Les lamentations d'Andromaque

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Du haut des murs de Troie, Priam, Hécube, et d'autres témoins du combat se lamentent en assistant à la mort du héros troyen. Et bientôt la femme d'Hector, Andromaque, à son tour, est instruite du malheur qui vient de la frapper.

 Lorsqu'elle parvint aux remparts, où se trouvait un groupe nombreux, elle s'arrêta, et jeta son regard alen-tour ; et voici qu'elle reconnaît son mari traîné devant les murs, car des chevaux rapides l'emportaient impitoyablement vers les navires creux, des Grecs. Aussitôt une nuit obscure enveloppa les yeux d'Andromaque, et elle tomba en arrière, et parut avoir rendu l'âme. Loin de sa tête elle rejeta les magnifiques bandeaux, le réseau, le ruban entrelacé, et le voile que lui avait donné Vénus aux cheveux d'or, le jour où le vaillant Hector au casque étincelant l'avait emmenée hors de la maison d'Aétion, après lui avoir offert une dot immense. Autour d'elle s'empressaient ses belles-sœurs et les femmes des frères d'Hector, la soutenant dans leurs bras, mortellement affligée. Mais enfin elle respira de nouveau, et un peu de vie revint dans sa poitrine ; alors, parmi de grands cris de douleur, assistée par les femmes troyennes, elle s'écria : 

 

 

« 0 Hector, malheur à moi ! Nous sommes nés, tous les deux, pour le même destin, toi dans la maison de Priam, à Troie, et moi, dans Thèbes située sous le mont Placus couvert de forêts, dans la maison d'Aétion qui m'a élevée depuis la première enfance. Père infortuné d'une fille infortunée, plût aux cieux qu'il ne m'eût pas enfantée ! Car voici maintenant que tu t'en vas vers les demeures de Pluton, sous les lieux cachés de la terre, et que tu me laisses à mon triste deuil, veuve dans notre maison ! Et voici que l'enfant que nous avons enfanté, toi et moi, fils de parents infortunés, voici que ni toi-même, Hector, ne pourras lui être d'aucun service, puisque tu as cessé de vivre, ni lui ne pourra l'être pour toi ! Que si même il échappe à la guerre meurtrière des Grecs, toujours la peine et les douleurs lui seront réservées dans l'avenir, car d'autres hommes lui enlèveront son héritage. Le jour où un enfant devient orphelin, il est mis à part de ses égaux, et son cœur se remplit de tristesse et ses joues se mouillent de larmes... Ainsi, tout pleurant, notre fils reviendra vers sa mère, rendue veuve, ce cher Astyanax qui, naguère, ne voulait point d'autre place que les genoux de son père pour manger la moelle et la chair grasse des moutons ; et lorsque le sommeil l'envahissait, et qu'il s'interrompait de ses jeux enfantins, alors il dormait doucement niché dans les bras de sa nourrice, après avoir rempli son cœur de plaisir ; mais maintenant, privé de son père bien aimé, combien de maux il aura à souffrir, cet Astyanax que les Troyens ont appelé ainsi parce que toi seul, ô Hector, tu défendais leurs portes et leurs longues murailles ! Et quant à toi, maintenant, auprès des navires à la pointe recourbée, loin de tes parent et les vers rampants te dévoreront après que les chiens se seront rassasiés de tes chairs nues ; et cependant, dans ta maison, tant de vêtements gisent, destinés à ton usage, des vêtements délicats et beaux, tissés par les mains des femmes ! Certes, je vais consumer tout cela dans un feu que j'allumerai, puisque tu ne pourras plus en faire usage ni t'en revêtir ; et je veux que, du moins, ce bûcher s'élève en ton honneur, sous les yeux des hommes et des femmes de Troie ! »

Ainsi elle parlait, parmi ses larmes ; et toutes les femmes gémissaient autour d'elle.