant cela, elle tourne la Bride

A sa chevaulx, & droict au  Ciel les guyde.


Les Heures lors les beaulx Coursiers deslient

Du Chariot, & aux Cresches les lient.  

Consequemment ont le grand Char posé

En certain lieu, pour cela disposé.

 

    Au prés des Dieux sur deux Chaires dorées

Se vont asseoir les Dames honorées,

Pleines de dueil, n'ayant exécuté

Leur beau Project. Juppiter est monté.   

Pareillement au Ciel, ou fut receu

En grand honeur, lors qu'il loht apperceu.

 

    Le Dieu Marin deslia promptemernt

Ses beaux Chevaulx, serrant diligemment

Tout l'ateslaige & la grand Chaire appreste

A Juppiter, qui fut la toute preste:

Ou il s'assist, comme bon luy sembla

Mais s'asseant tout l'Olympe bransla.

 

    Pallas Juno estoient au prés du Dieu

Des deux costez, il faisoit le mylieu.

Qui toutesfois entre elles ne parloient)

Encores moins à luy parler vouloient

Mais Juppiter cognoissant leur pensée,

De grand Colere amerement blessée,

Leur dict ainsi. Déesses d'ou procede

Vostre courroux qui tous aultres excede ?

D'ou vient cela qu'ainsi nuyre voulez

A ces Troiens, & point ne vous saoulez

Si ne voyez tost leur destruction,

Contredisant à mon intention ?

Scavez vous pas que moy ayant la Force

Telle que j’ay, vous ne pourriez par Force,

Ne tous les Dieux & Deesses ensemble,

Me destourner de ce que bon me semble ?

S'il est ainsi que ma simple Menace

Vous faict : trembler, & paslir vostre Face,

Que feriez vous en Bataille terrible,

Sentant l'Effort de ma Force invincible ?

 

    Escoutez donc, & ne soit si hardye

Nulle de vous, qu'en rien me contredie

S'il vous advient par vouloir indiscret,

De repugner à mon Divin Decret,

Vous sentirez cheoir sur vostre persone

Le Fouldre ardent, duquel l'Esclere & Tonne.

Dont vous fauldra en terre sejourner,

N’ayant moyen d'icy plus retourner;

Voz Chariotz & Chevaulx ateslez,

Estant du coup despecez & bruslez.

 

    Celle oraison feit Minerve frémir

De chaulde Rage, & dans le cueur gémir :

Qui toutesfois porta tres bien son Ire

Sans faire bruyt. Mais lors Juno va dire.

O Dieu fascheux Juppiter, quel propos

Est ceiluy cy ? Nous sommes tes Suppostz,

On le scait bienrta Force ne receoit

Comparaison de puissance qui soit.

Or si l’on veult les Gregeois consoler,

Cela n'est pas contre toy rebeller.

C eil la pitié qui à ce nous invite,

Voyans perir si puissant Exercite.

 

    Lors Juppiter luy respond. Ne te trouble

De leur grand Perte, ilz en auront au double

Demain matin, je veulx estre moyen

Au fort Hector Chef du Peuple Troien,

De les occire, & jamais ne cesser

De les abbatre & de les repousser,

Jusques à tant que tous soient retirez

Prés des Vaisseaulx demy desesperez,

Combatans la, enfermez & reclus,

Tout à l'entour du Corps de Patroclus

Qu'il occira, dont Achillés attainct

D'aigre douleur, voyant l’Amy extainct:

S'enflammera & viendra à grand cours

Pour le venger, & leur donner secours.

C'est mon vouloir, Et puis la Destinée

Est en ce poinct : aux Gregeois assignée.

Quant est de toy Juno,  le Desplaisir

Que tu en as, me vient à grand plaisir.

Va hardiment si tu veulx, à grand erre

Dedans la Mer, ou au bout de la Terre.

Va t'en trouver Japetus & Saturne,

Qui ont tousjours l'obscurité Nocturne,

Sans veoir Souleil, & sans se delecter

D'ouyr les Ventz : va hardiment trotter

Ou tu vouldras, point ne seras suyuie

Par mon Adveu.Je n'ay aulcune envie

De ton Amour : car ton cueur Féminin

Est tout remply de Malice & Venin.

Ainsi parla : dont la grande Déesse

Se tint tout doulx, redoubtant sa Rudesse.

 

    Ce temps pendant se cacha la Lumiere

Du clair Souleil, comme elle est coustumiere

Dans l'Ocean, & la Nuict Brune & Sombre,

Couvrit aprés la Terre de son Vmbre.

Nuict aux Gregeois agreable & duysante,

Mais aux Troiens fascheuse & desplaisante.

 

    Le preux Hector ses Souldards retira  

Loing des Vaisseaulx, & : aux Champs se tira

Bien prés du Fleuve, ou l'horrible Desfaicte.

Avoit esté en ce mesme jour faicte.

Arrivez la, des Chevaulx descendirent,

Et au Conseil promptement se rendirent.

Ausquelz Hector tenant en sa Main dextre

Sa forte Lance, ainsi qu'ung Royal Sceptre.

Lance qui fut bien serrée & dorée,  

D’unze grandz Piedz de longueur mesuré

 

Il dictz ainsi. Oyez vaillans Troiens,

Tant estrangiers Souldards, que Citoyens,

J'avoys conceu a ce jour Esperance,

(Et qui plus est, j'en avoys asseurance)

D'occire tout, & les Nefz ruiner,

Et puis vainqueur à Troie retourner :

Mais mon Entente à esté empeschée,

Puis que la Nuict s'est si tost approchée.

Parquoy je suis d'advis de ne bouger

Encor d'icy : ains Camper & Loger

Tout a nostre aise. Or fus donc que l’on face

Ce qu'il convient, chascun preigne sa Place.

Que les Chevaulx soient nourriz & pensez

D'Orge & d'Aveine: Et quant & quant pensez

Les ungs d'aller à Troie, pour avoir

Beufz & Moutons : Les aultres de pourveoir

Au Pain & Vin. Encor fault qu'une Troupe

Avant souper grand foison de Boys coupe,

Pour faire Feux, qui puissent allumer

Toute la Nuict. Ces Grecs pourraient par Mer

Secretement s'en fouyr. Et je veulx

S'il est ainsi, soubdain courir sur eulx:

Et les presser si rudement sur l'heure,

Qu'en s'en fuyant quelque nombre en demeure.

A celle fin que leur Desconfiture

Serve d'Exemple à toute Creature.

Et qu'on ne soit si hardy d'entreprendre

Contre Troiens, qui se scavent defendre.

Et ce pendant que sommes icy loing

De la Cité, il fault avoir le soing

De la garder. Les Heraulx donc iront

Soubdain à Troie, & au Peuple diront:

Comme il convient que toute la jeunesse

Et les Vieillardz, prenent la charge expresse

De la Çitée mectans en aguet

Sur la Muraille, & la faire bon Guet.

D'aultre costé, que les Troienes Dames

Facent du Feu, à bien luysantes Flammes,

Pour adviser que de Nuict en Sursault

Les Ennemys ne les prenent d'Assault.

Sus donc qu'on face ainsi que je propose,

Et que chascun a l'oeuvre & dispose.

Demain matin fauldra Parlamenter

De ce qu’il reste, & puis l'executer,

J'espere bien, O valeureux Gensdarmes

Que nous mectrons demain fin aux Alarmes.

Et que ces Chiens de Furie agitez,

Seront Occiz, Noyez, Precipitez,

Par nostre Effort. Or prenons le sejour

Pour ceste Nuict, jusque à l'Aube du jour,  

Qu'on se mectra en Bataille rengée,       

Pour debeller ceste Gent enragée

Je verray lors comme s'avancera

Diomedés, & s'il me chassera

De ses Vaisseaulx, ou si je souilleray

En luy mes Dardz, & le despouilleray.

Il pourra veoir s'il a Force ou Vaillance,

Pour soubstenir ung seul coup de ma Lance.

Certainement je croy qu'il y mourra,

Et mainct Amy qui lors le secourra,

Et s’il advient que j’en aye Victoire,

Je me prepare une eternelle Gloire

Je me prepare ung Honeur immortel :

Et ne croy point qu'on ne dresse ung Autel

A mon Renom, tesmoignant ma Prouesse

Comme à Phebus & Pallas la Déesse.

 

    Ainsi parla, dont Troyens qui l'ouyrent,

Incontinent à sonVueil obryrent.

Leurs bons Chevaulx lassez ont desliez,

Et aux grandz Chars commodement liez

De la Cite ont soubdain apporté

Pain, Vin, Moutons, & Beufz à grand planté.

Puis ont dressé au mylieu de l'Armée

Mille grandz  Feux dont la Flamme & Fumée

Montoit aux Cieulx, poussée par le vent.

Et tout ainsi que l’on peult voir souvent,

En Temps serain, prés de la Lune claire,

Les Corps du Ciel (car une chascun esclaire

Tant que les Montz les Vallées Plaines

Sont de Lumiere ainsi qu'en beau jour pleines)

Dont le Berger qui sa Veue en hault jecte,

Se resjouyt en sa basse Logette.

Semblablement de la Troiene Ville,

En celle Nuict : tant Seraine & Tranquille,

Les habitans voyoient & choysissoient

Le Campa assiz, & s'en resjouyssoient.

 

   Doncques ayans donné la Nourriture

A leurs Chevaulx d'Aveine & de Pasture,

Se vont asseoir (pour mieulx prendre leurs Sommes)

Prés chascun Feu, justement Cinquante Hommes

Avec Espoir que l'Aube retournée,

Seroit des Grecs la derniere journée.