Chant III

Remonter

   
 

 

Sous les lois de leurs chefs les deux camps sont rangés :

Les Troyens, frappant l'air de leurs cris prolongés,

S'avancent, tels qu'on voit dans la nuit orageuse

Des oiseaux du Strymon la troupe voyageuse,

Quand, fuyant le retour des pluvieux hivers

Ils gagnent à grand bruit le rivage des mers,

Ou que du haut des cieux leur formidable armée

Descend avec la mort sur le tremblant Pygmée.

 

Dévoués l'un à l'autre, aux dangers aguerris,

Les Grecs vont au combat sans tumulte et sans cris.

Des brouillards, vers le soir, ainsi la masse épaisse

De la cime des monts avec lenteur s'abaisse ;

Chère au brigand nocturne et fatale au berger ,

L'œil y poursuit en vain la pierre au vol léger :

A l'œil plus indécis, dans le poudreux nuage,

L'armée aux vastes flancs dérobe son passage.

Les guerriers, l'un sur l'autre accourus furieux,

S'atteignaient, quand Pâris, fier et semblable aux Dieux, 

Se montre au premier rang des phalanges de Troie,

La peau d'un léopard sur son corps se déploie ;

Deux longs arcs recourbés s'agitent sur son dos ;

Sa main arrogamment brandit deux javelots :

Il ose, d'un grand cœur affectant l'énergie ,

Défier tour à tour les héros de Phrygie.

 

Cependant Ménélas voit ce présomptueux

Hors des rangs s'avancer d'un pas majestueux...

Qu'un lion, aux détours de la forêt profonde,

Affamé, trouve enfin la biche vagabonde,

Ou la chèvre sauvage, ou le cerf aux longs bois :

De la meute légère il brave les abois ;

Triomphant, il rugit d'une sanglante joie,

Et d'avance de l'œil il dévore sa proie :

Tel Ménélas triomphe ; et ce prince outragé,

En regardant Pâris se croit déjà vengé.

De ses armes couvert, loin du char il s'élance,

Mais Pâris, à l'aspect de sa terrible lance,

Recule, et de Vénus ce tendre favori

Cherche au rang des Troyens un tutélaire abri.

Mais effrayé, pâlit, recule un jeune pâtre,

S'il voit que déroulant une écaille bleuâtre

Le dragon venimeux siffle et sort du buisson :

Par tout son corps circule un rapide frisson,

Et ses pieds chancelans lui refusent la fuite.

 

Faible Pâris ! Témoin de ta lâche conduite,

Hector s'indigne ; Hector t'humilie en ces mots :

« Misérable, qui seul as causé tous nos maux,

Pourquoi n'es-tu pas mort dans le sein de ta mère,

Sans former les liens d'un hymen adultère !

Tu n'aurais pas du moins, perfide suborneur,

A l'Asie en spectacle offert ton déshonneur.

Certes, les Grecs, trompés par ta fière stature,

Doivent d'un rire amer te prodiguer l'injure :

Tu sembles un héros loin du champ des combats :

Mais la force n'est rien où la valeur n'est pas.

Et c'est toi qui, parti de la rive Troyenne,

Profanant sans pudeur la poupe phrygienne,

Au gendre de Tyndare enlevais sur les eaux

La beauté qu'il obtint entre mille rivaux !

Fléau d'un père, espoir des peuples de la Grèce,

Pour nous sujet de honte  et pour eus d'allégresse,

N'osais-tu disputer au vaillant Ménélas

Celle qu'il reçut vierge au bord de l'Eurotas ?

Tu saurais envers qui tu fus traître et parjure.

Ton luth aux doux accords, ta molle chevelure,

Tes nobles traits, présens de la blonde Cypris,

Traîneraient dans la poudre, insultés et flétris.

Ah ! les Troyens, lançant la pierre meurtrière,

En un lourd vêtement de roche et de poussière

Auraient dû transformer ta robe aux plis flottans,

Supplice mérité, suspendu trop long-temps.

 

— Ton reproche est cruel, mais il est légitime,

Répond le beau Pâris. La valeur qui t'anime,

Ardente, infatigable, est comme cet acier

Qui, secondant l'effort du robuste ouvrier,

Creuse à grands coups le chêne étalé sur la dune,

Et fait mugir l'écho des chantiers de Neptune.

Mais pourquoi de Vénus dédaigner les présens ?

N'offensons point les dieux pour nous trop complaisans :

Nul n'a droit de choisir parmi les dons célestes, 

Toutefois, terminant nos querelles funestes,

Seul avec Ménélas j'oserai corps à corps

Combattre, et disputer Hélène et ses trésors.

Ordonne, ouvre un champ libre entre la double armée :

Charge de biens sans nombre, en sa ville charmée

Le vainqueur conduira le fruit de ses exploits,

Et de la douce paix refleuriront les lois.

Les Grecs et les Troyens, posant enfin les armes ;

Pourront dans leur patrie oublier leurs alarmes :

Vous au sol phrygien, riche en jeunes beautés ;

Eus dans Argos, féconde en chevaux indomptés. »

 

Joyeux, mais des Troyens calmant la pétulance.

Hector par le milieu saisit sa vaste lance,

Sa lance est leur barrière. Enflammés de courroux,

Tous les Grecs, contre un seul dirigeant tous leurs coups,

Dardaient le javelot, lançaient le trait rapide,

« Arrêtez, leur cria la forte voix d'Atride ;

Hector veut nous parler, laissons parler Hector. »

Les guerriers, modérant leur belliqueux essor,

Se taisent, curieux de ce qu'ils vont apprendre.

 

Au milieu des deux camps rapprochés pour l'entendre,

Hector prend la parole, et dit : « Grecs et Troyens,

Dans les vœux de Paris vous entendrez les miens.

Oui, c'est la voix d'Hector que Pâris a choisie

Pour détourner les maux qui pèsent sur l'Asie.

Seul avec Ménélas il ose corps à corps

Combattre, et disputer Hélène et ses trésors :

Il demande un champ libre entre la double armée.

Chargé de biens sans nombre, en sa ville charmée

Le vainqueur conduira le prix de ses exploits ;

Et de la douce paix refleuriront les lois. »

 

On se tait. Ménélas, ce vaillant fils d'Atrée,

Ainsi répond : « De deuil mon ame pénétrée

N'a point de tant de maux perdu le souvenir ;

Nous les avons causés, nous les devons unir.

Entre Pâris et moi que la Parque choisisse :

Que l'un de nous triomphe et que l'autre périsse :

Le sort en est jeté. Vous tous, d'un pacte heureux

Serrez dès ce moment les pacifiques nœuds :

Qu'un agneau blanc sans tache et qu'une brebis noire,

A la terre, au soleil, offrande expiatoire,

Consacrent vos sermens, tandis qu'armés du fer

Nous teindrons d'un sang pur l'autel de Jupiter.

Que Priam intervienne à l'auguste alliance.

Aux sermens de ses fils j'ai peu de confiance :

Leur langage est trompeur ; leur cœur insidieux

Violerait le nom du monarque des dieux.

La jeunesse en ses vœux est changeante et frivole :

Mais honneur au vieillard fidèle en sa parole,

Qui, témoin du passé, garant de l'avenir,

Sait rétablir la paix et la sait maintenir !

Formé sans ses conseils nul traité n'est durable. »

 

Les Grecs ont applaudi par un bruit favorable.

Ils respirent la paix. Du leur frein dégagés,

Les coursiers avec ordre en ligne sont rangés,

Et reposent prés d'eux, resserrés dans l'espace

Entre le javelot, le casque et la cuirasse.

 

Durant ce temps Hector commande, et sans retard

Deux hérauts vont dans Troie avertir le vieillard ;

Ils doivent avec eux ramener la victime.

Le vieux Talthybius, que son zèle ranime,

Part à la voix d'Atride, et va sur lés vaisseaux

Chercher le vin, la coupe et les jeunes agneaux.

L'âge n'a point rendu sa marche plus tardive,

Et d'un pas ferme et sûr il a gagné la rive.

 

Près de la blonde Hélène Iris alors descend,

Et prend de Laodice et les traits et l'accent.

Surprise, mais charmée, Hélène voit en elle

Des filles de Priam la fille la plus belle,

Et croit d'Hélicaon, de ce fils d'Antenor,

Reconnaître l'épouse à sa couronne d'or.

L'amante de Pâris, sur la toile d'albâtre

Figurait les combats et leur affreux théâtre,

Le Phrygien si fier le son bouillant coursier,

L'Argien rayonnant sous son casque d'acier,

Les périlleux assauts et l'épaisse mêlée,

Et la fleur des guerriers à sa cause immolée.

Elle peint son ouvrage en traçant ces tableaux.

 

« Viens, dit la prompte Iris, voir deux peuples rivaux.

Embrasés si long-temps d'une ardeur sanguinaire,

Oublier la discorde et suspendre la guerre.

Les javelots oisifs en faisceaux sont dressés.

Ménélas et Pâris, l'un sur l'autre élancés,

Vont disputer un bien dont leur ame est jalouse,

Elle vainqueur en loi chérira son épouse. »

 

Ainsi parlait Iris. Le regret triste et doux

De son pays natal, de son premier époux.

Trouble Hélène, et revit au fond de sa mémoire.

Couverte d'un tissu plus blanc qu'un pur ivoire,

Les yeux baignés de pleurs, elle marche aux remparts

Non pas seule ; Climène aux sévères regards,

Et sa compagne Ethra. captives empressées,

Arrivent avec elle auprès des portes Scées.

Là, sur la tour, Priam, Thymète, Hycétaon,

Clyléus, Anténor, Lampus, Ucalégon,

Assis loin des combats qu'interdit la vieillesse,

Discouraient longuement, mais tous avec sagesse :

Des cigales ainsi dans la hauteur des bois

Se prolonge la douce et monotone voix.

 

Alors qu'en sa beauté leur apparut Hélène,

L'œil attaché sur elle, et respirant à peine : 

« Ne nous étonnons plus, murmuraient-ils tout bas,

De voir Grecs et Troyens livrer tant de combats

Sans se plaindre du sang qu'ils ont versé pour elle :

Et son port et ses traits sont ceux d'une immortelle.

Toutefois qu'elle parte, et puissent ses vaisseaux

Emporter avec eux notre deuil et nos maux ! »

 

Priam tout haut l'appelle : «  A mes côtés prends place,

Ma fille, de plus près reconnais dans l'espace

Tes parens, tes amis et ton premier époux...

Je ne t'accuse pas. Les dieux seuls ont sur nous

Lancé du haut des cieux la guerre et ses ravages ;

Les dieux seuls ont guidé les Grecs vers nos rivages.

Mais dis, quel est ce chef dont l'imposant aspect

Semble aux Grecs assemblés commander le respect ?

D'autres de tout leur front le surpassent peut-être ;

Aucun n'a ce maintien et ce regard de maître.

J'ai cru voir un monarque. — En effet, il est roi.

Je ne puis sans rougir le nommer devant toi,

Vénérable vieillard que je crains et que j'aime.

J'ai vécu trop long-temps. Oh ! que mon jour suprême

N'a-t-il précédé l'heure où j'ai pour ton Pâris

Quitté ma fille unique et mes frères chéris !

Pardonne-moi, mes pleurs, et si mon ame émue

D'Atride au loin puissant ne soutient point la vue,

Que mon sort est changé ! Du grand Agamemnon

Je fus la sœur : hélas ! méritais-je ce nom ? »

 

Priam, les bras tendus vers le chef qu'il admire,

S'écrie : «  Heureus Atride ! à tes vœux tout conspire.

Quel astre favorable éclaira ton berceau ?

Monarque a-t-il jamais joui d'un sort plus beau ?

La Grèce sous tes lois tout entière est rangée.

Jadis, il m'en souvient, quand de pampres chargée

La Phrygie à mes yeux offrit de toutes parts

Ses peuples exercés à diriger les chars,

Otrée et ses guerriers, Mygilon aux dieux semblable,

Formant près du Saugare un camp inviolable ;

Quand, fidèle allié, joignant mon bras au leur.

J'assaillis l'Amazone et sa mâle valeur,

Nos rangs étaient pressés ; mais les rangs du Pélage

S'assemblent plus nombreux que les flots de la plage.

 

Il dit. Bientôt Ulysse appelle sou regard :

« Chère Hélène, reprend le curieux vieillard ,

Ce chef qu'Agamemnon de son cimier domine,

Qui, plus nerveux, présente une large poitrine,

Quel est-il donc ? Laissant cuirasse et bouclier,

Il traverse les rangs : tel on voit un bélier,

Dont la pourpre de Tyr doit colorer la laine :

Parcourir son troupeau réuni dans la plaine.

— C'est Ulysse, répond Hélène au sang divin.

Ithaque en ses rochers le confinait en vain :

Il parut aux conseils ; il parut, et la Grèce

Admira sa prudence et son utile adresse.

 

— Tu dis vrai, noble Hélène, ( Ainsi parle Anténor.)

J'ai vu de près Ulysse, et me rappelle encor

Le jour où de nos murs il visita l'enceinte.

Ménélas le suivait. L'hospitalité sainte

Ouvrit en mon palais un asile à tous deux.

J'eus dans leurs entretiens le temps de juger d'eux.

L'un et l'autre ( c'était pour ta cause fatale )

Signalaient tour à tour une prudence égale.

Quand près de Ménélas Ulysse s'avançait,

Ménélas en stature alors le surpassait ;

Assis tous deux, Ulysse obtenait l'avantage.

Parlaient-ils, ton époux, quoiqu'en un plus jeune âge,

Courait au but, rapide, énergique, précis,

Et ne s'égarait point dans les vagues récita.

Ulysse avec plus d'art, orateur plus habile,

L'œil baissé, s'appuyant sur son sceptre immobile,

Ressemblait au mortel de colère agité,

Ou frappé de démence et de stupidité :

Sa voix n'articulait que des accens timides ;

Mais bientôt ces accens s'échappaient plus rapides

Que la neige qui vole en des jours pluvieux.

Sans égal, il charmait et l'oreille et les yeux,

Il semblait s'embellir de sa vive éloquence.

 

— Ma fille, nomme-moi le guerrier qui s'avance,

Dit Priam, de ses pas j'admire la fierté.

— C'est le terrible Ajax, des Troyens redouté.

Tu vois Idoménée : à son départ de Crète.

Le toit de Mélénas fui souvent sa retraite.

Je ne puis te nommer tous ces Grecs belliqueux ;

Mais d'où vient que mon œil ne voit point avec eux

Mes deux frères chéris, Pollux, lutteur agile,

Castor, qui des coursiers rend la fureur docile ?

Sont-ils aux murs de Sparte ? ou n'osent ils s'armer

Par crainte de rougir en m'entendant nommer ? »

Elle ne savait pas qu'aux champs de Laconie

Le sol natal couvrait leur cendre réunie.

 

Cependant les héraute, d'un pas précipité,

Portaient au camp troyen, à travers la cité,

Les agneaux, et le vin, fruit joyeux de la terre.

Idéus s'est chargé de la lourde cratère,

De l'urne aux flancs vermeils, des vases éclatans :

« Fils de Laomédon, dit-il, viens, il est temps ;

Viens. Les chefs de l'armée avec impatience

T'attendent pour sceller les nœuds de l'alliance.

Les rivaux combattront ; et quand, aux yeux de tous,

Le fer aura d'Hélène enfin choisi l'époux,

Les Grecs et les Troyens, oubliant leurs alarmes,

De la paix renaissante iront goûter les charmes,

Nous au sol phrygien, riche en jeunes beautés,

Eux dans Argos, féconde en chevaux indomptés. »

 

Priam frémit d'effroi. Toutefois il ordonne,

Et son char à grand bruit près des parvis résonne

Priam avec lenteur y monte, et de la main

Doucement aux coursiers il fait sentir le frein :

Anténor qu'il appelle à sa gauche a pris place ;

Et d'un rapide essor ils franchissent l'espace. 

Au milieu des deux camps le char est arrivé.

A l'aspect des vieillards Atride s'est levé :

Ulysse est près de lui, debout, à son exemple,

Devant ces cheveux blancs qu'en silence il contemple,

Tandis que de la paix les gages consacrés

Sont pour le sacrifice eu pompe préparés,

Tandis qu'aux mains des rois coule une onde limpide,

Et que des flots de vin trempent l'agneau timide.

 

A côté de l'épée au large et long fourreau,

Déjà le roi des rois prend le sacré couteau ;

Il détache, et partage aux héros magnanimes

La toison qui revêt le front des deux victimes.

Vers l'Olympe élevant ses suppliantes mains:

« 0 Jupiter, dit-il, ô père des humains,

Dominateur d'Ida, puissant, auguste, immense !

Soleil, qui, depuis l'heure où ta course commence

Jusqu'à l’heure où ton char se plonge dans les mers,

Peux tout voir, tout entendre en ce vaste univers !

Fleuves, Terre sacrée, et vous, pâles déesses,

Du parjure aux enfers terribles vengeresses !  

Je vous prends à témoin du serment prononcé.

Si des coups de Pâris Ménélas est percé,

Qu'Hélène au beau Pâris désormais appartienne,

Et retournons en paix vers la rive argienne !

Mais si Pâris vaincu descend parmi les morts,

Qu'on rende à Ménélas Hélène et ses trésors ;

Qu'un tribut légitime, imposé d'âge en âge,

Soit d'un affront vengé l'éternel témoignage !

Enfin s'il arrivait que Priam et ses fils

Voulussent s'affranchir de ce tribut promis,

Qu'ils tremblent ! Dans leurs murs je porterai la flamme

Et tant qu'un seul debout restera dans Pergame,

Je prétends y rester, dussent les noirs hivers

Fatiguer d'un long choc mes vaisseaux entr'ouverts.»

 

Il dit. L'agneau frappé, qui se débat encore ,

Bêle, et meurt ; un vin pur s'épanche de l'amphore.

Les mêmes vœux au ciel montent en même temps :

« Grand Jupiter, et vous de l'Olympe habitans,

De la terre et des cieux vous tous dieux et déesses !

Du premier d'entre nous parjure à ses promesses

Que le crâne brisé, dans le sang confondu,

Rejaillisse, pareil à ce vin répandu :

Qu'il voie en expirant sa race massacrée,

Et sa femme au vainqueur sous ses regards livrée ! »

Ils disaient ; Jupiter n'exauça point leurs vœux.

Priam alors : « Troyens, et vous, Grecs généreux,

Souffrez que d'Ilion je regagne l'enceinte.

Hélas ! déjà mon cœur ne peut songer sans crainte

Que mon fils va combattre, et contre Ménélas !

De ce combat les dieux savent le sort... Hélas !

Je l'ignore, et frémis. » D'une eau fraîche arrosée,

Sur son char à ces mots l'offrande est déposée.

Le vieillard y remonte, Anténor avec lui,

Et loin du double camp le char rapide a fui.

 

 

La lance en main, Hector, secondé par Ulysse,

Détermine l'espace, et mesure la lice ;

Par chacun d'eux les sorts, dans un casque jetés,

Sont au creux de l'airain prudemment agités.

Du premier dont le nom sort de l'urne guerrière

La lance obtient le droit de frapper la première.

Les deux camps invoquaient la justice des cieux ;

Ils disaient : « Souverain des hommes et des dieux,

Livre aux enfers l'auteur d'une guerre exécrée,

Et que l'aimable paix suive la foi jurée. »

La main d'Hector au fond du casque au noir cimier

Se plonge, et de Paris le nom sort le premier.

Saura-t-il profiter de cette chance heureuse ?

 

Les guerriers sont assis sur la terre poudreuse,

Entre leur haute armure et leurs coursiers sans frein,

Paris va se couvrir de ses armes d'airain ;

Superbe, rayonnant d'espérance et d'audace,

De Licaon son frère il revêt la cuirasse ,

Et l'éclat d'un cothurne élégamment chaussé

Par une riche agrafe est encor rehaussé.

Il prend le bouclier large, pesant, sonore ;

Du casque aux crins flottans sa tête se décore ;

Un javelot solide et d'un poids mesuré

Arme son bras, il marche, et d'un pas assuré

Entre avec Ménélas dans la lice nouvelle.

Dardant le trait aigu dont la pointe étincelle,

Au milieu des Troiens et des Grecs fremissans,

L'un l'autre se lançaient des regards menaçans.

Le premier, de Pâris le javelot rapide

Frappe sans le percer le bouclier d'Atride.

Et le fer se recourbe, émoussé sur le fer.

Atride alors s'écrie : « Immortel Jupiter,

Guide mes coups !... Puisse-je à la race future

Montrer comme on punit l'hôte ingrat et parjure,

Offrir un grand exemple, et d'avance effrayer

Quiconque outragerait le seuil hospitalier. »

 

Il dit. Son javelot, fendant le court espace,

Atteint le bouclier, pénètre la cuirasse,

Et perce vers le flanc la tunique d'azur.

Tout près de succomber au coup terrible et sûr,

Paris, en s'inclinant, fuit la Parque trompée.

Non moins prompt, Ménélas du tranchant de l'épée

Frappe, croît entr'ouvrit le casque de Pâris :

Stérile espoir ! le fer siffle et vole en débris.

La rage et la douleur troublent le cœur d'Atride :

« Roi des dieux, et des dieux pour moi le plus rigide,

Tu permets qu'il échappe à son destin fatal !

Mon glaive s'est rompu comme un frêle cristal ;

Et le trait a glissé sans creuser de blessure. »

II saisit à ces mots l'ondoyante parure

Dont flottait l'épaisseur au cimier du Troyen

Pâris, le cou pressé par un étroit lien,

Vers les Grecs entraîné, touche à l'heure dernière.

Vénus le voit, Vénus rompt la forte lanière :

Le casque reste vide, et dans l'air balancé,

Par Atride en fureur avec effort lancé,

Tombe parmi les Grecs, qui, relevant ce gage,

Disent : « L'époux d'Hélène a vengé son outrage. »

Non. Son outrage encor n'est vengé qu'à demi :

Il poursuit, il atteint son tremblant ennemi ;

Lorsque Vénus ( les dieux protègent donc le crime!)

Une seconde fois lui ravit sa victime.

Paris au lit d'hymen, sous un nuage épais,

Enivré de parfums, va reposer en paix.

 

Au milieu d'une foule assemblée autour d'elle,

Hélène entend son nom ; c'est Vénus qui l'appelle.

Vénus a pris la voix, les traits, les pas pesans

D'une Troyenne au front sillonné par les ans,

Aux travaux de Minerve ouvrière savante,

Et d'Hélène dans Sparte attentive suivante :

« Paris est de retour, lui dit elle tout bas ;

Son front n'a point gardé l'empreinte des combats.

Il revient des périls comme on sort d'une fête. »

Hélène en l'écoutant à la suivre s'apprête ;

Mais dès qu'elle aperçoit, dans toute sa fraîcheur,

Le sein de la déesse, éclatant de blancheur ,

Elle s'arrête : « Eh quoi ! dit-elle consternée,

Te verrai-je toujours à ma perte obstinée,

O Vénus ! En Phrygie, au bord méonien

Veux-tu, me réservant pour quelque autre lien,

A tes fils favoris prodiguer ma conquête ?

En quel moment ? Alors qu'au départ on s'apprête,

Et que, le cœur aigri d'un perfide abandon,

Ménélas me destine un retour sans pardon.

Fais plus : quitte les dieux ; de le servir jalouse,

Deviens de ton Pâris la captive ou l'épouse.

On ne me verra point renouveler mes nœuds

Ni subir lâchement l'opprobre de ses feux :

Moins coupable dès lors, mes regards moins timides,

Soutiendront le regard des Troyennes rigides.

 

— Ingrate, dit Vénus, tremble ! crains désormais

Que je ne te baisse autant que je t'aimais ;

Crains qu'à ma voix la guerre encor ne se ranime,

Et ne choisisse en toi sa première victime ! »

D'épouvanté glacée, Hélène sur ses pas

Sort, voilant son visage et soupirant tout bas.

Elle arrive, elle monte au solitaire asile.

Où Pâris l'attendait, et reposait tranquille.

Pour Hélène Vénus sous les pompeux lambris

Pose un siège non loin du siège de Pâris.

La fille de Léda tristement y prend place ;

Et détournant les yeux : « Voilà donc ton audace !

Dit-elle : combattant aussi faible que vain,

Tu bravais Ménélas! Ah ! pourquoi sous sa main

N'as-tu pas terminé ta vie et mon supplice !

Répare ton affront, fais-toi rouvrir la lice...

Mais non ; dérobe-toi dans cet obscur séjour

A la honte de fuir deux fois en un seul jour ! »

 

Pâris répond : « Faut-il qu'une épouse si chère

M'accable du reproche et de l'injure arrière !

Ménélas m'a vaincu : Pallas guidait ses coups.

Il est aussi des dieux qui combattront pour nous :

Je puis vaincre à mon tour. Mais, amante adorée,

Rends-moi ton cœur, rends-moi la tendresse jurée.

Jamais de tant d'amour je n'ai senti l'ardeur,

Pas même en ces instans où, sur sa rive en fleur,

Cranaé nous offrit les roses de son île,

Et pour nous de l'hymen fut le premier asile. »

Hélène s'attendrit : sur le couple amoureux

Vénus étend son voile, et Pâris est heureux.

 

Tel qu'un lion ardent à retrouver sa proie,

Ménélas au milieu des défenseurs de Troie

Cherche Pâris ; ses yeux ne l'ont pu rencontrer :

Les Troyens cependant brûlent de le livrer,

Et leurs cœurs indignés, las des jours d'un perfide,

L'abhorrent à l'égal de la noire Euménide.

 

« Troyens, Dardaniens ! Mars, dit le roi des rois,

De Ménélas vainqueur couronne les exploits :

Restituez Hélène et son riche héritage !

Que le tribut promis, imposé d'âge en âge,

Eternise l'injure et la vengeance ! « Il dit :

On l'approuve, et l'armée à sa voix applaudit.