Occupé
d'apaiser la soif qui le dévore ,
Nestor
entend des cris : « Fils du dieu d’Epidaure,
Dit-il
à Machaon, quels sont ces cris nouveaux ?
Dont
le bruit prolongé fait mugir nos vaisseaux
Demeure
toutefois ; que la coupe rougie
Rende
à ton corps poudreux son active énergie.
Laisse-moi
vers la mer hâter mes pas pesans,
Cependant
que pour toi l'herbe aux sucs bienfaisans
Parfumera
le bain que dispose Hècamède. »
Avec
le bouclier de son fils Thrasymède ,
Qui
de celui d'un père avait chargé sa main,
Prenant
sa forte lance à la pointe d'airain,
Il
sort. Spectacle affreux ! le camp des Grecs en fuite.
Le
Phrygien vainqueur, la muraille détruite !
Tel
on voit l'Océan, sourdement agité,
Balancer
de ses flots la noire immensité,
Jusqu'à
l'heure où les vents, descendant de la nue,
Déterminent
enfin la vague irrésolue :
Tel
élance Nestor. Prompt à les arrêter,
Au-devant
des fuyards ira-t-il se jeter !
Se
rendra-t-il plutôt près du puissant Atride ?
Pour
ce dernier parti le vieillard se décide.
Le
sang coule, le fer est brisé par le fer ;
Et
cependant les rois, aimés de Jupiter,
Atride,
Dioméde, et le fils de Laërte,
Blessés,
tournent leurs pas vers la rive déserte ;
Car
des flots blanchissans leurs vaisseaux retirés
D'un
utile rempart reposaient entourés.
Les
trois guerriers, tous trois s'appuyant sur la lance,
Ont
abordé Nestor ; et rompant le silence :
«
Noble fils de Nélée, honneur de nos guerriers,
Pourquoi
t'éloignes-tu des combats meurtriers ?
Lui
dit Atride. Hector ne veut revoir Pergame
Qu'au
jour où nos vaisseaux, dévorés par la flamme,
Nous
auront engloutis sous leurs débris fumans ;
Il
l'a juré. Grands dieux! s'il tenait ses sermens ! »
—
Hélas ! répond Nestor, le roi des dieux lui-même
Ne
pourrait nous sauver de ce péril extrême.
Ce
mur qui défendait et nos vaisseaux et nous,
Les
Troyens l'ont déjà renversé sous leurs coups.
La
mêlée est horrible, et l'œil distingue à peine
Lequel
des deux partis est maître de la plaine ;
Ils
confondent leurs cris jusqu'au ciel élancés.
Retenus
par les coups dont vous êtes percés,
Bornez-vous
aux conseils, et protégeons la Grèce,
Sinon
par la valeur, du moins par la sagesse. »
Atride
alors : « Vieillard, il n'en faut plus douter,
Jupiter
prend plaisir à nous persécuter.
Il
fut, il fut un temps où sa main favorable
Prêtait
à nos efforts un appui secourable ;
Ce
temps heureux n'est plus. Le souverain des dieux
Nous
défend de revoir le toit de nos aïeux ;
Avec
nos ennemis il fait cause commune,
Et
prétend jusqu'aux cieux élever leur fortune.
Plus
d'espoir. Échappons à des périls nouveaux ;
Rendons,
sans plus tarder, nos navires aux flots :
Que
l'ancre les enchaîne, et de la nuit profonde
Quand
l'ombre aura couvert le ciel, la terre, et l’onde
Avant
que le Troyen ne nous ferme les mers,
Fuyons
: la fuite encore est préférable aux fers. »
Ulysse
au roi des rois lance un regard farouche :
Atride,
quel langage est sorti de ta bouche !
Ah
! pourquoi Jupiter n'a-t-il point sous ta loi
Enchaîné
des mortels timides comme toi,
Au
lieu d'une jeunesse intrépide, aguerrie,
Qui
dès son premier âge aux fatigues nourrie,
Vieillira
dans les camps, mourra le glaive en main !
Prétends-tu,
d'Ilion nous fermant le chemin,
Ravir
à notre espoir ces dépouilles vantées,
Que
de si longs travaux ont d'avance achetées ?
Si
tel est ton dessein, crains de le révéler.
De
peur qu'un de nos Grecs, en t'écoulant parler,
N'outrage
tout à coup d'une amère risée
Bu
puissant roi des rois la grandeur méprisée.
Quoi
! quand la guerre encor rugit de toute part,
Ordonner
les apprêts d'un infâme départ !
Veux-tu
donc des Troyens achever la victoire ?
Veux-lu
voir en ce jour tes Grecs, morts à la gloire
Pensant
à leur pays, l'œil tourné vers la mer,
De
leurs tremblantes mains laisser tomber le fer ?
Roi
des peuples ! veux-tu consommer notre perte ? »
Atride
lui répond : « Noble fils de Laërte,
Ton
reproche sévère a pénétré mon sein :
De
contraindre les Grecs je n'ai point le dessein.
Qu'un
autre, quels que soient et son rang et son âge,
Parmi
nous, s'il se peut, ouvre un avis plus gage :
Sa
présence à jamais sera chère à son roi. »
Diomède
s'écrie : « Il est auprès de toi,
Atride!
ne va point dédaigner ma jeunesse.
Eh
quoi! sans cheveux blancs n'est-il point de sagesse ?
Je
partage avec vous l'honneur d'un nom brillant :
Des
trois fils de Prothée il fut le plus vaillant
Ce
fier Tydée, habile à manier ma lance,
Et
dont les champs d'Argos admiraient l'opulence.
Tydée
était mon père, ô Grecs, et de son fils
Le
nom promet peut-être un salutaire avis.
Si
pour nous des combats la carrière est formée.
Qu'au
moins notre présence encourage l'armée.
Ne
pouvant plus des Grecs partager les exploits,
Nous
combattrons encor du geste et de là voix.
Suivez
mes pas, venez, leur montrant nos blessures,
Exciter
leur audace à venger nos injures ! »
On
applaudit. Prenant le port d'un vieux soldat,
Neptune
suit les chefs vers le lieu du combat,
Les
aborde, et sa main touche lu main d'Atride :
«
Voici l'heure, dit-il, où le fier Éacide
De
notre désespoir triomphe dans son cœur,
Et
sourit à l'aspect du Phrygien vainqueur.
Oh
! comme il se complaît dans sa haine cruelle !
Que
périsse sa haine, et lui-même avec elle !
Qu'un
dieu l'accable ! et vous, Pelages, respirez :
Contre
vous, tous les dieux ne sont point conjurés,
Il
vient l'instant propice aux enfans de la Grèce,
Où
les Troyens, punis d'une courte allégresse,
S'enfuiront,
trop heureux d'échapper au trépas,
Dans
le poudreux nuage élevé sous leurs pas. »
Il
dit, et d'un grand cri fait retentir la plaine.
Dix
mille combattans égaleraient à peine
Du
souverain des mers la formidable voix.
Tous
les Grecs ranimés tressaillent à la fois.
Mais,
de son trône d'or, Junon voit avec joie
Son
divin frère armé pour le malheur de Troie.
Cependant,
sur l'Ida découvrant Jupiter,
A
son espoir succède un déplaisir amer.
Par
quel art en effet tromper la vigilance
Du
dieu qui tient eu main l'éternelle balance ?
La
déesse en conçoit le rapide dessein.
Elle
vole au réduit inventé par Vulcain :
Réduit
mystérieux dont la porte fidèle
Sur
ses gonds éclatans ne tourne que pour elle.
Là
s'enferme Junon ; là sur son corps charmant
Elle
épand tour à tour le nectar écumant,
Et
d'une huile aux flots d'or la fraîcheur onctueuse :
De
ce baume divin l'odeur voluptueuse,
Doucement
exhalée aux parvis éternels,
Va
d'un parfum d'amour enivrer les mortels.
De
la reine des dieux la chevelure noire,
Que
polit sous ses dents l'éblouissant ivoire,
En
mobiles anneaux s'arrondit mollement.
La
déesse déploie un pompeux vêtement,
Pour
qui Minerve même, usant de longues veille,
Épuisa
de son art les plus riches merveilles :
Bientôt
elle revêt cet éclatant trésor,
L'attache
sur son sein par des agrafes d’or,
Et
l'adroite ceinture élégamment dessine
La
forme et les contours de sa taille divine.
Flottant
à son oreille un nouvel ornement
Darde
les triples feux d'un triple diamant.
Étendu
par ses mains, sur sa tête royale
Un
voile magnifique avec orgueil s'étale ;
Parure
vierge encore, et qui par sa fraîcheur
Eût
de l'aube naissante effacé ta blancheur.
Ces
apprêts achevés, la fille de Saturne
Ceint
ses pieds délicats du superbe cothurne.
Radieuse,
elle sort ; et, loin de tous les dieux,
Elle
adresse à Vénus ces mots insidieux :
«
O Vénus, fille aimable, à mon amour si chère !
Serviras-tu,
dis-moi, les desseins de ta mère ?
Ou
plutôt les projets en faveur des Troyens
Te
conseilleront-ils de traverser les miens
—
Du monarque des dieux compagne révérée,
Repartit
la déesse à Paphos adorée ;
Parle,
quels sont tes vœux ? si le sort le permet,
Tes
vœux seront remplis : Vénus te le promet.
—
Eh bien ! reprend Junon d'une voix caressante,
Daigne
me confier la ceinture puissante
Où
repose enfermé ce charme impérieux
Qui
range sous ta loi les hommes et les dieux.
Je
vais, sur les confins de la terre habitée,
Visiter
en ce jour la demeure agitée
De
l'antique Océan, de l'auguste Thétis :
De
leur sang révéré tous les dieux sont sortis.
Ils
me prirent jadis sur le sein de ma mère.
Hélas
! ils sont en proie à la discorde amure :
Elle
infecte leurs cœurs de son poison secret.
Et
la couche d'hymen est pour eux sans attrait.
Oh
! si ma voix pouvait, pénétrant dans leurs ames,
Des
premières amours y rallumer les flammes !
Combien
ils chériraient mes bienfaits et mon nom !
—
Tes vœux seront remplis, dit Vénus à Junon.
A
te rien refuser pourrais-je me résoudre,
Toi
qui dors dans les bras du maître de la foudre ! »
Elle
détache alors le tissu merveilleux.
Là
reposaient l'amour, les désirs, les aveux,
Les
muets entretiens, les tendres badinages,
Les
doux propos, écueil de la raison des sages.
«
Prends, dit Vénus : ces plis recèlent enfermé
Tout
ce qui fait qu'on aime et que l'on est aimé. »
Junon
prend le tissu dont Vénus la décore,
Sourit
; et l'attachant, elle sourit encore.
Vénus
rentre au palais du puissant Jupiter.
Junon,
d'un léger vol, fend les champs de l'éther,
Traverse
l'Emalhie, et franchit de la Thrace
Les
rochers hérissés d'une éternelle glace.
Son
invisible char des hauts sommets d'Athos
S'abaisse
sur les mers et descend à Lemnos.
Il
s'arrête. Bientôt la fille de Saturne
Aborde
de la Mort le frère taciturne :
«
O Sommeil, lui dit-elle en lui prenant la main,
Des
mortels et des Dieux antique souverain,
Si
mon nom t'est sacré, prête-moi ta puissance
Viens
assurer tes droits à ma reconnaissance.
J'ai
mes desseins : écoute. Alors que tu verras
Le
roi des Immortels étendu dans mes bras,
Sur
ses yeux vigilans verse un charme invincible.
Un
trône radieux, d'un or incorruptible,
Orné
d'un marche-pied par Vulcain façonné,
Tel
est le noble prix que je t'ai destiné. »
Le
dieu répond : « Déesse auguste et révérée,
Je
puis fermer des dieux la paupière sacrée,
Endormir
le courroux du vieux roi de la mer ;
Mais
puis-je, sans son ordre, aborder Jupiter ?
As-tu
donc oublié les éclats de sa rage,
Quand,
d'Hercule avec toi méditant le naufrage,
J'osai,
pour t'obéir, étendre mes pavots
Sur
ces yeux qui veillaient aux destins du héros ?
Quelle
fut au réveil sa fureur paternelle !
Si
la Nuit, du Sommeil compagne solennelle,
Ne
m'eût soudain caché dans son palais profond,
Il
me précipitait dans les gouffres sans fond :
Mais
la Nuit l'apaisa. Faut-il pour te complaire,
Une
seconde fois affronter sa colère ?
—Son
courroux, dit Junon, fut cruel, j'en conviens ;
Mais
il vengeait son fils, et non pas les Troyens.
Au
souverain du ciel qu'importent leurs disgrâces !
Viens,
j'accorde à tes vœux la plus jeune des Grâces ;
L'aimable
Pasithée embellira ton sort.
—
Déesse, atteste donc le fleuve de la Mort ;
Atteste
le Tartare et ses routes profondes.
Une
main vers la terre, et l'autre vers les ondes,
Jure
que Pasithée embellira mon sort. »
Junon
prend à témoin le dieu dont elle sort,
Et
le roi des Titans, divinité sévère,
Que
la cour infernale en frémissant révère :
Alors
le dieu la suit. Loin d'Imbre et de Lemnos
D'un
nuage voilés, ils volent vers Lectos,
S'approchent
de la terre, et dans leur course agile
Font
frémir des forêts le feuillage mobile.
Le
Sommeil, se cachant aux yeux de Jupiter
Dans
les rameaux d'un pin qui s'élance dam l'air
Et
qui du haut Ida domine les campagnes,
Prend
la forme et la voix d'un oiseau des montagnes :
Cymindis
sur la terre, et Chalcis chez les dieux,
Est
le nom qu'a reçu l'oiseau mélodieux.
Au
sommet du Gargare apparaît la déesse.
Jupiter
l'aperçoit. Une soudaine ivresse
De
ses premiers transports lui rend toute l'ardeur ;
Tel
qu'au jour où, brisant les nœuds de la pudeur,
Son
indomptable amour, loin des yeux d'une mère,
Fit
d'une sœur chérie une épouse plus chère.
-
O Junon, quel dessein, dit le maître des dieux,
Sans
coursiers et sans char te conduit en ces lieux ? »
La
déesse répond : « Je vais d'un vol rapide.
Aux
bornes de la terre, en leur palais humide,
Visiter
l'Océan et l'auguste Thétis,
Et
rallumer leurs feux par le temps amortis.
Tout
prêt à traverser les célestes campagnes,
Mon
char léger m'attend au pied de ces montagnes.
Mais,
soumise à ta loi. Junon sans tes avis
N'a
point voulu quitter les éternels parvis.
—
Remets à d'autres temps le soin de tes voyages,
Dit
le dieu qui commande aux mobiles nuages.
Viens
Junon, te livrant à des loisirs plus doux,
Oublier
l'univers dans les bras d'un époux.
Jamais,
oh ! non jamais, mortelle ni déesse
Au
cœur de Jupiter ne versa tant d'ivresse :
Danaé,
dont la tour me reçut en flots d'or.
Ni
la mère d'Alcide, aux plaines d'Agénor,
L'épouse
d'Ixion, ni cette illustre amante
Dont
le sein me donna Minos et Rhadamante ;
Europe,
Calisto, Léda, ni Sémélé
Dont
le fils réjouit le monde consolé ;
Ni
la blonde Cérés, ni la fière Latone,
N'embrasèrent
mes sens de ce feu qui m'étonne.
Pour
toi-même, ô Junon, pour tes nobles attraits
D'une
si vive ardeur je ne brûlai jamais.
—
Exigeant souverain, répliqua la déesse,
Tempère
les excès de ta folle tendresse.
Veux-tu
que sur l'Ida j'affronte tous les yeux ?
Veux-tu
qu'un habitant du palais radieux,
Révélant
nos amours, de la troupe sacrée
Excite
à mes dépens la joie immodérée ?
En
vain le haut Olympe attendrait mon retour,
Il
est un sûr asile en ta céleste cour :
Aux
yeux de Jupiter si Junon paraît belle,
Dans
cet asile heureux viens reposer près d'elle. »
Alors
l’époux divin : « Des mortels, ni des dieux
Ne
crains, belle Junon, le regard curieux :
La
main de ton époux, prévenant tes alarmes
Va
d'un nuage d'or envelopper les charmes,
Nuage
protecteur des secrets de l'amour,
Impénétrable
même à l'œil perçant du jour. »
Il
dit, et de ses bras tendrement environne.
Pour
eux de mille fleurs la terre se couronne,
Pour
eux le lit d'hymen éclate décoré
De
l'humide lotos et du safran doré.
Du
jeune et frais gazon qui tout à coup s'élève
Le
duvet épaissi mollement les soulève,
Tandis
que le nuage, éclatant d'un or pur,
Distille
une rosée et de pourpre et d'azur.
C'est
ainsi que le dieu, sur la couche fleurie,
Tenait
entre ses bras une épouse chérie ;
Et
que ses yeux, chargés de langueur et d'amour,
Abandonnaient
le soin du terrestre séjour.
Le
Sommeil, déployant son aile ténébreuse,
Porte
au maître des flots cette nouvelle heureuse :
«
Jupiter, lui dit-il, cède aux lois du Sommeil ;
Cours
protéger les Grecs, mais frémis du réveil. »
Le
dieu, disant ces mots, s'envole, et sur la terre
Va
verser aux humains son baume salutaire.
De
Neptune averti l'ardeur redouble encor :
«
Grecs, n'ôtes-vous point las de fuir devant Hector
Voulez-vous
qu'il obtienne un triomphe facile,
Et
fonde son espoir sur le repos d'Achille ?
Consolez-vous
d'Achille, en montrant qu'aujourd'hui
La
Grèce peut s’armer et peut vaincre sans lui.
Que
votre gloire ajoute au dépit qu'il éprouve ;
Que
dans chacun de vous Ilion le retrouve !
Faibles,
cédez aux forts les vastes boucliers,
Les
pesans javelots, les énormes cimiers,
Que
d'un plus léger fer votre bras se munisse,
Marchons
; et devant nous que leur Hector pâlisse ! »
On
obéit. Atride et les deux nobles rois
Vont
excitant l'armée à de nouveaux exploits.
On
les voit, oubliant leurs récentes blessures,
Former
les bataillons, échanger les armures.
L'armée
enfin s'ébranle ; étincelant d'airain,
Neptune
la précède, un glaive dans la main,
Glaive
énorme, terrible, et pareil à la foudre :
Nul
homme à l'affronter n'oserait se résoudre.
Des
Grecs et des Troyens encourageant l'essor,
D'une
part est Neptune, et de l'autre est Hector.
On
pousse de grands cris, et le combat s'engage.
Non,
la mer en furie attaquant son rivage,
La
foudre avec fracas brisant le front des bois,
L'aquilon
rugissant dans les vallons étroits,
L'incendie
agitant ses ailes enflammées
N'ont
rien de comparable au choc des deux armées.
Au
sein d'Ajax Hector lance un trait acéré :
Le
trait fidèle au loin ne s'est point égaré ;
Mais
du bouclier d'or, de l'éclatante épée
Le
double baudrier, dans sa course trompée
L'arrête
: Hector frémit, et recule d'un pas.
Le
fils de Télamon, d'un indomptable bras,
Saisit
près des vaisseaux une roche effrayante,
Et
lance sur Hector sa masse tournoyante.
Elle
atteint du héros le large bouclier,
Et
ses genoux sous lui sont contraints de plier ;
Il
tombe. Tel on voit, sous la foudre divine,
Tomber
un chêne allier, dont la vaste ruine
Infecte
encor les airs d'un bitume brûlant.
Le
pâle voyageur, de sa chute tremblant,
Admire,
en le voyant renversé sur la terre,
La
puissance du bras qui lance le tonnerre.
Tel
est le grand Hector : sur la poudre étendu,
Par
le bouclier seul son corps est défendu.
La
lance de sa main s'échappe, et son armure
Dans
sa chute a frémi d'un sourd et long murmure.
Les
Grecs les plus vaillans, pour entraîner Hector,
Accouraient
: vain espoir ! Sarpédon, Agénor,
Polydamas,
Enée, à leur foule guerrière
De
leurs hauts boucliers opposent la barrière ;
Et
d'autres, soulevant Hector entre leurs bras,
L'emportent
vers son char loin des sanglans combats.
De
longs gémissemens sortent de sa poitrine.
Cependant
ses coursiers, d'une race divine,
Du
Xante aux bords sacrés touchent déjà les flots :
Ils
se sont arrêtés. Les amis du héros
Le
descendant du char, retendent sur la rive :
Leurs
secourables mains l'arrosent d'une eau vive.
Hector
ouvre ces yeux, regarde sans rien voir,
Se
relève à demi, vomissant un sang noir,
Retombe
: et la douleur, domptant son âme altière,
D'une
nuit plus profonde a voilé sa paupière.
Sa
fuite inspire aux Grecs une nouvelle ardeur.
Des
bataillons serrés perçant la profondeur,
Un
javelot en main court le fils d'Oïlée,
Il
atteint Satnius à travers la mêlée,
Le
jeune Satnius, que la blonde Nais
Au
beau pasteur Enops avait donné pour fils.
Hélas!
les champs Troyens verront ses funérailles :
Le
fer impitoyable a percé ses entrailles.
Polydamas
accourt. Ce fils de Panthéus
Frappe,
et sur Prothénor a vengé Satnius.
Du
javelot aigu son épaule est percée ;
Il
fléchit, et sa main tient la terre pressée.
Polydamas
triomphe, et crie à Prothénor :
«
Ma lance n'a pas pris un inutile essor ;
Et
ce sceptre nouveau que ma faveur te laisse
Pour
descendre aux enfers soutiendra ta faiblesse. »
Les
Grecs sont consternés de ce discours hautain.
Le
fils de Télamon frémit, et de sa main
Le
javelot vengeur soudain se précipite :
Polydamas
le voit, se détourne et l'évite :
Mais,
hélas ! Archiloque à sa place est percé.
C'était
l'ordre des dieux. Il tombe renversé :
De
son cou délicat la vertèbre est tranchée ;
Il
va heurter le sol de sa tête penchée.
En
effet ! crie Ajax, la race d'Anténor
Méritait
d'expier le sang de Prothénor :
Polydamas
lui-même, irréprochable augure,
Était
à ce héros une offrande moins pure. »
L'ironique
discours blesse Polydamas :
Il
rougit, et se tait. Cependant Acamas
Renverse
Promachus, qui, debout près d'un frère.
Défendait
sa dépouille et douloureuse et chère.
Il
triomphe en ces mots : « Orgueilleux Argiens,
La
mort vous frappe donc ainsi que les Troyens !
Elle
n'épargne point Votre race insolente !
Voyez
ce Promachus dans la poudre sanglante :
Il
défendait un frère à son amour ravi ;
Mais
s'il ne l'a sauvé, du moins il l'a suivi.
Heureux,
trois fois heureux qui, pour venger sa cendre,
Sur
la terre après lui laisse un frère si tendre ! »
Pénélée
entendant ces mois injurieux.
Au
devant d'Acamas s'élance furieux :
C'est
en vain : Acamas à sa main forcenée
Se
dérobe, et le coup terrasse Ilionée.
De
l'opulent Phorbas fils unique et chéri,
Du
messager des dieux il fut le favori :
Stérile
honneur ! la lance aiguë et meurtrière,
Frappant
son noir sourcil, pénètre sa paupière,
Arrache
la prunelle à l’orbite creusé,
Et,
sanglante, ressort de son crâne brisé,
Pénélée
a saisi son épée éclatante :
Il
détache du tronc la tête dégouttante
Que
traversait encor le fer du javelot.
L'enlevant
de la main comme un léger pavot,
Pénélée
aux Troyens avec orgueil l'étalé :
«
Portez à ses parens la nouvelle fatale,
Dit-il ;
et que leurs pleurs, inondant son cercueil,
Du
vaillant Promachus vengent l'épouse en deuil,
Elle
qui n'ira point, palpitante de joie,
Embrasser
un époux à son retour de Troie ! »
Il
dit ; le pâle effroi règne au front des Troyens :
Déjà
de fuir la mort ils cherchent les moyens.
Muses,
filles du ciel ! quelle main, la première.
Enleva
du Troyen la dépouille guerrière,
Quand
Neptune, embrassant la cause des vaincus,
Eut
rendu leur courage aux fils d'Assaracus ?
O
sang de Télamon, ta main seule était digne
D'aspirer
la première à cet honneur insigne.
Tu
roulas sous tes pieds l'intrépide Hyrtius ;
Antiloque
après toi terrassa Mermérus.
Sous
le jeune Teucer succomba Périphéte ;
Au
bras de Mérion Prothus dut sa défaite :
Ménélas
d'Hypénor perça le large flanc,
Et
son âme en fureur s'enfuit avec son sang.
Dois-je,
fils d'Oïlée, oublier ta vaillance ?
Le
Troyen fugitif ne peut tromper ta lance.
Quel
mortel mieux que toi sut jamais sous les cieux
Atteindre
un ennemi fuyant devant les dieux ?