Junon séduit le fils de Saturne par ses caresses. Le Sommeil
verse ses pavots sur les paupieres du maître des
dieux.
les
douceurs du festin que Nestor goûte dans sa
tente sont troublées par ces cris, par ce bruit horrible.
Adressant la parole au fils d'Esculape :
Divin Machaon, lui dit-il, quelle est la cause de
ce tumulte ? J'entends la voix éclatante de jeunes
guerriers ; le bruit augmente ; ils sont dans nos vaisseaux. Que les
dons de Bacchus réparent tes forces abattues ; attends ici que la belle Hécamede
ait
préparé un bain chaud pour laver
le sang desséché qui
souille ta plaie : je cours m'instruire de ce
qui est arrivé.
Il
dit,
et arme son bras du bouclier
d'airain que son fils Thrasymede a laissé dans sa tente ; car
Thrasymede a emporté le bouclier de son pere Nestor. Il saisit un
pesant javelot, à l'extrémité
duquel brille l'airain étincelant, et se tient à l'entrée
de sa tente, d'où il voit fuir les Grecs dispersés,
poursuivis par les Troyens qui ont renversé la
haute muraille. A ce spectacle
horrible, ses pensées flottent incertaines, semblables au bruit sourd
qu'on entend au fond de la mer
agitée dans ses profonds abymes, quand ses ondes noircies,
immobiles, attendent que les vents orageux, envoyés par Jupiter, les
agitent, les roulent, les amoncellent.
Son intrépide courage le porte à se confondre
dans la foule des Grecs, à
s'opposer à leur fui te honteuse
; sa prudence l'appelle à la tente du fils d'Atrée, Agamemnon, le pasteur des peuples. Apres de rapides
réflexions, ce parti lui paroît le meilleur
: il marche vers la tente du roi des rois.
Cependant les Grecs et les Troyens combattent,
et tombent expirants l'un sur l'autre. L'airain dont
leurs corps sont couverts retentit sous les coups des
épées et des javelots à deux tranchants. Plusieurs
vaisseaux sont loin du champ de bataille, sur le rivage
de la mer écumeuse. Les Grecs les ont mis à
sec dans la plaine ; car la vaste étendue de cette rive
n'eût
suffi pour contenir sur une même ligne leur
flotte immense. La grande
muraille a été construite
pour les protéger ; elle touche à leurs pouppes. Les
tentes des enfants de la Grece
sont adossées à cette
premiere ligne ; d'autres les suivent ; la vaste embouchure
des promontoires en est couverte. Sortis
de leurs tentes, les rois, nourrissons de Jupiter, que leurs
blessures ont contraints d'abandonner le champ de bataille, le fils
de Tydée, Ulysse, Agamemnon
fils d'Atrée, font effort pour gravir la rive escarpée ; s'appuyant
sur leurs javelots, ils parcourent tristement le rivage de la
mer, cherchant à découvrir la cause des cris qu'ils entendent. Le
vieux Nestor les aborde ; sa vue
porte l'alarme dans leurs
âmes. Le roi des hommes, Agamemnon, prenant la parole :
Ô Nestor, fils de Nélée, la gloire des Grecs, lui
dit-il, pourquoi as-tu quitté le champ de bataille ?
Que
viens-tu nous annoncer ? Je tremble que les menaces de l'intrépide
Hector n'aient enfin leur exécution. Hector jura dans l'assemblée
des Troyens de ne point rentrer dans Ilion qu'il n'eût
brûlé nos vaisseaux, et détruit
l'armée des Grecs. Il
parla ainsi ; et ce funeste projet ne lui a que trop bien
réussi. Ô mes amis ! tous les enfants de la
Grece partagent-ils le courroux
d'Achille ? Refusent-ils
tous de combattre pour la défense de nos
vaisseaux ?
L'effet de ces terribles menaces n'est que trop manifeste, lui
répond le vieux Nestor. Jupiter même, qui lance sa foudre du haut
des nues, ne pourroit empêcher que les menaces d'Hector n'eussent eu
leur accomplissement. Ce mur dans lequel nous avions mis notre
confiance, ce rempart que nous
construisîmes pour défendre et nous et nos vaisseaux, est
renversé. Pressés de tous côtés,
les Grecs ne cessent de combattre, et tombent
en foule sous les coups de l'ennemi : l'oeil ne sauroit
distinguer de quel côté le trouble est plus
grand, la confusion plus extrême
; les cris des enfants de la Grece s'élevent jusqu'aux nues. S'il est encore
quelque conseil salutaire, délibérons sur
le parti qui reste à prendre en
de telles extrémités.
Guerriers magnanimes, je ne vous propose pas de retourner au
combat ; des héros blessés nous seroient
d'un foible secours.
Ô
Nestor, lui répond le roi des hommes, Agamemnon, puisque ni la
grande muraille que les Grecs ont élevée avec tant de travaux, que
nous croyions un rempart inexpugnable et de nous et
de nos vaisseaux, puisque le large fossé dont nous
l'avions environnée, n'ont pu
arrêter l'impétuosité des Troyens qui combattent jusques dans
notre camp, jusques sous les pouppes de nos navires ; sans doute
Jupiter, à la puissance duquel rien ne résiste, a résolu d'effacer
sur ces rives jusqu'au nom des
enfants de la Grece. Je me confiai autrefois en des signes de la
protection de ce dieu, que
je crus certains ; maintenant il
honore les Troyens à
l'égal des immortels, et enchaîne notre courage et nos bras.
Suivez donc mes conseils : cédons à
sa puissance ; lançons nos
vaisseaux à la mer, commençant par ceux qui sont les plus
proches de l'humide élément ; fixons-les à l'aide des ancres ,
attendant que la nuit, couvrant
le ciel de son ombre parfumée, contraigne les Troyens de
mettre fin au
carnage. Alors lançant à la mer
tous nos vaisseaux, nous mettrons à la voile pour retourner
dans notre patrie. Une fuite nocturne est permise à ceux que le
Destin poursuit ; il est moins honteux
de fuir que de devenir la proie du vainqueur.
Lançant sur lui un regard furieux
:
Fils d'Atrée, lui répond le sage Ulysse, quelle parole est sortie de
ta bouche ! Ah ! plutôt périssons, s'il le faut. Homme vil, qui ne
devois commander qu'à des âmes insensibles à la gloire, non à des
héros à qui Jupiter a donné une invincible
constance dans les travaux guerriers, accoutumés à combattre
depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse,
jusqu'à la mort, tu oses nous
proposer d'abandonner la puissante cité d'Ilion, pour
laquelle nous avons souffert tant de maux ! Crains que les enfants
de la Grece n'entendent ces tristes paroles,
indignes de sortir de la bouche d'un homme courageux,
d'un roi aux ordres duquel obéissent tant
de
nations. Qu'as-tu
dit ? jusqu'à quel point
les dieux ont-ils égaré ton
esprit ! Ainsi les Grecs lanceroient
à la mer leurs vaisseaux au milieu du tumulte et du sang,
pour accroître , par cette fuite honteuse, l'orgueil des Troyens,
pour orner leur triomphe, et rendre notre mort inévitable ; comme si les enfants
de la Grece pouvoient demeurer
spectateurs oisifs de cet affreux carnage, ou lancer leurs
vaisseaux à la mer, et combattre en même
temps. Roi des rois, c'est
jusqu'à ce point que tes
conseils t'abusent !
Tes
reproches sont justes, ô
Ulysse, répond Agamemnon : je n'ordonnerai point aux Grecs
de lancer leurs vaisseaux à la mer ; cherchons un meilleur
conseil. Celui qui l'ouvrira, jeune où
vieux, sera cher à mon cœur.
Tu ne chercheras pas long-temps, répond l'intrépide
Diomede. Cet homme, dit-il, c'est moi, si
vous voulez m'écouter, enfants
de la Grece, si ma
jeunesse ne vous fait pas mépriser mes avis : car je suis le
plus jeune de tous ceux qui assistent à ce
conseil ; mais j'eus pour pere un
héros qui s'acquit une
gloire immortelle, Tydée dont la mémoire est
respectée dans Thebes, où
reposent ses cendres.
Porthée eut trois enfants courageux, habitants de Pleurone et de la
haute montagne de Calydon,
Agrius, Mêlas, et le vaillant OEnéus mon aïeul, qui l'emporta sur
ses freres par son intrépide valeur. OEnéus régna dans sa
terre natale. Tydée mon pere erra
pendant longues années sur la vaste étendue des mers. Telle
fut la volonté de Jupiter et des autres dieux. Il se fixa enfin dans
Argos, épousa l'une des filles d'Adraste, eut une maison
puissante, d'immenses richesses,
des terres fertiles, des arbres fruitiers d'un grand produit,
de nombreux troupeaux ; il l'emporta sur tous les Grecs dans l'art
de manier le javelot. La renommée n'a pu vous laisser ignorer ces
faits : je les rappelle à votre mémoire, afin que vous ne méprisiez
pas mes conseils comme ceux d'un
homme issu d'une race obscure, sans force et sans courage. Quoique
blessés, contraints par la nécessité, marchons au combat. Si
nos blessures nous éloignent de cette
sanglante arene, si vous craignez
que de nouvelles se
joignent à celles que vous avez reçues, nous enflammerons
le courage des nôtres, nous les forcerons d'abandonner leurs
honteuses retraites, de
renouveller un sanglant combat.
Il dit. Tous
applaudissent à la sagesse et à l'intrépidité
du valeureux fils de Tydée; tous marchent au combat. Le roi des
hommes, Agamemnon, est à leur
tête. Neptune, sous la forme d'un
vieillard, s'avance vers eux.
Prenant la main du fils
d'Atrée, il lui parle ainsi :
Ô Agamemnon ! l'ame inflexible du fils de Pelée
est
réjouie à la vue de ce carnage, de cette fuite
honteuse des enfants de la Grece
; car les immortels ont
égaré son esprit. Qu'il périsse ! Puisse un dieu le punir par
la honte, qu'il redoute plus que
la mort ! Il est des dieux qui te protegent : regarde
ces nombreux Troyens, les chefs,
les conseils de la nation, étendus sur la poussiere. Des ce
jour, tes yeux verront fuir l'ennemi loin de nos vaisseaux, loin de nos tentes, ensevelir sa honte sous
les murs d'Ilion.
Il
dit,
et vole dans la plaine, jetant un
cri aussi perçant que ceux de neuf et de dix mille guerriers
dans un sanglant combat. Tel est
le cri du dieu qui
ébranle la terre. Leur force s'accroît ; Neptune enflamme
leur courage ; combattre sans relâche est
l'objet de leurs vœux.
Cependant Junon, assise sur son trône d'or, plonge du sommet de
l'Olympe sur les champs troyens, voit Neptune son frere, le frere de
son époux, dans l'armée des
Grecs, au milieu du sang et du carnage ; son âme est réjouie.
D'autre part,
elle apperçoit Jupiter assis sur la cime la plus élevée
de l'Ida, et frémit à cette vue. Méditant dans
son âme le piege dans lequel elle se propose d'envelopper le
dieu qui lance le tonnerre, ce conseil
lui paroit le meilleur. Je
monterai, dit-elle, au sommet
de l'Ida, parée de mes plus riches ornements ;
j'inspirerai à Jupiter un violent
désir de goûter les
douceurs de l'hymen ; je verserai un doux sommeil sur ses
paupieres ; j'égarerai sa prudence par le
charme de la volupté. Occupée de
ces pensées, la fille du Temps pénetre dans ce sanctuaire que
Vulcain son cher fils
construisit pour elle, auquel
il adapta des portes artistement
travaillées, et une clef cachée avec tant d'art qu'elle n'est
connue d'aucune autre divinité. Pénétrant dans cet asyle
inaccessible aux dieux et aux hommes, la déesse
en ferme les portes éclatantes,
se baigne dans l'ambrosie, répand
sur son corps un parfum
plus exquis dont l'odeur
enchanteresse s'exhalant sous ses pas dans le palais d'airain
de Jupiter embaume et le ciel et la terre. Tel
est le délicieux parfum que
Junon verse sur son corps. Ayant tressé avec un.
peigne d'or cette blonde
chevelure qui, du sommet de sa tête divine, flotte avec grâce sur
ses épaules, et répand au loin une agréable odeur, la fille
du Temps revêt une mante immortelle, l'ouvrage de Minerve, que la
déesse des arts traça avec l'aiguille,
où l'or s'unit aux couleurs les plus brillantes
agréablement nuancées ; d'éclatantes agraffes d'or l'attachent à son sein
; une ceinture à laquelle cent franges d'or sont suspendues dessine
sa taille majestueuse ; des boucles à trois anneaux d'un
éclat merveilleux brillent à ses
oreilles ; un voile d'une
finesse extrême, d'un éclat égal à celui des célestes
flambeaux, accroît le désir en
dérobant à l'œil une partie de ses appas ; sa superbe
chaussure relevé l'agrément de son pied léger. Ainsi parée, Junon
sort de l'asyle sacré où elle s'est renfermée.
Appellant
Aphrodite, elle la tire à l'écart pour n'être
entendue d'aucune autre divinité :
Satisfais
mon désir, ô ma chere fille, lui dit la
déesse aux bras d'albâtre ; ne
m'afflige pas par un refus ; oublie ta colere ; oublie les secours que je donne aux Grecs et
la protection que tu accordes aux Troyens. Respectable Junon, fille
du vieux Saturne, lui répond Vénus, qu'exigés-tu de moi ?
J'ai le plus grand désir de te satisfaire, s'il est en
mon pouvoir, si les destins ne s'y opposent pas.
Junon méditant ses ruses :
Donne-moi, lui dit-elle, ce charme, cet attrait
de la volupté par lequel tu
triomphes des dieux et des hommes. Je vais aux extrémités de la terre visiter l'Océan, le
pere des dieux, et Téthys leur mere, qui me recueillirent des mains
de Rhée quand Jupiter précipita
Saturne dans les profonds
abymes situés au-dessous de la terre et de l'onde, qui
éleverent mon enfance, qui me prodiguerent
les soins les plus tendres.
J'essaierai de bannir l'affreuse
discorde du cœur de ces époux que je chéris : car de longues
querelles les divisent ; ils se
haïssent, et ne goûtent plus les douceurs de l'hymen.
Si je les persuade par mes paroles, si je rap
pelle l'amour éteint dans leurs
âmes, une éternelle reconnoissance sera le prix de mon bienfait. Il ne seroit pas
juste de refuser la divinité que
Jupiter honore de ses embrassements, répond Cythérée,
la déesse des jeux et des ris.
Elle dit, et détache de
son sein cet ornement de diverses couleurs, d'un prix inestimable,
sur lequel reposent tous les
charmes, l'amour, le désir,
les tendres refus, les secrets
entretiens qui séduisent l'âme du sage même. Applique sur ton sein,
lui dit Vénus, ce précieux dépôt
de tous les charmes ; et
sois assurée que ton voyage ne sera pas infructueux, que tu
ne reviendras point sans avoir
accompli ce que tu projettes.
Elle dit. Junon, s'applaudissant du succes de sa
ruse,
sourit, cache dans son sein le divin ornement. La fille du dieu qui
lance le tonnerre, Cythérée,
rentre dans le palais de Jupiter. La déesse aux bras
d'albâtre, abandonnant l'Olympe, franchit d'un vol rapide le mont
Piérie et l'agréable Emathie.
S'élançant sur les sommets couverts de
neige des montagnes de Thrace,
elle se précipite du mont Athos sur la mer écumeuse, parvient
à l’isle de Lemnos, la ville du
divin Thoas, aborde le Sommeil, colle sa bouche divine sur les mains de ce dieu,
frere germain de la Mort, et lui parle
ainsi :
Sommeil, vainqueur et des dieux e t des hommes,
tu fus autrefois docile à ma voix : laisse-toi persuader
encore ; ma reconnoissance sera éternelle. Je
monte au sommet de l'Ida pour jouir des embrassements
de Jupiter. Quand les mysteres de l'hymen
seront accomplis, verse tes pavots sur les yeux
du dieu qui lance le tonnerre.
Des dons immenses, un trône d'or indestructible, travaillé de
la main de mon fils le boiteux
Vulcain, seront les témoignages de ma reconnoissance ; tes pieds
reposeront sur un marche-pied d'or. Assis sur ce trône,
tu goûteras les douceurs du
festin.
Respectable divinité, ô Junon, Elle du vieux Saturne, répond le doux
Sommeil, soumis à tes ordres, j'endormirois tous les dieux, je
suspendrois
la rapidité des courants de l'Océan dont tous
les
êtres tirent leur origine ; mais si Jupiter ne
m'ordonne de verser mes pavots
sur ses paupieres, je ne hasarderai pas d'appesantir les sens du
maître des dieux. Une funeste expérience m'éclaira le jour auquel le
magnanime fils de Jupiter, ayant saccagé
la ville de Priam, fendoit le
sein des mers pour retourner
dans sa patrie. Docile à tes ordres, j'assoupis
le dieu qui porte l'égide ; je versai mes parfums sur ses
yeux. Méditant ta vengeance, tu soulevas contre Hercule les
terribles combats des vents ; la
mer fut troublée jusques dans ses profonds abymes ; le fils
de Jupiter fut poussé par les flots sur
l'isle de Cos, loin
de ses amis, loin de sa terre natale.
En cet instant Jupiter s'éveille : furieux, il parcourt la demeure
des dieux, adressant à tous les immortels des reproches amers, à moi
plus qu'à tous les autres. Jupiter me poursuit, m'atteint : il
m'eût précipité du sommet de l'Olympe dans la mer, si la Nuit, qui
triomphe et des dieux et des
hommes, ne m'eût enveloppé de ses voiles.
Le fils de Saturne respecta cet
asyle ; Jupiter craignit
de déplaire à la Nuit. Et tu veux que je m'expose
une seconde fois au courroux du maître des
dieux !
Sommeil, lui répond Junon, que ces vaines
terreurs n'alarment point ton esprit. Penses-tu que
Jupiter, dont la vue perçante embrasse la nature entiere, défende
les Troyens avec le même zele
qu'il protégea son fils Hercule, qu'un égal intérêt
enflamme son courroux ? Obéis à
mes ordres ; je te donnerai la plus jeune des Grâces,
Pasithée, que ton cœur désire
depuis long-temps : un doux hymen unira vos destinées ; elle sera
nommée ton épouse.
Elle dit : cette promesse porte la joie dans l'âme
du dieu du sommeil.
Jure, lui dit-il, par l'onde inviolable du Styx ;
touche la terre de la main
droite, l'onde stagnante
de la plaine liquide de la main gauche ; prends à
témoin cette foule de divinités
que Jupiter précipita avec Saturne dans la profondeur de l’abyme ; promets avec
serment de me donner la nymphe
Pasithée, la plus jeune des Grâces, à laquelle mon
cœur aspire depuis longues
années.
Il
dit. Junon, cédant à ses désirs, étend ses bras d'albâtre, prononce
le redoutable serment, nomme les Titans, nomme toutes les divinités de l'abyme. Quand
les rites qui accompagnent ce
serment redouté des dieux mêmes, sont remplis, couverts d'un
nuage épais, le dieu et la déesse,
abandonnant l'isle de Lemnos et
la ville d'Imbrum,
s'élancent avec rapidité dans le vague des airs ; ils
parviennent au mont Ida qu'arrosent des sources
nombreuses, séjour des monstres
des forêts. Cessant de planer sur la mer, ils s'abattent pres
du Lectos, et marchent sur le continent; la terre
tremble sous leurs pas ; les
cimes des arbres sont
agitées. Pour se dérober aux regards de Jupiter, le Sommeil
prend la forme de cet oiseau habitant
des campagnes, que les dieux
nomment chalcis, les
mortels cymindis. Se posant sur la tige élevée
du plus haut sapin de la forêt,
dont la cime touche la nue, il s'enveloppe de l'épais
feuillage de cet arbre. La
déesse franchit d'un vol rapide les roches
escarpées du Gargare, le plus élevé des sommets de l'Ida. Le dieu
qui regne sur les nues, Jupiter, la voit ; un violent amour s'empare
de ses sens. Aussi passionné que
le jour auquel se dérobant aux regards de leurs parents, ils
cueillirent les prémices de
l'hymen, Jupiter s'approche de la déesse.
Ô Junon, lui dit-il, quel motif t'engage à quitter
le
séjour de l'Olympe pour
monter sur l'Ida ? je n'appercois
sur la montagne ni les coursiers ni le
char qui a dû te porter au sommet
de ce mont escarpé.
L'adroite Junon méditant ses ruses :
Je
vais,
lui dit-elle, aux extrémités de
la terre visiter l'Océan, le pere de toutes les divinités, et
Téthys leur mere, qui éleverent mon enfance,
qui me prodiguerent leurs tendres
soins. J'essaierai de bannir l'affreuse discorde du cœur de
ces époux, car de longues querelles les divisent ; ils
se haïssent, et ne goûtent plus, depuis grand nombre
d'années, les douceurs de l'hymen. Mes coursiers,
ce char léger qui me porte sur la terre et sur l'onde, sont
restés au pied de la montagne. Ayant quitté l'Olympe, j'arrive en
ces lieux pour te demander ton aveu. J'ai craint d'exciter ton
courroux, si, m'absentant
en secret, j'eusse plongé dans
les profondeurs de l'Océan.
Ô
Junon, lui répond le dieu qui assemble les nues, differe ton départ
; demeure en ces lieux jusqu'à demain ; goûtons en paix les douceurs
d'un mutuel amour. Jamais les charmes d'aucune
divinité, jamais ceux d'aucune
mortelle ne se firent
sentir si vivement à mon cœur. Ni l'épouse d'Ixion
qui me donna Pirithoüs égal aux
immortels par la sagesse
de ses conseils, ni la fille d'Acrisius qui me
donna Persée le plus grand des humains, ni la fille de Phénix dont
la gloire s'étendit par toute la terre, la mere de Minos et du divin
Rhadamanthe, ni Sémélé, ni
Alcmene dans la grande ville de Thebes, Alcmene la mere de
l'invincible Hercule, Sémélé qui me donna Bacchus, le charme des
mortels, ni Gérés à la blonde chevelure, ni
Latone, célebre par ses
illustres enfants, ne m'émurent
si virement : jamais tes charmes immortels eux-mêmes, ô
Junon, ne m'inspirerent un amour
si tendre, des désirs si ardents.
Redoutable fils de Saturne, répond l'artificieuse
Junon,
quelle parole est sortie de ta bouche ! Tu
m'invites à céder à ton
empressement au sommet de l'Ida, à la vue et des hommes et des dieux
! Si une seule des divinités qui habitent l'Olympe soulevoit le voile,
impénétrable qui doit couvrir les
mysteres de l'hymen, la Pudeur
me banniroit à jamais des célestes demeures. Puisque l'ardeur
de tes désirs ne peut souffrir
de retardement, remontons sur l'Olympe : là je comblerai tes
vœux au sommet de la montagne
sainte, dans ce sanctuaire
auguste, inaccessible à toutes les divinités, qu’enferment
des portes d'airain fixées sur leurs bases par
mon fils l'adroit Vulcain.
Ne redoute, ô Junon, répond le dieu qui assemble les nuées, ni
les regards des dieux, ni ceux des
mortels ; j'étendrai un nuage d'or que le soleil
même, dont la vue est plus
perçante que celle de toutes les autres divinités, ne pourra pénétrer.
Il
dit, et serre dans ses bras sa tendre épouse.
Pour offrir au maître des dieux
un lit
digne de
la majesté suprême, la terre se
couvre d'une immense quantité de fleurs et d'herbes odorantes, de
lotos, de safran, d'hyacinthe ;
un nuage d'or d'une
immense profondeur dérobant les deux divinités
aux regards des hommes et des
dieux, la parfume d'une brillante rosée. Ainsi dormoit, au
sommet du Gargare, le pere de
tout ce qui existe, vaincu
par le sommeil et par l'amour.
Cependant le Sommeil porte cette nouvelle
dans les vaisseaux des Grecs au
dieu qui ébranle la terre
et l'environne de ses ondes. S'approchant
du dieu de la mer : Ô Neptune,
lui dit Morphée, secours puissamment les Grecs ; mets à
profit, pour la gloire des
enfants de la Grece, les courts
instants du sommeil de Jupiter.
J'ai versé mes pavots
les plus doux sur l'auguste chevelure du maître
des dieux; les charmes de Junon triomphent : vaincu par la
volupté, Jupiter dort d'un profond
sommeil.
Il
dit,
et s'envole pour soulager les
travaux des mortels.
Enhardi par le sommeil de Jupiter, Neptune
secourt les Grecs avec une
nouvelle ardeur. Volant dé
rang en rang, il enflamme leur courage, et s'écrie
:
Valeureux enfants de la Grece, souffrirons-nous
que, remportant une seconde victoire, Hector rentre
triomphant dans Troie, apres s'être emparé de
nos vaisseaux ? Le fils de Priam s'enorgueillit de
l'absence d'Achille, qui, maintenant oisif dans ses
tentes,
nourrit son implacable courroux.
Soutenons-nous l'un
l'autre ; prouvons, par nos exploits,
que la perte d'Achille n'est pas
irréparable qu'il est
d'autres héros dans l'armée des Grecs. Suivez
tous mes conseils. Couverts de
vos vas tes boucliers et
de vos casques aux panaches flottants, armés de
vos longs javelots, suivez-moi ;
marchons au combat : j'ai cette confiance que le fils de Priam, l'intrépide
Hector, mettant un frein à son audace, n'osera tenir ferme contre
nous. Si quelqu'un de ceux dont le courage est éprouvé n'a qu'un
bouclier de médiocre étendue, qu'il le donne à des
soldats moins aguerris, et
reçoive en échange leurs
larges et solides boucliers.
Il dit. Tous obéissent. Les rois blessés eux-mêmes
se préparent au combat ; le fils de Tydée,
Ulysse, le fils d'Atrée,
Agamemnon, volant de rang
en rang, ordonnent l'échange des
armes ; les meilleures
sont données aux plus courageux, les moindres
aux foibles. Couverts de l'airain é tin celant, ils
s'élancent sur l'ennemi. Le dieu qui ébranle la terre est à
leur tête, agitant dans ses mains nerveuses
un glaive étincelant : son aspect, semblable à la foudre,
imprime la terreur ; aucun n'ose lui résister. Mais la crainte n'a
point acces dans l'âme d'Hector ; il range les siens en bataille :
un grand combat se prépare. Neptune à la verte chevelure est d'un
côté ; de l'autre le grand Hector.
L'un anime les Troyens ; l'autre
protege les Grecs. Franchissant ses limites, la mer
s'approche des tentes et des
vaisseaux des Grecs. Les deux armées
s'avancent avec de grands cris.
Les flots de la mer, poussés par l'impétueux Borée, se
brisent avec moins de fracas
contre la rive escarpée ; la flamme
qui s'étend du sommet d'un mont
sourcilleux dans une
profonde vallée, consume avec moins de rapidité une immense
forêt ; les vents, dont la résistance accroît la fureur, qui agitent
la cime élevée et mugissent dans l'épais feuillage des chênes, font
entendre des sifflements moins horribles : tels et plus perçants
sont les cris des deux armées qui fondent l'une sur l'autre. Le
premier de tous, Hector dirige
sur Ajax son pesant javelot ; il l'atteint à l'endroit fortifié par
les deux baudriers qui se croisent, dont
l'un soutient le bouclier,
l'autre l'épée ; leur épaisseur
garantit la poitrine du fils de Télamon. Irrité de
l'inutilité du coup qu'il a porté, le fils de Priam recule, se
confond dans la foule des siens pour éviter la mort. Saisissant un
roc énorme du nombre de ceux
qu'on trouve épars sur la rive, destinés à appuyer les
vaisseaux, le grand Ajax ils de
Télamon l'élevé ; lui imprimant
un mouvement rapide par les cercles qu'il lui fait
décrire, il le lance sur Hector
avec l'activité d'une
trombe poussée par un vent impétueux. L'énorme rocher atteint
le centre du bouclier qu'Hector fuyant porte sur ses épaules, et
retentit jusques dans sa poitrine. Comme un chêne que le tonnerre
a frappé dans sa racine tombe
avec fracas, répandant au loin une odeur de soufre ; sa chute énerve
le courage de ceux qui en sont témoins, tant la
foudre de Jupiter a imprimé de
terreur dans leurs âmes :
ainsi Hector tombe dans la poussiere ; son javelot échappe de
ses mains ; son bouclier, son
casque, l'abandonnent ; le bruit de ses armes retentit au
loin. Les Grecs triomphent. S'élançant
avec de grands cris sur le fils
de Priam, ils essaient de
l'entraîner dans les vaisseaux ; les javelots volent
pour le percer ; aucun n'atteint
le pasteur des peuples qu'entourent les plus valeureux
d'entre les Troyens, Polydamas,
Énée, le divin Agénor, Sarpédon,
le chef des Lyciens, l'irréprochable Glaucus,
l'armée entiere des Troyens ; tous le couvrent
de leurs boucliers ; ses braves compagnons le soulevent
entre leurs bras, le transportent hors du
champ de bataille, au lieu où
son char et ses coursiers
l'attendent. Écumants sous la main de l'écuyer
qui modere leur ardeur, les
agiles coursiers le transportent à la ville, poussant de
profonds soupirs. Parvenus aux
rives du Xanthe tortueux, qui tire sa
source de Jupiter, ses
compagnons le descendent
du char, l'approchent de la rive, répandent sur son
corps l'onde pure du fleuve
bienfaisant, dont la fraîcheur
rappelle ses esprits égarés ; ses yeux s'ouvrent
à la lumiere ; appuyé sur ses
genoux, un sang noir
découle de sa bouche ; ses forces épuisées l'abandonnent ; il retombe ; un nuage épais s'étend sur
ses yeux. A la vue d'Hector
blessé, contraint d'abandonner
le champ de bataille, les Grecs fondent sur les Troyens,
renouvellent un sanglant combat.
Le vaillant Ajax fils d'Oïlée
s'élance avant tous les
autres, atteint de son javelot Satnius fils d'Enops,
fruit d'un commerce secret
d'Enops qui gardoit ses nombreux troupeaux de boeufs, avec une nymphe
des eaux qui mit ce fils au
monde sur les rives du
Satnios. Le valeureux fils d'Oïlée fond sur
lui,
le perce dans le flanc ; il tombe
renversé : les Grecs et
les Troyens accourent en foule, se livrent un sanglant
combat sur la dépouille mortelle du malheureux
Satnios. Le fils de Panthée, Polydamas, savant
dans l'art de lancer le javelot, s'empresse de venger
la mort de son ami ; il frappe à l'épaule droite Prothénor,
fils d'Aréilycus : la pointe aiguë pénetre dans la poitrine ;
Prothénor tombe étendu sur la
poussiere, comprimant de ses mains défaillantes la terre qu'il
arrose de son sang. Élevant la voix, Polydamas
insulte à l'ennemi qu'il a vaincu : Le trait
que le bras nerveux du fils de Panthée a lancé ne
s'est point égaré, dit-il : quelqu'un des enfants de
la Grece l'a recueilli ; il lui servira d'appui pour le
conduire dans la demeure de Pluton.
Il dit ; son triomphe accroît la fureur des Grecs.
Plus que tous les autres, le fils de Télamon, le vaillant
Ajax, s'en irrite : il lance son javelot sur Polydamas
qui fuit devant lui. S'élançant d'un saut oblique, Je fils de
Panthée échappe au trépas ; le javelot
d'Ajax vole, et perce le fils d'An ténor, Archiloque,
car les dieux ont résolu son trépas ; la pointe aiguë
l'atteint à la derniere vertebre, à la jointure de l'échine
et de la tête ; les deux tendons sont brisés ; ses genoux
fléchissent; ses jambes ne peuvent le
soutenir ; il tombe ; sa
tête,
sa bouche, son nez,
sont imprégnés de poussiere. Ajax
triomphe : adressant la
parole à Polydamas, il s'écrie :
Réponds-moi, ô Polydamas; rends hommage à
la vérité. Cet homme auquel je viens de donner la
mort, te paroi t-il une victime digne de venger Prothénor
? Il ne me semble ni méprisable, ni d'un sang vil : c'est le frere,
le fils ou l'un des proches
du vaillant Anténor ; il en a
tous les traits.
Il parloit ainsi, quoiqu'il reconnût le fils d'Anténor.
Les Troyens sont consternés. Acamas furieux
marche
à grands pas autour du corps sanglant de son frere Archiloque, que
le béotien Promachus s'efforce d'entraîner hors du champ de
bataille. Acamas le perce de son
javelot. Elevant la voix :
Enfants de la Grece, destinés à tomber sous nos
coups,
dit-il, cessez de
repaître votre orgueil de vains
projets : les travaux, les douleurs, ne seront
pas le partage des seuls Troyens ; la mort vous poursuit,
vous atteint comme nous. Portez
vos regards sur Promachus
que mon javelot a percé ; voyez le sommeil de la mort
s'étendre sur ses yeux. Mon frere
n'a pas tardé à être vengé ; heureux celui qui trouve un vengeur
dans un frere !
Il dit : son triomphe porte la douleur dans l'âme des Grecs,
surtout dans l'âme du vaillant Pénélée.
Il s'élance sur Acamas, qui n'ose l'attendre ; il fuit :
un autre le remplace, Ilionée, fils de Phorbas, riche en troupeaux,
que Mercure chérit par-dessus
tous les Troyens. Ce dieu lui donna de vastes possessions.
Phorbas n'eut point d'autre fruit de son hymen.
Le javelot de Pénélée l'atteint dans le sourcil,
à la racine de l'oeil ; la pointe aiguë perce la paupiere,
et s'enfonce dans le crâne : les genoux du malheureux
Ilionée fléchissent ; il tombe sur ses reins,
élevant les mains au ciel. Le glaive de Pénélée sépare
de l'échine et la tête et le casque qui la couvre
; le pesant javelot demeure enfoncé dans l'orbite
de l'œil. Pénélée s'en sert pour montrer aux
Troyens cette tête, trophée de sa
victoire :
Troyens,
dit-il,
portez cette triste nouvelle au
malheureux pere d'Ilionée ; portez-la
à sa tendre mere : elle sera pour eux une source éternelle de
larmes. C'est ainsi que je venge la mort de Promachus
fils d'Agénor, que sa veuve ne reverra plus, à
qui elle ne prodiguera point de
tendres caresses à son
retour de Troie, en ce jour auquel les enfants de la Grece,
vainqueurs des Troyens, rentreront
triomphants avec leurs vaisseaux
dans leur terre natale.
Il
dit. La vue de la tête sanglante d'Ilionée effraie les Troyens ;
leurs fronts pâlissent ; portant
de tous côtés des regards inquiets, tous songent à
fuir pour éviter la mort.
Muses, qui habitez le palais de l'Olympe, nommez
celui d'entre les Grecs qui s'empara le premier
des dépouilles sanglantes, quand Neptune eut fait
pencher en faveur des Grecs la balance de la victoire.
Ajax fils de Télamon frappe le premier Hyrtius fils de Gyrtius,
le chef des magnanimes Mysiens.
Phalces et Mermérus tombent sous les coups d'Antiloque
; le fils de Nestor s'empare clé leurs dépouilles.
Mérion donne la mort à Morys et à Hippotion,
Teucer à Prothoon et à Périphétes. Le javelot
du fils d'Atrée atteint dans le flanc Hypérénor,
le pasteur des peuples ; l'airain tranchant déchire
ses entrailles : son âme s'exhale dans les airs ;
les ombres de la mort s'étendent sur ses yeux. Le
léger fils d'Oïlée en perce un plus grand nombre :
car
aucun ne poursuit avec une telle rapidité un
ennemi qu'un dieu a mis en
fuite.