Chant IX

Remonter

   

ARGUMENT.

conseil des dieux. Jupiter défend à tous les immortels de porter secours soit aux Grecs , soit aux Troyens. Il abandonne l'Olympe, monte au sommet de l'Ida pour être spectateur du combat. Les avantages se compensent dans les deux armées : mais la foudre lancée par Jupiter met en fuite Diomede et les plus valeureux des enfants de la Grece. Malgré les défenses et les menaces du maître des dieux, Junon et Minerve se disposent à secourir les Grecs : Iris, envoyée par Jupiter, les arrête. La nuit survient : les Troyens tiennent conseil dans la plaine. Hector annonce le projet qu'il a formé de mettre le feu aux vaisseaux. Il envoie des hérauts à ]a ville ordonner aux Troyens d'allumer des feux sur leurs tours, et demeure dans la plaine, assiégeant la flotte des Grecs.

 

 

 

Ambassade à Achille. Inflexibilité du fils de Pelée.

 

ainsi les Troyens font une garde exacte pen­dant la nuit. Mais le trouble, la fuite honteuse, la terreur meurtriere qui l'accompagne, sont dans l'armée des Grecs : les rois, les plus valeureux des enfants de la Grece, sont consternés : semblables aux ondes de la mer, quand le vent du nord et le vent du couchant, s'élevant subitement des montagnes de Thrace, bouleversent ses profonds abymes ; les flots se gonflent, une blanche écume s'étend sur la plaine liquide : ainsi sont divisées les pensées des Grecs. L'ame percée d'une douleur profonde, le fils d'Atrée, Agamemnon, éveille ses hérauts ; il leur ordonne d'appeler chacun des chefs à un conseil secret, leur interdit les cris accoutumés ; lui-même il remplit aupres des plus distingués ce pénible ministere. Les enfants de la Grece prennent place en silence ; une morne tristesse est répandue sur leurs fronts. Versant des larmes aussi abondantes que les eaux noircies par la chute rapide d'un torrent qui se précipite du sommet d'une roche escarpée, Agamemnon s'assied sur son trône. Poussant un profond soupir, il adresse la parole aux rois :

   Ô mes amis, chefs et conseils de l'armée des Grecs, dit-il, Jupiter nous accable de maux : le pere des dieux et des hommes nous a tendu un piege indigne de la majesté suprême. Ce dieu cruel me promit, par ce signe de tête qui ne trompe jamais, un heureux retour dans ma patrie, ayant dévasté la puissante ville de Priam ; et maintenant, méditant une fraude indigne du maître des dieux, il m'oblige de retourner sans gloire dans Argos, ayant perdu un grand, peuple. Ainsi le veut ce dieu puissant, qui se plaît à abaisser les têtes superbes des plus grandes cités ; car nul ne peut lui résister. Obéissez donc à mes ordres ; fuyons, puisque la nécessité nous y contraint : retournons, avec nos vaisseaux, dans notre patrie ; car il n'est plus d'espoir de nous emparer de la puissante cité d'Ilion.

   Ainsi parle le fils d'Atrée, Un morne silence, effet de la douleur qui les accable, regne dans l'assemblée. Le valeureux Diomede prend enfin la parole :

   Fils d'Atrée, dit-il, tu abuses, par ces ordres insensés, de l'autorité que nous t'avons donnée. Ô roi, j'oserai le premier te résister dans le conseil ; car la justice l'exige : ne t'en irrite pas. Tu me fis injure à la face de l'armée des Grecs, me nommant un homme sans force, incapable de soutenir les travaux de la guerre : tous les Grecs, jeunes et vieux, en furent témoins ; tous connoissent l'injustice de tes reproches. Le fils de Saturne, dont les conseils sont éternels, fit deux parts de ses dons ; il te donna le sceptre et les honneurs attachés à la royauté, et te refusa la force et le courage, sans lesquels l'autorité est impuis­sante. Insensé ! penses-tu que les Grecs soient assez lâches pour se soumettre à de tels ordres ? Si la crainte te force de retourner dans ta patrie, pars ; les chemins sont ouverts : les nombreux vaisseaux qui t'apporterent de Mycenes sont mis à sec sur le rivage ; lance-les à la mer : les valeureux enfants de la Grece demeureront jusqu'à ce que nous nous soyons rendus maîtres de la puissante ville de Priam. Ou plutôt qu'ils fuient ; qu'ils reprennent avec toi la route de leur patrie : Sthénélus et moi, nous combattrons jusqu'à ce que nous ayons trouvé le jour marqué par les Destins pour la chute d'Ilion ; car nous ne sommes pas arrivés ici sans l'ordre des dieux.

   Il dit. Tous les Grecs applaudissent, par des acclamations redoublées, au discours du valeu­reux fils de Tydée. Le sage Nestor se levé ; adressant la parole aux chefs de l'armée des Grecs :

   Fils de Tydée, dit-il, la force de ton bras, la sagesse de tes conseils, surpassent celles de tous ceux de ton âge : aucun des Grecs ne blamera ton discours ; aucun n'osera le contredire. Cependant tu n'as pas atteint le but de nos délibérations. Tu serois, par ta jeunesse, le dernier de mes fils ; mais ta sagesse éclate dans les conseils que tu donnes aux rois. Je parlerai à mon tour ; je ne dissimulerai rien : car je suis plus vieux que toi ; aucun ne mé­prisera mes avis salutaires, pas même le roi Agamemnon. Celui-là est injuste, et mérite d'être exclus de la société des hommes, qui se plaît dans les guerres, dans les divisions intestines. Cédons maintenant à la nuit ; préparons le repas du soir ; plaçons des sentinelles et des corps avancés sur le fossé, hors de la muraille ; faisons une garde exacte : tels sont les devoirs des jeunes gens. Ô Agamemnon, donne les ordres convenables ; car l'autorité et la puissance sont remises en tes mains. Invite les vieillards, les chefs de la nation, à un festin solemnel. C'est toi que ces soins regardent ; ils sont dignes de la majesté suprême. Tes celliers sont remplis d'un vin délicieux ; chaque jour nos vaisseaux, traversant la plaine liquide, t'en appor­tent des campagnes de Thrace ; tes tentes renfer­ment les provisions nécessaires pour traiter dignement tes hôtes ; tu domines sur un grand peuple. Réunis dans ta tente pour un festin solemnel, nous t'aiderons de nos conseils : tu suivras le meilleur. Les Grecs en ont un pressant besoin ; car les Troyens ont allumé de grands feux jusques sous la pouppe de nos vaisseaux. Quel œil ne seroit attendri à la vue de ce spectacle horrible. Cette nuit décidera du salut ou de la ruine de l'armée des Grecs.

   Il dit. Dociles à ses avis, tous l'écoutent en silence. Les jeunes hommes chargés de veiller à la garde du fossé et de la muraille, couverts de leurs armures, s'empressent de se rendre à leur poste ; les troupes que commande Thrasymede fils de Nestor, le pasteur des peuples, celles qui mar­chent sous les ordres d'Ascalaphus et d'Ialmenus fils de Mars, ceux que commandent Mérion, Apharée et Déipyrus , ceux que guide au combat le divin Lycomede fils de Créon : sept corps, de cent hommes chacun, armés de longs javelots, sont placés dans l'espace qui sépare le fossé de la haute muraille ; sept chefs renommés les commandent : ils allument des feux, préparent le repas du soir. Le fils d'Atrée, Agamemnon, conduit dans sa tente les vieillards, les chefs de l'armée, les invite à un festin solemnel : ils portent leurs mains sur les mets qui leur sont offerts. Quand la nourriture a réparé leurs forces abattues, le vieux Nestor, dont le conseil a paru le meilleur, ouvre le premier cet avis salutaire :        

   Illustre fils d'Atrée, roi des hommes, Agamem­non, je parlerai de toi ; je commencerai par toi : car tu regnes sur un grand peuple ; Jupiter te don­na le sceptre, et tout ce qui appartient à l'exercice de la justice, afin que tu prennes conseil pour eux, C'est à toi qu'il convient de parler le premier, d'écouter ensuite,  et de procurer aux autres les moyens de te dire ce que leur esprit leur suggere pour l'utilité commune ; d'ordonner enfin, car à toi seul appartient l'empire. Je dirai donc ce qui me paroît le meilleur. Aucun n'a ouvert jusqu'ici un conseil plus utile que celui que je te donnai des le commencement ; c'est le même que je te donne encore. Souviens-toi de ce jour auquel, contre notre avis, pénétrant dans la tente d'Achille dont le courroux est maintenant la source de tous nos maux, tu enlevas sa captive Briséis. J'essayai en vain de te détourner de ce fatal projet : enorgueilli de ta puissance, tu fis injure au plus fort, au plus  courageux des enfants de la Grece, à un héros que les immortels ont comblé de gloire : tu ravis et possedes la juste récompense de ses travaux. Consul­tons maintenant entre nous comment nous par­viendrons à appaiser le fils de Pelée par de douces paroles, par des dons dignes de lui.

   O vieillard, répond le roi des hommes, Agamemnon, c'est avec justice que tu me reprends de la faute que j'ai commise ; elle est grande, je ne le dissimule point. Un seul homme que Jupiter chérit, est plus fort que des nations réunies : le dieu qui assemble les nuées me punit, et le venge, parla ruine de l'armée des Grecs. Ne prenant conseil que des mouvements incon-sidérés de mon cœur, j'ai fait injure à un héros. Je t'appaiserai par des dons immenses ; je veux vous en faire l'énumération : sept trépieds dont le feu n'a point approché ; dix talents d'or ; vingt vases d'airain ; douze coursiers vigoureux et légers, souvent cou­ronnés dans les combats du cirque: un homme qui n'auroit, pour tous biens, que les prix que mes coursiers m'ont acquis, ne pourrait passer pour indigent ; ils suffiroient pour combler les vœux d'un mortel : de plus sept captives lesbiennes d'une grande beauté instruites dans tous les arts de leur sexe, que je choisis moi-même dans le partage du butin, quand nous dûmes à sa valeur la conquête de la puissante ville de Lesbos ; elles surpassent en beauté toutes les autres mortelles : je les donnerai à Achille, et lui rendrai la fille de Brisés, cette belle captive que je lui ai ravie ; j'attesterai, par un serment terrible, que jamais elle ne partagea mon lit, que jamais je ne goûtai avec elle les douceurs d'un commerce secret. Je lui ferai maintenant ces riches présents ; et si les dieux nous accordent de dévaster la grande ville de Priam, de nous emparer des trésors que renferme cette immense cité, je veux qu'avant tout partage du butin Achille charge lui-même un vaisseau d'or et d'airain ; qu'il choisisse vingt femmes troyennes, les plus belles apres l'argienne Hélene. De retour dans le fertile pays d'Argos, il sera mon gendre ; je l'honorerai à l'égal d'Oreste, mon fils unique, élevé à Argos dans l'abondance de tous biens. Trois filles habitent mon superbe palais, Chrysothémis, Laodice et Iphianasse : il choisira celle qui lui agréera le plus ; il l'emmenera dans le palais de Pelée son pere. Je n'exige aucun des présents accoutumés : j'y joindrai une dot im­mense, telle que jamais pere n'en donna de sem­blable à sa fille ; sept villes riches, nombreuses en habitants, Cardamyle, Énopée, Hirafertile en pâturages, la divine Plieres, Anthée environnée de marais profonds, la superbe AEpea, et Pédasos dontle vignoble est abondant, toutes voisines de la mer, non loin delà sablonneuse Pylos. Des hom­mes riches en moutons, riches en bœufs, habitent ces cités : ils l'honoreront comme un dieu ; ils lui feront de superbes présents ; ils paieront à son sceptre un juste et immense tribut. Je donnerai toutes ces choses au fils de Pelée, s'il appaise son courroux. Qu'il cede à nos prieres. Le dieu des enfers est seul inexorable ; les humbles vœux ne peuvent le fléchir : c'est pour cela qu'il est en horreur aux mortels. Qu'Achille se soumette à mon empire : car je suis plus âgé que lui ; ma race est illustre ; je commande à tous, les rois.

   Fils d'Atrée, roi des hommes, Agamemnon, repond le vieux Nestor, les dons que tu fais au divin Achille sont dignes de ce héros. Choisissons des députés illustres ; qu'ils se hâtent d'aller à la tente du fils de Pelée. Je les nommerai ; ils ne refuseront pas cette honorable mission. Phénix l'ami de Jupiter, Ajax et le divin Ulysse, seront nos députés; que deux hérauts, Hodius et Eurybate, les accompagnent. Apportez de l'eau ; purifions nos mains ; applaudissez, adressant vos vœux, au fils de Saturne, lui demandant de prendre compassion des maux que nous souffrons.

   Il dit ; tous applaudissent. Les hérauts versent de l'eau sur leurs mains ; les esclaves couronnent les coupes, et les distribuent à l'assemblée. Ayant fait des libations aux dieux, et bu autant que la soif les y convie, les députés s'empressent de sor­tir de la tente du fils d'Atrée. Portant ses regards de tous côtés, le vieux Nestor leur donne d'utiles conseils, à Ulysse par-dessus tous les autres : Tentez, leur dit-il, tous moyens de fléchir l'irrépro­chable fils de Pelée. Ils parcourent le rivage de la mer bruyante, adressant leurs vœux à Neptune dont les ondes environnent la terre, lui deman­dant de porter la persuasion dans la grande, ame du descendant d'AEacus.

   Parvenus aux vaisseaux des Thessaliens, les dé­putés trouvent Achille assis à l'entrée de sa tente, qui charme son ennui par les accents de sa ci­thare. Cette lyre précieuse fit partie des dépouilles de la ville d'Eétion dont il s'empara : ouvrage de Dédale, le manche en est d'argent. Achille en tire des sons harmonieux qu'il accompagne des doux accents de sa voix : il célebre les exploits des an­ciens héros de la Grece. Assis devant lui, Patrocle seul attend en silence que le descendant d'Eacus ait fini de chanter. En cet instant les chefs de l'armée des Grecs s'approchent ; le divin Ulysse est à leur tête. Du plus loin qu'ils appercoivent le fils de Pelée, ils s'arrêtent avec respect. Achille étonné, tenant l'harmonieuse cithare dans ses mains, s'élance du trône où il est assis ; Patrocle quitte le siege qu'il occupe. Etendant la main, le fils de Pelée adresse aux députés ces douces paroles :

   Héros que, malgré mon courroux, je chéris et révere par-dessus tous les enfants de la Grece soyez les bien venus ; sans doute une pressante nécessité vous amené.

   Ayant ainsi parlé, le fils de Pelée introduit les députés dans sa tente, les fait asseoir sur des trônes couverts de tapis de pourpre. Adressant la parole à Patrocle qu'il voit pres de lui :

   Fils de Ménétius, lui dit-il, empresse-toi d'apporter la plus vaste des urnes que mon vaisseau renferme; prépare un vin exquis ; distribue des coupes : car les hommes les plus chers à mon cœur sont arrivés dans ma tente.

   Il dit. Patrocle obéit à son cher compagnon ; Achille lui-même pose sur un feu ardent un vase im-mense, destiné à contenir les chairs des victimes ; il y place le dos entier d'un mouton et d'une chevre engraissés, et le râble d'un porc brillant d'une graisse ferme et épaisse. Automédon tient le vase ; le divin Achille fait les portions : les chairs étant coupées, ils les embrochent : le fils de Ménétius allume un grand feu. Quand la flamme est éteinte, Patrocle étend les charbons, élevé les broches de dessus leurs bases, répand le sel, pré­sent des dieux, pose les chairs sur les charbons ardents, les retire, les place sur la table, apporte le pain dans de riches corbeilles. Achille distribue les chairs, et prend place vis-à-vis d'Ulysse, appuyé contre la cloison opposée au trône qu'occupé ce héros ; il ordonne à son compagnon Patrocle d'offrir aux dieux les prémices. Le fils de Ménétius détache des morceaux de toutes les parties des victimes, et les jette dans le feu ; ils portent leurs mains sur les mets qui leur sont offerts. Quand le désir du boire et du manger est satisfait, Ajax fait un signe à Phénix. Le divin Ulysse le remarque, couronne sa coupe du vin dont il l'emplit ; la présentant au fils de Pelée :

   Achille, lui dit-il, je te souhaite le bonheur. Les festins ne nous manquent ni dans la tente d'Agamemnon fils d'Atrée, ni maintenant dans la tienne: nous avons en abondance toutes les choses qui contribuent aux délices de la vie ; mais des soins cruels ne nous permettent pas d'en goûter les dou­ceurs. Descendant du dieu qui lance le tonnerre, nous tremblons à la vue des maux prêts à fondre sur nos têtes. Nos vaisseaux sont menacés ; la flamme est prête à les consumer, si tu ne te revêts de ta force pour nous défendre. Les Troyens, leurs nombreux alliés , campés pres de la muraille que nous avons construite dans le dessein de pro­téger nos vaisseaux, ont allumé de grands feux ; ils ne s'arrêteront pas qu'ils n'aient franchi nos remparts, et pénétré dans nos vaisseaux. Jupiter soutient leur ardeur par les augures favorables qu'il leur envoie ; le tonnerre gronde et éclate pour eux sur la droite. Hector, lançant sur l'armée des Grecs de terribles regards, se confiant dans la protection du fils de Saturne, ne met aucun terme à sa fureur ; il ne respecte ni les dieux ni les hommes ; la rage vit au fond de son cœur; il attend avec impatience le lever de l'aurore ; il se promet de couper avec la hache les pouppes de nos navires, d'y lancer des torches ardentes, de porter le carnage dans notre camp, d'ensevelir les Grecs consumés par les flammes, étouffés par la fumée, sous les débris de leurs vaisseaux embrasés. Je tremble que les dieux n'effectuent ses menaces, que notre desti­née ne soit de périr aux champs troyens, loin de la fertile Argos. Réveille-toi de ce long sommeil, ô Achille ; viens, quoique tard au secours de ta pa­trie affligée ; arrache les enfants de la Grece à la fureur des Troyens : ces forfaits consommés, il ne nous restera plus de ressource. Considere, avant l'événement, comment tu écarteras la mort prête à fondre sur l'armée des Grecs : souviens-toi des conseils que Pelée ton pere te donna à ton dé­part de Phthie, lorsqu'il t'envoya combattre aux champs troyens dans l'armée d'Agamemnon. O mon fils, te di soit-il, Minerve et Junon te donne­ront la victoire, si telle est leur volonté : mais souviens-toi de réprimer les mouvements impé­tueux de ton cœur, de te concilier l'amour de tous les Grecs jeunes et vieux; évite les dissentions in­testines, sources de maux extrêmes. Ainsi te parloit le vieux Pelée ; et tu as oublié ses conseils ! Mets un terme à ta vengeance. Agamemnon te fera de riches présents, s'il parvient à fléchir ton cour­roux. Je vais t'en faire l'énumération : sept trépieds dont le feu n'a point approché ; dix talents d'or ; vingt vases d'airain ; douze coursiers vigou­reux et légers, souvent couronnés dans les com­bats du cirque : un homme qui n'auroit pour tous biens, que les prix que ces coursiers lui ont acquis, ne pourroit passer pour indigent ; ils suffiroient pour combler les vœux d'an mortel : de plus sept captives lesbiennes d'une grande beauté, instruites dans tous les arts de leur sexe, qu'il choisit lui-même dans le partage du butin, quand nous dûmes à ta valeur la conquête de la puissante ville de Lesbos ; ces femmes surpassent en beauté toutes les autres mortelles : il te les donnera, et te rendra la fille de Brisés, cette belle captive qu'il t'a ravie ; il attestera, par un serment terrible, que jamais elle ne partagea son lit, que jamais il ne goûta avec elle les douceurs d'un commerce secret. Agamemnon te fera maintenant ces riches présents ; et si les dieux nous accordent de nous emparer de la grande ville de Priam, avant tout partage du butin tu chargeras toi-même un vaisseau d'or et d'airain ; tu choisiras vingt femmes entre les captives, les plus belles apres l'argienne, Hélene. De retour dans le riche et fertile pays d'Argos, tu deviendras son gendre ; il t'honorera à l'égal d'Ores te, son fils unique, élevé à Argos dans l'abondance de tous biens. Trois filles habi­tent son superbe palais, Chrysothémis, Laodice et Iphianasse ; tu choisiras celle qui t'agréera le plus, et tu l'emmeneras dans le palais de Pelée ton pere. Agamemnon n'exige aucun des présents accoutumés : il y joindra une dot immense, telle, que jamais pere n'en donna de semblable à sa fille ; sept villes riches, nombreuses en habitants, Cardarnyle, Enopée, Hira fertile en pâturages, la divine Prieres, Anthëe environnée de marais pro­fonds, la superbe cité d'AEpea, et Pédasos dont le vignoble est abondant, toutes voisines de la mer, pres de la sablonneuse Pylos. Des hommes riches en moutons, riches en boeufs, habitent ces cités : ils t'honoreront comme un dieu, te feront de su­perbes présents, paieront à ton sceptre un juste et immense tribut. Agamemnon te donnera toutes ces choses pour appaiser ton courroux. Si ta haine est inflexible, si tu le méprises et dédaignes ses dons, sois sensible au malheur des Grecs, à la perte d'une armée entiere ; les Grecs t'honoreront comme un dieu ; tu verras tomber sous tes coups le grand Hector qui assiege maintenant nos vais­seaux j dont la rage ne peut être assouvie que par notre mort. Le fils de Priam se vante qu'entre tous les guerriers que les vaisseaux des Grecs ont apportés sur ces rives, il n'en est aucun qui puisse lui résister.

   Divin fils de Laërte, industrieux Ulysse, lui ré­pond Achille, je m'expliquerai avec franchise : vous n'ébranlerez pas la ferme résolution que j'ai prise, qui aura son exécution. Cessez de me fatiguer par de vaines instances. Je hais à l'égal des portes des enfers celui qui cache une chose dans son cœur et en dit une autre ; je dirai donc le parti qui nie semble le meilleur. Ni le fils d'Atrée, Agamemnon, ni aucun autre des Grecs, ne me per­suaderont de combattre sans relâche contre des ennemis puissants, pour n'être payé de mes tra­vaux que par des injustices. Celui qui demeure en repos, et celui qui soutient le poids de la guerre, ont le même partage ; le lâche est aussi honoré que l'homme courageux ; le lâche et le guerrier intrépide sont enfermés dans le même tombeau. Quel fruit ai-je retiré de mes exploits ? Que me revient-il d'avoir prodigué ma vie dans tant de combats ? Comme l'oiseau qui porte à ses petits, dont un duvet léger couvre à peine les tendres ailes, la nourriture qu'il leur a préparée, tombe sous les serres du vautour; ainsi ayant passé tant de nuits sans goûter les douceurs du sommeil, tant de jours dans des combats sanglants contre des hommes courageux pour la défense de vos épouses ; ayant cour ru les mers sur des vaisseaux légers ; ayant conquis douze villes dans les isles, onze sur le continent voisin de la riche cité de Troie ; m'étant emparé de trésors immenses dont j'ai comblé le fils d'Atrée ; tandis qu'oisif dans ses vaisseaux il recueilloit le fruit de mes travaux, s'en attribuoit à lui-même la plus grande part, distribuoit la plus petite aux chefs de l'armée ; tous gardent ce qui leur a été donné ; le fils d'Atrée ravit à moi seul le prix de ma valeur ; il enlevé et retient mon épouse. Qu'il en jouisse. Cependant quel est le sujet de cette guerre ? Quel motif arme les enfants de la Grece contre les Troyens ? Pour venger quelle injure a-t-on assemblé cette grande armée ? Hélene ravie à Ménélas n'en est-elle pas l'objet ? Les fils d'Atrée sont-ils les seuls qui chérissent leurs épouses ? Tout homme juste et sensé aime et honore celle qu'il a choisie. Ainsi j'aimois Briséis, quoique ma captive ; elle fut la récompense de mes travaux. Agamemnon l'a arrachée de mes bras ; il m'a trom­pé une fois ; qu'il n'espere plus me séduire :  ses ruses me sont connues ; il ne me persuadera point. Ô Ulysse, que le fils d'Atrée délibere avec toi et les autres rois sur les moyens d'écarter la flamme prête à consumer vos vaisseaux. Vous avez fait de grandes choses sans moi ; vous vous êtes fatigués pour élever cette haute muraille, pour creuser ce fossé et large et profond, pour le fortifier par des palissades ; et cependant vous n'avez pu arrê­ter l'impétuosité de l'homicide Hector ! Tant que je combattis avec les Grecs, le fils de Priam n'osa s'engager dans un périlleux combat, hors des murs de sa patrie : une seule fois il tenta de sortir de la porte Scée, de s'avancer jusqu'au grand hêtre ; repoussé honteu-sement, il n'échappa qu'a­vec peine à l'impétuosité de ma poursuite. Je ne combattrai plus contre le divin Hector. Demain, au lever de l'aurore, vous pourrez, si le désir vous y convie, me voir, apres de solemnels sacrifices, lancer à la mer mes vaisseaux légers : mes ra­meurs, fendant avec rapidité la plaine liquide, s'ouvriront un passage au sein de l'Hellespont. Si Neptune m'accorde une heureuse navigation, la troisieme aurore me verra aborder la fertile Phthie, où m'attendent les richesses immenses que j'y ai laissées à mon départ pour Troie ; j'y joindrai l'or, l'airain, les belles captives, l'acier poli, qui m'échurent dans le partage du butin. Le seul prix dont le fils d'Atrée avoit payé mes exploits, il me l'a ravi, et m'a fait injure. Portez-lui nia réponses parlez ouvertement : que mon exemple excite une juste indignation dans l'ame des Grecs, si cet homme injuste essaie de les tromper. Malgré son impudence, il n'oseroit lever les yeux sur moi. Qu'il ne se flatte pas que je l'aide ou de mes conseils, ou de mon bras ; il m'a offensé ; il m'a trompé. Qu'il se borne à jouir du fruit de sa perfidie, et ne tente plus de m'en imposer par de vaines promesses. Qu'il périsse; car Jupiter l'a rendu insensé. Ses dons me sont odieux ; je le méprise comme un vil esclave. Me donnât -il dix fois, vingt fois autant qu'il m'offre maintenant ; me donnât-il tout ce que sa folle ambition lui promet, tout ce que le commerce apporte de richesses dans Orchomene ou dans Thebes, la capitale de l'Egypte, dont les maisons sont remplies d'immenses trésors, dans Thebes aux cent portes, par chacune desquelles sortent deux cents guerriers montés sur des chars attelés de coursiers vigoureux ; me donnât-il autant d'or que le rivage de la mer contient de grains de sa­ble, il ne fléchirait pas mon courroux. Qu'il porte la peine de l'injure qu'il m'a faite. Le fils d'Atrée, Agamemnon, ose me proposer l'hymen de l'une de ses filles ! Eût-elle tous les charmes de Vénus, pût-elle le disputer à Minerve dans les arts de son sexe, je ne l'épouserois pas ; qu'il choisisse un autre gendre entre les enfants de la Grece, celui qui lui agréera le plus, celui dont la puissance flattera le plus son ambition. Si les dieux me conservent la vie, qu'ils permettent que je revienne dans ma patrie, Pelée mon pere me choisira une épouse. Il est dans l'Elide, il est dans Phthie, des filles de rois protecteurs des ci­tés : l'une d'elles sera ma compagne ; uni, par les nœuds d'hyménée, à cette épouse chere à mon cœur, je posséderai en paix les richesses que le vieux Pelée m'a acquises. Ni les trésors que la superbe ville de Troie renfermoit dans ses murs, dans le temps de la paix, avant l'arrivée des Grecs, ni tous ceux que cache dans sa vaste en­ceinte le temple de marbre consacré à Apollon dans la pierreuse Pytho, ne peuvent être mis en parallele avec la vie. Les pirates enlevent les bœufs et les moutons d'un homme riche ; on ac­quiert des trépieds, de rapides coursiers : mais on ne peut rappeller l'ame humaine, quand elle a franchi la fatale barriere. Ma mere, la fille du vieux Nérée, Thétis aux pieds d'argent, m'a dé­voilé ma destinée. Deux routes, m'a-t-elle dit, te conduiront à ton heure derniere ; le choix est en ton pouvoir : l'une environnée l'une gloire immortelle, si tu demeures aux champs troyens, combattant sous les murs de Troie, mais sans es­poir de rentrer dans ta terre natale ; l'autre dans une tardive vieillesse si tu retournes dans ta patrie, mais cette gloire immortelle sera perdue pour toi. Fuyez vous-mêmes, ô mes amis; retournez dans vos maisons, car tout espoir de conquérir Ilion vous est ravi : Jupiter a étendu son bras puissant sur cette grande cité ; il a ranimé la con­fiance des Troyens ; il a soufflé l'intrépidité dans leurs ames. Reportez ma réponse aux chefs de l'armée des Grecs ; que les vieillards les aident de leurs-conseils, c'est leur devoir : qu'ils cherchent dans leur esprit quelque autre moyen de sauver l'armée, d'écarter la flamme prête à consumer leurs vaisseaux ; celui-ci ne leur réussira point ; ils ne parviendront pas à fléchir mon courroux. Que cependant Phénix repose dans ma tente, attendant le lever de l'aurore : demain il fendra avec moi la plaine liquide, pour reprendre, s'il le veut, le chemin de notre commune patrie ; car je n'userai pas de contrainte pour l'emmener.

   Il dit. Tous gardent le silence, étonnés de l'in­flexibilité de sa réponse. Versant des larmes ameres, tremblant pour les vaisseaux des Grecs, le vieux Phénix prend enfin la parole :

Illustre fils de Pelée, lui dit-il, si tu as pris la ferme résolution de retourner dans ta patrie, que tu refuses de repousser la flamme prête à consu­mer nos vaisseaux, que rien ne puisse fléchir ton courroux, comment resterois-je seul sur cette terre étrangere, abandonné de toi, ô mon cher fils ! Pelée ton pere te confia à moi le jour auquel il t'envoya de Phthie avec Agamemnon, encore enfant,  non accoutumé  aux  travaux guerriers, ni formé dans l'art de convaincre les hommes dans l'assemblée de la nation, vertus dont les mortels tirent leur gloire. Pelée ton pere m'envoya avec toi pour t'instruire dans l'art de la per­suasion, pour te donner l'exemple dans les com­bats. Non, mon cher fils, je ne t'abandonnerai point, quand un dieu me promettroit qu'effaçant les rides qui couvrent mon front, il me rendroit à ma premiere jeunesse, tel que je, fus autrefois lorsque j'abandonnai le pays des Hellenes, la patrie des belles femmes, fuyant la colere de mon pere Amyntor fils d'Orménidas, irrité contre moià cause d'une belle concubine qu'il aimoit tendrement, au mépris de ma mere sa légitime épouse. Embrassant mes genoux, ma mere me conjuroit de me faire aimer de cette femme, afin u'elle prît le vieillard en horreur. Je me rendis  ses instances ; je fus aimé. Soupçonnant mes criminelles amours, mon pere me maudit, invo­qua contre moi les cruelles Euménides, leur de­mandant qu'aucun enfant né de mon sang ne s'assît sur ses genoux. Les dieux infernaux, Pluton, la cruelle Proserpine, exaucerent ses vœux. Je pris en dégoût le palais de mon pere: mes conpagnons, les jeunes hommes de mon âge, s'efforçoient de m'y retenir ; de fréquentes victimes de bœufs et de moutons fumoient sur les autels des dieux ; les soies de grand nombre de porcs en­graissés furent jetées dans les flammes de Vulcain ; ils puisoient sans cesse le vin du vieillard dans les urnes qui le renfermoient. Se relevant alter­nativement, ils firent, pendant neuf nuits, une garde exacte : pendant tout ce temps le feu ne s'éteignit point ; il brûloit sous le portique  il brûloit sous le vestibule  des brasiers allumés éclairoient l'entrée de la chambre où j'étois ren­fermé. Quand la dixieme nuit eut couvert l'horizon de ses voiles parfumés, je parvins à briser les portes de ma prison ; je franchis avec rapidité la vaste enceinte du palais de mon pere : aucun de mes gardiens, aucune des femmes esclaves, ne m'appercut. Ayant parcouru la vas te Élide, j'arrivai dans la fertile contrée de Phthie, nourrice de nom­breux troupeaux : le roi Pelée m'accueillit avec bonté, m'aima comme un pere aime un fils uni­que, le fruit de sa vieillesse, qu'il destine à être l'héritier de ses biens immenses acquis par ses travaux  Pelée me combla de richesses, soumit à nies ordres un grand peuple. J'habitois l'extrémité de la Thessalie, régnant sur les Dolopes. Je t'aimai  je te rendis tel que tu es main-tenant, ô Achille, égal aux immortels. Dans ton enfance tu refusois, d'assister aux festins sacrés, de prendre aucune nourriture dans le palais de Pelée ton pere, que je ne t'eusse placé sur mes genoux, que je n'eusse coupé tes morceaux, que je n'eusse approché la coupe de tes levres. Plusieurs fois tu souillas et mon sein et mon manteau du vin que ta bouche répandoit dans tes plus jeunes ans ; car tu fus difficile à élever. Je souffris beaucoup à cause de toi ; je travaillai beaucoup. Un espoir soutenoit mon courage : les dieux, me disois-je à moi-même, n'ont pas permis que j'eusse de postérité ; adoptons cet enfant ; rendons-le semblable aux immortels ; il sera un jour mon protecteur ; il écartera de moi l'ennemi qui voudra ma ruine. Appaise ton courroux, ô mon cher fils ; ne sois pas inflexible. Les dieux eux-mêmes ne le sont pas ; leur clémence est la source de leur gloire et de leur puissance. Ils se laissent fléchir par les sacrifices, par les vœux, par les libations, par la graisse des victimes que leur offrent les mortels. Quand l'orgueil, quand les crimes des hommes les irritent, les Prieres les appaisent ; les Prieres, filles de Jupiter ; boiteuses, ridées, leur regard est louche ; elles marchent à pas lents à la suite de l'Injure, dont la force est grande et le pied léger. L'Injure les devance de loin, attaque et blesse les mortels : les Prieres, filles de Jupiter, marchent à sa suite, guérissent les blessures qu'elle a faites, secourent ceux qui les respectent, exau­cent leurs vœux. Mais elles s'irritent contre l'homme inflexible qui les méprise : remontant dans le palais du fils de Saturne leur pere, elles implorent sa vengeance ; l'Injure vole, punit cet homme inexorable. Ô Achille, rends aux filles de Jupiter l'honneur qui leur est dû : souvent elles ont fléchi Famé superbe des héros. Si, persévérant dans son injustice, le fils d'Atrée refusoit de la réparer, s'il ne t'offroit des dons immenses, s'il ne t'en promettoit de plus grands encore, je ne te proposerois pas de mettre un terme à ta vengeance, de secourir les Grecs, malgré les maux qui les accablent : mais Agamemnon te rend la captive qu'il t'a ravie ; il te comble de biens, t'en promet davantage. Il a choisi dans l'ar­mée des Grecs les hommes les plus distingués, ceux qui te sont les plus chers, pour les députer vers toi : ne méprise ni leurs démarches ni leurs supplications. Ton courroux fut juste autrefois ; il seroit criminel aujourd'hui. Ainsi l'on nous raconte qu'agirent les hommes les plus célebres de l'antiquité : quand une violente colere les enflammoit, ils se laissoient fléchir par les dons ; ils ne furent pas inaccessibles aux humbles prieres. Il me souvient d'une ancienne histoire ; je veux vous la raconter, ô mes amis. Les Curetés et les Etoliens combattoient sous les murs de Calydon ; une guerre sanglante s'étoit élevée entre ces deux peuples. Les Curetés assiégeoient la superbe cité de Calydon ; les Etoliens la défendoient. Artémise, au trône d'or, avoit suscité ce terrible fléau, irritée contre les Etoliens de ce que leur roi OEnéus, apres une abondante récolte, ayant fait de solemnels sacrifices à toutes les divinités, ne lui avoit pas offert les prémices des fruits de la terre. Soit oubli, ou tout autre motif, l'insensé OEnéus avoit négligé le culte de la fille du grand Jupiter. La chasseresse Artémise, violemment courroucée, envoie dans les champs fertiles des Étoliens un énorme sanglier aux dents d'ivoire ; il déracine les arbres couverts de fleurs, présages d'une abondante récolte ; il dévaste tous les jours les riches campagnes des Etoliens. Le fils d'OEnéus, Méléagre, assemble des cités voisines un peuple immense de chasseurs et de chiens (car une troupe peu nombreuse n'eût suffi pour arrêter les ravages de ce monstre). Grand nombre de bûchers avoient consumé les corps sanglants des chasseurs tombés sous sa dent meurtriere. Méléagre le perce de son javelot. L'implacable déesse seine la discorde entre les vainqueurs : la tête, la peau, les dépouilles de l'énorme san­glier, excitent une guerre sanglante entre les Cu­retés et les braves Etoliens. Tant que Méléagre, l'ami du dieu Mars, combattit à la tête des va­leureux Etoliens, les Curetés, quoique plus nombreux, furent repoussés et défaits ; ils ne purent approcher des murs de Calydon. Mais le cour­roux, qui égare le sage même, eut acces dans l'ame de Méléagre : irrité contre sa mere Althée, ce héros demeuroit aupres de son épouse chérie, la belle Cléopâtre, fille de Marpisse qui fut fille d'Évenie, et d'Ida le plus courageux des mortels. Epris d'une violente passion pour la belle Mar­pisse, Ida osa combattre contre Apollon. Ce fut le sujet du surnom que les parents de Cléopâtre lui donnerent, Alcyone, parceque la mere de cette nouvelle Alcyone pleuroit la mort de son époux quand elle fut ravie par le dieu dont les fleches sont invincibles. Telle étoit l'épouse que Méléagre, oisif dans son palais, refusoit de quitter pour voler au secours des siens ; car il nourrissoit dans son cœur un violent courroux des imprécations que sa mere, irritée de la mort de son frere, ne cessoit d'adresser aux dieux contre lui. Fléchis­sant sans cesse les genoux, prosternée contre la terre qu'elle embrassoit, inondant son sein de ses larmes, cette mere affligée ne cessoit d'invoquer Pluton et l'inexorable Proserpine, leur demandant par des vœux assidus la mort de son fils. Une implacable furie, qui voloit dans les ténebres, l'entendit du fond de l'Erebe. Cependant les ennemis attaquent les tours de la ville de Calydon : le bruit des coups redoublés des assiégeants, l'allégresse des vainqueurs, le trouble des assiégés, les cris plaintifs des mourants, portent au loin la terreur. Les vieillards députent les pontifes des dieux vers Méléagre, pour implorer le secours de son bras ; ils essaient de le tirer de l'asyle où il se tient renfermé ; ils lui promettent des dons magnifiques, un domaine de cinquante arpents à son choix, moitié en vignes, moitié en terres labourables, dans le sol le plus fertile de toute la contrée, pres des murs de l'agréable ville de Calydon. Montant au sommet de la brillante demeure de son fils, le vieux OEnéus ébranle les portes, embrasse les genoux de son fils irrité. Ses freres, ceux d'entre ses compagnons qu'il chérit, qu'il honore par-dessus tous les autres, sa mere elle-même, essaient de le fléchir : il demeure inexorable, et ne se laisse persuader que lorsque les Curetés, ayant escaladé les remparts, portant le fer et le feu dans la haute cité de Calydon, ont fait breche aux murs du palais. Alors son épouse, la belle Cléopâtre, versant des larmes ameres, met sous ses yeux l'affreux tableau des horreurs que l'assaut d'une grande ville entraîne apres lui ; ils tuent, les hommes, livrent la ville aux flammes, arrachent les enfants des bras de leurs meres, réduisent à une dure captivité les femmes les plus distinguées. L'ame de Méléagre est ébranlée : fléchi par les larmes de son épouse, il se levé, revêt son éclatante armure, prend la défense des Étoliens. Mais ces peuples ne lui don­nerent pas les magnifiques présents qu'ils lui avoient destinés ; car il n'avoit cédé qu'à la crainte de voir son palais enveloppé dans l'embrasement universel. N'aie point de telles pensées, ô mon cher fils ; qu'un dieu ennemi ne t'inspire pas ces funestes conseils ; n'attends pas, pour nous secourir, que la flamme consume nos vaisseaux: accepte les dons qui te sont offerts ; les Grecs t'honoreront comme un dieu. Si tu refuses maintenant de com­battre, tu n'obtiendras pas un semblable honneur, quand l'impérieuse nécessité te contraindra d'é­loigner de nous le terrible fléau de la guerre.

    Divin Phénix, que j'aime comme un pere tendre, répond Achille, tant d'honneurs me sont à charge: les décrets de Jupiter reglent ma destinée ; ils sont la source de ma gloire ; je les exécuterai dans les vaisseaux des Grecs, tant que je respirerai, tant que mon ame imprimera le mouvement à mes membres. Ecoute ce que je vais te dire ; grave-le dans ton esprit. Cesse d'essayer de m'émouvoir par tes larmes, par tes prieres, dans le dessein de com­plaire à Agamemnon. Je t'aime, ô Phénix : l'ami d'Agamemnon me seroit odieux. Partage mon in­dignation ; regne avec moi ; reçois la moitié de mes états, témoignage éclatant de ma reconnoissance. Que tes compagnons portent ma réponse à ceux, qui les ont employés : demeure ici ; que le repos de la nuit délasse tes membres fatigués. Demain, nous délibérerons sur le parti qu'il convient de prendre, ou de retourner dans ma patrie, ou de demeurer en ces lieux.

   Il dit, et fait signe à Patrocle de dresser un lit, Le divin Ajax, fils de Télamon, prenant la parole :

   Divin fils de Laërte, industrieux Ulysse, partons, dit-il ; car nous ne parviendrons pas à flé­chir cet homme. Quelque infructueuse qu'ait été notre députation, hâtons-nous de porter la ré­ponse d'Achille aux Grecs, qui n'ont pas rompu l'assemblée, attendant notre retour. La grande ame d'Achille est inexorable ; l'amitié n'a point acces dans son cœur. Le cruel ! nous n'avons pu l'appaiser, nous ses compagnons, ses amis, que les Grecs choisirent entre tous, comme ceux qui l'honorent par-dessus tous les autres. Le guerrier le plus terrible reçoit la rançon de la mort d'un frere, d'un fils : le meurtrier continue d'habiter sa ville natale, ne redoutant plus une vengeance qu'il a rachetée ; le courroux de son ennemi est appaisé par le prix qu'il a reçu. Mais les dieux ont mis dans ton ame, ô Achille, une haine im­placable, à cause d'une captive qui t'a été ravie : nous t'en offrons sept qui surpassent en beauté toutes les autres ; nous y ajoutons des dons im­menses. Appaisé ton courroux ; nous t'en conju­rons par les droits de l'hospitalité. Les hommes qui te sont les plus chers, qui t'honorent par­ dessus tous les autres, habitent maintenant la même tente que toi. Divin Ajax, fils de Télamon, roi d'un grand peuple, répond Achille, tu as parlé selon ton cœur ; mais mon ame s'irrite par le souvenir de l'injure que m'a faite le fils d'Atrée, me traitant Comme un vil étranger dont on dédaigne le courroux. Retournez aux vaisseaux ; reportez ma réponse aux Grecs. Je ne prendrai de part à cette guerre cruelle, que lorsque le fils de Priam, l'ho­micide Hector, ayant réduit en cendres vos vaisseaux, étendra le carnage jusqu'aux miens, jusqu'aux tentes des Thessaliens. Mais j'ai cette confiance qu'Hector, quelque insatiable qu'il soit de combats, respectera et ma tente et mon vaisseau.

   Il dit. Tous, tenant dans leurs mains des cou­pes à deux fonds, offrent aux dieux de saintes libations :  les  députés reprennent la route du camp ; Ulysse est à leur tête. Cependant Patrocle ordonne à ses compagnons et aux femmes esclaves de dresser un lit pour Phénix. Elles obéissent, dressent le lit dans la tente d'Achille, étendent par-dessus des peaux et des tapis de pourpre, le couvrent du lin le plus pur : le vieillard attend sur ce lit le lever de la divine Aurore. Dans un réduit obscur de sa tente, Achille goûte les douceurs du sommeil ; une belle captive, Diomédée, la fille de Phorbas, qu'il amena de Lesbos, repose à ses côtés. En face du lit occupé par le fils de Pelée, s'éleve celui de Patrocle : la belle Iphis est pres de lui, Iphis que lui donna Achille quand il eut, conquis la haute cité de Scyros,  où regnoit Enyéus.

   Cependant les députés parviennent à la tente d'Agamemnon. Tous se levent à leur approche ; tenant dans leurs mains des coupes d'or, ils sa­luent les députés, les interrogent sur le succes de leur mission. Le roi des hommes, Agamemnon, adressant le premier la parole au fils de Laërte :

   Divin Ulysse, la gloire des Grecs, lui dit-il, Achille consent-il à nous seconder ? éloignera-t-il la flamme prête à consumer nos vaisseaux ? Achille vous a-t-il refusés ? Sa haine est-elle implacable ? Illustre fils d'Atrée, roi des hommes, Agamemnon, répond le patient, le divin Ulysse, Achille refuse de s'appaiser ; nos malheurs semblent affermir son courroux ; il te hait, et refuse tes dons. Prends conseil avec les Grecs, nous a-t-il dit ; avise aux moyens de sauver les vaisseaux et l'armée des Grecs ; au lever de l'aurore, je fen­drai la plaine liquide avec mes vaisseaux. Que les Grecs remontent sur leurs navires ; qu'ils retournent dans leur patrie, car il ne vous reste plus ; d'espoir de vous emparer de la grande cité d'Ilion, Jupiter a étendu son bras puissant pour la protéger ; il a ranimé la confiance des Troyens ; ce dieu souffle l'intrépidité dans leurs ames. Tels sont ses discours. Interroge ceux qui m'ont accompagné, Ajax, les deux hérauts ; prudents l'un et l'autre, ils te confirmeront la vérité de mon récit. Le vieux Phénix est resté dans la tente d'Achille ; le fils de Pelée l'exhorte à reprendre avec lui, des demain, la route de la Thessalie. Phénix le suivra s'il le veut ; car Achille n'usera pas de contrainte pour l'emmener.

   Il dit. Etonnés de l'inflexibilité du fils de Pelée, et de la fierté de sa réponse, tous se taisent.

   Le vaillant Diomede interrompant ce long si­lence :      

   Illustre fils d'Atrée, roi des hommes, Agamemnon, dit-il, plût aux dieux qu'offrant des dons immenses au fils de Pelée, le plus fier des mortels, tu n'eusses pas tenté de le fléchir ! tes instances n'ont servi qu'à accroître son orgueil. Qu'il parte ou qu'il demeure, que nous importe ? Il combat­tra, quand son courage s'irritera de cette longue oisiveté, lorsqu'un dieu l'aura inspiré. Suivez tous mes conseils. Ayant réparé par la nourriture vos forces abattues, goûtez maintenant les douceurs du repos ; car le sommeil accroît la force de l'homme. Quand l'Aurore aux doigts de rosé se montrera sur l'horizon, range l'armée en bataille, ô Agamemnon ; que les hommes de pied, que les chars rangés par ordre devant la pouppe : de nos navires, leur servent de rempart ; inspire à tous, et par tes paroles et par ton exemple, un intrépide courage ; combats toi-même au milieu des héros de la Grece.

   Il dit ; tous les rois applaudissent au magnanime conseil du valeureux fils de Tydée. Ayant fait des libations aux dieux, ils se retirent dans leurs tentes pour goûter les douceurs du sommeil.