Chant V

Remonter

   

 

 

  Pallas Minerve donne à Diomède, fils de Tydée, force et audace afin qu'il devienne illustre parmi tous les Argiens, et qu'il remporte une grande gloire. De son casque et de son bouclier elle fait brûler sur lui un feu toujours renaissant, semblable à l'astre d'automne, le plus brillant de tous, qui luit de tous côtés quand il a été lavé par l'Océan ; tel est le feu qu'elle fait brûler sur la tête et les épaules de Diomède, tel elle le pousse au milieu de la mêlée, où s'agite le gros des combattants.

  Il était parmi les Troyens un certain Darès, riche, irréprochable, prêtre de Vulcain, qui avait deux fils, Phégée et Idéus, habiles en tous genres de combats. Ces deux frères se séparent des leurs, et s'élancent à la rencontre de Diomède : ils étaient sur un char, Diomède, à pied, s'avance contre eux. Quand ils se furent approchés, Phégée envoie sa lance à la longue ombre ; la pointe passe au-dessus de l'épaule gauche du fils de Tydée, mais ne le frappe pas. Celui-ci s'élance avec son fer ; le trait qui s'enfuit de sa main ne fut pas vain, car il frappa la poitrine entre les mamelles et jeta Phégée en bas de son char. Idée s'éloigne vite, ayant laissé son beau char, et n'osant pas protéger le corps de son frère tué (en effet, il n'aurait pu fuir la Parque noire) ; Vulcain l'avait protégé en l'enveloppant d'un nuage, afin que le vieillard leur père ne fût pas affligé de la mort de son second fils. Le fils de Tydée au grand cœur emmène leurs chevaux, et les donne à ses compagnons pour les conduire aux vaisseaux. Quand les Troyens magnanimes virent les deux fils de Darès, l'un s'enfuyant, et l'autre tué près du char, leur âme fut émue à tous ; alors Minerve aux yeux d'azur, ayant pris Mars par la main, lui adresse ces paroles :

  « Mars, Mars, fléau des mortels, souillé de meurtres, qui attaque les villes} ne laisserons-nous pas combattre entre eux les Troyens et les Argiens jusqu'à ce que le père des dieux ait accordé la victoire à l'un de ces deux peuples, et ne nous retirerons-nous pas, afin d'éviter son courroux ? » Ayant ainsi parlé, elle emmène du combat Mars l'impétueux, et le fait asseoir près du Scamandre aux rives couvertes de gazon. »

  Les fils de Danaüs font plier les Troyens ; et chacun de leurs chefs tue un Troyen. Le roi des hommes, Agamemnon, renverse de son char le chef des Halizons, Odius le Grand. Comme celui-ci se retournait pour fuir, il lui enfonce sa lance dans la partie supérieure du dos, au milieu des épaules, et elle traverse la poitrine, il tombe, et ses armes retentissent sur son corps.

  Idoménée tue Phestus fils du Méonien Borus, Phestus était venu de Tarne fertile. Idoménée illustre par sa lance l'avait percé comme il montait sur ses chevaux ; il tombe de son char saisi par les odieuses ténèbres. Les serviteurs d'Idoménée le dépouillent.

  Ménélas, fils d'Atrée, tue avec sa lance le fils de Strophius, Scamandrius, habile chasseur ; Diane lui montra elle-même à frapper les races sauvages que la forêt nourrit sur les montagnes. Mais Diane qui aime à lancer les flèches ne lui servît pas alors, ni l'art de frapper de loin dans lequel il excellait : Ménélas le blesse, quand il s'enfuyait devant lui, à la partie supérieure du dos, au milieu des épaules : la lance traverse la poitrine, il tombe sur le visage, et ses armes résonnent sur lui.

  Mérion tue Phéréclus fils de l'ouvrier Harmonidé, qui savait faire avec ses mains toute espèce d'objets d'art. Pallas Minerve aimait bien Harmonidé ; il avait construit pour Paris des vaisseaux d'égale grandeur. Ils furent une des causes de la perte des Troyens et de celle de Pâris lui-même, qui interpréta mal les oracles des dieux. Mérion, en poursuivant Phéréclus, l’avait frappé à la fesse droite : la pointe de la lance pénétra sous l'os vers la vessie : le fils d'Harmonidé ayant gémi tombe sur ses genoux, et la mort l’enveloppe.

  Mégès tue Pédée, fils d'Anténor, qui était bâtard, mais la divine Théano pour plaire à son époux l'éleva avec autant de soin que ses enfants chéris. Le fils de Phylée, s'étant approché, le frappe derrière la tête ; l'airain coupe la langue à travers les dents, et sort par le côté opposé. Pédée tombe sur la poussière en serrant la lance avec les dents.

  Eurypyle, fils d'Evémon, tue Hypsécore le divin, fils de Dolopion au grand cœur, prêtre du Scamandre, et que le peuple honorait comme un dieu. Eurypyle s'était élancé sur lui avec son épée, et, en le poursuivant, il l'atteignit à l'épaule, et lui coupa la main pesante : couverte de sang elle tombe sur le sol. La mort de pourpre et la parque violente ferment les yeux à Hypsécore.

  Ainsi Achéens et Troyens se fatiguaient à ces combats violents, et l’on ne pouvait distinguer auquel des deux peuples était mêlé Diomède. Il s'élançait comme un furieux à travers la plaine. Tel un fleuve grossi des neiges d'hiver entraîne les digues dans son cours rapide : ni masses de terre assujetties par des pieux, ni clôtures des champs riches en végétation, ne peuvent le contenir, quand la pluie de Jupiter gonfle ses eaux : il bouleverse les beaux travaux de la jeunesse florissante. Ainsi étaient mises en déroute par le vaillant fils de Tydée les phalanges serrées des Troyens, qui, même en grand nombre, ne lui résistaient pas.

  Dès que le fils illustre de Lycaon l’eut aperçu courant en furieux à travers la plaine et chassant les phalanges devant lui, aussitôt il tend son arc, et comme le fils de Tydée s’élançait, il le frappe à la cavité de la cuirasse et l’atteint à l’épaule droite ; la flèche arrière pénètre au côté opposé, et la cuirasse est souillée de sang. Alors le fils de Lycaon crie hautement :

  « Élancez-vous, Troyens magnanimes : le meilleur des Achéens est frappé ; il ne supportera pas longtemps mon trait vigoureux, si le roi, fils de Jupiter, m'a vraiment poussé à partir de la Lycie. »

  Il parlait ainsi en se vantant ; mais le trait aigu n'avait pas tué Diomède; au contraire, celui-ci, s’étant reculé, se tint devant ses chevaux et devant ses chars, et dit à Sthénélus fils de Capanée : « Viens vite, très-cher ami, descends de ton char, et retire de mon épaule cette flèche cruelle. »

  Sthénélus saute à terre, et arrache de l’épaule le trait aigu qui l’avait percée de part en part; le sang jaillit à traders la tunique à mailles. Alors Diomède priait ainsi : « Écoute-moi, fille de Jupiter qui tiens l’égide, déesse indomptable, si jamais, pensant des choses amies, tu te tins près de moi et de mon père dans la guerre ennemie, aime-moi encore, Minerve, et fais que je tue l’homme qui est venu à portée de l’élan de ma lance, qui m'a frappé à l’improviste, qui s'en vante, et dit que je ne verrai plus longtemps la lumière brillante du soleil. »

  Pallas Minerve l’écoutait : elle rend légers ses membres, ses pieds et ses mains, et se tenant près de lui, elle dit ces mots ailés : « Diomède, prends courage maintenant, combats contre les Troyens ; j'ai placé dans ta poitrine la force de ton père intrépide, telle que l'avait Tydée ; de plus j'ai ôté de devant tes yeux la nuée qui les couvrait, afin que tu distingues bien un dieu d'un homme. Ainsi ne combats pas contre un immortel qui viendrait ici pour t'éprouver ; mais si Vénus fille de Jupiter se mêlait de cette guerre, blesse-la de ton airain aigu. »

  Minerve aux yeux d'azur ayant dit ainsi, s'en alla. Le fils de Tydée va de nouveau se joindre aux combattants du premier rang ; plus qu'auparavant il veut dans son cœur combattre les Troyens. Une ardeur trois fois aussi grande s'empare de lui comme d'un lion lequel dans la campagne a franchi l'enceinte d'une bergerie. Le berger l'effleure de sa houlette près de ses brebis chargées de laine : loin de le dompter, il n'a fait que redoubler sa fureur; alors il ne secourt plus ses brebis, il s'enfonce dans les étables, craignant les lieux découverts ; les brebis courent confusément en se serrant les unes contre les autres; ensuite le lion s'élançant avec vigueur, saute au-dessus du mur de la bergerie : tel le puissant Diomède s'élance avec vigueur et se mêle aux Troyens.

   Là, il tue Astynoùs et Hypéron pasteur de peuples ; ayant frappé l'un au-dessus de la mamelle avec sa lance garnie d'airain, il frappa aussi l'autre, avec sa grande épée, à la clavicule de l'épaule, qu'il sépare du cou et du dos. Il les laisse, puis va vers Abas et Polyïdos, fils d'Eurydamas, vieillard interprète de songes : Eurydamas n'avait pas interprété les songes à ses fils avant leur départ. Après les avoir tués, Diomède les dépouille. Il poursuit vers Xanthus et Thoon fils de Phénops. Phénops les avait eus dans sa vieillesse; usé par les ans, il n'avait pas d'autre fils auquel il pouvait laisser ses biens. Diomède les tua et leur ravit leur âme chérie: deuil et tristes chagrins pour le père, qui ne les reçut pas vivants à leur retour du combat ; des proches se partagèrent les biens paternels.

  Diomède saisit deux fils de Priam, portés sur un seul char, Echemmon et Chromius. Comme un lion qui, s'étant élancé sur des bœufs, arrache le cou d'une génisse ou d'un bœuf paissant dans un bois, ainsi le fils de Tydée les précipite cruellement de leur char malgré leurs efforts : il les dépouille de leurs armes, et donne leurs chevaux à ses compagnons pour les conduire aux vaisseaux.

  Enée, voyant Diomède détruire des ranges de combattants, va à travers la mêlée et le tumulte des lances, cherchant Pandarus, homme égal à un dieu. Il trouve le fils de Lycaon, guerrier difficile à vaincre et à blesser, il s'arrête devant lui et lui dit : « Pandarus, où est ton arc ? où sont tes flèches ailées ? où est la gloire que tu as acquise ? Personne ici ne te la dispute, et, même en Lycie, aucun ne se vante de t’égaler. Sus donc, lève tes mains à Jupiter, et décoche contre cet homme ; quel que soit celui qui nous met en déroute, il a déjà fait bien du mal aux Troyens en renversant et mettant à mort les plus forts de nos guerriers. N'est-ce point quelque dieu mécontent de nos sacrifices ? La colère d'un dieu est terrible. »

  Le fils illustre de Lycaon répond : « Énée conseiller des Troyens, cet homme ressemble tout à fait au fils de Tydée le belliqueux; je le reconnais à son écu, à son casque à trois pointes percé de trous à la visière, et à ses chevaux ; mais je ne distingue pas bien si c'est un dieu. Mais, s'il est le fils de Tydée, il ne fait pas un si grand carnage des nôtres sans l'aide d'un dieu. A la vérité, un des immortels, les épaules enveloppées d'un nuage, se tient à son côté, et détourne les traits lancés contre lui. Je lui ai déjà envoyé une flèche qui a percé son épaule droite de part en part, au défaut de la cuirasse; je croyais l'avoir précipité chez Pluton, cependant je ne l'ai pas abattu; sans faute c'est quelque dieu courroucé contre moi,  Mes chevaux ne sont pas ici, ni mes chars sur lesquels je pourrais monter ; mais dans un certain endroit des palais de Lycaon, il s'en trouve onze, beaux, neufs, bien assemblés et couverts de voiles ; près de chacun d'eux se tiennent deux chevaux, nourris d'orge blanche et d'épeautre, qui s'attellent de front. Le vieux guerrier Lycaon, dans ses palais faits avec art, me recommandait plusieurs choses : il m'ordonnait de monter sur mes chevaux et sur mes chars, pour commander aux Troyens dans les combats terribles ; je ne lui ai pas obéi, cependant c'eût été plus profitable de le faire ; j'épargnai mes chevaux, craignant qu'habitués à manger abondamment, ils ne manquassent de fourrage dans une ville où les hommes sont à l'étroit. J'ai donc laissé mes chevaux, et je suis venu à pied à Ilion, me fiant à mon arc qui ne me sert à rien. En effet, j'ai envoyé des flèches contre deux chefs, le fils de Tydée et le fils d'Atrée, je les ai frappés, j'ai fait couler leur vrai sang, et je n'ai fait que les irriter davantage. C'est par un mauvais destin que j'ai tiré du clou mon arc recourbé, le jour où je conduisais les Troyens vers Ilion aimable, portant témoignage d'amitié à l'intrépide Hector. Si je retourne, si je vois de mes yeux ma patrie, mon épouse et mon palais vaste et élevé, qu'un mortel étranger me coupe la tête si, après l'avoir brisé de mes mains, je ne jette cet arc dans un feu brillant, puisqu'il m'a suivi aussi vain que le vent. »

  A son tour, Énée lui dit : « Ne parle pas ainsi; il vaut mieux que nous nous portions tous deux contre cet homme sur notre char et que nous l'éprouvions avec nos armes. Allons, monte sur mon char, et vois quels sont les chevaux de Tros, comme ils sont habiles à poursuivre et à fuir ça et là dans la plaine : ce sont eux qui nous ramèneront sains et saufs à la ville, si Jupiter veut encore donner de la gloire à Diomède fils de Tydée. Allons, prends le fouet et les rênes, je monterai sur le char et je combattrai; ou, si tu veux combattre, je conduirai les chevaux. »

  L'illustre fils de Lycaon lui répond : « Énée, prends les rênes ; les chevaux porteront mieux le char recourbé sous leur porte-guides accoutumé, si nous avons à fuir de nouveau le fils de Tydée. Épouvantés, ils iraient à l'aventure, et, ne reconnaissant plus ta voix, ils refuseraient de nous enlever hors de la mêlée ; le fils de Tydée, s'élançant sur nous, nous tuerait, et emmènerait nos chevaux à l'ongle solide. Conduis donc ton char et tes chevaux, et moi je l'attendrai avec ma lance, quand il se présentera devant nous. »

  Pleins d'ardeur, ils montent sur leur char aux couleurs variées, et dirigent leurs chevaux contre le fils de Tydée. Sthénélus, fils illustre de Capanée, les voit, et dit à Diomède: « Fils de Tydée, cher à mon cœur, regarde ces deux hommes forts, ils veulent se mesurer avec toi : l'un est Pandarus habile à tirer l'arc, il est fils de Lycaon ; l'autre est Énée, qui se dit fils d'Anchise et de Vénus. Retirons-nous sur le char, et ne prodigue pas ta fureur au premier rang, si tu veux ne pas perdre la vie. »

  Diomède, le regardant de travers : « Ne me parle pas de crainte, car tes paroles seraient vaines. Je ne suis pas d'une race qui combat en fuyant, et qui se blottit de peur ; j'ai toute ma force, je n'ai pas besoin de char, j'irai à pied à leur rencontre : Minerve ne veut pas que je tremble. Si l'un des deux fuit, leurs chevaux rapides ne les emporteront pas loin de nous. Je vais te dire autre chose. Si Minerve aux sages conseils me donne la gloire de les tuer tous les deux, arrête nos chevaux, et, tirant les rênes à toi, fixe-les au cercle placé devant le char ; alors, élance-toi sur les chevaux d'Énée, et conduis-les hors des rangs troyens, vers les Achéens aux belles cnémides. Ils sont de la race que Jupiter donna à Tros pour prix de Ganymède, son fils : ce sont les meilleurs chevaux qui soient sous l'aurore et le soleil. Anchise roi des hommes, en déroba la race en mettant en cachette, et à l'insu de Laomédon, ses cavales sous les mâles. De cette race six naquirent dans son palais ; il en prit quatre dans son écurie, et donna les deux autres à Énée, lesquels jettent l'épouvante dans les combats ; si nous les prenons, nous acquerrons une belle gloire. »

  Comme ils parlaient ainsi, Pandarus et Énée s'étaient approchés d'eux avec leurs chevaux rapides. Le fils de Lycaon dit à Diomède : « Fils de Tydée, au cœur courageux et guerrier, mon trait rapide et amer ne t'a pas abattu, je veux essayer maintenant si je te toucherai avec ma lance. »

  Aussitôt, brandissant sa lance, il l'envoie contre le bouclier du fils de Tydée : la pointe d'airain volant en avant, le perce de part en part, et s'arrête à la cuirasse. Alors le fils illustre de Lycaon lui crie : « Je t'ai percé au flanc, tu ne supporteras pas longtemps ce coup dont je me glorifie. »

  Diomède, sans se troubler : «  Tu te trompes, tu ne m'as pas atteint ; mais je pense que vous deux ne quitterez pas le combat avant que l'un ou l'autre roulant sur le sol ne rassasie de son sang Mars guerrier infatigable. »

  Il envoie son trait, Minerve le dirige au nez, le long de l'œil ; il perce les dents, coupe la langue près de la gorge, et sort sous le menton. Pandarus tombe de son char ; ses armes tout éclatantes s'entrechoquent dans sa chute, et ses chevaux sont saisis d'effroi; son âme et sa force l'abandonnent.

  Énée s'élance avec son bouclier et sa longue lance : il craint que les Achéens n'enlèvent le cadavre. Il tourne autour du corps, comme un lion qui se fie à sa force ; il le protège de sa lance et de son bouclier et, criant horriblement, il menace de tuer quiconque s'en approchera.

  Diomède saisit une pierre que ne porteraient pas deux hommes de ce temps-ci, et, la brandissant avec facilité, il la lance contra Énée. La pierre frappe à la jonction où la cuisse se tourne dans la hanche, et que l'on appelle cotyle, brise le cotyle et les deux nerfs, et soulève la peau au dehors. Le héros tombe, se tient à genoux et s'appuie sur la terre avec sa main épaisse : une nuit noire enveloppe ses yeux.

  Énée, roi des hommes, était perdu, si Vénus, fille de Jupiter, ne l'eût aperçu aussitôt. Vénus, sa mère, qui l'enfanta d'Anchise, lorsque celui-ci gardait les bœufs, enlace ses bras blancs autour de son fils chéri : elle l'enveloppe d'un voile brillant, qui devait le protéger contre les traits qu'un des fils de Danaüs pourrait lancer contre sa poitrine, pour lui enlever la vie.

  Tandis que Vénus dérobait son fils chéri aux périls de la guerre, le fils de Capanée n'oublie pas de faire ce que Diomède lui avait ordonné. Il retire ses chevaux loin du tumulte, et, tendant les rênes, il les fixe au cercle placé en avant du char ; il s'empare des chevaux , d'Énée à la belle robe, et les mène vers les Achéens ; il les donne à Déipyle pour les conduire aux vaisseaux creux, Déipyle son compagnon aimé, qu'il préférait à tous ceux de son âge, parce qu'une même volonté les unissait ; il remonte sur son char, prend les rênes brillantes et presse ses chevaux à l'ongle dur vers le fils de Tydée, qu'il brûle de rejoindre. Il le trouve poursuivant Vénus avec sa lance : cette déesse n'était pas pour Diomède une divinité bien redoutable, une déesse qui commande aux hommes dans la guerre, une Minerve, une Bellone détruisant les remparts. S'étant élancé contre elle, il effleure avec sa lance la main délicate de la déesse ; le fer perce la peau au-dessus de l'extrémité de la paume, à travers le voile divin que les Grâces avaient tissé pour elle. Le sang de la Déesse coule, ou plutôt ce fluide éthéré des bienheureux, qui, ne se nourrissant ni de blé ni de vin, n'ont pas de sang mortel, et sont appelés immortels. Vénus jette un grand cri, et rejette son fils loin derrière elle : Apollon le prend dans ses mains, et le couvre d'un nuage azuré, de peur qu'un des fils de Danaüs ne lance un trait contre sa poitrine et ne lui enlève l'âme.

  Diomède crie fortement à Vénus : « Fille de Jupiter, va-t-en loin de la guerre et du combat ; n'est-ce pas assez pour toi de tromper des femmes sans force ? Cependant, si tu te trouves jamais à la guerre, je crois que son nom seul te fera frémir, quand même tu entendrais dire qu'elle a lieu ailleurs qu'au champ du combat. »

  Iris, aux pieds légers comme le vent, l'emmène accablée de dou­leur hors de la foule ; sa belle peau perdait de son éclat. Elle va trouver Mars, qui était assis à gauche du champ, sa lance et ses deux chevaux rapides de bataille enveloppés d'un nuage ; elle tombe aux genoux de son frère chéri, et le supplie avec instance de lui donner ses chevaux aux bandelettes d'or.

  « Frère chéri, dit-elle, viens à mon aide, donne-moi tes chevaux pour retourner vers l'Olympe, séjour des immortels. Je souffre cruellement d'une blessure que m'a faite un mortel, le fils de Tydée : il combattrait maintenant contre Jupiter, le père. »

  Mars lui donne ses chevaux à la crinière tressée d'or, et, toujours affligée, elle monte sur le char. Iris s'assied près d'elle, prend les rênes en mains, fouette les chevaux dociles, qui en un moment arrivent au haut de l'Olympe, séjour des bienheureux. Iris arrête les chevaux, les dételle et leur donne une nourriture divine. Vénus se jette aux genoux de Dionée, sa mère ; celle-ci prend sa fille dans ses bras, et, la caressant, lui dit : « Fille chérie, qui des habitants du ciel t'a maltraitée sans motif ? As-tu fait quelque chose de mal en leur présence ? »

  Vénus, qui aime les ris : « C'est, dit-elle, le puissant Diomède qui m'a blessée quand j'ai voulu dérober aux périls de la guerre Énée, celui de mes fils que j'aime le plus. Les fils de Danaüs ne combattent plus contre les Troyens, mais contre les immortels. »

   « Supporte ce mal, ma fille, répond Dionée, quoiqu'il te cause une grande douleur. Nous autres qui tenons les palais de l'Olympe nous avons aussi bien souffert en. prenant parti pour les mortels. Mars a été enchaîné pendant treize mois dans un tonneau d'airain par Otus et le puissant Ephialte, fils d'Aloé ; et Mars, insatiable de la guerre, y serait mort si la très-belle Eribée, leur marâtre, ne l'eût dit à Mercure, qui délivra le dieu de la guerre, qui s'usait déjà dans le lien qui le domptait. Junon fut percée à la mamelle droite par une flèche à trois pointes que lui décocha Hercule fils d'Amphitryon; elle fut très-longtemps à se guérir de sa blessure. Le monstrueux Pluton reçut aussi une flèche de ce fils de Jupiter qui tient l'égide ; il fut jeté sur un monceau de morts, et ressentit de vives souffrances. Il monta vers l'Olympe, au palais de Jupiter, ayant encore sa flèche enfoncée dans sa large épaule. Péon le guérit, en appliquant sur sa plaie un baume salutaire : n'étant pas né mortel, il n'était pas sujet à la mort. Malheureux celui, dont l'audace le pousse à attaquer les Dieux de l'Olympe ! C'est Minerve, aux yeux d'azur, qui a suscité contre toi le fils de Tydée ; insensé! il ne sait pas que la vie est courte à l'homme qui combat les immortels ; qu'à son retour de la guerre, ses enfants ne lui diront pas : Mon père. Que le fils de Tydée, malgré son audace, craigne qu'un plus fort que toi ne marche contre lui, qu'Egialée, fille du sage Adraste, gémissant au sortir du sommeil, n'éveille ses esclaves chéris, consumée de regrets pour son jeune mari, le plus brave des Achéens ; elle, généreuse épouse de Diomède dompteur de chevaux. »

  Dionée étanche le sang de la blessure, et la main est guérie ; ce que voyant Minerve et Junon, elles interpellent Jupiter par des paroles aigres; et d'abord Minerve : « Jupiter, tu ne te fâcheras pas contre moi de ce que je vais te dire. Vénus ayant excité une Achéenne à suivre les Troyens, qu'elle affectionne main tenant d'une manière étonnante, a déchiré sa main tendre à une agrafe d'or, en caressant une des Achéennes au beau voile. »

   Le père des hommes et des Dieux sourit, il appelle Vénus aux cheveux blonds : « Mon enfant, dit-il, ce qui regarde la guerre ne t'a pas été donné en partage ; occupe-toi des doux désirs de l'hymen, et laisse le reste à Minerve et à l'impétueux Mars. »

   Cependant Diomède poursuivait Énée ; il n'ignorait pas qu'Apollon étendait sa main sur le fils d'Anchise, et, sans égard pour ce dieu, il désirait tuer Énée, et le dépouiller de ses. armes divines. Trois fois il s'élance pour le frapper, trois fois le Dieu ébranle le bouclier étincelant du fils de Tydée. Une quatrième fois, Diomède, égal à un Dieu, se précipite avec son glaive ; mais Apollon, le Dieu qui perce de loin, le menace en ces termes :

  « Fils de Tydée, ne cherche pas à t'égaler aux immortels, car la race des Dieux est autre que celle des hommes. »

Le fils de Tydée recule, pour éviter la fureur d'Apollon. Le dieu retire Énée, et le place à l'écart dans la ville sacrée de Pergame, où un temple lui avait été élevé. Latone, et Diane qui aime à lancer les flèches, guérissent la blessure du fils d'Anchise, auquel elles rendent son premier éclat dans le vaste sanctuaire de l'édifice sacré.

  Apollon fait le simulacre d'un guerrier semblable à Énée ; il lui donne les mêmes armes, et, autour de lui, Troyens et Achéens échangent des traits sur leurs boucliers de cuir de bœuf, et sur leur petits boucliers.

  « Mars, dit Apollon, Mars fléau des mortels, couvert de meurtres, qui ne t'approches des murs d'une ville que pour les détruire, ne mettras-tu pas hors du combat ce guerrier, le fils de Tydée, qui maintenant combattrait Jupiter le père. Il a blessé de loin Vénus à la main, près du poignet, et, comme un Dieu, il s'élançait contre moi. »

  Apollon va s'asseoir sur le haut du Pergame. Mars excite les lignes troyennes, et, sous la forme de l'agile Acamas, chef des Thraces, il encourage les fils de Priam, issus de Jupiter : « O fils de Priam roi descendant de Jupiter, jusqu'à quand souffrirez-vous que votre peuple soit massacré par les Achéens ? Attendrez-vous qu'ils combattent à vos portes bien travaillées ? Un de nos guerriers, que nous honorons à l'égal du divin Hector, Énée, fils d'Anchise au grand cœur, est étendu sur le sol. Courons l'enlever de la mêlée. »

  Alors Sarpédon : « Hector, où est ton ancienne ardeur ? Tu disais un jour que, seul, sans auxiliaires, tu défendrais la ville avec tes frères et tes alliés ; mais je n'en vois pas un seul : peureux, ils tremblent tous, comme des chiens autour d'un lion ; c'est nous qui combattons, nous qui ne sommes pourtant que vos auxiliaires.»

  « C'est comme tel que je suis venu des contrées lointaines de la Lycie, près du Xante aux noirs tourbillons. Là je laissais une épouse chérie, un fils encore au berceau, et de riches possessions, objet de convoitise pour l'indigent. Cependant j'excite la valeur des Lyciens, et je désire de me mesurer avec le premier venu, quoique je n'aie rien qui puisse devenir le butin des Achéens ; et toi, tu te tiens tranquille, et ne commandes pas à tes peuples de tenir bon, et de défendre leurs épouses. Prends garde qu'enveloppés dans vos murailles, comme dans un vaste réseau, vous ne soyez la proie de vos ennemis, et qu'ils ne détruisent votre ville aux belles maisons. Que ces soins te soient présents la nuit et le jour, prie les chefs des auxiliaires que tu as fait venir de si loin de veiller sans relâche, et ne leur donne plus lieu à ce qu'ils t'adressent des reproches. »

  Hector est blessé au cœur. Il saute de son char, et, brandissant sa lance, il court dans toute l'armée, il l'anime au combat, et réveille son courage. Les Troyens se retournent et font face aux Achéens, qui serrent leurs rangs et reçoivent leur choc sans effroi. Lorsqu'on vanne dans les aires sacrées, le vent fait voler la menue paille que la blonde Cérès sépare du blé, et les lieux où s'amassent les paillettes deviennent un peu blanchâtres : ainsi les Achéens blanchissent sous la poussière, lorsque les porte-guides retournent leurs chevaux au combat, et que les hommes armés portent en avant l'effort de leurs bras.

  Mars étend une nuit autour des combattants, et va partout porter du secours aux Troyens ; il exécutait les ordres d'Apollon à l'épée d'or, qui l’avait poussé à ranimer l'ardeur des Troyens, dès qu'il eût vu que Minerve n'était plus avec les fils de Danaüs.

  Apollon fait sortir Énée du sanctuaire de son temple, où fument de nombreuses victimes, et il remplit de courage la poitrine de ce pasteur des peuples. Ses compagnons se réjouissent de le voir revenir à eux, entier et brûlant d'une ardeur nouvelle. Ils ne peuvent lui parler, ils sont livrés à d'autres soins que leur suscitent Mars fléau des mortels, et la Discorde enflammée d'une fureur toujours nouvelle.

  Les deux Ajax, Ulysse et Diomède, poussaient au combat les fils de Danaüs, qui n'avaient craint ni les cris ni les forces des Troyens. Ils attendaient ceux-ci de pied ferme, semblables à ces nuages que le fils de Saturne, en temps de calme, accumule sur le sommet des montagnes, quand s'apaise la colère de Borée, et celle des autres vents violents, lesquels, par leur souffle mugissant, dispersent les noires nuées. Telle était l'attitude inébranlable des fils de Danaüs vis-à-vis des Troyens.

  Le fils d'Atrée parcourt les rangs, et, encourageant les siens ; « Amis, dit-il, soyez hommes, et ayez un cœur vaillant, respectez-vous les uns les autres dans ces grands combats ; si vous vous montrez tels, il s'en sauvera beaucoup plus parmi vous qu'il n'en périra, car la honte et la Parque noire accompagnent celui qui fuit. »

  Ce disant, il pointe sa lance et frappe Déicoon, fils de Pergase, compagnon d'Énée, que les Troyens honoraient comme un fils de Priam, parce qu'il brûlait de combattre au premier rang. La lance perce le bouclier et pénètre à travers le baudrier jusqu'au bas-ventre; il tombe, et ses armes retentissent en s'entrechoquant dans sa chute.

  Du côté des Troyens, Énée tue deux braves guerriers, les fils de Dioclès, Gréthon et Orsiloque. Leur père, riche en tout ce qui entretient la vie, habitait Phères aux belles maisons ; il tirait son origine du fleuve Alphée au large cours, qui traverse les champs des Pyliens. Ce fleuve enfanta Orsiloque , roi d'un grand peuple ; Orsiloque eut pour fils Diodes le magnanime, et de Dioclès naquirent deux enfants jumeaux : Créthon et Orsiloque, habiles en tous genres de combats. Arrivés à Page de puberté, ils suivirent les Argiens sur des vaisseaux vers Ilion aux bons coursiers, pour venger l’honneur des fils d'Atrée, Agamemnon et Ménélas ; mais la mort vient de les envelopper de son voile. Tels deux lions, sur les sommets d'une montagne, sont nourris par leur mère dans l'épaisseur de la forêt ; ils enlèvent bœufs et grasses brebis et dévastent les bergeries, jusqu'à ce qu'enfin ils tombent eux-mêmes, percés par une lance pointée par la main de l'homme : ainsi comme des sapins élevés, ces deux frères tombent abattus par la main d'Énée.

  Ménélas est ému de cette perte : couvert de ses armes, et agitant sa lance, il s'avance au premier rang; Mars n'excitait son ardeur que pour le faire périr par les mains d'Énée. Antiloque, fils de Nestor le magnanime, voit Ménélas : il court le joindre, à travers les combattants du premier rang ; il craint que ce pasteur des peuples ne soit en danger, et que sa mort ne rende inutiles les travaux des Grecs. Ménélas et Énée, désireux de combattre, poin­taient déjà leur lance, lorsque Antiloque arrive près de Ménélas ; Énée, quoique guerrier impétueux, se retire devant ces deux adversaires. Ménélas et Antiloque enlèvent les corps de Créthon et d'Orsiloque, les font porter par leurs compagnons à l'armée des Grecs et retournent se placer au premier rang.

  Là, ils tuent Pylémène égal à Mars, chef des Paphlagoniens ma-gnanimes et armés de boucliers; Ménélas l'avait percé de sa lance à la clavicule.

  Antiloque frappe Mydon, serviteur de Pylémène, fils du vaillant Atymnius ; Mydon tournait ses chevaux à l'ongle solide, lorsqu' Antiloque lui lance une pierre au coude ; les rênes éclatantes d'ivoire traînent dans la poussière. Antiloque s'élance sur lui, le perce à la tempe, de son épée ; Mydon, haletant, tombe la tête en avant du char bien travaillé, sur le sable épais. Il se tint ainsi jusqu'à ce que ses chevaux, l'ayant heurté, retendent sur la poussière ; Antiloque conduit les chevaux de Mydon à l'armée des Grecs.

  Hector, ayant aperçu Ménélas et Antiloque, se précipite sur eux en poussant des cris ; il était à la tête de fortes cohortes troyennes, et précédé de Mars et de Bellone : Bellone, qui dans les combats, traîne à sa suite le tumulte éhonté. Mars brandit dans sa main une énorme lance ; il suit Hector, ou marche devant lui.

  Diomède, le voyant, frissonne. Tel un homme qui n'a jamais voyagé, et qui, après avoir parcouru une grande plaine, s'arrête devant un fleuve au courant rapide, recule en le voyant bouillonner d'écume : tel le fils de Tydée se retire, en disant :

   « O mes amis, il ne faut pas nous étonner si Hector montre autant d'audace. Un Dieu veille sur lui et le préserve de la mort : en ce moment, ce dieu est Mars, sous la figure d'un mortel. Retirez-vous faisant face aux Troyens, et ne cherchez pas à combattre les Dieux. »

  Pendant que Diomède parlait, les Troyens serraient les Grecs de près ; Hector tue deux mortels habiles en tous genres de combats, et portés sur un même char, Ménesthée et Anchialus.

  Ajax, fils de Télamon, compatit à leur sort ; il pointe sa lance, et frappe Amphius, fils de Sélage qui habitait Pesos : Amphius, riche en argent et en terres, fut amené par la Parque au secours de Priam et de ses fils. Ajax, fils de Télamon, le frappe au baudrier, et la lance s'enfonce dans le bas-ventre ; Amphius tombe avec bruit. Ajax court pour lui enlever ses armes, mais son bouclier est couvert des traits que lui envoient les Troyens. Cependant il met le pied sur le corps, et en arrache sa lance d'airain ; mais il ne peut s'emparer des autres armes : il craint d'être enveloppé par les fiers Troyens, qui le pressent et le repoussent, malgré sa naissance, sa force et sa haute stature.

  Alors la Parque violente suscite contre Sarpédon, égal à un dieu, Tlépolème, fils d'Hercule, remarquable par sa force et sa haute taille. Quand le fils et le petit-fils de Jupiter furent près l'un de l'autre : « Sarpédon, dit Tlépolème, qui te pousse, toi étranger aux combats, à venir ici pour te blottir de peur ? Il n'y a que des menteurs qui prétendent que tu es issu de Jupiter qui porte l'égide; tu n'as rien de ces hommes qui naquirent de lui dans les premiers temps. Mais on sait quelle fut la force d'Hercule, mon père au courage de lion et ferme à soutenir un choc ennemi. Autrefois avec six vaisseaux et quelques guerriers il vint ici pour enlever les chevaux de Laomédon ; il dévasta la ville d'Ilion, et rendit ses rues veuves d'habitants. Toi, tu as un cœur lâche, tes peuples dépérissent ; venu de la Lycie, tu ne seras pas d'un grand secours pour les Troyens, quand même tu serais très fort : terrassé par moi, tu franchiras le seuil de Pluton. »

  « Tlépolème, répond Sarpédon, oui, ton père a dévasté Troie pour se venger de la mauvaise foi de Laomédon. Ce roi reçut durement Hercule, quand celui-ci vint de contrées lointaines chercher ses chevaux qu'il lui avait promis, et qu'il lui refusa. Pour toi, tu recevras de mon bras la Parque noire ; terrassé par ma lance, tu me seras un sujet de gloire, et tu donneras ton âme à Pluton aux illustres coursiers. »

  Tlépolème envoie sa lance ; elle se croise avec celle de Sarpédon. Celui-ci a atteint Tlépolème au milieu du cou ; la pointe perce d'outre en outre, et une nuit ténébreuse enveloppe le fils d'Hercule. Cependant, Tlépolème avait frappé Sarpédon à la cuisse gauche de sa lance ; la pointe avait même pénétré jusqu'à l'os, mais Jupiter le préservait de la mort.

   Les divins compagnons de Sarpédon le portent hors du combat ; il traîne la lance qui le fatigue de son poids, et pas un ne songe à la lui retirer de la cuisse, tant ils sont pressés de monter sur un char ; tel était le soin qui les retenait près de Sarpédon.

  Les Grecs enlèvent le corps de Tlépolème.

  Dès qu'Ulysse à l'âme forte s'en aperçoit, l'amitié qu'il portait à Tlépolème se change en fureur ; il se demande s'il poursuivra le fils de Jupiter qui lance la foudre, ou s'il enlèvera l'âme à un grand nombre de Lyciens.

  Mais il n'était pas marqué dans le destin d'Ulysse au grand cœur de tuer le fils de Jupiter. Minerve tourne son esprit vers les Lyciens. Il tue Céranus, Alastor, Chromius, Alcandre, Halius, Noémon et Prytanis ; et il en aurait abattu bien d'autres, si le grand Hector, au casque brillant, n'eût promptement remarqué ce carnage. Armé d'une épée étincelante, il s'avance au premier rang, et porte la terreur aux fils de Danaüs ; Sarpédon se réjouit de le voir, et lui dit :

  « Fils de Priam, ne souffre pas que je reste étendu, et que je devienne la proie des fils de Danaüs, mais protège-moi ; que je quitte la vie dans votre ville, puisque je ne dois pas revoir mon foyer, la terre de ma patrie chérie, et que je ne pourrai rendre la joie à mon épouse aimée, et à mon fils encore au berceau. »

  Hector passe sans rien dire ; il ne pense qu'à repousser les Argiens, et à en tuer un grand nombre. Les compagnons de Sarpédon le placent sous le hêtre de Jupiter ; qui tient l'égide, et son ami, le brave Pélagon, lui retire la lance de la cuisse. Un brouillard épais couvrait déjà son âme et ses yeux ; mais il se ranime, et Borée, qui souffre autour de lui, rend l'âme à son corps haletant.

  Les Grecs, poussés par Mars et par Hector couvert d'airain, ne retournaient pas à leurs vaisseaux, ni ne gagnaient de terrain : ils lâchaient pied, sachant que Mars était au milieu des Troyens.

  Quel fut le premier et le dernier que dépouillèrent Hector, fils de Priam, et Mars issu de Jupiter ?

  D'abord Teuthras égal à un dieu, et Oreste dompteur de coursiers, et Tréchus, guerrier étolien, Œnomaiis, Hélénus, fils d'Œnops, et Oresbius à la ceinture brillante ; avide de richesses, il habitait Hyla, sur le lac Géphise ; près de lui sont d'autres Béotiens, peuple très-opulent.

  Junon, la déesse aux bras blancs, voyant les Argiens périr dans ces combats violents, dit à Minerve :

  « Quoi donc, fille de Jupiter qui tient l'égide, déesse indomptable, c'est donc en vain que nous aurions promis à Ménélas de ne retourner qu'après avoir renversé Ilion aux belles murailles, si nous laissons Mars exercer ainsi sa fureur avisons toutes deux à porter aux Grecs un secours impétueux. »

  Minerve consent. Junon ; fille de Saturne, garnit les chevaux à la crinière tressée d'or ; Hébé adapte aux deux fusées de l'essieu de fer les roues circulaires, faites en airain forgé et à huit rais chacune : le premier bandage est d'un or inaltérable, il est entouré d'un autre bandage d'airain qui fait corps avec lui : ce merveilleux ajustement étonne l'œil ; les moyeux sont en argent et de forme circulaire, le siège est tendu par des courroies d'or et d'argent, deux oreillettes ressortent des deux côtés antérieurs du char : un timon d'argent s'élance du milieu de l'essieu : à son extrémité est lié un joug d'or avec de belles courroies tissées d'or, sous lequel Junon avide de querelles et de combats amène ses chevaux aux pieds rapides.

  Minerve, fille de Jupiter qui tient l'égide, laisse flotter sur le seuil de son père le beau voile qu'elle a fait de ses mains. Elle endosse la cuirasse de Jupiter qui rassemble les nuées, et s'arme pour la guerre, source de pleurs. Elle jette sur ses épaules la terrible égide, ornée de franges, bordée de tous côtés par la Peur : au milieu, sont la Discorde la Force, la Poursuite qui glace le fuyard, et la tête de Méduse, monstre affreux. Elle met sur sa tête son casque à quatre  aigrettes d'or, capable de protéger les fantassins de cent villes. Elle monte sur son char, tenant une lance pesante, forte et grande, avec laquelle, fille d'un père puissant, elle renverse des files de héros.

  Junon touche ses chevaux avec le fouet, les portes du ciel s'ouvrent d'elles-mêmes en mugissant. Elles sont confiées aux Heures qui gardent le ciel et le vaste Olympe, qu'elles ouvrent ou ferment à l'aide d'un nuage épais. Les chevaux, dociles à l'aiguillon, conduisent les deux déesses près du fils de Saturne, assis à part des autres Dieux, sur le plus haut sommet de l'Olympe aux nombreuses cimes. Junon, déesse aux bras blancs, arrête ses chevaux :

  « Jupiter, père des Dieux et des hommes, ne t'indignes-tu pas des forfaits de Mars et de tous ces Achéens qu'il fait périr sans raison ? J'en ressens de la douleur, mais Vénus et Apollon à l’arc d'argent sont joyeux d'avoir entraîné cet insensé à ne connaître aucun frein. Jupiter, père des Dieux et des hommes, m'en voudrais-tu si, portant à Mars un coup funeste, je le poussais hors du combat ? »

  Jupiter qui rassemble les nuées : « Anime contre lui, dit-il, Minerve, qui triomphe dans les combats et lui cause de noirs chagrins. »

  Junon, déesse aux bras blancs, obéit ; elle fouette ses chevaux fiers de voler entre la terre et le ciel parsemé d'étoiles. D'un bond ils franchissent autant d'espace que l'œil d'un homme placé au haut d'une tour peut en embrasser sur la mer couleur de vin. Les deux déesses arrivent à Troie, au confluent du Simoïs et du Scamandre : là, Junon arrête ses chevaux, les dételle, les entoure d'un grand nuage, et le Simoïs leur, offre de l'ambroisie pour nourriture.

  Elles s'avancent comme des colombes timides, brûlant de soutenir fortement les Argiens, et arrivent à l'endroit où, semblables à des lions mangeurs de chair crue ou à des sangliers au choc impétueux, se tenaient amassés autour de Diomède égal à un dieu les plus braves des guerriers de la Grèce. Junon s'arrête, et sous la forme du généreux Stentor, dont la voix d'airain est aussi forte que celle de cinquante hommes, elle crie :

  « Honte à vous, lâches Argiens, qui n'avez de valeur qu'en beauté ! Tant qu'Achille paraissait dans vos rangs, les Troyens n'ont pas passé le seuil de leurs pertes, ils craignaient son épée : aujourd'hui, loin de leur ville, ils combattent près de vos vaisseaux. »

  Ces paroles font renaître le courage dans l'âme des Argiens. Minerve, la déesse aux yeux bleus, court vers le fils de Tydée. Elle le voit près de ses chevaux et de son char, arrosant la blessure que Pandarus lui avait faite avec une flèche. La sueur l'accablait sous la large courroie de son bouclier au beau cercle, son bras s'engourdissait par la fatigue : car il levait son baudrier pour étancher le sang noir qui sortait de la plaie. La déesse arrive près du joug des chevaux et lui dit :

  « Tydée a un fils qui ne lui ressemble guère : Tydée était petit de corps, mais grand dans les combats. Quand, seul des Achéens, il vint à Thèbes parmi les nombreux enfants de Cadmus, comme envoyé des Grecs, je l'engageai à rester paisible dans leurs palais et d'assister à leurs festins ; mais, emporté, comme toujours, par sa bouillante ardeur, il défiait les jeunes fils de Cadmus, et les vainquait d'autant plus facilement que j'étais son auxiliaire. Je suis toujours près de toi, je te défends ; je te dis franchement de combattre les Troyens. Mais ou la fatigue résultant de tes nombreux efforts a pénétré tes membres, ou la crainte sans cœur te domine ; non, tu n'es pas le fils de Tydée, le belliqueux fils d'Œnéus. »

  — Je te reconnais, répondit Diomède, déesse fille de Jupiter qui tient l'égide, je te parlerai avec franchise. Ce n'est pas la crainte sans cœur ni la peur qui me retient, mais j'ai présent à l'esprit l’ordre que tu m'as donné. Tu ne me permettais pas de combattre les dieux ; mais si Vénus, fille de Jupiter, paraissait au combat, je pouvais la blesser avec mon airain aigu. Maintenant je recule, et j'ai ordonné aux Argiens de se grouper ici, parce que je vois Mars à la tête des Troyens.

  — Diomède, reprend Minerve, fils de Tydée et cher à mon cœur, je suis ton auxiliaire : ainsi donc ne crains ni Mars ni aucun des immortels. Allons, prends tes chevaux à l'ongle solide, dirige-les contre Mars, frappe-le de près, ne ménage pas ce furieux, nouvelle peste qui décime les mortels : ce traître qui promit à Junon et à moi de combattre contre les Troyens pour les Argiens, et qui maintenant oublie ceux-ci pour se mettre à la tête de ceux-là. »

  Elle prend Sthénélus par la main, le fait descendre du char, et monte près de Diomède; l'essieu crie grandement sous le poids d'une déesse aussi puissante et d'un guerrier égal à un dieu. Pallas prend le fouet et les rênes et tient en mains ses chevaux à l'ongle solide, qu'elle dirige d'abord contre Mars. Celui-ci tuait le monstrueux Périphas, fils de l'illustre Ochésius, le plus brave des Etoliens. Minerve se couvre la tête du casque de Pluton, afin de n'être pas reconnue par le dieu de la guerre.

  Dès que Mars eut aperçu Diomède égal à un Dieu il laisse Périphas étendu sur le sol, et court droit au fils de Tydée. Quand ils furent près l'un de l'autre, Mars envoie sa lance à Diomède pour lui ravir la lumière ; la lance passe au-dessus du joug et des rênes des chevaux, et elle est écartée par Minerve, qui de la main la détourne sous le char. Diomède s'élance à son tour avec sa lance : Minerve la dirige. Il atteint le dieu aux flancs, près de la ceinture, et déchire sa peau divine : il retire sa lance. Mars, couvert d'airain,  crie aussi fort que neuf à dix mille combattants au gros de la mêlée ; à ce cri un frisson saisit Achéens et Troyens. Telle, au milieu d'une atmosphère pesante, se dégage des nuages une sombre vapeur, tel parut Mars au fils de Tydée, quand il s'éleva vers l'Olympe. Le cœur triste, il s'assied près de Jupiter, et lui montrant le sang qui coulait de sa blessure :

  « Jupiter, dit-il, ne t'indignes-tu pas de ces forfaits ? Que de maux les dieux se font mutuellement quand ils veulent prendre parti pour les mortels ! Si nous sommes en hostilité contre toi, c'est à cause de ta fille, déesse insensée et funeste, qui a l'iniquité à cœur. Tous les dieux de l'Olympe t'obéissent, et chacun de nous a été vaincu par toi ; mais parce que tu es le père de cette fille terrible, tu ne la réprimandes en rien, tu souffres qu'elle excite le fils de Tydée, Diomède au grand cœur, à combattre les immortels : il a blessé Vénus à la main, il s'est élancé contre moi, et, sans la rapidité de ma fuite, je serais étendu sur des tas de cadavres, ou, vivant, sa lance m'aurait enlevé mes forces. »

  Jupiter qui assemble les nuages le regardant de travers :

  « Dieu perfide, assieds-toi près de moi sans murmurer : de tous les dieux qui habitent l'Olympe, tu es celui que je hais le plus ; tu n'aimes que la discorde, les guerres et les combats ; tu as de ta mère l'ardeur sans frein et la volonté inflexible; en vain j'essaie de la retenir par mes paroles, et c'est par ses conseils que tu souffres tant de maux. Cependant j'y mettrai bientôt un terme : tu es de ma race, car c'est de moi que ta mère t'a engendré ; mais tu serais sorti d'un autre dieu que depuis longtemps je t'aurais précipité plus bas que les fils d'Uranus. »

  Jupiter ordonne à Péon de le guérir. Celui-ci applique sur la plaie un baume qui ferme la blessure de l'immortel, comme le suc du figuier coagule le lait blanc quand il est fortement agité. Ensuite Hébé le met dans un bain et lui fait prendre des vêtements gracieux ; alors, fier de sa gloire il s'assied auprès de Jupiter, fils de Saturne.

  Ayant fait cesser les tueries de Mars homicide, Junon l’Argienne et Minerve protectrice d'Alalcomène arrivent au palais du grand Jupiter.