E
jour commencoit, lors quittant encore en Mer, ils virent de loin toutes
les marques d'un Sacrifice que les Pyliens
offroient à Neptune sur le rivage.
Ils touchèrent bien-tost le
port ; & cependant Minerve
donnoit à Telemaque les instructions nécessaires
fut les demandes qu'il devoit faire à Nestor. Car n'estant point encore sorti d'Ithaque, & ayant à traiter
avec le Roy qu'une longue expérience, & la réputation de
sa sagesse élevoient au dessus de tous les hommes ; il est
certain que cette occasion devoit élire de quelque embaras pour ce
jeune Prince. Il est vray, luy
disoit Minerve , que la
bien-seance ne vous permettroit pas de faire des demandes à Nestor, au lieu d'écouter ce qu'il aura envie de vous dire. Il est difficile
dans la jeunesse où. vous estes, de mériter l'estime
d'un Prince le plus avancé
en âge de toute la Grece. Mais
vostre seule naissance vaut
un grand nombre d'années,
& la faveur du Ciel
vous rendra digne de l'amitié
de Nestor.
Il écoutoit avec une extrême
attention les sages conseils
qu'on luy donnoit. Nestor
accompagné des Princes ses
fils, les receut à la descente du
Vaisseau, Pisistrate fit les honneurs de cette réception, il toucha les mains de
Telemaque & de Minerve, &
leur donna le premier rang au
festin magnifique que l'on fit
& où on servoit une partie des Victimes que l'on avoit sacrifiées, l'autre ayant esté
brulée & réduite en cendres.
Comme
Minerve paroissoit sous la figure du
vieillard Mentor, la
consideration de l'âge obligea Pisistrate à lui presenter un
vase d'or plein d'excellent vin, pour l'offrir à Neptune, & joindre
ses vœux & ses prières à celles des Pyliens ; Elle leur sceut gré
de cette preference, & ensuite donnant la Coupe à Telemaque,
& addressant ensemble
leurs vœux à Neptune ; ils firent mille souhaits pour
Nestor & pour les Pyliens,
& le prierent aussi d'estre favorable
à leur Navigation.
Apres que le repas fut fini. Nous
pouvons presentement, dit
Nestor, vous demander qui vous estes, & quel est le sujet de vostre voyage.
Je suis, reprit Telemaque, le fils d'Ulysse, qui a fait la guerre
avec vous durant le siege de Troye.
Depuis la prise de cette Ville ; on a entendu parler de tous
les Capitaines. On sçait le retour heureux
de quelques-uns, & le naufrage de quelques autres. Mon père
est le seul, dont je n’ay peu decouvrir aucunes
nouvelles. Il me semble que
les plus funestes m'accableroient moins que cette incertitude crüelle,
qui me sait craindre toutes choses pour luy. Je vous conjure. Seigneur,
par le souvenir de son amitié de m'apprendre ce que vous en sçavez.
Vous renouvellez en mon cœur
une grande peine, répondit
Nestor, au triste souvenir des périls que nous avons
courus sur les Mers sous la conduite d'Achille, & à la
funeste pensée de ce que nous avons
perdu au siege de Troye. Le
vaillant Ajax y perdit la vie
: l'invincible Achille, le divin Patrocle, y finirent
leurs jours. Là mon fils, mon cher fils périt en la fleur de
son âge, & l'on ne peut vous dire tous les malheurs
que cette funeste guerre a causés à la Grece. Mais
si le sage Ulysse n'avoit remédié
aux maux pressants dont nous aurions esté accables, qui pourroit vous exprimer l'estat où nous aurions esté
réduits ? Toutes les affaires se regloient par son incomparable sagesse. Ce fut
luy qui trouva le moyen de dompter
cette superbe Troye, que dix années de Siège
n'avoient point encore abbatuë.
La contestation que la colere
de Pallas alluma entre les Grecs, après la destruction
de cette ville, fut
une nouvelle cause de nos malheurs.
Menelas vouloit que l'on s'embarquast
au plû-tost, pour retourner en Grece.
Agamemnon jugeoit pas que
l'on d'eust précipiter le départ, & qu'il estoit juste d'appaiser
par les sacrifices la colere de
Pallas. Il croyoit que les Dieux sont comme
nous, & qu'ils passent avec inconstance d'une passion
à une autre. Les Dieux n'approuverent
point ce que l'on traitoit dans cette Assemblée.
Il n'estoit pas permis de la faire le soir. Chacun y parloit selon ses interests
particuliers. Il n'y eut jamais
une si grande division.
Menelas sortit du Port dés le commencement
du jour. Je le suivis
: le vent nous fut allez, favorable
; de sorte que Neptune
ayant applany les flots, &
rendu la Mer tranquille, nous arrivâmes
heureusement à Tenedos.
Ulysse avoit fait un projet
d'accommodement entre les deux
Princes ; mais Jupiter en rompit toutes les mesures,
& les divisions croissant de part & d'autre, le party
mesme de Menelas se separa. J'arrivay long-temps avant luy à Lesbos, ayant fait
voile avec mes Compagnons,
& considerant que dans les
grands yoyages le retardement
apporte toujours quelque préjudice.
Quand il nous eut réjoints,
nous côtoyâmes au dessus de Seyo, pour aborder vers l'Isle de
Psoria, ou relâcher à Mimante.
Comme nous estions incertains
laquelle de ces deux routes nous devions suivre, nous eûmes recours à l'assistence des Dieux, qui conduisirent
nos vaisseaux vers l'Eubée.
C’est là que je me separai de la Flote pour revenir à
Pylos, où quelque divinité
favorable me procura un
heureux retour.
Depuis ce temps, je n'ay rien
appris de nouveau. Il n'y a
que la mort funeste d’Agamenon,
qui a fait trop de bruit, pour n'en
avoir pas entendu parler. On a parlé aussi
des Amants de Penelope. Mais c'est vous, Prince, qui
nous en donnerez des nouvelles plus certaines que celles que l'on
a sceuës jusques à present,
seulement par le bruit public des ravages qu'ils
sont en vostre Isle.
Telemaque luy raconta état
pitoyable des affaires de sa maison, & peignit en peu de paroles insolence d’un grand nombre de pretendans, qui
avoient tous differents interests,
& qui n'estoient unis que dans le dessein de détruire tout
le bien d’Ulysse. Enfin comme il avoit une grande
curiosité de scavoir les
circonstances de la mort d'Agamenon, parce que l'exemple
d'Oreste pouvoit lui estre
avantageux, il pria Nestor
de reprendre son discours, &
de luy en apprendre les particularites.
Quand AEgysthe n'auroit pas esté
puny de son crime, continuë
Nestor, en auroit-il fuy la
punition, lors que Menelas fut de retour en Grèce. Son corps mesme n'auroit pas esté
enterré ; mais demeurant exposé dans les champs il auroit esté
la proye des oyseaux &
des chiens. Ce lâche s'amusoit dans Argos à gagner le cœur de
la Reine, lors mesme que
nous estions tous exposes devant Troye aux perils de la mort,
pour la gloire
de nostre commune Patrie.
Il est vray que la vertu de Clytemnestre l'a deffendit quelque temps des
poursuites dangereuses de ce Pernicieux
Amant. Sa pudeur resista d'abord au penchant de son
cœur. Mais enfin lors qu'elle devint fragile, AEgysthe qui
n'avoit plus à vaincre que celui
à qui Agamemnon avoir commis
la garde de la Reine, se délivra
bien tost de sa presence importune, l’emmenant dans une Isle
deserte, où il l'abandonna, & où
la faim exécuta le cruel dessein qu’AEgysthe avoit de le faire
périr.
Il n'y eut plus ren après cela
qui, troublast ses amours avec
la trop credule Clytemnestre,
jusques à ce que le retour
d'Agamemnon leur eut donné un
nouveau sujet d'inquiétude.
Troye estoit prise. Les Grecs
estoient attendus, avec
joye & avec impatience
dans leur pays, AEgysthe, qui
avoir la passion de commander seul à Mycenes, outre celle qui
l'engageoit à se conserver la
Reine, dressa des
embusches pour faire perir
Agamemnon au port mesme où il
venoit rendre grâces aux Dieux d'estre échappé de tant
de dangers.
Cependant ce sur en ce lieu d'asseurance & de tranquilité,
que ce Paricide luy
osta la vie, & que par la
mort du Roi,
il s'ouvrit une voye sanglante
au trône.
Il joüit de son crime durant
sept années. Mais enfin,
Oreste, que l'on avoit tenu éloigné dans Athenes, retourna à
Argos, malgré AEgysthe, le punit enfin du rapt
de Clytemnestre sa mere, de
la mort du Roy son pere,
& de l'injuste usurpation de
son Royaume.
Vous vous sentez émeu, Prince,
par l'exemple d'Oreste, & vous
punirez comme luy, les pretendans qui usurpent
vostre autorité. Mais puis
que vous desirez sçavoir quelques
nouvelles d'Ulysse, il
seroit bon de passer à la Cour
de Menelas, il en aura
peut estre à vous apprendre. C'est
celuy de tous les Grecs qui a
fait de plus longs voyages.
Mon fils vous acompagnera, & je prieray Menelas
de vous donner tous les
secours qui vous sont necessaires. Je sens renaistre en moy
la mesme tendresse que j'avois pour Ulysse.
Vostre air, vos manières
sont toutes de luy, il n'y a
rien de grand que l'on ne puisse esperer de vous.
C'est ainsi que la journée se
passoit dans ces entretiens. Minerve
ayant assisté Telemaque
de sa presence, & voulant
se retirer, prit le prétexte de la
necessité de se trouver au
vaisseau, pour y donner ordre,
& pour sçavoir se
qui se passoit. On vouloit
la retenir. Elle feignit de vouloir
passes en Cauconne. Mais on auroit toûjours continué
de la prier de demeurer au Palais, si elle ne sust disparuë si
promptement, que Nestor reconnut que c'estoit sans doute une Deesse, qui
avoit accompagné Telemaque durant son voyage. Nestor se rejouit avec
luy de la protection de Minerve ; car il sut persuadé que c'estoit elle
mesme qui témoignoit son amitié pour Ulysse, par les soins
qu'elle prenoit de son fils,
Aussi-tost que le jour eut paru, on fit un Sacrifice en
son honneur.
Tous les Compagnons de Telemaque s'y
trouverent. On amena la Victime, toute éclatante
des ornemens, dont on l'avoit
enrichie. Minerve
estoit ravie de i'honneur qu'elle recevoit des Pyliens. Toutes
les fonctions différentes des Sacrificateurs furent partagées
entre les Princes, dont deux conduisoient la Victime, les autres
portoyent, l'un une Corbeille pleine de farine, l'autre un vase pour
recevoir le sang. Trasimede portoit la hache qui la devoit immoler.
En effet il l’etendit sur la terre, & à ce mesme, moment
Pisistrate luy portant le couteau à
la gorge, acheva le Sacrifice.
Après que l'on eut mangé quelques
parties de cette Victime
& que l'on eut achevé ce
festin. Je puis, dit Nestor consentir
presentement mon cher Telemaque, à vostre départ. La Deesse qui vous a conduit ici, & que nous
venons d'honnorer par nos
Sacrifices, ne vous abandonnera
point.
Allez , mes chers enfans, sous
la conduite des Dieux immortels.
Vous verrez Menelas à
Lacedemone, & j'auray une
extrême joye de vous revoir
à vostre retour.
Pisistrate & Telemaque montèrent
sur un char attelé de chevaux extrêmement vistes.
En effet ils firent une si
grande diligence qu'ils achetèrent
leur voyage avant la fin de cette journée.