Livre III

Remonter

   

 

E jour commencoit, lors quittant encore en Mer, ils virent de loin toutes les marques d'un Sacrifice que les Pyliens offroient à Neptune sur le rivage. Ils touchèrent bien-tost le port ; & cependant Minerve donnoit à Telemaque les instructions nécessaires fut les demandes qu'il devoit faire à Nestor. Car n'estant point encore sorti d'Ithaque, & ayant à traiter avec le Roy qu'une longue expérience, & la réputation de sa sagesse élevoient au dessus de tous les hommes ; il est certain que cette occasion devoit élire de quelque embaras pour ce jeune Prince. Il est vray, luy disoit Minerve , que la bien-seance ne vous permettroit pas de faire des demandes à Nestor, au lieu d'écouter ce qu'il aura envie de vous dire. Il est difficile dans la jeunesse où. vous estes, de mériter l'estime d'un Prince le plus avancé en âge de toute la Grece. Mais vostre seule naissance vaut un grand nombre d'années, &  la faveur du Ciel vous rendra digne de l'amitié de Nestor.

    Il écoutoit avec une extrême attention les sages conseils qu'on luy donnoit. Nestor accompagné des Princes ses fils, les receut à la descente du Vaisseau, Pisistrate fit les honneurs de cette réception, il toucha les mains de Telemaque & de Minerve, & leur donna le premier rang au festin magnifique que l'on fit & où on servoit une partie des Victimes que l'on avoit sacrifiées, l'autre ayant esté brulée & réduite en cendres.

    Comme Minerve paroissoit sous la figure du vieillard Mentor, la consideration de l'âge obligea Pisistrate à lui presenter un vase d'or plein d'excellent vin, pour l'offrir à Neptune, & joindre ses vœux & ses prières à celles des Pyliens ; Elle leur sceut gré de cette preference, & ensuite donnant la Coupe à Telemaque, & addressant ensemble leurs vœux à Neptune ; ils firent mille souhaits pour Nestor & pour les Pyliens, & le prierent aussi d'estre favorable à leur Navigation.

    Apres que le repas fut fini. Nous pouvons presentement, dit Nestor, vous demander qui vous estes, & quel est le sujet de vostre voyage.

    Je suis, reprit Telemaque, le fils d'Ulysse, qui a fait la guerre avec vous durant le siege de Troye. Depuis la prise de cette Ville ; on a entendu parler de tous les Capitaines. On sçait le retour heureux de quelques-uns, & le naufrage de quelques autres. Mon père est le seul, dont je n’ay peu decouvrir aucunes nouvelles. Il me semble que les plus funestes m'accableroient moins que cette incertitude crüelle, qui me sait craindre toutes choses pour luy. Je vous conjure. Seigneur, par le souvenir de son amitié de m'apprendre ce que vous en sçavez.

    Vous renouvellez en mon cœur une grande peine, répondit Nestor, au triste souvenir des périls que nous avons courus sur les Mers sous la conduite d'Achille, & à la funeste pensée de ce que nous avons perdu au siege de Troye. Le vaillant Ajax y perdit la vie : l'invincible Achille, le divin Patrocle, y finirent leurs jours. Là mon fils, mon cher fils périt en la fleur de son âge, & l'on ne peut vous dire tous les malheurs que cette funeste guerre a causés à la Grece. Mais si le sage Ulysse n'avoit remédié aux maux pressants dont nous aurions esté accables, qui pourroit vous exprimer l'estat où nous aurions esté réduits ? Toutes les affaires se regloient par son incomparable sagesse. Ce fut luy qui trouva le moyen de dompter cette superbe Troye, que dix années de Siège n'avoient point encore abbatuë. La contestation que la colere de Pallas alluma entre les Grecs, après la destruction de cette ville, fut une nouvelle cause de nos malheurs. Menelas vouloit que l'on s'embarquast au plû-tost, pour retourner en Grece. Agamemnon jugeoit pas que l'on d'eust précipiter le départ, & qu'il estoit juste d'appaiser par les sacrifices la colere de Pallas. Il croyoit que les Dieux sont comme nous, & qu'ils passent avec inconstance d'une passion à une autre. Les Dieux n'approuverent point ce que l'on traitoit dans cette Assemblée. Il n'estoit pas permis de la faire le soir. Chacun y parloit selon ses interests particuliers. Il n'y eut jamais une si grande division.

    Menelas sortit du Port dés le commencement du jour. Je le suivis : le vent nous fut allez, favorable ; de sorte que Neptune ayant applany les flots, & rendu la Mer tranquille, nous arrivâmes heureusement à Tenedos. Ulysse avoit fait un projet d'accommodement entre les deux Princes ; mais Jupiter en rompit toutes les mesures, & les divisions croissant de part & d'autre, le party mesme de Menelas se separa. J'arrivay long-temps avant luy à Lesbos, ayant fait voile avec mes Compagnons, & considerant que dans les grands yoyages le retardement apporte toujours quelque préjudice. Quand il nous eut réjoints, nous côtoyâmes au dessus de Seyo, pour aborder vers l'Isle de Psoria, ou relâcher à Mimante. Comme nous estions incertains laquelle de ces deux routes nous devions suivre, nous eûmes recours à l'assistence des Dieux, qui conduisirent nos vaisseaux vers l'Eubée. C’est là que je me separai de la Flote pour revenir à Pylos, où quelque divinité favorable me procura un heureux retour.

    Depuis ce temps, je n'ay rien appris de nouveau. Il n'y a que la mort funeste d’Agamenon, qui a fait trop de bruit, pour n'en avoir pas entendu parler. On a parlé aussi des Amants de Penelope. Mais c'est vous, Prince, qui nous en donnerez des nouvelles plus certaines que celles que l'on a sceuës jusques à present, seulement par le bruit public des ravages qu'ils sont en vostre Isle.

    Telemaque luy raconta état pitoyable des affaires de sa maison, & peignit en peu de paroles insolence d’un grand nombre de pretendans, qui avoient tous differents interests, & qui n'estoient unis que dans le dessein de détruire tout le bien d’Ulysse. Enfin comme il avoit une grande curiosité de scavoir les circonstances de la mort d'Agamenon, parce que l'exemple d'Oreste pouvoit lui estre avantageux, il pria Nestor de reprendre son discours, & de luy en apprendre les particularites.

   Quand AEgysthe n'auroit pas esté puny de son crime, continuë Nestor, en auroit-il fuy la punition, lors que Menelas fut de retour en Grèce. Son corps mesme n'auroit pas esté enterré ; mais demeurant exposé dans les champs il auroit esté la proye des oyseaux & des chiens. Ce lâche s'amusoit dans Argos à gagner le cœur de la Reine, lors mesme que nous estions tous exposes devant Troye aux perils de la mort, pour la gloire de nostre commune Patrie. Il est vray que la vertu de Clytemnestre l'a deffendit quelque temps des poursuites dangereuses de ce Pernicieux Amant. Sa pudeur resista d'abord au penchant de son cœur. Mais enfin lors qu'elle devint fragile, AEgysthe qui n'avoit plus à vaincre que celui à qui Agamemnon avoir commis la garde de la Reine, se délivra bien tost de sa presence importune, l’emmenant dans une Isle deserte, où il l'abandonna, & où la faim exécuta le cruel dessein qu’AEgysthe avoit de le faire périr.

    Il n'y eut plus ren après cela qui, troublast ses amours avec la trop credule Clytemnestre, jusques à ce que le retour d'Agamemnon leur eut donné un nouveau sujet d'inquiétude. Troye estoit prise. Les  Grecs  estoient attendus, avec joye & avec impatience dans leur pays, AEgysthe, qui avoir la passion de commander seul à Mycenes, outre celle qui l'engageoit à se conserver la Reine,  dressa des embusches pour faire perir Agamemnon au port mesme où il venoit rendre grâces aux Dieux d'estre échappé de tant de dangers.

    Cependant ce sur en ce lieu d'asseurance & de tranquilité, que ce Paricide luy osta la vie, & que par la mort du Roi, il s'ouvrit une voye sanglante au trône.

    Il joüit de son crime durant sept années. Mais enfin, Oreste, que l'on avoit tenu éloigné dans Athenes, retourna à Argos, malgré AEgysthe, le punit enfin du rapt de Clytemnestre sa mere, de la mort du Roy son pere, & de l'injuste usurpation de son Royaume.

    Vous vous sentez émeu, Prince, par l'exemple d'Oreste, & vous punirez comme luy, les pretendans qui usurpent vostre autorité. Mais puis que vous desirez sçavoir quelques  nouvelles d'Ulysse, il  seroit bon de passer à la Cour de Menelas, il en aura peut estre à vous apprendre.  C'est celuy de tous les Grecs qui a fait de plus longs  voyages.  Mon fils vous acompagnera, & je prieray Menelas de vous donner tous les secours qui vous sont necessaires. Je sens renaistre en moy la mesme tendresse que j'avois pour Ulysse.  Vostre air, vos manières sont toutes de luy, il n'y a rien de grand que l'on ne puisse esperer de vous.

    C'est ainsi que la journée se passoit dans ces entretiens. Minerve ayant assisté Telemaque de sa presence, & voulant se retirer, prit le prétexte de la necessité de se trouver au vaisseau, pour y donner ordre,  & pour sçavoir se qui se passoit. On vouloit la retenir. Elle feignit de vouloir passes en Cauconne. Mais on auroit toûjours continué de la prier de demeurer au Palais, si elle ne sust disparuë si promptement, que Nestor reconnut que c'estoit sans doute une Deesse, qui avoit accompagné Telemaque durant son voyage. Nestor se rejouit avec luy de la protection de Minerve ; car il sut persuadé que c'estoit elle mesme qui témoignoit son amitié pour Ulysse, par les soins qu'elle prenoit de son fils, Aussi-tost que le jour eut paru, on fit un Sacrifice en son honneur.

    Tous les Compagnons de Telemaque s'y trouverent. On amena la Victime, toute éclatante des ornemens, dont on l'avoit   enrichie. Minerve estoit ravie de i'honneur qu'elle recevoit des Pyliens. Toutes les fonctions différentes des Sacrificateurs furent partagées entre les Princes, dont deux conduisoient la Victime, les autres portoyent, l'un une Corbeille pleine de farine, l'autre un vase pour recevoir le sang. Trasimede portoit la hache qui la devoit immoler.  En effet il l’etendit sur la terre, & à ce mesme, moment Pisistrate luy portant le couteau à la gorge, acheva le Sacrifice.

    Après que l'on eut mangé quelques parties de cette Victime & que l'on eut achevé ce festin. Je puis, dit Nestor consentir presentement mon cher Telemaque, à vostre départ. La Deesse qui vous a conduit ici, & que nous venons d'honnorer par nos Sacrifices, ne vous abandonnera point.

   Allez , mes chers enfans, sous la conduite des Dieux immortels. Vous verrez Menelas à Lacedemone, & j'auray une extrême joye de vous revoir à vostre retour.

    Pisistrate & Telemaque montèrent sur un char attelé de chevaux extrêmement vistes. En effet ils firent une si grande diligence qu'ils achetèrent leur voyage avant la fin de cette journée.