Chant XV

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ARGUMENT.

réveil de Jupiter. Les reproches qu'il adresse à Junon. Il envoie Iris ordonner à Neptune d'abandonner le champ de bataille. Par ses ordres, Apollon ranime Hector mourant. Le dieu de la lumiere, secouant la terrible égide que Jupiter lui a confiée, met en fuite les Grecs. Les Troyens fondent sur les vaisseaux : Ajax en tue un grand nombre, repousse ceux qui s'efforcent de lancer dans la flotte des torches ardentes.

 

 

 

Courroux du fils de Saturne contre Neptune et Junon.

 

LES Grecs ont fait un sanglant carnage ; les Troyens ont franchi, dans leur fuite précipitée, et les palis­sades et le fossé. Parvenus à leurs chars, ils s'arrêtent ; la pâleur est sur leurs fronts, la terreur dans leurs ames. Cependant, au sommet de l'Ida, Jupiter s'éveille ; Junon au trône d'or est à ses côtés. Portant ses regards sur la terre, le dieu qui assemble les nuées voit les Troyens en fuite, voit les Grecs poursuivre leurs phalanges dispersées, voit Neptune à leur tête, Hector étendu dans la plaine, hors du champ de bataille, sans respiration, et presque sans vie, baigné dans le sang qui sort à grands flots de sa bouche et de ses narines, frappé par le plus redoutable des enfants de la Grece ; ses compagnons autour de lui s'efforcent de le secourir. Le pere des dieux et des hommes en prend compassion : lançant sur Junon un regard menaçant, il lui parle ainsi :

   Tes ruses criminelles, ô Junon, ont mis Hector hors de combat, et précipité la fuite des Troyens : redoute les terribles effets de mon courroux ; crains de devenir la premiere victime de tes arti­fices. Ne te souvient-il plus de ce que tu souffris quand j'enchaînai tes mains avec des liens d'or in­destructibles, et qu'attachant deux pesantes enclumes à tes pieds, je te suspendis à la voûte éthérée ? tous les dieux gémissoient au sommet de l'Olympe ; tous t'environnoient ; aucun n'osa te délivrer : celui qui l'eût tenté, je l'eusse précipité du marche-pied de mon trône sur la terre ; vengeance trop foible pour satisfaire mon cœur ulcéré des maux dont tu accablas mon fils Hercule. Ardente à le poursuivre, tu suscitas contre lui, à l'aide de l'impétueux Borée, une violente tempête ; égaré par tes artifices, il erra sur le vaste sein des mers, jeté par toi loin de sa route sur les rives de l'isle de Cos. Je l'en tirai et le ramenai dans Argos apres de longs travaux. Ce nouveau crime rappelle le premier à ma mémoire. Cesse de me tromper ; ne te flatte pas que le criminel abus de tes charmes, et les droits que l'amour et l'hymen te donnent sur mon cœur, puissent te soustraire à ma ven­geance.

    Il dit. Junon frémit : Je prends, dit-elle, à témoin et là terre et le ciel et l'onde terrible du Styx, le plus redoutable serment des dieux ; je jure par ta tête sacrée, ô Jupiter, par le lit nuptial que je partageai avec toi des mes plus jeunes ans, par ce lit que je craindrois de profaner par un parjure, que je n'ai point engagé Neptune à secourir les Grecs, à accabler Hector et les Troyens. Ému d'une tendre pitié à la vue du malheur des Grecs opprimés jusques dans leur camp, jusques dans leurs vaisseaux, Le dieu de la mer a volé lui-même à leur aide. Ô Jupiter ! en ce moment je consens d'employer mon crédit sur l'esprit de Neptune pour le soumettre à tes volontés suprêmes.

    Ainsi parle la déesse. Le pere des dieux et des hommes sourit: Ô Junon, lui dit-il, quels que soient en ce moment les projets de  Neptune, si tes vues conspirent avec les miennes, il ne résis­tera pas à nos volontés réunies. Pour me prouver la sincérité de tes promesses, remonte sur l'O­lympe ; appelle la légere Iris et Apollon à l'arc d'ar­gent ; qu'Iris vole à l'armée des valeureux enfants
de la Grece ; qu'elle ordonne à Neptune d'abandonner le champ de bataille, de rentrer dans ses humides palais ; qu'Apollon ranime Hector mourant ; que le dieu de la lumiere dissipe les douleurs qui accablent le fils de Priam ; qu'il le rappelle au combat ; qu'à la tête des Troyens Hector mette en fuite les enfants de la Grece pour la seconde fois ; qu'il porte le carnage jusques dans les vaisseaux du fils de Pelée. Achille enverra contre lui son fidele compagnon Patrocle. Une foule de Troyens, mon fils Sarpédon lui-même, seront précipités par ce héros dans les sombres demeures. Pat rocle succombera sous les coups d'Hector, devant les murs de Troie. Achille irrité vengera la mort de son fidele compagnon ; il repoussera les Troyens des vaisseaux des Grecs. De ce moment, je protégerai les enfants de la Grece, et ne les abandonnerai plus qu'aidés des conseils de Minerve, ils ne se soient emparés de la superbe cité d'Ilion. Jusqu'alors je demeure irrité, et ne souffrirai pas qu'aucun des immortels secoure les Grecs, que les vœux du fils de Pelée ne soient exaucés, que je ne me sois acquitté de la promesse que je lui fis, que je confirmai par ce signe qui ne trompe jamais, le jour au­quel Thétis embrassa mes genoux, me suppliant de combler de gloire son fils Achille, le destruc­teur des cités.

   Il dit. Junon obéit. Aussi légere que la pensée d'un homme éclairé par ses longs voyages, qui rappelle dans sa mémoire ce qu'il a vu, ce qu'il a oui dire, j'étois ici, j'étois là ; abandonnant le sommet escarpé de l'Ida, l'épouse de Jupiter re­monte sur l'Olympe pour s'offrir à la vue des im­mortels assemblés dans le palais du maître des dieux. Tous, tenant des coupes d'or dans leurs mains, se levent à son aspect ; Junon refuse leurs hommages, prend la coupe sacrée des mains de Thémis qui a devancé les autres divinités.

   Ô Junon, lui dit la déesse, quel sujet te rappelle sur l'Olympe ? Le trouble de ton ame est peine dans tes yeux ; ton époux, le fils de Saturne, t'a sans doute effrayée par de terribles menaces.

   Ô Thémis, répond la déesse aux bras d'albâtre, ne m'interroge pas sur la cause de ma douleur : l'inflexible rigueur du fils de Saturne t'est connue. Prépare, dans les célestes demeures, le festin sa­cré ; je dévoilerai dans l'assemblée des immortels les funestes décrets du dieu qui lance le tonnerre ; je ne pense pas qu'ils plaisent à tous les dieux ni à tous les hommes. Tel goûte maintenant les dou­ceurs du festin, qui sera consterné au récit des maux que Jupiter prépare dans ses éternels con­seils.

   Ainsi parle Junon, la reine des déesses, et elle prend place dans l'assemblée des dieux. Tous les habitants du celeste palais frémissent dans l'attente des séveres décrets de Jupiter. Junon seule affecte un air serein : mais la joie est loin de son cœur ; son courroux éclate malgré les efforts qu'elle fait pour le cacher :

   Que nous sommes insensés, dit-elle, de nous irriter contre le fils de Saturne, d'approcher de son trône dans l'espoir de fléchir son courroux ! Plus insensé celui qui essaierait, par une révolte impie, de s'opposer à ses éternels décrets ! Fier de sa puissance, qui surpasse celle de tous les au­tres immortels, Jupiter a abandonné le sacré pa­lais ; il méprise nos vaines menaces. Souffrons en paix les maux dont il accable chacun de nous. Je ne doute pas que l'impétueux Mars ne soit cons­terné, quand il apprendra qu'Ascalaphus, de tous les mortels le plus cher à son cœur, Ascalaphus, qu'il reconnoît pour son fils, a succombé dans ces combats sanglants.

   Elle dit. Le dieu de la guerre ne peut contenir son courroux ; frappant sa cuisse :

   Habitants de l'Olympe, ne vous irritez pas, dit-il, si je cours aux vaisseaux des Grecs venger la mort de mon fils. J'y volerois quand le Destin auroit décidé que, frappé de la foudre par le bras de Jupiter, je devrois demeurer aux champs troyens, couvert de sang et de poussiere, con­fondu dans la foule des morts.

   Il dit, revêt ses armes étincelantes, et ordonne à la Terreur et à la Fuite d'atteler ses agiles cour­siers. Sa révolte eût provoqué la vengeance du fils de Saturne, la sérénité de l'Olympe eût été troublée, si, alarmée du danger auquel tous les immor­tels étoient exposés, Minerve se levant avec pré­cipitation de son trône, s'élançant dans le vesti­bule du sacré palais, n'eût arraché avec violence et le casque qui déjà couvroit la tête du dieu de la guerre, et le pesant bouclier suspendu à son épaule, et le javelot armé d'airain qu'il agi toit dans ses mains nerveuses :

   Insensé ! lui dit la déesse, quelle fureur t'aveu­gle ? les sages conseils n'ont point acces dans ton ame. N'as-tu pas entendu les ordres que la déesse aux bras d'albâtre, l'épouse et la sœur de Jupiter, vient de nous apporter de la part du maître des dieux ? Contraint de remonter sur l'Olympe, cou­vert des blessures que ton imprudence t'eût attirées, avois-tu formé le projet de nous exposer nous-mêmes à la fureur du fils de Saturne ? Nous le verrions, abandonnant et les Grecs et les Troyens, porter le trouble sur l'Olympe, frapper indistinctement et le coupable et l'innocent. Suis mes conseils ; mets un frein à la douleur que la mort de ton fils excite dans ton ame. Un autre plus valeureux, plus fort que ton fils, périra dans ces affreux combats : c'est le sort des mortels ; la nombreuse postérité des dieux n'en est pas exempte.

   Elle dit, et contraint le terrible dieu de la guerre de reprendre le trône qu'il a quitté. Appellant Apollon et Iris, la messagere des dieux, Junon les em­mené hors de l'enceinte du sacré palais :

   Jupiter vous ordonne, leur dit-elle, de monter l'un et l'autre sur l'Ida, pour y recevoir ses ordres.

   Ainsi parle l'épouse de Jupiter ; et rentrant dans le sacré palais, elle reprend le trône qu'elle a quit­té. Iris et Apollon s'élancent d'un vol rapide. Par­venues sur l'Ida à la double cime, la patrie des monstres des forêts, d'où jaillissent des sources nombreuses, pénétrées d'un saint respect en la présence du dieu qui assemble les nuées, qu'elles voient assis sur le Gargare, environné d'une nue profonde, les deux divinités s'arrêtent. Leur prompte soumission aux ordres que leur porta Ju­non sa sœur et son épouse, appaise le courroux de Jupiter. Adressant la parole à Iris :

   Légere Iris, lui dit-il, montre-toi digne de ma confiance : porte mes ordres à Neptune ; ordonne-lui de laisser aux mortels le soin de cette guerre, de cesser de combattre, de remonter sur l'Olympe pour y occuper le trône qui lui appartient dans l'assemblée des heureux immortels, ou de rentrer dans ses humides palais. Que le dieu de la mer re­doute mon courroux, s'il refuse de m'obéir ; car je suis son aîné ; sa force ne peut être comparée à la mienne : cependant son orgueil est tel, qu'il ne craint pas de s'égaler au dieu devant lequel tremblent tous les autres immortels.

   Il dit. Docile aux ordres de Jupiter, la légere Iris s'élance du sommet de l'Ida sur les champs troyens avec la même rapidité que la neige ou la grêle que les souffles glacés de Borée, fils de l'Air, précipitent du haut des nues sur la terre ; aussi prompt, aussi léger est le vol d'Iris. S'approchant du dieu de la mer :

   Neptune à la verte chevelure, dont les ondes environnent la terre, lui dit-elle, je t'apporte les ordres du maître des dieux. Jupiter te défend de prendre part à cette guerre ; il t'ordonne d'abandonner les champs troyens, de remonter sur l'Olympe pour y occuper le trône qui t'appartient dans l'assemblée des immortels, ou de rentrer dans tes humides palais. Si tu méprises les ordres absolus du fils de Saturne, que tu refuses d'y obéir, Jupiter viendra lui-même te combattre dans ces plaines : tu n'échapperas pas à ses mains puissantes ; car il est ton aîné, et plus fort que toi ; cependant ton orgueil insensé ose lutter contre le dieu devant lequel tremblent tous les autres immortels.

   J'honore, comme je le dois, le grand Jupiter, répond Neptune poussant un profond soupir; mais l'exces de sa fierté m'étonne. De quel droit prétend-il soumettre à ses loix son frere et son égal ? Saturne eut de Rhée trois enfants mâles, Jupiter, Pluton et moi : il est l'aîné ; Pluton, qui regne aux enfers, le troisieme. Des lots égaux nous furent assignés par le Sort : j'obtins l'empire des mers, mon éternel séjour ; Pluton celui des régions souterraines ; Jupiter le ciel, l'air, les nuées, la voûte étoilée. Dans ce partage la terre et le vaste Olympe demeurerent en commun. Je ne tiens de lui ni la vie ni l'empire : quelque immense que soit son pouvoir, qu'il se borne à la portion qui lui a été assignée par le Sort, et n'entreprenne pas de m'effrayer comme un être foible qui n'oseroit lui désis­ter ; qu'il réserve ses menaces pour ses filles et ses fils dont il a peuplé l'Olympe, qu'une impérieuse nécessité soumet à ses ordres.

   Ô Neptune à la verte chevelure, répond Iris, porterai-je à Jupiter ces dures paroles ? n'y feras-tu aucun changement ? Les résolutions des sages ne sont point inébranlables. Les Furies vengeresses punissent, tu le sais, ceux qui ne rendent pas à leurs aînés l'honneur qui leur est dû.

   Divine Iris, répond le dieu qui ébranle la terre, tu as parlé convenablement. Heureux celui qui emploie un messager intelligent ! Je cede en ce moment malgré le courroux qui m'enflamme ; ce­pendant je m'indigne de l'orgueil et des reproches amers d'un frere mon égal, à qui le Destin ne donna aucune supériorité sur moi. Reporte à Ju­piter ce que je vais dire, des menaces dont l'exé­cution est dans mon ame. Si le dieu qui domine sur l'air s'oppose à mes projets, à ceux de Minerve qui préside aux assemblées des nations, à ceux de Junon, de Mercure, de Vulcain ; si, épargnant les Troyens, il refuse de livrer aux Grecs la puissante cité d'Ilion ; qu'il sache que nous lui réservons tous dans nos cœurs une haine implacable.

   Il dit, et plonge dans la mer, abandonnant l'armée, ne laissant aux héros de la Grece que des regrets superflus.

   Adressant la parole à Apollon :

   Mon cher fils, lui dit Jupiter, vole au secours d'Hector. Le dieu qui ébranle la terre et l'envi­ronne de ses ondes, Neptune, redoutant mon courroux, a plongé dans la mer ; il a fui un terrible combat, dont le bruit eût retenti jusques dans les profonds abymes, où Saturne est renfermé avec les autres divinités complices de sa révolte. Nep­tune a mis un frein à sa fureur. Ce parti étoit le plus utile, et pour lui, et pour moi ; car la victoire sur un tel ennemi m'eût coûté bien des sueurs. Arme ton bras de la redoutable égide que d'innombrables franges environnent : imprime la terreur dans l'ame des héros de la Grece. Veille surtout, ô mon fils, sur le grand Hector ; rappelle-le à la vie, afin qu'il poursuive les enfants de la Grece jusques dans leurs vaisseaux, jusques sur les rives de l'Hellespont. Là je bornerai le cours de ses victoires ; j'emploierai alors ma puissance pour soulager les Grecs épuisés par tant de travaux.

   Il dit. Docile aux ordres de son pere, semblable à l'épervier, le plus léger des oiseaux, l'éternel en­nemi des foibles colombes, Apollon se précipite du sommet de l'Ida. Parvenu aux champs troyens, il apperçoit le fils de Priam, le divin Hector, assis sur les rives du Xanthe. La seule présence du dieu de la lumiere le ranime ; il n'est plus étendu sur la poussiere ; la sueur qui découloit de tous ses membres est étanchée ; la volonté de Jupiter le rappelle à la vie ; la respiration lui est rendue ; il reconnoît ses compagnons. Le dieu qui lance au loin ses in­vincibles traits, Apollon, s'approche :

   Hector, fils de Priam, lui dit-il, quelle puissance te retient en ce lieu écarté, loin de tes compa­gnons ? Tes forces semblent épuisées ; tu as peine à respirer: quelle douleur a abattu ton intrépide courage ? Ô de tous les immortels le plus compatissant, répond le grand Hector, quel est ton nom ? Ignores-tu que le vaillant Ajax, vengeant sur moi la mort de ses compagnons qui périssent dans leurs vaisseaux, m'a accablé du poids d'un roc énorme, dont il m'a frappé dans la poitrine. J'ai senti mon ame prête à s'exhaler ; j'ai vu les portes du palais de Pluton s'ouvrir pour m'enfermer dans l'affreux séjour des morts.

   Prends confiance, ô Hector, lui répond le dieu qui lance au loin ses fleches invincibles. Assis au plus haut sommet de l'Ida, le fils de Saturne t'en­voie un puissant protecteur, Apollon au glaive d'or, divinité tutélaire et d'Hector et de la grande cité d'Ilion. Rassemble tes soldats dispersés, ra­nime tes coursiers ; vole aux vaisseaux des Grecs : je marcherai devant toi ; j'applanirai le chemin sous tes pas ; je mettrai en fuite, à ton approche, les héros de la Grece.

   Il dit, et souffle le courage dans l'ame du pas­teur des peuples. Tel un coursier vigoureux qu'une pâture abondante a refait dans l'étable, rompt ses liens, développe ses jarrets, frappant la terre d'un pied nerveux, court se baigner dans l'onde pure d'un fleuve qu'il connoît ; superbe, se confiant dans sa force et dans sa beauté, il élevé sa tête altiere ; une longue et épaisse criniere flotte sur ses épaules ; ses sauts hardis le portent avec légereté aux pâtures accoutumées : tel Hector, ayant reçu l'ordre d'Apollon, parcourt la plaine d'un vol rapide, anime ses coursiers, appelle les siens à grands cris. Comme une troupe nombreuse de chiens et de chasseurs, que les fumées d'un cerf ou d'un chevreuil ont entraînés dans l'épaisseur d'une immense forêt, gravissant la cime escarpée d'une roche inaccessible, tremblent à la vue d'un lion barbu que leurs cris ont éveillé ; contraints d'abandonner leur proie, ils reculent, cherchent leur salut dans la fuite : tels, à la vue d'Hector qui vole de rang en rang, enflammant le courage des siens, les Grecs enorgueillis par leur victoire, qui poursuivoient les Troyens, qui les percoient de leurs épées, de leurs longs javelots, frémissent, se dispersent, n'ont de confiance que dans la rapidité de leur fuite. Thoas fils d'Andremon, le chef des Étoliens, savant dans l'art de lancer le javelot, hardi dans le combat (peu osent entrer en lice avec lui quand les jeunes hommes se disputent la gloire de l'éloquence dans l'assemblée de la na­tion ) ; Thoas, élevant la voix, leur parle ainsi :

   Ô mes amis, un grand prodige s'offre à ma vue. Comment Hector, échappé à la parque homicide, s'est-il relevé du coup que lui porta le.fils de Télamon ? Nous le croyions parvenu aux sombres rives : sans doute quelqu'un des dieux a volé à son aide ; un dieu rappelle du tombeau cet Hector sous les coups duquel périrent et périront encore tant de valeureux enfants de la Grece : car la vie qui lui a été rendue, l'ardeur qui l'enflamme, ne peuvent être que l'œuvre du dieu qui lance le tonnerre. Suivez donc mes conseils, ô mes amis ; laissons les guerriers vulgaires chercher un asyle dans leurs vaisseaux. Héros de la Grece, réunissons nos forces ; tenons ferme ; opposons nos javelots à la fu­reur d'Hector : quelque intrépide qu'il soit, je doute qu'il parvienne à rompre la redoutable pha­ange des Grecs.

   Il dit. Tous obéissent : les plus valeureux d'en­tre les Grecs, les deux Ajax, Idoménée, Teucer, Mérion, Méges l'émule de Mars, appellent à grands cris leurs compagnons, serrent les rangs, marchent contre Hector et les Troyens, se préparent à un sanglant combat. A l'abri de la redoutable phalange, les guerriers vulgaires abandonnent le champ de bataille, cherchent un asyle dans leurs vaisseaux. Les nombreux Troyens fondent sur la phalange des Grecs, l'attaquent de tous côtés. Hector, à leur tête, marche à grands pas : Apollon l'accompagne. Un épais nuage couvre les épaules du dieu ; la terrible égide, qu'environnent des franges innombrables, dont l'éclat éblouit tous les yeux, brille dans ses mains. Le dieu des arts, Vulcain, forgea ce bouclier ; il en fît don à Jupiter, pour effrayer les mortels. Armé de la terrible égide, Apollon marche à la tête des Troyens. Les Grecs serrent les rangs et tiennent ferme. Le sifflement des fleches, le choc des javelots, retentissent au loin ; les traits volent : les uns percent les enfants de Mars ; d'autres s'enfoncent dans l'espace qui sépare les deux armées ; la terre en est jonchée. Tant que la redoutable égide demeure immobile dans la main d'Apollon, les traits des guerriers se dispersent dans les deux armées : mais bientôt, jetant un cri perçant, le dieu de la lumiere secoue la terrible égide, et fascine les yeux des héros de la Grece. Tel un immense troupeau de bœufs ou de moutons, séparé de ses pâtres, dispersé par un orage imprévu dont l'humide obscurité voile la voûte éthérée, fuit à l'aspect de deux lions fondent sur lui : ainsi fuient les enfants de la  Grece, oubliant leur antique valeur. Pour donner la victoire à Hector et aux Troyens, Apollon imprime la terreur dans leurs ames ; l'ennemi en fait un horrible carnage. Stichius et Arcésilas tombent sous les coups d'Hector, Stichius le chef des ma­gnanimes Béotiens, Arcésilas le fidele compagnon de Menesthée. Enée perce de son javelot Médon et Jasus ; Médon le frere d'Ajax, le fils du divin Oïlée, mais non de sa légitime épouse. Ayant tué le frere d'Eriopede, qu'Oïlée avoit épousée en secondes noces, qu'Oïlée aimoit passionnément, contraint de s'expatrier, Médon habitoit dans Phylacé, loin de sa terre natale. Jasus, le chef des Athéniens, eut pour pere Sphélus, qu'ils appelloient le pâtre, à cause de ses immenses trou­peaux. Des le premier choc, Polydamas donne la mort à Mécistes, Polites à Echius, le divin Agénor à Glonius. Déiochus, qui combat hors des rangs, fuit devant Pâris : le javelot du fils de Priam l'atteint au-dessous de l'épaule droite ; la pointe aiguë pénetre dans la poitrine. Les vainqueurs se précipi­tent sur les vaincus, et s'emparent de leurs armes. Fuyant de tous côtés, les Grecs emplissent et le large fossé et l'espace qui le sépare de la palissade ; contraints par nécessité, ils s'efforcent de mettre la muraille entre eux et l'ennemi. Oubliez les san­glantes dépouilles, s'écrie Hector ; hâtez-vous de porter la flamme dans les vaisseaux des Grecs : ce­lui que je trouverai hors de la flotte, je le percerai de mon javelot, je le précipiterai dans les sombres demeures; ni ses freres ni ses sœurs n'entoureront son bûcher; il sera, sous les murs de sa patrie, la proie des chiens et des vautours.

   Il dit ; et animant ses coursiers avec le fouet, il appelle les bandes troyennes. Toutes accourent ; les chars arrivent en foule ; ils se rangent autour d'Hector avec de grands cris. Apollon à ses côtés, frappant du pied le revers du fossé, le renverse, le comble, ouvre une large chaussée aussi vaste que l'espace que parcourt un javelot lancé par un bras nerveux qui essaie ses forces. La phalange troyenne s'y établit, s'y développe. Apollon, à leur tête, secoue la terrible égide. La haute muraille est renversée avec la même facilité que les sables que les enfants accumulent dans leurs jeux sur le rivage de la mer, foibles jouets que leur inconstance disperse sans autre secours que leurs pieds et leurs mains. Ainsi, par ton puissant secours, ô Apollon, ce mur que les Grecs éleverent avec tant de peine s'écroule et tombe. Les Grecs fuient ; la terreur est dans leurs ames. Parvenus à leurs vaisseaux, ils s'arrêtent, s'appellent l'un l'autre, levant les mains au ciel, adressant leurs voeux à tous les immortels. Le plus zélé de tous, le vieux Nestor, le rempart des Grecs, élevant ses bras suppliants vers la voûte éthérée, adresse à la divinité cette fervente priere:

   Ô Jupiter, pere des dieux et des hommes, si ja­mais, dans la fertile Argos, la graisse des bœufs et des moutons fuma sur tes autels, si nos vœux ar­dents te demanderent un heureux retour dans no­tre patrie, si tu nous le promis par ce signe qui ne trompe jamais, souviens-toi de tes promesses ; rap­pelle en ta mémoire nos sacrifices : dieu de l'O­lympe, éloigne la mort prête à fondre sur nos têtes ; ne souffre pas que les Troyens éteignent en­tierement la race des enfants de la Grece.

   Il prie ainsi. Jupiter l'exauce ; un terrible coup de tonnerre se fait entendre. Expliquant en leur faveur ce présage du dieu qui manie la foudre, les Troyens fondent sur les Grecs avec plus de fureur. Tels les flots de la mer, agités par le souffle bruyant  d'un vent impétueux, soulevent les vagues amoncelées, franchissent les bords d'un grand navire, se répandent dans sa vaste cavité : ainsi les Troyens franchissent avec de grands cris la haute muraille des Grecs. Animant leurs coursiers, ils combat­tent jusques sous les pouppes des vaisseaux : les uns, du haut de leurs chars, font pleuvoir sur les assiégés une grêle de javelots ; les autres se pré­cipitent en foule sur la flotte. Enfermés dans leurs navires, les enfants de la Grece s'efforcent de repousser l'ennemi à l'aide des longs épieux armés de l'airain étincelant, destinés aux combats maritimes, qui reposent au fond   des vaisseaux.

   Tandis que les Grecs et les Troyens combattent ainsi dans l'enceinte de la haute muraille, sous les pouppes des vaisseaux des Grecs, assis dans la tente de son ami, Patrocle étend sur la plaie du vertueux Eurypyle des simples puissants qui émoussent les pointes aiguës de la douleur ; ses doux entretiens charment les ennuis d'Eurypyle blessé. Averti par le tumulte qui regne dans le camp, par le triomphe des vainqueurs, par les cris des vaincus, par la fuite honteuse des enfants de la Grece, que les Troyens ont franchi la haute muraille, poussant de profonds gémissements, frappant sa cuisse, versant des larmes ameres, Patrocle s'écrie :

   Ô mon cher Eurypyle, quelque besoin que tu aies de mon secours, je ne peux demeurer plus long­temps ; les cris que j'entends, signal d'un grand carnage, m'effraient. Qu'un fidele esclave panse ta plaie ; qu'il appaise tes douleurs : je me hâte de retourner à la tente d'Achille ; je ferai effort pour l'engager à combattre. Qui sait si, avec l'aide des dieux, je n'enflammerai pas son courage ? Les conseils d'un ami sont puissants sur les ames généreuses.

   Il dit, et vole d'une course rapide à la tente d'Achille.

   Quoique plus nombreux, les Grecs ne peuvent repousser les Troyens, ni ceux-ci se faire jour à travers la redoutable phalange, pénétrer dans l'enceinte du camp, porter la flamme dans les vaisseaux et dans les tentes des Grecs. Avec autant d'égalité qu'un habile ouvrier dirige l'instrument dont il se sert pour niveler l'arbre d'un grand navire : ainsi le combat s'égalise entre les Grecs et les Troyens. Un seul navire, attaqué par Hector, défendu par Ajax, épuise les forces des deux hé­ros. Guidé par un dieu, Hector se hâte d'y porter la flamme ; Ajax le repousse. Calétor, fils de Clytius, se dispose à lancer une torche ardente ; Ajax le prévient, le frappe dans la poitrine : il tombe avec fracas ; la torche échappe de ses mains. A la vue de son compagnon, d'un parent cher à son cœur, étendu sur la poussiere, pres de la pouppe du vaisseau défendu par Ajax, Hector appelle à haute voix les Troyens et les Lyciens.

   Troyens, Lyciens, magnanimes Dardaniens, dit-il ; ne cessez de combattre dans ce défilé étroit; empêchez que les Grecs ne s'emparent des tristes restes du fils de Clytius, que j'ai vu tomber sous le javelot d'Ajax, dans cet affreux carnage, sous la pouppe des vaisseaux des Grecs.

   Il dit, et lance son javelot sur le fils de Télamon ; il s'égare, atteint Lycophron fils de Mastor, l'écuyer d'Ajax. Né dans l'isle de Cythere, fuyant la vengeance des religieux habitants de cette isle pour un meurtre qu'il a commis, Lycophron s'exila dans les états du fils de Télamon. Il combat à ses côtés, quand la pointe aiguë du javelot d'Hector l'atteint dans le crâne au-dessus de l'oreille: il tombe sous la pouppe du vaisseau défendu par Ajax ; son ame s'exhale dans les airs. L'intrépide Ajax frémit, appelle son frere Teucer :

   Ô mon cher Teucer, lui dit-il, un fidele com­pagnon nous est ravi, le fils de Mastor. Fugitif de l'isle de Cythere, nous le recueillîmes dans notre palais ; nous le chérissions à l'égal de ceux qui nous ont donné le jour : Hector l'a percé de son javelot. Où sont tes fleches, ô Teucer ? Où est cet arc qu'Apollon te donna ?

   Il dit. Teucer l'entend, court se placer devant le char de son frere ; son arc recourbé est dans ses mains ; son carquois, rempli de fleches, est sus­pendu à son épaule ; ses traits rapides percent les Troyens. Clitus, le vaillant fils de Pisénor, le com­pagnon du fils de Panthée, manie les rênes de ses coursiers, qu'il guide au fort de la mêlée, volant au secours d'Hector et des Troyens ; la mort le prévient. Un sifflement affreux se fait entendre ; la fleche aiguë, décochée par l'adroit Teucer, le perce au-dessus de l'échine ; il tombe. Les coursiers effrayés, secouant le joug avec fracas, emportent le char hors du champ de bataille. Polydamas les voit fuir; il les arrête, remet les guides aux mains d'Astynoüs fils de Protiaon, lui ordonne de tenir son char pres de lui, observant tous ses mouvements. Il dit, et retourne au combat. Teucer choisit une autre fleche, vise Hector. La mort du fils de Priam eût sauvé les vaisseaux des Grecs, et mis fin au carnage : mais le projet du fils de Télamon n'échappe pas à la vue perçante du dieu qui assemble les nuées, qui veille sur les jours d'Hec­tor ; il brise le nerf dans la main de Teucer, qui le tend avec force pour imprimer à sa fleche un mouvement rapide. Détournée de sa direction, la fleche aiguë se perd dans le vague de l'air ; l'arc échappe des mains de Teucer ; il frémit. Adres­sant la parole à son frere, il s'écrie : Malheureux que je suis ! un dieu, il n'en faut pas douter, ren­verse tous nos projets : il m'a ravi mon arc ; il a brisé le nerf que j'attachai ce matin, que j'éprou­vai avec soin pour soutenir mes fleches, pour diri­ger leur vol rapide.

   Ô mon cher frere, répond Ajax , puisqu'un dieu, jaloux de la gloire des Grecs, rend les fle­ches mutiles dans tes mains, qu'un long javelot arme ton bras, qu'un vaste bouclier te défende des traits de l'ennemi, que tes paroles et ton exemple soutiennent le courage des enfants de la Grece. Renouvellons un sanglant combat ; faisons payer cherement aux Troyens leur victoire.

   Il dit. Teucer reporte l'arc dans sa tente, et ren­tre dans la mêlée, portant sur ses épaules un large et épais bouclier ; sa tête est couverte d'un casque éclatant que surmonte un panache de crin de cheval, qui flotte au gré des vents ; un pesant javelot, à l'extrémité duquel brille l'airain étincelant, arme son bras : il marche à grands pas, se place à côté d'Ajax. Hector a vu les fleches meurtrieres deve­nues mutiles dans les mains de Teucer : il triomphe, appelle à grands cris les Troyens et les Lyciens :

   Troyens, Lyciens, braves Dardaniens, dit-il, montrez-vous des héros au milieu des vaisseaux des Grecs : Jupiter a brisé les fleches du plus re­doutable de nos ennemis ; je l'ai vu de mes yeux. On distingue aisément les mortels à qui le pere des dieux et des hommes accorde la victoire de ceux qu'il refuse de protéger, dont il dissipe les projets ; ainsi il accroît nos forces et diminue celles des enfants de la Grece. Empressez-vous de fondre sur les vaisseaux des Grecs ; c'est là que vous devez combattre. Mourons, s'il le faut: la mort est glorieuse à qui périt pour le salut de sa patrie, pour la défense de sa femme, de ses enfants, de sa maison, de l'héritage qu'il reçut de ses peres ; tel sera le prix de notre victoire, si nous forçons les Grecs de remonter sur leurs vaisseaux, de retour­ner dans leur terre natale.

   Ainsi parle Hector, et il souffle dans l'ame des Troyens l'ardeur qui l'enflamme. D'autre part, Ajax soutient le courage des siens :

   Quelle honte, enfants de la Grece ! s'écrie-t il : c'est maintenant qu'il faut mourir ou sauver l'ar­mée en chassant l'ennemi de notre camp. Si le vaillant Hector s'empare de nos vaisseaux, espé­rez-vous qu'un dieu vous fraiera une route au sein des mers pour retourner dans votre patrie ? N'entendez-vous pas les cris d'Hector qui anime les siens au combat, qui leur ordonne d'embraser nos vaisseaux ? Tel est l'exces de sa fureur, qu'il exhorte les Troyens au combat comme il les appelleroit à une fête ; tant il se croit assuré de la victoire. N'ayons tous qu'un même esprit, ô mes amis ; ser­rez de pres l'ennemi ; combattez sans relâche : tel est notre devoir. Un affreux carnage qui nous don­nera la victoire, ou nous précipitera tous en un seul jour dans les sombres demeures, est préférable à cette multitude de combats contre des hommes foibles, incapables de nous résister, qui nous minent et nous consument.

   Il dit, et accroît l'ardeur des siens. Hector donne la mort à Schédius fils de Périmede, le chef des Phocéens ; Ajax à Laodamas fils d'Anténor, qui commande les gens de pied ; Polydamas au cyllénien Otus, le chef des magnanimes Epéens. Témoin de la mort de son compagnon, Méges s'élance sur le fils de Panthée, qui, se jetant de côté, échappe à la mort ; car Apollon ne permet pas que le valeureux Polydamas périsse dans ce combat. Le javelot de Méges s'égare, atteint Cresmus au milieu de la poitrine ; il tombe avec fracas ; le fils de Phylée s'empare de ses armes. Dolops fond sur lui, Dolops, fils de Lampus qui eut Laomédon pour pere, le plus fort, le plus intrépide des guerriers. Savant dans l'art de manier le javelot, il ne dégénéra point de la vertu de ses an­cêtres : la pointe aiguë de son javelot perce le bouclier de Méges ; mais l'énorme cuirasse dont le fils de Phylée est couvert, le garantit du trépas. Phylée apporta autrefois cette cuirasse d'Ephyre sur les rives du Selléis. Euphétes, roi d'Ephyre, a donna à Phylée son hôte, pour la porter dans les combats , rempart assuré contre les traits de l'ennemi : son fils lui doit la vie ; elle repousse le javelot du Troyen. Méges lance l'arme meurtriere : elle at­teint le sommet du casque de Dolops ; la violence du coup détache le superbe panache de crin de cheval récemment teint de pourpre, qui brille comme un astre au sommet de ce casque étincelant : Dolops est ébranlé ; mais il ne cesse de combattre, et se flatte de remporter la victoire. Ménélas, l'émule de Mars, vole au secours de Méges. Dérobant à l'ennemi, par une marche oblique, la vue du pesant javelot dont il est armé, il l'enfonce dans l'épaule du Troyen ;  la pointe aiguë pénetre et sort par la poitrine. Dolops tombe la face collée contre terre. Ménélas et Méges fondent sur lui, s'emparent de ses armes. Hector appelle ses freres, ses compagnons. Le premier qui s'offre à sa vue est le vaillant Mélanippe fils d'Hicétaon. Avant que les Grecs menaçassent les murs de Troie, Mélanippe gardoit ses nombreux troupeaux de bœufs dans Percote ; mais à peine la flotte immense des enfants de la Grece eut couvert les rives d'Ilion, qu'il accourut au secours de sa patrie, et se distingua entre tous les Troyens : il habite maintenant le palais de Priam, qui l'honore à .l'égal de ses fils. Hector adressant la parole à ce héros : Ô Mélanippe, lui dit-il, démentirons-nous nos exploits ? Ton ame sera-t-elle insensible à la perte d'un parent, d'un ami ? Ne vois-tu pas les Grecs s'emparer des dépouilles de Dolops ? Suis-moi ; il n'est plus temps de combattre de loin. Si la mort ne nous délivre des enfants de la Grece, dans peu nous les verrons dévaster la puissante cité d'Ilion, faire un affreux carnage de nos concitoyens.

   Il dit. Mélanippe vole au combat ; l'émule de Mars, Hector, le suit. D'autre part, le grand Ajax, fils de Télamon, ranime le courage des Grecs :

   Ô mes amis, leur dit-il, montrez-vous des hé­ros ; qu'une noble émulation vous enflamme ; res­pectez-vous l'un l'autre dans ce combat sanglant. La constance dans les travaux guerriers est la voie la plus sûre d'échapper au trépas ; le danger, la foiblesse, l'ignominie, sont le partage du lâche qui cherche son salut dans la fuite.

   Il dit. Ses paroles sont gravées dans tous les cœurs : tous s'empressent de repousser l'ennemi ; leurs boucliers serrés forment un rempart d'airain autour des vaisseaux : mais Jupiter soutient l'ar­deur des Troyens. Le vaillant Ménélas adressant la parole à Antiloque :

   Fils de Nestor, lui dit-il, quoique le plus jeune des héros de la Grece, aucun ne s'élance sur l'en­nemi avec plus de rapidité, aucun ne combat avec plus de courage : fonds sur les Troyens ; frappe de ton javelot quiconque osera te résister.

    Il dit, et s'éloigne. Antiloque, que ce discours enflamme, s'élance hors des rangs, portant de tous côtés de terribles regards : les Troyens recu­lent effrayés des coups redoublés de son javelot. Ils ne s'égarent pas dans le vague de l'air : le fils d'Hicétaon, Mélanippe, s'avance hors des rangs ; le javelot du fils de Nestor l'atteint dans la poi­trine, au-dessous du sein : il tombe ; le bruit de son armure retentit au loin. Antiloque s'élance avec la rapidité d'un limier qui fond sur un faon que la fleche du chasseur a percé. Tel, ô Mélanippe, le vaillant fils de Nestor se précipite sur ta dépouille mortelle, fait effort pour s'emparer de ton armure. A cette vue, suivi d'une troupe nombreuse des siens, Hector fend la foule : le fils de Nestor n'ose l'attendre. Telle une bête féroce prévient, par une fuite rapide, la troupe des chas­seurs qui s'apprête à venger la mort d'un chien ou d'un pâtre tombé sous sa dent meurtriere, tandis qu'il veilloit à la garde du troupeaux ainsi le fils de Nestor recule, se confond dans la foule des siens ; tous les arcs sont bandés sur lui ; Hector et les Troyens, jetant des cris perçants, l'accablent de leurs traits, de leurs javelots. Parvenu aux bandes nombreuses des enfants de la Grece, l'intrépide Antiloque se retourne pour combattre. Semblables à des lions insatiables de carnage, les Troyens se précipitent dans les vaisseaux des Grecs. Ainsi s'exécutent les séveres décrets de Jupiter, qui souffle dans l'ame des Troyens la fureur des combats, et refuse la victoire aux enfants de la Grece : ce dieu amollit leur courage, enflamme celui des Troyens ; car il a résolu, dans ses éternels décrets, de combler de gloire le fils de Priam, pour qu'il embrase les vaisseaux des Grecs, et que les vœux de Thétis soient exaucés. Jupiter attend, dans ses immuables conseils, que la flamme s'éleve d'un navire embrasé, qu'il la voie de ses yeux. De ce moment les destins changeront ; les Troyens fuiront ; les Grecs seront vainqueurs. Occupé de ces pensées, le fils de Saturne accroît l'impatience d'Hector ; il court de tous côtés, semblable à l'homicide Mars quand il lance au loin son pesant javelot, semblable à la flamme qui s'allume au sommet des montagnes et s'étend dans toute la profondeur d'une vaste forêt. Ainsi brille, dans ce sanglant combat, l'éclatant panache qui surmonte le casque d'Hector ; sa bouche écume ; tels que des lampes ardentes, ses yeux étincellent sous ses noirs sourcils. Jupiter le protege du haut des nues ; seul contre une troupe nombreuse d'hom­mes courageux, ce dieu lui accorde une gloire immortelle. Mais sa vie sera de courte durée : déjà Minerve agite dans ses mains l'urne fatale du destin qui doit le précipiter dans les sombres demeures sous le javelot du fils de Pelée. Impa­tient de rompre la redoutable phalange des Grecs, Hector dirige son attaque du côté où la foule est plus grande, les armes plus serrées. Pendant long­temps ses efforts sont impuissants. Etroitement unie, semblable à une tour inexpugnable, la terrible phalange résiste aux traits de l'ennemi. Tel on voit, pres des rives de la mer, un vaste rocher  dont la cime se perd dans la nue, affronter les chocs impétueux des vents et des flots qu'il repousse couverts d'une blanche écume : tels les intrépides enfants de la Grece soutiennent les chocs redoublés des Troyens. Semblable à un feu dévorant, Hector les presse, les serre, les attaque de tous côtés. Comme, les rapides torrents qui se forment dans les nues se précipitent du sommet de la voûte azurée sur un navire qu'ils inondent ; les souffles impétueux de Borée brisent le mât, s'engouffrent dans les voiles ; les matelots frémissent ; ils  touchent aux portes de la mort : ainsi est déchirée l'ame des enfants de la Grece. Le fils de Priam fond sur eux comme un lion affamé sur de nombreux troupeaux de bœufs qu'un pâtre inexpérimenté, peu accoutumé à combattre les monstres des forêts, a laissé se disperser sur de vastes prairies ; le pasteur s'efforce en vain de les défendre; il court cà et là, portant secours tantôt aux premiers, tantôt aux derniers ; le lion s'élance , saisit une génisse au milieu du trou­peau, la dévore à ses yeux ; toutes fuient : tels, effrayés par Hector et par Jupiter, les Grecs prennent la fuite quand un seul est tombé sous lescoups du fils de Priam, Périphétes de Mycenes, le fils chéri de Coprée, qui portoit à l'invincible Hercule les ordres cruels de son frere Eurysthée. De cet homme méprisable naquit un fils orné de toutes les vertus, léger à la course, hardi dans les combats, sage dans le conseil entre tous les Mycéniens. Tel fut le héros dont la mort cimenta la gloire d'Hector. Périphétes se retourne, hâte ses mouvements rapides, impatient de s'élancer sur l'ennemi ; son pied heurte le vaste bouclier qui le couvre en entier ; il tombe ; le bruit de son casque retentit au loin. Le fils de Priam accourt, enfonce son javelot dans sa poitrine ; il expire au milieu des siens, qui ne peuvent le venger, malgré la douleur qui les accable ; tant est grande la terreur qu'Hector imprime dans leurs ames. Ils fuient repoussés au-delà de l'enceinte des vaisseaux qui furent les premiers mis à sec sur le rivage, foible rempart bientôt forcé par le fils de Priam. Les Troyens se répandent dans le camp. Contraints d'abandonner leurs navires, les Grecs fuient vers leurs tentes, n'osant ni s'y renfermer, ni se disperser pour combattre ; car la crainte et la honte les arrêtent : s'appellant l'un l'autre, ils s'exhortent à tenir ferme. Le vieux Nestor, des premiers, Nestor, le bouclier des Grecs, fait effort pour ranimer leur constance par le souvenir de leurs ancêtres :

   Montrez-vous des héros, ornes amis, leur dit-il; que la honte, compagne d'une fuite honteuse, soit présente à votre esprit ; souvenez-vous de vos enfants, de vos épouses, de vos possessions, de votre patrie, de vos peres qui vivent encore, de vos ancêtres ensevelis dans la nuit du tombeau ; absents, ils embrassent vos genoux ; ils vous conjurent, par ma voix, de tenir ferme.

   Il dit, et enflamme le courage des Grecs. Mi­nerve écarte le nuage qu'une main immortelle a étendu sur leurs yeux ; une lumiere divine qui brille sur les vaisseaux éclaire le théâtre de la guerre ; ils comparent le petit nombre de Troyens qui marchent sur les pas d'Hector, à cette multi­tude de Grecs effrayés, immobiles, qui les envi­ronne, tandis que leurs compagnons combattent encore avec ardeur sous la pouppe des navires. L'intrépide courage d'Ajax ne lui permet pas de demeurer confondu dans la foule : armé d'une énorme massue de vingt-deux coudées, à laquelle de longues pointes de fer sont attachées, desti­née aux combats maritimes, il marche à grands pas sur les ponts des navires. Tel un savant vol­tigeur choisit dans les pâtures quatre coursiers légers ; s'élançant de l'un sur l'autre, sans ralentir leur course précipitée, il les chasse vers la ville, par la route battue, à la vue de la multitude étonnée de sa force et de son adresse : tel Ajax, armé de sa lourde massue, parcourt à grands pas les ponts des vaisseaux ; sa voix retentit au loin ; il exhorte les Grecs à défendre leur flotte et leurs tentes.

   D'autre part, Hector ne peut rester confondu dans la foule. Comme un aigle agite et poursuit dans l'air une troupe de foibles  oiseaux, de canards, de grues, de cygnes à longue encolure, qui paissoient sur les rives d'un fleuve : tel Hec­tor s'élance sur le vaisseau qu'il voit le plus proche. Jupiter enflamme le courage des Troyens qui marchent sur ses pas ; ce dieu le pousse lui-même de sa main puissante. Le carnage recom­mence ; les Grecs, les Troyens, infatigables, ressemblent à des troupes fraîches que les tra­vaux de cette pénible journée n'ont pu épuiser tant ils combattent avec ardeur. Un même esprit les anime : l'espoir d'échapper au trépas ne vit plus dans l'ame des Grecs, mourir avec honneur est la gloire à laquelle ils aspirent ; brûler les vaisseaux des Grecs, voir tomber sous leurs coups les héros de la Grece, tels sont les vœux, tel est l'espoir des Troyens. S'attachant à la pouppe superbe du léger navire qui apporta Protésilas aux plaines de Troie et ne le reporta pas dans sa terre natale, animés d'une égale ardeur, ils combattent de si pres autour de ce navire, qu'ils ne peuvent ni lancer le javelot, ni décocher la fleche : les haches, les cognées, les longues épées, sont leurs armes ; la terre est couverte de glaives, de cimeterres, de membres épars ; un sang noir ruisselle de tous côtés. Collé au vaisseau de Pro­tésilas, Hector n'en peut être séparé. Secouant les bandelettes sacrées suspendues à la pouppe de ce navire, il crie aux siens : Portez la flamme dans les vaisseaux des Grecs ; suivez mon exemple ; fondez tous sur la flotte des enfants de la Grece : Jupiter récompense enfin notre intrépidité ; il nous abandonne ces navires qui aborderent sur nos rives contre l'ordre des dieux, que la timide prudence de nos vieillards rendit la source de tous nos maux. Insensés ! ils s'opposerent au dessein que je formai, des le commencement, d'engager un sanglant combat dans les vaisseaux des Grecs ; ils continrent mon ardeur ; empêcherent l'armée de me suivre : Jupiter égara leur esprit. Maintenant le dieu qui assemble les nuées nous lance dans ces mêmes vaisseaux ; il nous ordonne de brûler cette flotte impie.

   Il dit. Les Troyens redoublent d'efforts ; ils fon­dent sur les Grecs. Accablé par leurs traits, Ajax recule à pas lents pour éviter la mort ; abandon­nant le pont, il se place sur un banc de sept pieds destiné aux rameurs. Debout sur ce banc, portant de tous côtés de rapides regards, armé de l'é­norme massue, il repousse tout Troyen qui essaie de lancer des torches ardentes. Haussant la voix, il soutient le courage des Grecs :

   Ô mes amis, enfants de la Grece, serviteurs de Mars, montrez-vous des héros ; rappeliez votre antique valeur. Est-il derriere nous des défenseurs que nous puissions implorer ? est-il quelque mur impénétrable qui puisse nous protéger contre les coups de l'ennemi ? Nous n'avons ni ville pour nous recueillir, ni murs ni tours pour nous défendre, ni troupes fraîches à opposer à l'ennemi ; resserrés par la mer dans les champs troyens, loin de notre patrie, il ne nous reste de ressource que dans notre courage, dans la force de nos bras : combattre jusqu'à la mort, tel est notre devoir.

   Il dit ; et furieux, il s'élance, repousse, et frap­pe, de l'énorme massue, tout Troyen qui, docile aux ordres d'Hector, s'efforce de lancer des tor­ches ardentes dans les vaisseaux : douze tombe­rent sous ses coups.