Courroux du
fils de Saturne contre Neptune et Junon.
LES Grecs ont fait un sanglant carnage ; les Troyens
ont franchi, dans leur fuite précipitée, et les palissades
et le fossé. Parvenus à leurs chars, ils s'arrêtent
; la pâleur est sur leurs fronts, la terreur dans
leurs ames. Cependant, au sommet de l'Ida, Jupiter
s'éveille ; Junon au trône d'or est à ses côtés.
Portant ses regards sur la terre, le dieu qui assemble
les nuées voit les Troyens en
fuite, voit les Grecs poursuivre leurs phalanges dispersées, voit
Neptune à leur tête, Hector étendu dans la plaine, hors du
champ de bataille, sans respiration, et presque sans vie, baigné
dans le sang qui sort à grands flots de sa bouche et de ses narines, frappé
par le plus redoutable des
enfants de la Grece ; ses
compagnons autour de lui
s'efforcent de le secourir. Le pere des dieux et des hommes
en prend compassion : lançant sur
Junon un regard menaçant,
il lui parle ainsi :
Tes ruses criminelles, ô Junon, ont mis Hector
hors de combat, et précipité la fuite des Troyens :
redoute les terribles effets de mon courroux ;
crains de devenir la premiere
victime de tes artifices.
Ne te souvient-il
plus de ce que tu souffris
quand j'enchaînai tes
mains avec des liens d'or indestructibles,
et qu'attachant deux pesantes enclumes
à tes pieds, je te suspendis à la voûte éthérée ? tous les dieux gémissoient au sommet de l'Olympe
; tous t'environnoient ; aucun n'osa te délivrer : celui qui
l'eût tenté, je l'eusse précipité du
marche-pied de mon trône sur la terre ; vengeance trop foible pour
satisfaire mon cœur ulcéré des
maux dont tu accablas mon fils Hercule. Ardente
à le poursuivre, tu suscitas contre lui, à l'aide de l'impétueux
Borée, une violente tempête ; égaré
par tes artifices, il erra sur le
vaste sein des mers, jeté par toi loin de sa route sur les
rives de l'isle de Cos. Je l'en
tirai et le ramenai dans Argos apres de longs travaux. Ce
nouveau crime rappelle le premier
à ma mémoire. Cesse de me tromper ; ne
te flatte pas que le criminel
abus de tes charmes, et les droits que l'amour et l'hymen te
donnent sur mon cœur, puissent te soustraire à ma vengeance.
Il
dit. Junon frémit : Je prends,
dit-elle, à témoin et là terre et le ciel et l'onde terrible
du Styx, le plus redoutable
serment des dieux ; je jure
par ta tête sacrée, ô Jupiter,
par le lit nuptial que je
partageai avec toi des mes plus jeunes ans, par
ce lit que je craindrois de
profaner par un parjure, que je n'ai point engagé Neptune à
secourir les Grecs, à accabler Hector et les Troyens. Ému
d'une tendre pitié à la vue du
malheur des Grecs opprimés jusques dans leur camp, jusques
dans leurs vaisseaux, Le dieu de
la mer a volé lui-même à leur aide. Ô Jupiter ! en ce moment
je consens d'employer mon crédit sur l'esprit de Neptune
pour le soumettre à tes volontés suprêmes.
Ainsi parle la déesse. Le pere des dieux et des
hommes
sourit: Ô Junon, lui dit-il, quels que soient en ce moment les projets de Neptune, si
tes vues conspirent avec les
miennes, il ne résistera pas à nos volontés réunies. Pour me prouver la sincérité de
tes promesses, remonte sur l'Olympe
; appelle la légere Iris et Apollon à l'arc d'argent ; qu'Iris vole à l'armée des valeureux enfants
de la Grece ; qu'elle ordonne à Neptune d'abandonner le champ
de bataille, de rentrer dans ses
humides palais ; qu'Apollon ranime Hector mourant
; que le dieu de la lumiere dissipe les douleurs
qui accablent le fils de Priam ;
qu'il le rappelle au
combat ; qu'à la tête des Troyens Hector mette en
fuite les enfants de la Grece
pour la seconde fois ; qu'il porte le carnage jusques dans
les vaisseaux du fils de Pelée.
Achille enverra contre lui son fidele
compagnon Patrocle. Une foule de Troyens,
mon fils Sarpédon lui-même,
seront précipités par ce héros dans les sombres demeures. Pat rocle succombera
sous les coups d'Hector, devant les murs de Troie. Achille
irrité vengera la mort de son
fidele compagnon ; il repoussera les Troyens des
vaisseaux des Grecs. De ce moment, je protégerai les enfants de
la Grece, et ne les abandonnerai plus qu'aidés des conseils de
Minerve, ils ne se soient
emparés de la superbe cité d'Ilion. Jusqu'alors
je demeure irrité, et ne souffrirai pas qu'aucun
des immortels secoure les Grecs,
que les vœux du fils de Pelée ne soient exaucés, que je ne me sois
acquitté de la promesse que je
lui fis, que je confirmai
par ce signe qui ne trompe jamais, le jour auquel Thétis
embrassa mes genoux, me suppliant
de combler de gloire son fils
Achille, le destructeur
des cités.
Il dit. Junon obéit. Aussi légere que la pensée
d'un
homme éclairé par ses longs voyages, qui
rappelle dans sa mémoire ce
qu'il a vu,
ce qu'il a oui
dire, j'étois ici, j'étois
là ; abandonnant le
sommet escarpé de l'Ida, l'épouse de Jupiter remonte
sur l'Olympe pour s'offrir à la vue des immortels
assemblés dans le palais du maître des dieux. Tous, tenant des
coupes d'or dans leurs mains, se levent à son aspect ; Junon refuse
leurs hommages, prend la coupe sacrée des mains de
Thémis qui a devancé les autres
divinités.
Ô Junon, lui dit la déesse, quel sujet te rappelle
sur
l'Olympe ? Le trouble de ton ame est peine dans tes yeux ; ton
époux, le fils de Saturne, t'a
sans doute effrayée par de terribles menaces.
Ô Thémis, répond la déesse aux bras d'albâtre,
ne
m'interroge pas sur la cause de ma douleur :
l'inflexible rigueur du fils de
Saturne t'est connue.
Prépare, dans les célestes demeures, le festin sacré ; je
dévoilerai dans l'assemblée des immortels
les funestes décrets du dieu qui
lance le tonnerre ; je ne pense pas qu'ils plaisent à tous les dieux
ni à tous les hommes. Tel goûte maintenant les douceurs du
festin, qui sera consterné au récit des maux que Jupiter prépare
dans ses éternels conseils.
Ainsi parle Junon, la reine des déesses, et elle
prend place dans l'assemblée des dieux. Tous les
habitants du celeste palais frémissent dans l'attente
des séveres décrets de Jupiter. Junon seule affecte
un air serein : mais la joie est loin de son cœur ; son
courroux éclate malgré les efforts qu'elle fait pour
le cacher :
Que
nous sommes insensés, dit-elle,
de nous irriter contre le fils de Saturne, d'approcher de son trône
dans l'espoir de fléchir son courroux ! Plus insensé celui qui
essaierait, par une révolte impie, de s'opposer à ses éternels
décrets ! Fier de sa puissance,
qui surpasse celle de tous les autres immortels, Jupiter a
abandonné le sacré palais ; il
méprise nos vaines menaces. Souffrons en paix les maux dont
il accable chacun de nous. Je ne doute pas que l'impétueux Mars ne
soit consterné, quand il apprendra qu'Ascalaphus, de tous les mortels le
plus cher à son cœur, Ascalaphus,
qu'il reconnoît pour son fils, a
succombé dans ces combats sanglants.
Elle dit. Le dieu de la guerre ne peut contenir
son courroux ; frappant sa
cuisse :
Habitants de l'Olympe, ne vous irritez pas,
dit-il,
si je cours aux vaisseaux des
Grecs venger la mort de mon fils. J'y volerois quand le
Destin auroit décidé que, frappé de la foudre par le bras de Jupiter, je
devrois demeurer aux champs troyens, couvert de sang et de poussiere,
confondu dans la foule des
morts.
Il
dit, revêt ses armes étincelantes, et ordonne
à la Terreur et à la Fuite
d'atteler ses agiles coursiers.
Sa révolte eût provoqué la vengeance du fils
de Saturne, la sérénité de
l'Olympe eût été troublée,
si, alarmée du danger auquel tous les immortels étoient exposés, Minerve se levant avec précipitation de son
trône, s'élançant dans le vestibule du sacré palais, n'eût arraché
avec violence et le casque qui déjà couvroit la tête du dieu de la
guerre, et le pesant bouclier suspendu à son
épaule, et le javelot armé
d'airain qu'il agi toit dans
ses mains nerveuses :
Insensé ! lui dit la déesse, quelle fureur t'aveugle
? les sages conseils n'ont point acces dans ton
ame. N'as-tu
pas entendu les ordres que la
déesse aux bras
d'albâtre, l'épouse et la sœur de Jupiter, vient de nous
apporter de la part du maître des
dieux ? Contraint de remonter sur l'Olympe, couvert des
blessures que ton imprudence t'eût attirées, avois-tu formé le
projet de nous exposer nous-mêmes
à la fureur du fils de Saturne ? Nous le
verrions, abandonnant et les Grecs et les Troyens,
porter le trouble sur l'Olympe,
frapper indistinctement et
le coupable et l'innocent. Suis mes conseils ; mets un frein
à la douleur que la mort de ton
fils excite dans ton ame. Un autre plus valeureux,
plus fort que ton fils, périra dans ces affreux
combats : c'est le sort des mortels ; la nombreuse
postérité des dieux n'en est pas exempte.
Elle dit, et contraint le terrible dieu de la guerre
de reprendre le trône qu'il a quitté. Appellant Apollon
et Iris, la messagere des dieux, Junon les emmené
hors de l'enceinte du sacré palais :
Jupiter vous ordonne, leur dit-elle, de monter
l'un et l'autre sur l'Ida, pour y recevoir ses ordres.
Ainsi parle l'épouse de Jupiter ; et rentrant dans le sacré
palais, elle reprend le trône qu'elle a quitté.
Iris et Apollon s'élancent d'un vol rapide. Parvenues
sur l'Ida à la double cime, la patrie des monstres des forêts, d'où
jaillissent des sources nombreuses, pénétrées d'un saint respect en
la présence du dieu qui assemble
les nuées, qu'elles voient
assis sur le Gargare, environné d'une nue profonde, les deux
divinités s'arrêtent. Leur
prompte soumission aux ordres que leur porta Junon sa sœur et son
épouse, appaise le courroux de Jupiter. Adressant la parole à Iris :
Légere Iris, lui dit-il, montre-toi
digne de ma
confiance : porte mes ordres à
Neptune ; ordonne-lui de
laisser aux mortels le soin de cette guerre,
de cesser de combattre, de
remonter sur l'Olympe pour y occuper le trône qui lui
appartient dans
l'assemblée des heureux immortels, ou de rentrer
dans ses humides palais. Que le dieu de la mer redoute
mon courroux, s'il refuse de m'obéir ; car je
suis
son aîné ; sa force ne peut être comparée à la mienne : cependant
son orgueil est tel, qu'il ne craint pas de s'égaler au dieu devant
lequel tremblent tous les autres
immortels.
Il dit. Docile aux ordres de Jupiter, la légere Iris
s'élance du sommet de l'Ida sur les champs troyens
avec la même rapidité que la neige ou la grêle que
les souffles glacés de Borée, fils de l'Air, précipitent
du haut des nues sur la terre ; aussi prompt, aussi léger est le vol
d'Iris. S'approchant du dieu
de la mer :
Neptune à la verte chevelure, dont les ondes
environnent la terre, lui
dit-elle,
je t'apporte les
ordres du maître des dieux. Jupiter te défend de prendre part à
cette guerre ; il t'ordonne d'abandonner
les champs troyens, de remonter sur l'Olympe
pour y occuper le trône qui t'appartient
dans l'assemblée des immortels, ou de rentrer
dans
tes humides palais. Si tu méprises les ordres
absolus du fils de Saturne, que
tu refuses d'y obéir, Jupiter viendra lui-même te combattre
dans ces plaines : tu
n'échapperas pas à ses mains puissantes ; car il est ton aîné, et
plus fort que toi ; cependant
ton orgueil insensé ose lutter contre le dieu
devant
lequel tremblent tous les autres immortels.
J'honore, comme je le dois, le grand Jupiter,
répond Neptune poussant un
profond soupir; mais l'exces de sa fierté m'étonne. De quel
droit prétend-il soumettre à ses
loix son frere et son égal ?
Saturne eut de Rhée trois enfants mâles, Jupiter,
Pluton et moi : il est l'aîné ;
Pluton, qui regne aux enfers, le troisieme. Des lots égaux
nous furent assignés par le Sort
: j'obtins l'empire des mers,
mon éternel séjour ; Pluton celui
des régions souterraines ;
Jupiter le ciel, l'air, les nuées, la voûte
étoilée. Dans ce partage la terre et le vaste Olympe demeurerent
en commun. Je ne tiens de lui ni la vie ni l'empire : quelque
immense que soit son pouvoir, qu'il se borne à la portion qui lui a
été assignée par le Sort, et n'entreprenne pas de m'effrayer
comme un être foible qui n'oseroit lui désister
; qu'il réserve ses menaces pour ses filles et ses
fils dont il a peuplé l'Olympe,
qu'une impérieuse nécessité soumet à ses ordres.
Ô
Neptune à la verte chevelure, répond Iris,
porterai-je à Jupiter ces dures
paroles ? n'y feras-tu
aucun changement ? Les résolutions des sages ne
sont point inébranlables. Les
Furies vengeresses punissent, tu le sais, ceux qui ne rendent
pas à leurs aînés l'honneur qui
leur est dû.
Divine Iris, répond le dieu qui ébranle la terre,
tu as
parlé convenablement. Heureux celui qui emploie un messager
intelligent ! Je cede en ce
moment malgré le courroux qui m'enflamme ; cependant
je m'indigne de l'orgueil et des reproches amers d'un frere
mon égal, à qui le Destin ne
donna aucune supériorité sur moi. Reporte à Jupiter ce que je vais
dire, des menaces dont l'exécution est dans mon ame. Si le
dieu qui domine sur l'air
s'oppose à mes projets, à ceux de Minerve qui préside aux assemblées
des nations, à ceux de Junon, de Mercure, de Vulcain ; si,
épargnant les Troyens, il refuse
de livrer aux Grecs la puissante
cité d'Ilion ; qu'il sache que nous lui réservons
tous dans nos cœurs une haine implacable.
Il dit, et plonge dans la mer, abandonnant l'armée,
ne laissant aux héros de la Grece que des regrets
superflus.
Adressant la parole à Apollon :
Mon
cher fils, lui dit Jupiter, vole au secours d'Hector. Le dieu qui
ébranle la terre et l'environne de ses ondes, Neptune, redoutant
mon courroux, a plongé dans la
mer ; il a fui un terrible
combat, dont le bruit eût retenti
jusques dans les profonds abymes, où Saturne est renfermé
avec les autres divinités
complices de sa révolte. Neptune a mis un frein à sa fureur.
Ce parti étoit le plus utile, et
pour lui, et pour moi ; car la victoire sur un tel ennemi
m'eût coûté bien des sueurs. Arme
ton bras de la redoutable égide que d'innombrables franges
environnent : imprime la terreur
dans l'ame des héros de la Grece. Veille surtout, ô mon fils,
sur le grand Hector ; rappelle-le à la vie, afin qu'il poursuive les
enfants de la Grece jusques dans
leurs vaisseaux, jusques sur les rives
de l'Hellespont. Là je bornerai
le cours de ses victoires ; j'emploierai alors ma puissance pour soulager
les Grecs épuisés par tant de travaux.
Il dit. Docile aux ordres de son pere, semblable
à l'épervier, le plus léger des oiseaux, l'éternel ennemi
des foibles colombes, Apollon se précipite
du sommet de l'Ida. Parvenu aux champs troyens,
il apperçoit le fils de Priam, le divin Hector, assis
sur les rives du Xanthe. La seule présence du dieu
de la lumiere le ranime ; il n'est plus étendu sur la
poussiere ; la sueur qui découloit de tous ses membres
est étanchée ; la volonté de Jupiter le rappelle
à la vie ; la respiration lui est rendue ; il reconnoît
ses compagnons. Le dieu qui lance au loin ses invincibles
traits, Apollon, s'approche :
Hector, fils de Priam, lui dit-il, quelle puissance
te
retient en ce lieu écarté, loin de tes compagnons
? Tes forces semblent épuisées ; tu as peine à respirer:
quelle douleur a abattu ton intrépide
courage ? Ô de tous les
immortels le plus compatissant,
répond le grand Hector, quel est ton nom ? Ignores-tu que le
vaillant Ajax, vengeant sur moi la
mort de ses compagnons qui
périssent dans leurs
vaisseaux, m'a accablé du poids d'un roc énorme,
dont il m'a frappé dans la
poitrine. J'ai senti mon
ame prête à s'exhaler ; j'ai vu les portes du palais de
Pluton s'ouvrir pour m'enfermer
dans l'affreux séjour des
morts.
Prends confiance, ô Hector, lui répond le dieu
qui lance au loin ses fleches invincibles. Assis au
plus haut sommet de l'Ida, le fils de Saturne t'envoie
un puissant protecteur, Apollon au glaive d'or, divinité tutélaire
et d'Hector et de la grande cité d'Ilion. Rassemble tes soldats dispersés, ranime
tes coursiers ; vole aux vaisseaux des Grecs : je marcherai
devant toi ; j'applanirai le chemin sous tes pas ; je mettrai en
fuite, à ton approche, les héros
de la Grece.
Il dit, et souffle le courage dans l'ame du pasteur
des peuples. Tel un coursier vigoureux qu'une
pâture abondante a refait dans l'étable, rompt ses liens, développe
ses jarrets, frappant la terre d'un
pied
nerveux, court se baigner dans l'onde pure d'un fleuve qu'il connoît
; superbe, se confiant dans sa
force et dans sa beauté, il élevé sa tête altiere
; une longue et épaisse criniere flotte sur ses
épaules ; ses sauts hardis le portent avec légereté
aux pâtures accoutumées : tel
Hector, ayant reçu l'ordre
d'Apollon, parcourt la plaine d'un vol rapide, anime ses
coursiers, appelle les siens à grands cris. Comme une troupe
nombreuse de chiens et de chasseurs, que les fumées d'un cerf ou
d'un chevreuil ont entraînés dans l'épaisseur
d'une immense forêt, gravissant
la cime escarpée d'une
roche inaccessible, tremblent à la vue d'un lion barbu que
leurs cris ont éveillé ; contraints d'abandonner leur proie, ils
reculent, cherchent leur salut
dans la fuite : tels, à la vue d'Hector qui
vole de rang en rang, enflammant
le courage des siens, les
Grecs enorgueillis par leur victoire, qui poursuivoient les
Troyens, qui les percoient de
leurs épées, de leurs longs javelots, frémissent, se
dispersent, n'ont de confiance
que dans la rapidité de leur fuite. Thoas fils d'Andremon, le chef des Étoliens,
savant dans l'art de lancer le javelot, hardi dans le combat
(peu osent entrer en lice
avec lui quand les jeunes hommes se disputent la
gloire de l'éloquence dans l'assemblée de la nation
) ; Thoas, élevant la voix, leur parle ainsi :
Ô mes amis, un grand prodige s'offre à ma vue.
Comment Hector, échappé à la parque homicide,
s'est-il relevé du coup que lui porta le.fils de Télamon
? Nous le croyions parvenu aux sombres rives :
sans doute quelqu'un des dieux a volé à son aide ;
un dieu rappelle du tombeau cet Hector sous les
coups duquel périrent et périront encore tant de
valeureux enfants de la Grece : car la vie qui lui a
été rendue, l'ardeur qui l'enflamme, ne peuvent
être
que l'œuvre du dieu qui lance le tonnerre.
Suivez donc mes conseils, ô mes
amis ; laissons les guerriers vulgaires chercher un asyle dans leurs
vaisseaux. Héros de la Grece,
réunissons nos forces ; tenons ferme ; opposons nos javelots à la
fureur d'Hector : quelque intrépide qu'il
soit, je
doute qu'il parvienne à rompre
la redoutable phaange des
Grecs.
Il dit. Tous obéissent : les plus valeureux d'entre
les Grecs, les deux Ajax, Idoménée, Teucer,
Mérion, Méges l'émule de Mars, appellent à
grands cris leurs compagnons,
serrent les rangs,
marchent contre Hector et les Troyens, se préparent
à un sanglant combat. A l'abri de la redoutable
phalange, les guerriers vulgaires abandonnent
le champ de bataille, cherchent un asyle dans
leurs
vaisseaux. Les nombreux Troyens fondent sur la phalange des Grecs,
l'attaquent de tous côtés. Hector, à leur tête, marche à grands pas
: Apollon l'accompagne. Un épais
nuage couvre les épaules
du dieu ; la terrible égide, qu'environnent
des franges innombrables, dont
l'éclat éblouit tous les yeux, brille dans ses mains. Le dieu
des arts, Vulcain, forgea ce
bouclier ; il en fît don à Jupiter,
pour effrayer les mortels. Armé
de la terrible égide, Apollon marche à la tête des Troyens.
Les Grecs serrent les rangs et tiennent ferme. Le sifflement des
fleches, le choc des javelots, retentissent au
loin ; les traits volent : les uns percent les enfants de Mars ;
d'autres s'enfoncent dans l'espace qui sépare les deux armées ; la
terre en est jonchée. Tant que la redoutable égide demeure immobile
dans la main d'Apollon, les traits des guerriers se dispersent
dans les deux armées : mais bientôt,
jetant un cri perçant, le dieu
de la lumiere secoue la terrible égide, et fascine les yeux
des héros de la Grece. Tel un immense troupeau de bœufs ou
de moutons, séparé de ses
pâtres, dispersé par un orage imprévu dont l'humide obscurité
voile la voûte éthérée, fuit à l'aspect de deux lions fondent sur
lui : ainsi fuient les enfants de la Grece,
oubliant leur antique valeur. Pour donner
la victoire à Hector et aux
Troyens, Apollon imprime
la terreur dans leurs ames ; l'ennemi en fait
un horrible carnage. Stichius et
Arcésilas tombent sous les
coups d'Hector, Stichius le chef des magnanimes
Béotiens, Arcésilas le fidele compagnon
de Menesthée. Enée perce de son javelot Médon et Jasus ; Médon le
frere d'Ajax, le fils du divin
Oïlée, mais non de sa légitime épouse. Ayant tué le frere d'Eriopede,
qu'Oïlée avoit épousée en secondes noces, qu'Oïlée aimoit
passionnément, contraint de s'expatrier, Médon habitoit dans
Phylacé, loin de sa terre natale.
Jasus, le chef des Athéniens, eut pour pere Sphélus, qu'ils
appelloient le pâtre, à cause de ses immenses troupeaux.
Des le premier choc, Polydamas donne la
mort à Mécistes, Polites à
Echius, le divin Agénor à Glonius. Déiochus, qui combat hors
des rangs, fuit devant Pâris : le
javelot du fils de Priam l'atteint
au-dessous de l'épaule droite ;
la pointe aiguë pénetre
dans la poitrine. Les vainqueurs se précipitent sur les vaincus, et s'emparent de leurs armes. Fuyant de tous
côtés, les Grecs emplissent et le
large fossé et l'espace qui le
sépare de la palissade ;
contraints par nécessité, ils s'efforcent de mettre
la muraille entre eux et l'ennemi. Oubliez les sanglantes
dépouilles, s'écrie Hector ; hâtez-vous de
porter la flamme dans les vaisseaux des Grecs : celui
que je trouverai hors de la flotte, je le percerai
de mon javelot, je le précipiterai dans les sombres
demeures; ni ses freres ni ses sœurs n'entoureront
son bûcher; il sera, sous les murs de sa patrie, la
proie des chiens et des vautours.
Il dit ; et animant ses coursiers avec le fouet, il
appelle les bandes troyennes. Toutes accourent ; les chars arrivent
en foule ; ils se rangent autour
d'Hector avec de grands cris. Apollon à ses côtés,
frappant du pied le revers du fossé, le renverse, le comble, ouvre
une large chaussée aussi vaste que
l'espace que parcourt un javelot lancé par un bras
nerveux qui essaie ses forces. La phalange troyenne
s'y
établit, s'y développe. Apollon, à leur tête,
secoue la terrible égide. La
haute muraille est renversée avec la même facilité que les sables
que les enfants
accumulent dans leurs jeux sur le rivage
de la mer, foibles jouets que
leur inconstance disperse sans autre secours que leurs pieds et leurs
mains. Ainsi, par ton puissant
secours, ô Apollon, ce
mur que les Grecs éleverent avec tant de peine s'écroule et tombe.
Les Grecs fuient ; la terreur est
dans leurs ames. Parvenus à
leurs vaisseaux, ils
s'arrêtent, s'appellent l'un l'autre, levant les mains
au ciel, adressant leurs voeux à tous les immortels.
Le
plus zélé de tous, le vieux Nestor, le rempart
des Grecs, élevant ses bras suppliants vers la voûte
éthérée, adresse à la divinité
cette fervente priere:
Ô Jupiter, pere des dieux et des hommes, si jamais,
dans la fertile Argos, la graisse des bœufs et
des moutons fuma sur tes autels, si nos vœux ardents
te demanderent un heureux retour dans notre
patrie, si tu nous le promis par ce signe qui ne
trompe jamais, souviens-toi de tes promesses ; rappelle
en ta mémoire nos sacrifices : dieu de l'Olympe, éloigne la mort
prête à fondre sur nos têtes ; ne
souffre pas que les Troyens éteignent entierement la race des enfants de la Grece.
Il
prie ainsi. Jupiter l'exauce ; un terrible coup de tonnerre se fait
entendre. Expliquant en leur
faveur ce présage du dieu qui manie la foudre, les
Troyens fondent sur les Grecs
avec plus de fureur. Tels
les flots de la mer, agités par le souffle bruyant
d'un vent impétueux, soulevent
les vagues amoncelées,
franchissent les bords d'un grand navire, se
répandent dans sa vaste cavité :
ainsi les Troyens franchissent avec de grands cris la haute muraille des Grecs.
Animant leurs coursiers, ils combattent jusques sous les pouppes des vaisseaux : les
uns, du haut de leurs chars, font pleuvoir sur les
assiégés une grêle de javelots ; les autres se précipitent
en foule sur la flotte. Enfermés dans
leurs navires, les enfants de la Grece s'efforcent
de repousser l'ennemi à l'aide des longs épieux armés
de l'airain étincelant, destinés aux combats
maritimes, qui reposent au fond des vaisseaux.
Tandis que les Grecs et les Troyens combattent
ainsi dans l'enceinte de la haute muraille, sous les
pouppes des vaisseaux des Grecs, assis dans la
tente de son ami, Patrocle étend sur la plaie du vertueux
Eurypyle des simples puissants qui émoussent
les pointes aiguës de la douleur ; ses doux entretiens
charment les ennuis d'Eurypyle blessé.
Averti par le tumulte qui regne dans le camp, par
le triomphe des vainqueurs, par les cris des vaincus, par la fuite
honteuse des enfants de la Grece,
que les Troyens ont franchi la haute muraille,
poussant de profonds gémissements, frappant sa
cuisse, versant des larmes ameres, Patrocle s'écrie
:
Ô mon cher Eurypyle, quelque besoin que tu
aies de mon secours, je ne peux demeurer plus longtemps
; les cris que j'entends, signal d'un grand
carnage, m'effraient. Qu'un fidele esclave panse ta
plaie ; qu'il appaise tes douleurs : je me hâte de
retourner à la tente d'Achille ; je ferai effort pour
l'engager à combattre. Qui sait si, avec l'aide des
dieux,
je n'enflammerai pas son courage ? Les
conseils d'un ami sont puissants
sur les ames généreuses.
Il
dit, et vole d'une course
rapide à la tente d'Achille.
Quoique plus nombreux, les Grecs ne peuvent
repousser les Troyens, ni ceux-ci se faire jour à
travers la redoutable phalange,
pénétrer dans l'enceinte du camp, porter la flamme dans les
vaisseaux et dans les tentes des Grecs. Avec autant d'égalité qu'un
habile ouvrier dirige l'instrument
dont il se sert pour niveler
l'arbre d'un grand navire : ainsi le combat s'égalise entre
les Grecs et les Troyens. Un seul navire, attaqué par Hector,
défendu par Ajax, épuise les
forces des deux héros. Guidé par un dieu, Hector se hâte d'y
porter la flamme ; Ajax le
repousse. Calétor, fils de Clytius, se dispose à lancer une torche
ardente ; Ajax le prévient, le frappe dans la poitrine : il
tombe avec fracas ; la torche
échappe de ses mains. A la vue de son compagnon, d'un parent
cher à son cœur, étendu sur la
poussiere, pres de la pouppe du vaisseau défendu par Ajax,
Hector appelle à haute voix les
Troyens et les Lyciens.
Troyens, Lyciens, magnanimes Dardaniens,
dit-il ; ne cessez de combattre dans ce défilé étroit;
empêchez que les Grecs ne s'emparent des tristes
restes du fils de Clytius, que j'ai vu tomber sous
le javelot d'Ajax, dans cet affreux carnage, sous la
pouppe des vaisseaux des Grecs.
Il
dit, et lance son javelot sur le fils de Télamon
; il s'égare, atteint Lycophron fils de Mastor, l'écuyer d'Ajax. Né
dans l'isle de Cythere, fuyant la
vengeance des religieux habitants de cette isle
pour un meurtre qu'il a commis,
Lycophron s'exila dans les
états du fils de Télamon. Il combat à ses côtés, quand la
pointe aiguë du javelot d'Hector l'atteint dans le crâne au-dessus
de l'oreille: il tombe sous la pouppe du vaisseau défendu par
Ajax ; son ame s'exhale dans les
airs. L'intrépide Ajax
frémit, appelle son frere Teucer :
Ô mon cher Teucer, lui dit-il, un fidele compagnon
nous est ravi, le fils de Mastor. Fugitif de
l'isle de Cythere, nous le recueillîmes dans notre
palais ; nous le chérissions à l'égal de ceux qui nous
ont donné le jour : Hector l'a percé de son javelot.
Où sont tes fleches, ô Teucer ? Où est cet arc qu'Apollon
te donna ?
Il
dit. Teucer l'entend, court se placer devant
le char de son frere ; son arc
recourbé est dans ses mains ; son carquois, rempli de fleches,
est suspendu à son épaule ; ses
traits rapides percent les
Troyens. Clitus, le vaillant
fils de Pisénor, le compagnon
du fils de Panthée, manie les rênes de ses coursiers, qu'il
guide au fort de la mêlée, volant au secours d'Hector et des Troyens
; la mort le prévient. Un
sifflement affreux se fait entendre ; la fleche aiguë,
décochée par l'adroit Teucer, le
perce au-dessus de l'échine ; il tombe. Les coursiers
effrayés, secouant le joug avec fracas, emportent
le char hors du champ de bataille. Polydamas les voit fuir;
il les arrête, remet les guides aux
mains d'Astynoüs fils de
Protiaon, lui ordonne de
tenir son char pres de lui, observant tous ses mouvements. Il
dit, et retourne au
combat. Teucer choisit une autre
fleche, vise Hector. La mort du
fils de Priam eût sauvé les
vaisseaux des Grecs, et mis fin au carnage : mais le projet du fils de Télamon
n'échappe pas à la vue perçante du dieu qui
assemble les nuées, qui veille
sur les jours d'Hector ;
il brise le nerf dans la main de Teucer, qui le
tend avec force pour imprimer à
sa fleche un mouvement
rapide. Détournée de sa direction, la fleche aiguë se perd
dans le vague de l'air ; l'arc
échappe des mains de Teucer ; il frémit. Adressant la parole à son
frere, il s'écrie : Malheureux
que je suis ! un dieu, il n'en faut pas douter, renverse
tous nos projets : il m'a ravi mon arc ; il a
brisé le nerf que j'attachai ce
matin, que j'éprouvai avec soin pour soutenir mes fleches, pour diriger
leur vol rapide.
Ô
mon cher frere, répond Ajax , puisqu'un
dieu, jaloux de la gloire des
Grecs, rend les fleches mutiles dans tes mains, qu'un long
javelot arme ton bras, qu'un vaste bouclier te défende des traits de
l'ennemi, que tes paroles et ton
exemple soutiennent le courage des enfants de la
Grece. Renouvellons un sanglant combat ; faisons
payer cherement aux Troyens leur victoire.
Il dit. Teucer reporte l'arc dans sa tente, et rentre dans la
mêlée, portant sur ses épaules un large et épais bouclier ; sa tête
est couverte d'un casque
éclatant que surmonte un panache de crin de cheval,
qui flotte au gré des vents ; un pesant javelot, à l'extrémité
duquel brille l'airain étincelant, arme
son bras : il marche à grands pas, se place à côté
d'Ajax. Hector a vu les fleches meurtrieres devenues mutiles dans
les mains de Teucer : il triomphe,
appelle à grands cris les Troyens et les Lyciens
:
Troyens, Lyciens, braves Dardaniens,
dit-il,
montrez-vous des héros au milieu des vaisseaux
des Grecs : Jupiter a brisé les fleches du plus redoutable
de nos ennemis ; je l'ai vu de mes yeux.
On
distingue aisément les mortels à qui le pere des dieux et des hommes
accorde la victoire de ceux qu'il refuse de protéger, dont il
dissipe les projets ; ainsi il
accroît nos forces et diminue celles
des enfants de la Grece. Empressez-vous de fondre sur les vaisseaux des
Grecs ; c'est là que vous devez combattre. Mourons, s'il le
faut: la mort est glorieuse à qui
périt pour le salut de sa patrie, pour la défense de sa femme, de
ses enfants, de sa maison,
de l'héritage qu'il reçut de ses peres ; tel
sera le prix de notre victoire,
si nous forçons les Grecs
de remonter sur leurs vaisseaux, de retourner
dans leur terre natale.
Ainsi parle Hector, et il souffle dans l'ame des
Troyens l'ardeur qui l'enflamme. D'autre part,
Ajax soutient le courage des
siens :
Quelle honte, enfants de la Grece ! s'écrie-t il :
c'est maintenant qu'il faut mourir ou sauver l'armée
en chassant l'ennemi de notre camp. Si le
vaillant Hector s'empare de nos
vaisseaux, espérez-vous
qu'un dieu vous fraiera une route au sein des mers pour retourner
dans votre patrie ? N'entendez-vous pas les cris d'Hector qui
anime les siens au combat, qui
leur ordonne d'embraser nos
vaisseaux ? Tel est l'exces de sa fureur, qu'il exhorte
les Troyens au combat comme il les appelleroit
à une fête ; tant il se croit assuré de la victoire.
N'ayons tous qu'un même esprit, ô mes amis ; serrez
de pres l'ennemi ; combattez sans relâche : tel
est notre devoir. Un affreux carnage qui nous donnera
la victoire, ou nous précipitera tous en un seul jour dans les
sombres demeures, est préférable à cette multitude de combats contre
des hommes foibles, incapables de nous résister, qui
nous minent et nous consument.
Il dit, et accroît l'ardeur des siens. Hector donne la mort à
Schédius fils de Périmede, le
chef des Phocéens ; Ajax à Laodamas fils d'Anténor,
qui commande les gens de pied ; Polydamas
au cyllénien Otus, le chef des
magnanimes Epéens. Témoin de la mort de son compagnon, Méges
s'élance sur le fils de Panthée, qui, se jetant de côté, échappe à
la mort ; car Apollon ne permet pas que le valeureux Polydamas
périsse dans ce combat. Le
javelot de Méges s'égare, atteint Cresmus au milieu de la poitrine ; il tombe avec fracas ; le fils de
Phylée s'empare de ses armes. Dolops
fond sur lui, Dolops, fils de
Lampus qui eut Laomédon pour pere, le plus fort, le plus
intrépide des guerriers. Savant
dans l'art de manier le javelot, il ne dégénéra point de la
vertu de ses ancêtres : la
pointe aiguë de son javelot perce le bouclier
de Méges ; mais l'énorme cuirasse dont le fils de Phylée est
couvert, le garantit du trépas. Phylée apporta autrefois
cette cuirasse d'Ephyre sur les
rives du Selléis. Euphétes, roi d'Ephyre, a donna à Phylée
son hôte, pour la porter dans les combats , rempart assuré contre les traits de l'ennemi :
son fils lui doit la vie ; elle
repousse le javelot du
Troyen. Méges lance l'arme meurtriere : elle atteint
le sommet du casque de Dolops ; la violence du coup détache
le superbe panache de crin de cheval récemment teint de pourpre, qui
brille comme un astre au sommet de ce casque étincelant
: Dolops est ébranlé ; mais il ne cesse de combattre,
et se flatte de remporter la victoire. Ménélas,
l'émule de Mars, vole au secours de Méges. Dérobant à
l'ennemi, par une marche oblique, la
vue du pesant javelot dont il est
armé, il l'enfonce dans
l'épaule du Troyen ; la pointe aiguë pénetre et
sort par la poitrine. Dolops
tombe la face collée contre
terre. Ménélas et Méges fondent sur lui, s'emparent de ses armes.
Hector appelle ses freres, ses
compagnons. Le premier qui
s'offre à sa vue est le
vaillant Mélanippe fils d'Hicétaon. Avant que les
Grecs menaçassent les murs de Troie, Mélanippe
gardoit ses nombreux troupeaux de bœufs dans
Percote ; mais à peine la flotte
immense des enfants de la
Grece eut couvert les rives d'Ilion, qu'il
accourut au secours de sa
patrie, et se distingua entre tous les Troyens : il habite
maintenant le palais de Priam,
qui l'honore à .l'égal de ses fils.
Hector adressant la parole à ce
héros : Ô Mélanippe, lui
dit-il, démentirons-nous nos exploits ?
Ton ame sera-t-elle insensible à la perte d'un parent,
d'un ami ? Ne vois-tu pas les Grecs s'emparer
des dépouilles de Dolops ?
Suis-moi ; il n'est plus temps de combattre de loin. Si la
mort ne nous délivre des enfants
de la Grece, dans peu nous les
verrons dévaster la puissante
cité d'Ilion, faire un
affreux carnage de nos concitoyens.
Il
dit. Mélanippe vole au combat ; l'émule de Mars, Hector, le suit.
D'autre part, le grand Ajax, fils de Télamon, ranime le courage des
Grecs :
Ô mes amis, leur dit-il,
montrez-vous des héros
; qu'une noble émulation vous enflamme ; respectez-vous
l'un l'autre dans ce combat sanglant.
La constance dans les travaux
guerriers est la voie la
plus sûre d'échapper au trépas ; le danger, la foiblesse,
l'ignominie, sont le partage du lâche qui
cherche son salut dans la fuite.
Il
dit. Ses paroles sont gravées dans tous les
cœurs : tous s'empressent de
repousser l'ennemi ;
leurs boucliers serrés forment un rempart d'airain autour des
vaisseaux : mais Jupiter soutient l'ardeur
des Troyens. Le vaillant Ménélas adressant la
parole à Antiloque :
Fils de Nestor, lui
dit-il,
quoique le plus jeune
des héros de la Grece, aucun ne
s'élance sur l'ennemi avec plus de rapidité, aucun ne combat avec
plus de courage : fonds sur les Troyens ; frappe
de ton javelot quiconque osera
te résister.
Il
dit, et s'éloigne.
Antiloque, que ce discours enflamme, s'élance hors des rangs,
portant de tous côtés de
terribles regards : les Troyens reculent effrayés des coups
redoublés de son javelot. Ils ne s'égarent pas dans le vague de
l'air : le fils d'Hicétaon, Mélanippe, s'avance hors des rangs ; le
javelot du fils de Nestor l'atteint dans la poitrine,
au-dessous du sein : il tombe ; le bruit de son armure retentit au
loin. Antiloque s'élance avec la rapidité d'un limier qui fond sur
un faon que la fleche du
chasseur a percé. Tel, ô Mélanippe,
le vaillant fils de Nestor se précipite sur ta dépouille
mortelle, fait effort pour s'emparer de ton
armure. A cette vue, suivi d'une troupe nombreuse
des siens, Hector fend la foule : le fils de Nestor n'ose
l'attendre. Telle une bête féroce
prévient, par une fuite rapide, la troupe des chasseurs qui
s'apprête à venger la mort d'un chien ou d'un pâtre tombé
sous sa dent meurtriere, tandis
qu'il veilloit à la garde du troupeaux ainsi le fils de
Nestor recule, se confond dans
la foule des siens ; tous les arcs sont bandés sur lui ;
Hector et les Troyens, jetant
des cris perçants, l'accablent de
leurs traits, de leurs javelots.
Parvenu aux bandes nombreuses des enfants de la Grece,
l'intrépide Antiloque se
retourne pour combattre. Semblables
à des lions insatiables de
carnage, les Troyens se précipitent dans les vaisseaux des
Grecs. Ainsi s'exécutent les séveres décrets de Jupiter, qui
souffle dans l'ame des Troyens
la fureur des combats, et refuse la victoire aux enfants de la Grece
: ce dieu amollit leur
courage, enflamme celui des
Troyens ; car il a résolu, dans
ses éternels décrets, de combler de gloire le fils de Priam,
pour qu'il embrase les vaisseaux
des Grecs, et que les vœux
de Thétis soient exaucés. Jupiter
attend, dans ses immuables conseils, que la flamme s'éleve
d'un navire embrasé, qu'il la voie de ses yeux. De ce
moment les destins changeront ;
les Troyens fuiront ; les Grecs seront vainqueurs. Occupé de ces
pensées, le fils de Saturne accroît l'impatience
d'Hector ; il court de tous
côtés, semblable à l'homicide Mars quand il lance au loin son
pesant javelot, semblable à la flamme qui s'allume au sommet des
montagnes et s'étend dans toute la
profondeur d'une vaste forêt.
Ainsi brille, dans ce
sanglant combat, l'éclatant panache qui surmonte le casque
d'Hector ; sa bouche écume ; tels que
des lampes ardentes, ses yeux
étincellent sous ses noirs sourcils. Jupiter le protege du
haut des nues ; seul contre une troupe nombreuse d'hommes
courageux, ce dieu lui accorde une gloire immortelle. Mais sa vie
sera de courte durée : déjà Minerve agite dans ses mains l'urne
fatale du destin qui doit le précipiter dans les sombres demeures
sous le javelot du fils de Pelée. Impatient
de rompre la redoutable phalange des Grecs, Hector dirige son
attaque du côté où la foule est
plus grande, les armes plus serrées. Pendant longtemps ses
efforts sont impuissants. Etroitement unie, semblable à une tour
inexpugnable, la terrible phalange résiste aux traits de l'ennemi.
Tel
on voit, pres des rives de la mer, un vaste rocher
dont
la cime se perd dans la nue, affronter les chocs impétueux des vents
et des flots qu'il repousse couverts d'une blanche écume : tels les
intrépides enfants de la Grece soutiennent les
chocs redoublés des Troyens. Semblable à un feu dévorant, Hector
les presse, les serre, les attaque de tous côtés. Comme, les rapides
torrents qui se forment dans les nues se précipitent du sommet de la
voûte azurée sur un navire qu'ils
inondent ; les souffles
impétueux de Borée brisent le mât, s'engouffrent dans les voiles ;
les matelots frémissent ; ils touchent aux portes de la mort
: ainsi est déchirée l'ame des enfants de la Grece. Le fils de Priam
fond sur eux comme un lion
affamé sur de nombreux troupeaux de bœufs qu'un
pâtre inexpérimenté, peu
accoutumé à combattre les monstres des forêts, a laissé se
disperser sur de vastes prairies
; le pasteur s'efforce en vain de les défendre; il court cà
et là, portant secours
tantôt aux premiers, tantôt aux derniers ; le lion s'élance , saisit
une génisse au milieu du troupeau, la dévore à ses yeux ; toutes
fuient : tels, effrayés par
Hector et par Jupiter, les Grecs prennent la fuite quand un
seul est tombé sous lescoups du fils de Priam, Périphétes de Mycenes,
le fils chéri de Coprée, qui portoit à l'invincible
Hercule les ordres cruels de son
frere Eurysthée. De cet homme méprisable naquit un fils orné
de toutes les vertus, léger à la
course, hardi dans les combats, sage dans le conseil entre tous les Mycéniens. Tel fut
le héros dont la mort cimenta la gloire d'Hector. Périphétes se
retourne, hâte ses mouvements rapides, impatient de s'élancer sur
l'ennemi ; son pied heurte le vaste bouclier qui le couvre en
entier ; il tombe ; le bruit de son casque
retentit au loin. Le fils de Priam accourt, enfonce son
javelot dans sa poitrine ; il expire au milieu des siens, qui ne
peuvent le venger, malgré la douleur qui les accable ; tant est
grande la terreur qu'Hector imprime dans leurs ames. Ils fuient
repoussés au-delà de l'enceinte des vaisseaux qui furent les
premiers mis à sec sur le rivage, foible rempart bientôt forcé par
le fils de Priam. Les Troyens se répandent dans le camp.
Contraints d'abandonner leurs
navires, les Grecs fuient vers leurs tentes, n'osant ni s'y
renfermer, ni se disperser pour
combattre ; car la crainte et la
honte les arrêtent : s'appellant
l'un l'autre, ils s'exhortent à tenir ferme. Le vieux Nestor,
des premiers,
Nestor, le bouclier des Grecs, fait effort
pour
ranimer leur constance par le souvenir de
leurs ancêtres :
Montrez-vous des héros, ornes amis, leur dit-il;
que la honte, compagne d'une fuite honteuse, soit
présente à votre esprit ; souvenez-vous de vos enfants,
de vos épouses, de vos possessions, de votre
patrie, de vos peres qui vivent encore, de vos
ancêtres ensevelis dans la nuit du tombeau ; absents,
ils embrassent vos genoux ; ils vous conjurent,
par ma voix, de tenir ferme.
Il
dit, et enflamme le courage des Grecs. Minerve écarte le nuage
qu'une main immortelle a étendu sur leurs yeux ; une lumiere divine
qui brille sur les vaisseaux éclaire le théâtre de la
guerre ; ils comparent le petit
nombre de Troyens qui
marchent sur les pas d'Hector, à cette multitude
de Grecs effrayés, immobiles, qui les environne, tandis que
leurs compagnons combattent encore avec ardeur sous la pouppe des
navires. L'intrépide courage d'Ajax ne lui permet pas de demeurer
confondu dans la foule : armé d'une
énorme massue de vingt-deux coudées, à laquelle de longues pointes
de fer sont attachées, destinée aux combats maritimes, il marche à
grands pas sur les ponts des navires. Tel un savant voltigeur
choisit dans les pâtures quatre coursiers légers ; s'élançant de
l'un sur l'autre, sans ralentir leur course précipitée, il les
chasse vers la ville, par la route battue, à la vue de la multitude
étonnée de sa force et de son adresse : tel Ajax, armé de sa lourde
massue, parcourt à grands pas
les ponts des vaisseaux ; sa voix retentit au loin ; il
exhorte les Grecs à défendre leur
flotte et leurs tentes.
D'autre part, Hector ne peut rester confondu dans la foule. Comme un
aigle agite et poursuit dans l'air une troupe de foibles oiseaux,
de canards, de grues, de cygnes à longue encolure,
qui paissoient sur les rives d'un
fleuve : tel Hector s'élance sur le vaisseau qu'il voit le plus proche.
Jupiter enflamme le courage des Troyens qui marchent sur ses pas ;
ce dieu le pousse lui-même de sa main puissante. Le carnage
recommence ; les Grecs, les Troyens, infatigables, ressemblent à
des troupes fraîches que les travaux de cette pénible journée n'ont
pu épuiser tant ils combattent avec ardeur. Un même esprit les anime
: l'espoir d'échapper au trépas ne
vit plus dans l'ame des Grecs,
mourir avec honneur
est la gloire à laquelle ils aspirent ; brûler les
vaisseaux des Grecs, voir tomber sous leurs coups
les
héros de la Grece, tels sont les vœux, tel est
l'espoir des Troyens.
S'attachant à la pouppe superbe du léger navire qui apporta
Protésilas aux plaines de Troie et ne le reporta pas dans sa terre
natale, animés d'une égale ardeur, ils combattent de si pres autour
de ce navire, qu'ils ne peuvent
ni lancer le javelot, ni décocher la fleche : les haches, les
cognées, les longues épées, sont leurs armes ; la terre est couverte
de glaives, de cimeterres, de
membres épars ; un sang noir ruisselle de tous côtés. Collé
au vaisseau de Protésilas, Hector n'en peut être séparé. Secouant
les bandelettes sacrées suspendues à la pouppe de ce navire, il crie
aux siens : Portez la flamme dans
les vaisseaux des Grecs ; suivez mon exemple ; fondez tous
sur la flotte des enfants de la Grece : Jupiter récompense enfin
notre intrépidité ; il nous abandonne ces navires qui aborderent sur
nos rives contre l'ordre des dieux, que la timide prudence de nos
vieillards rendit la source de tous nos maux. Insensés ! ils
s'opposerent au dessein que je
formai, des le commencement, d'engager un sanglant combat
dans les vaisseaux des Grecs ; ils continrent mon ardeur ;
empêcherent l'armée de me suivre : Jupiter égara leur esprit.
Maintenant le dieu qui assemble les nuées nous lance dans ces mêmes
vaisseaux ; il nous ordonne de brûler cette flotte impie.
Il dit. Les Troyens redoublent d'efforts ; ils fondent
sur les Grecs. Accablé par leurs traits, Ajax
recule
à pas lents pour éviter la mort ; abandonnant
le pont, il se place sur un banc de sept pieds destiné aux
rameurs. Debout sur ce banc, portant de tous côtés de rapides
regards, armé de l'énorme
massue, il repousse tout Troyen qui essaie de lancer des
torches ardentes. Haussant la voix,
il soutient le courage des Grecs
:
Ô
mes amis, enfants de la Grece, serviteurs de Mars, montrez-vous des
héros ; rappeliez votre antique
valeur. Est-il derriere nous des défenseurs que nous
puissions implorer ? est-il
quelque mur impénétrable qui puisse nous protéger contre les coups
de l'ennemi ? Nous n'avons ni ville pour
nous recueillir, ni murs ni tours
pour nous défendre, ni
troupes fraîches à opposer à l'ennemi ; resserrés
par la mer dans les champs troyens, loin de notre patrie, il
ne nous reste de ressource que dans notre courage, dans la force de
nos bras :
combattre jusqu'à la mort, tel est notre devoir.
Il
dit ;
et furieux, il s'élance,
repousse, et frappe, de l'énorme massue, tout Troyen qui,
docile aux ordres d'Hector,
s'efforce de lancer des torches ardentes dans les vaisseaux : douze tomberent
sous ses coups.