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Chant XXIV. — Une fois de plus, le poète
nous transporte dans l'assemblée des dieux où
Apollon reproche aux protecteurs
des Grecs la façon dont ils permettent à Achille d'outrager le
cadavre de sa victime. Jupiter, qui déplore également la défaite du héros
troyen, demande à Thétis de tâcher à fléchir le cœur d'Achille ; et
la déesse obtient en effet de son fils que Priam soit admis
à reprendre le corps d'Hector, moyennant une grosse rançon.
Aussitôt le vieux Priam est instruit
de cette décision
: il fait rassembler de
nombreux présents, en remplit son char, et se dirige vers la tente
d'Achille.
Celui-ci
venait d'achever son repas, où il avait mangé et bu, et une table se
dressait même encore à côté de lui. Et Priam, s'approchant, prit
dans ses mains les genoux d'Achille, et couvrit de baisers ses lourdes
mains meurtrières, qui lui avaient tué un grand nombre de fils... Et
Achille fut saisi de surprise en voyant le divin Priam, et les autres s'étonnèrent
aussi, et se regardèrent réciproquement. Et Priam, suppliant, dit à
Achille :
« 0
Achille semblable aux dieux, souviens-toi de ton père, qui a le même
âge que moi, déjà sur le pénible chemin de la vieillesse
Peut-être lui aussi a-t-il, quelque part, des voisins qui le
menacent, sans que personne puisse détourner de lui le malheur ! Et
cependant, lorsqu'il apprend que tu es en vie, il se réjouit dans son cœur,
et espère, jour après jour, qu'il verra son fils chéri, revenir de
Troie. Mais moi, infiniment malheureux, après avoir engendré les plus
vaillants guerriers de toute la grande Troie, me voici condamné à déclarer
que plus un seul d'entre eux ne me reste. J'avais cinquante fils,
lorsque sont arrivés ici les enfants des Grecs. Or, le dieu impétueux
de la guerre m'en a fait périr un grand nombre; mais celui qui désormais
restait seul pour moi, et qui gardait la cité et tous les siens,
celui-là, tu l'as tué maintenant pendant qu'il combattait pour sa
patrie, cet Hector à cause de qui je viens vers les navires des Grecs,
afin de le racheter de toi, en t'apportant de nombreux présents ! Mais
toi, Achille, aie révérence pour les dieux, et prends pitié de moi,
en te souvenant de ton père ! Hélas ! combien je suis plus misérable
que lui, ayant eu à subir ce que n'a jamais encore subi aucun autre
homme terrestre, c'est à dire de devoir étendre ma main, en suppliant,
vers la bouche du meurtrier de mes fils ! »
Ainsi
il parla ; et Achille fut ému de douleur à la pensée de son père ;
et, touchant la main du vieillard, il l'écarta avec douceur. Et ainsi
tous les deux se rappelaient et pleuraient. Mais lorsque le divin
Achille se fut rassasié de chagrin, et que son regret se fut allégé
dans son cœur et ses membres, aussitôt il se leva de son siège, et,
avec sa main, releva le vieillard, ayant pitié de sa tête blanche et
de sa barbe blanche...
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Et
le fils de Pelée s'élança hors de sa maison, pareil à un lion ; il
appela ses servantes, et leur ordonna de laver et de parfumer Hector,
après l'avoir transporté à l'écart, de manière que Priam ne pût
point regarder son fils, par crainte que, à cette vue, son cœur
endolori ne réussît point à contenir sa colère, et que le cœur
d'Achille n'en fût vexé jusqu'à vouloir le tuer, Et ainsi, quand les
servantes eurent lavé le corps, et l'eurent frotté d'huile, et
l'eurent couvert d'un beau manteau et d'une tunique, alors Achille lui même
le souleva et le posa sur une litière, et puis ses compagnons et lui même
le transportèrent dans le char de Priam...
Et
après que les mulets eurent amené le cadavre d'Hector dans sa
magnifique demeure, on le déposa sur une couche richement ornée, et
auprès de lui on plaça des pleureurs, qui entremêlaient à leurs gémissements
des chants désolés. Et au premier rang se tenaient les femmes
troyennes. Parmi elles, Andromaque d'abord, toute vêtue de blanc,
commença le deuil, en tenant dans ses mains la tête d'Hector, le
vaillant tueur d'hommes :
« 0 mon cher mari, tout jeune encore tu
as succombé, me laissant veuve dans ta maison, avec cet enfant que nous
avons mis au monde, toi et moi, couple infortuné ! Et je ne pense pas
que lui-même parvienne à la puberté avant que cette cité soit détruite
de fond en comble. Car voici que tu as péri, toi qui la gardais, et qui
protégeais les épouses vénérables et les jeunes enfants ! Bientôt,
sans doute, les femmes troyennes seront emmenées sur des navires creux,
et moi-même avec elles. Et quant à toi, mon fils, ou bien tu me
suivras dans un lieu où tu auras à accomplir des travaux humiliants,
peinant sous les yeux d'un maître sans douceur ; ou bien quelqu'un des
Grecs s'emparera de toi, et te tuera, dans sa colère, attendu que,
peut-être Hector aura tué son frère, ou son père, ou bien même son
fils. Car certes nombreux sont les Grecs qui ont péri par la main
d'Hector. Ton père, mon enfant, n'était pas doux dans les tristes
combats ; et c'est pourquoi le peuple, à présent, le pleure lui-même,
par toute !a ville. 0 Hector, tu as infligé à tes parents un deuil et
une douleur funestes : mais c'est à moi que tu as laissé la plus
lourde peine ! Car tu n'as même pas pu, en mourant, étendre ta main
vers moi, ni me dire une sage parole dont il me soit permis de me
souvenir désormais nuit et jour, parmi mes larmes ! »
Puis
nous entendons la mère d'Hector, Hécube, et la trop belle Hélène,
cause première des malheurs de Troie, et Priam lui-même adresser des
paroles d'adieu au héros troyen. Après quoi, en quelques vers qui
terminent l’Iliade, le poète nous décrit les funérailles d'Hector. |
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