EXPLOITS
D'AGAMEMNOM.
Du lit du beau
Tithon l'Aurore monte aux cieux
Pour porter la
lumière aux mortels comme aux dieux ;
Jupiter mande alors
la Discorde funeste
Vers les vaisseaux
des Grecs où debout elle reste,
Signe de guerre en
main, sur le grand vaisseau noir
Qu'Ulysse avait au
centre afin de mieux pouvoir
Là même être entendu
des deux côtés aux ailes,
(Des tentes d'Ajax
fils de Télamon à celles
D'Achille, eux sûrs
de force et de virilité,
Ayant mis leurs
vaisseaux à chaque extrémité).
La déesse debout,
poussant des cris de rage,
Inspire à tous les
Grecs un vigoureux courage
Pour des combats
sans fin (semblant plus doux pour eux
Que rentrer au cher
sol, fuir sur leurs vaisseaux creux).
Le roi dit qu'on
se ceigne, il vêt l'airain splendide
Et s'attache à la
jambe une belle cnémide
Aux agrafes
d'argent, son sein est recouvert
D'une cuirasse, un
don riche, à sa joie offert
Par Cynire son hôte
à Cypre, heureux d'apprendre
Le grand bruit que
les Grecs naviguaient pour se rendre
Vers Troie ; on y
voyait dix bandes d'acier noir,
Douze d'or, vingt d'étain, au col se faisaient voir
Trois dragons bleu d'azur, des deux côtés ils semblent
Ces iris qu'en prodige aux mortels qui s'assemblent,
Jupiter fixe en l'air ; puis au bras se chargeant
D'un beau glaive à clous d'or, à la gaine d'argent,
Il prend un bouclier, riche abri dont dix tranches
Sont d'airain entourant vingt bosses d'étain blanches ;
Le centre est d'acier noir ; Gorgone aux yeux hagards
Est au bord, y lançant de terribles regards,
L'Effroi, la Fuite autour ; un cuir d'argent le borde
Sous un dragon d'azur à trois têtes en horde
Sortant d'un col unique ; il coiffe un casque orné
De quadruple bossette, à panache incliné,
Effrayant ; puis il prend deux traits qui resplendissent
Jusqu'au ciel où Junon et Minerve applaudissent
Le prince régissant Mycènes riche en or.
Chacun
recommandait qu'arrêtant leur essor,
Son écuyer ait soin
que ses chars ne s'écartent,
Qu'ils restent aux
fossés d'où les fantassins partent
Cuirassés de
l'armure ; avant l'Aurore un cri
Monte incessant ;
les rangs aux fossés, leur abri,
Vont loin des
cavaliers qui suivent en bon ordre ;
Mais le fils de
Saturne entre eux cause un désordre
Et lance une rosée
en sang mouillant l'éther
Afin que maints
héros, ce que veut Jupiter,
Soient plongés chez
Pluton dans ses demeures pleines.
Les Troyens,
d'autre part, sont sur le haut des plaines ;
Hector, le noble
Énce et trois fils d'Anténor,
L'adolescent Polybe,
Acamas, Agénor,
Le grand Polydamas,
sont chefs ; Hector, du reste,
Porte un beau bouclier, tel qu'un astre funeste
Ou brille dans la nue ou rentre dans le fond,
Tel Hector tout d'airain, en queue, en tête fond
Brillant comme l'éclair que Jupiter envoie.
Tels que les
moissonneurs par une inverse voie
Dans les sillons ou
d'orge ou de blé d'un heureux
Abattent à poignée,
ainsi là tous entre eux
S'immolant, les
Troyens et les Grecs aussi viennent ;
De la fuite fatale
aucuns ne se souviennent,
Tous combattent, à
tête égale sous les coups,
Tous se précipitant
semblables à des loups.
Or la triste
Discorde aimant les voir combattre,
Reste seule des
dieux qui vont au loin s'ébattre.
Paisiblement assis
aux palais somptueux
Que pour chacun
contient l'Olympe sinueux ;
Tous accusent le
fils de Saturne suprême
De combler les
Troyens d'honneur, de gloire extrême ;
N'en ayant nul
souci, le père souverain,
Fier de gloire, à
l'écart, voit l'éclat de l'airain,
Les vaisseaux grecs,
la ville où les Troyens demeurent,
Et ceux qui font
mourir, ainsi que ceux qui meurent.
Dès l'aube et
tant que croît le saint jour, tout ce temps,
Des deux parts sous
les traits tombent les combattants ;
Mais quand le
bûcheron pour son dîner se place
Dans les halliers du
mont, lorsque sa main est lasse
De couper de longs
bois, et qu'il sent un désir
D'aliments doux au
cœur l'entourer, le saisir,
Les Grecs
s'encourageant, rompent par leur courage
Les phalanges de
Troie, et d'abord avec rage
Fond Agamemnon qui tue un chef, Bianor,
Dont le guide Oïlée, ayant pris son essor,
S'élance de son char contre lui qui le tue
En le frappant au front par sa lance pointue ;
Le casque lourd d'airain ne relient l'arme, et l'os
Percé, tout l'encéphale est troublé, le héros
Dompté dans son élan, et là les laisse Atride
Enlevant leur tunique à leur torse splendide ;
Puis il tue Antiphus, puis Isus sans retard,
Tous deux fils de Priam, légitime et bâtard,
Sur un seul char montés, Isus tenant la rêne,
Et le noble Antiphus combattant dans l'arène ;
Achille sur l'Ida jadis s'empara d'eux
Bergers vers leurs troupeaux où d'osier vert tous deux
Il les lia, voulut des rançons pour les rendre ;
Le fort Agamemnon frappe en venant les prendre,
L'un de sa lance au sein, à l'oreille Antiphus
D'un glaive qui l'abat du char, il court dessus,
Leur prend leur belle armure et peut les reconnaître ;
Il les vit aux vaisseaux le jour qu'ils purent être
Emmenés de l'Ida par Achille au pied prompt ;
Comme un lion sans peine entre ses forts crocs rompt
Des faons de biche agile et prend leur souffle tendre,
En entrant dans leur gîte où n'osant pas l'attendre,
Leur mère, bien que près, n'aide, tremble, aux abois
Dans la forêt de chêne et l'épaisseur des bois
Vite fuit en sueurs le brusque assaut du fauve ;
Ainsi, par peur des Grecs, nul Troyen ne les sauve.
Le fort Agamemnon va prendre en même temps
Hippoloque et Pisandre, excellents combattants,
Encourageant les
Grecs ; comme un grand feu s'abat
Sur une forêt vierge et que l'ouragan bat,
Faisant tourbillonner les flammes qui calcinent
Les arbustes qui tous tombent, se déracinent,
De même aux coups du roi les têtes des Troyens
Tombent ; avec fracas dans les sanglants chemins
Maints coursiers à hauts cols font rouler leurs chars vides,
Privés des conducteurs chers aux vautours avides
Plus qu'aux épouses dont les époux gisent morts.
Jupiter en secret
mène Hector en dehors
Du bruit des traits,
du sang, du sable et du carnage ;
Poussant les Grecs,
Atride arrive au voisinage
Du tombeau d'Ilus
fils du vieux roi Dardanus,
Où les fuyards en
plaine, au figuier parvenus,
Désirent Troie ;
Atride en criant les suit, souille
Toujours ses fortes
mains d'un sang dont il se mouille ;
Jusqu'à la porte
Scée, au hêtre ils s'effrayaient,
Attendant là ceux
qui par la plaine fuyaient ;
Ainsi que des
troupeaux de génisses qu'effrayé
Un lion qui la nuit
vient quand il faut qu'on traye,
De mort cruelle il
en frappe une dont il rompt
Le col dans ses
forts crocs, avale d'un coup prompt
Les entrailles, le
sang de la bête abattue ;
Le fort Atride ainsi
poursuit sans cesse et tue
Le dernier des
fuyards qui s'abattent nombreux
En arrière, en avant
de leurs chars où contre eux
Atride avec fureur
frappe à coups de sa lance.
Cependant, quand
Atride Agamemnon s'élance
En approchant de
Troie et de son haut rempart,
Le père des mortels
et des immortels part,
Descend des cieux et
tient en main sa foudre prête,
Au sommet de l'Ida rempli d'onde il s'arrête,
Vite envoie en message Iris aux ailes d'or :
« Rapide Iris,
pars, vole, ainsi conseille Hector :
Tant qu'il va voir
Atride en tête fondre, abattre,
Que lui-même
excitant les autres à combattre
Les Grecs dans le
carnage, il se tienne à l'écart ;
Mais dès
qu'Agamemnon sautera sur son char,
Blessé d'un trait,
frappé d'une lance pointue,
Je mettrai dans
Hector la vigueur pour qu'il tue
Des Grecs près des
vaisseaux, toujours s'en approchant
Jusqu'à la nuit
sacrée et le soleil couchant. »
Il a dit, et
docile, Iris prompte et légère
Part des monts idéens, arrive en messagère
Vers les saints murs de Troie et va trouver Hector,
Vaillant fils de Priam, qui debout est encor
Sur ses coursiers et char ; Iris à lui s'adresse :
« Brave Hector,
égalant Jupiter en sagesse,
Fils de Priam, ce
dieu m'envoie auprès de toi
Dire que tout le
temps que tu verras le roi
Agamemnon Atride en
tête fondre, abattre,
Tu devras exciter
les autres à combattre
Les Grecs dans le
carnage, et toi-même à l'écart ;
Mais dès qu'Atride
ira s'élancer sur son char,
Blessé d'un trait,
atteint d'une lance pointue,
Il te douera de
force afin que ton bras tue
Des Grecs près des
vaisseaux, toujours t'en approchant
Jusqu'à la nuit
sacrée et le soleil couchant. »
La rapide Iris
part après cette parole ;
Hector en armes
saute en bas du char, il vole
En brandissant des
traits et sur ses rangs s'abat,
Les excite et réveille un terrible combat ;
Tous en face des Grecs se retournent et tiennent ;
Les rangs grecs renforcés, à leur tour, se soutiennent,
La lutte recommence, Atride en tête part,
Désire avant tout autre au combat prendre part.
Muses, ayant
l'Olympe, ici veuillez m'apprendre
Qui des chefs alliés
ou troyens vint se rendre
Le premier vis-à-vis
d'Atride Agamemnon ?
Ce fut Iphidamas,
guerrier d'un grand renom
Et qui fils
d'Anténor, de très-illustre race,
Avait été nourri
dans la fertile Thrace,
Terre à troupeaux,
où jeune un maternel aïeul,
Cissée, en son
palais l'éleva, le mit seul
Auprès de Théano sa
belle aimable fille
Qu'obtint Iphidamas
au jeune âge qui brille ;
Mais vite au bruit
des Grecs, de sa couche il alla
Avec douze vaisseaux
qu'en route il installa
Dans Percote d'où
lui partit à pied pour Troie,
Et contre Agamemnon
maintenant il guerroie.
Ils s'abordent :
le Grec darde un trait, n'atteint point
Iphidamas qui, sûr
de son très-puissant poing,
Frappe sous la
cuirasse aux reins, pèse avec force ;
Le baudrier résiste,
et même avant le torse
La pointe atteint
l'argent, s'y courbe comme un plomb ;
Atride saisit
l'arme, et tel qu'un lion, prompt,
Ardent, l'arrache et
plonge à la gorge son glaive ;
Iphidamas sans force
abattu sur la grève,
Dort du sommeil
d'airain, digne de pitié là ;
Aidant les citoyens,
auprès d'eux il alla
Loin de sa fiancée,
épouse légitime
Dont il ne connut
pas la gratitude intime,
Ayant donné cent
bœufs et promis à la fois
Mille agneaux et
chevreaux qui paissaient dans ses bois ;
Sa belle armure
prise, Atride aux Grecs l'apporte ;
Illustre fils aîné
d'Anténor, que transporte
Une vive douleur
devoir son frère à bas,
Coon, tenant sa
lance, alors dans les combats
Se cache au noble
Atride, en plein coude le frappe,
Le brillant bout de
l'arme entre, en avant s'échappe ;
Le roi reste aux
combats bien qu'il ait frissonné,
Suit Coon, tient un
trait qui des vents était né :
Coon par le pied
tire Iphidamas son frère,
Il crie à tous les
chefs qu'ils viennent pour l'extraire
Sous son rond
bouclier, mais Atride l'atteint
De l'airain de sa
lance, et sa force s'éteint,
Puis sur Iphidamas,
là lui coupant la tête,
Atride est
triomphant, leur destinée est faite
Aux deux fils
d'Anténor qui tombent aux enfers.
Il fond ailleurs à
coups de roc, de traits, de fers,
Tant que de sa
blessure un sang chaud coule encore ;
Elle sèche, le sang
cesse, un tourment dévore,
Pénètre dans sa
force Atride Agamemnon ;
Comme un trait dur,
aigu des filles de Junon,
Aides
d'enfantements, cruelles Ilithyes,
Assistant aux
douleurs d'amères dystocies,
Tient la femme
enfantant, de même, avec rigueur,
Le mal pénètre
Atride, entre dans sa vigueur ;
Il monte sur son
char, à l'écuyer ordonne
D'aller aux creux
vaisseaux, car son cœur l'abandonne ;
Il crie aux Danaëns,
d'une perçante voix :
« Chefs
gouverneurs des Grecs, amis qu'ici je vois,
Écartez des
vaisseaux la fâcheuse bataille ;
Le prudent Jupiter
ne permet pas que j'aille
Combattre les
Troyens pendant le jour entier. »
II dit ainsi ;
poussant aux vaisseaux, l'écuyer
Excite à coups de
fouet le superbe attelage
Qui vole volontiers
du côté de la plage,
Inondé de poussière
et poitrail écumant,
Emportant du combat
le roi se consumant.
Hector voit son
départ et crie en mots rapides :
« Troyens,
Dardaniens, Lyciens intrépides,
Soyez hommes, amis,
d'élan souvenez-vous,
Le meilleur guerrier
part, Jupiter est pour nous
Afin de vous combler
d'une gloire plus grande!
Contre les vaillants
Grecs qu'ici chacun se rende
Et poussez droit
contre eux vos coursiers aux pieds forts ! »
Il dit, les
encourage, excite leurs efforts.
De même qu'un
chasseur pousse sur un rivage
Ses chiens contre un
lion, un sanglier sauvage,
De même égal à Mars
fléau du genre humain,
Hector fils de
Priam, le premier en chemin,
Pousse contre les
Grecs sa troupe magnanime ;
Lui-même avec le
cœur généreux qui l'anime,
En tête des Troyens
tombe dans le combat
Ainsi que l'ouragan
soufflant d'en haut s'abat
En soulevant les
flots de la mer azurée.
Lorsque par
Jupiter sa gloire est assurée,
Qui le fils de Priam
Hector fait-il périr
En premier, en
dernier ? D'abord il fait mourir
Aséus, Opitès,
Autonoüs, puis tombent
Agélaüs, Ésymne,
Opheltius, succombent
Dolops fils de
Clytis, le brave Hipponoüs,
Orus, et tous ces
chefs des fils de Danaüs
Immolés par ses
mains, il frappe dans la foule.
Ainsi que le Zéphyr
par les tempêtes roule
Les nuages du prompt
Notus heurtés entre eux,
Des flots sont
soulevés immenses et nombreux,
L'écume en haut
jaillit aux souffles des tempêtes ;
De même Hector abat
un grand nombre de têtes,
Et là va se produire
un désastre effrayant,
Dans leurs vaisseaux
les Grecs tous tombant, s'enfuyant,
Quand Ulysse soudain
a dit à Diomède :
« Laissons-nous
notre élan, ami, viens à mon aide,
Honte à nous
qu'Hector vint à nos vaisseaux, les prit ! »
Le regard en
dessous, Diomède reprit :
«Je tiendrai,
mais pour peu ; Jupiter, c'est notoire,
Aux Troyens plus
qu'à nous veut donner la victoire. »
Il dit, frappe
Thymbrée au sein gauche et l'abat
Du char où par
Ulysse est mis hors de combat
Mauléon l'écuyer du
prince, un très-digne homme.
Ils les laissent
tous deux hors de combat, en somme,
Et jettent le
tumulte au milieu des guerriers ;
Tels sur des chiens
de chasse on voit deux sangliers
Se tourner
vaillamment, tels se tournant de suite,
Ils tuaient des
Troyens, et les Grecs mis en fuite
Devant le noble
Hector, respirent bien heureux ;
Et deux braves
guerriers en char sont pris par eux :
Adraste, Amphion,
fils d'un devin passé maître,
Mérope de Percote et
ne voulant permettre
Cette homicide
guerre, eux n'obéissant pas,
La Parque les entraîne au plus triste trépas,
Diomède les prive et d'armures et d'âme ;
En outre, Ulysse immole Hypéroque, Hippodame.
Cependant de
l'Ida Jupiter contemplait,
Égalisait la lutte
où chacun immolait ;
Diomède d'un coup de
sa lance à la hanche
Blesse Agastrophe
fils de Péon, qui se penche
Pour fuir sur ses
coursiers mis trop loin, non pas près ;
Qu'il s'abuse! à
l'écart l'écuyer les tient prêts,
Il court jusqu'à
mourir en tête; Hector en aide
Vole en criant suivi
de ses rangs, Diomède
L'aperçoit et
frissonne, appelle Ulysse là :
« Allons,
restons debout, ce fléau, le voilà,
Ce redoutable Hector
sur nous roule et se jette ! »
Il dit, et
brandissant sa lance, il la projette,
Frappe au casque où
l'airain repoussé par l'airain,
N'atteint la belle
peau, mais le casque à haut crin,
Triple et dont
Apollon lui fit présent, résiste,
Hector entre ses
rangs se recule, il n'insiste,
Tombe à genoux,
appuie au sol sa large main,
Un brouillard sur
les yeux ; Diomède en chemin
Vers sa lance qu'il
va dans les premiers rangs prendre
Plongée en terre,
Hector peut respirer, se rendre
De nouveau sur son
char et fuit le noir trépas,
Diomède criant,
lance en main, sur ses pas :
« Chien, ici de
nouveau tu fuis la mort où certe
Le malheur
t'approcha de bien près, de ta perte
Te sauve encor
Phébus à qui tu dis tes vœux
Dans le fracas des
traits ; reviens plus tard, je veux
T'achever si
quelqu'un des dieux me favorise ;
A d'autres à
présent, que j'atteigne une prise. »
Il prend au mort
le casque, au sein l'airain très-beau,
Au bras le bouclier
; sur le fût du tombeau
Du vieux prince Ilus
fils de Dardanus, en plaine
Se tient Pâris
l'époux de la très-belle Hélène ;
Sur Diomède il tend
l'arc, le trait non vain part,
En entrant dans le
sol perce de part en part
La plante du pied
droit, puis l'embusqué s'évade,
Et joyeux, souriant,
s'écrie avec bravade :
« Je t'ai
blessé, mon trait non inutile eut dû
Te percer le
bas-ventre et t'avoir étendu
Sans souffle oui,
les Troyens en transes violentes
Et qui t'abhorrent
tous comme chèvres bêlantes
Abhorrent le lion,
respireraient de maux. »
Diomède
impassible alors répond ces mots :
« Impertinent
archer qui par ton bel arc brilles,
Toi dont les yeux
toujours cherchent les jeunes filles,
Vain d'effleurer mon
pied, viens en armes ici
Avec ton arc, tes
traits dont je n'ai plus souci
Que si m'avaient
atteint un enfant, une femme ;
Faible est le trait
que lance un homme faible, infâme !
Autre est le mien si
même il ne frappe qu'un peu,
Ma lance aiguë
arrive et le trépas a lieu,
Des fils sont
orphelins, se meurtrit une veuve,
Et du sang se
pourrit sur le sol qu'il abreuve,
Et bien plus de
vautours que de femmes vont là. »
Il dit ; auprès
de lui le noble Ulysse alla
Droit devant le
blessé qui s'asseyant retire
De son pied le
prompt trait dont il souffre un martyre ;
Triste, il monte en
char, dit d'aller aux vaisseaux creux ;
Restant là seul des Grecs devenus tous peureux,
Brave, Ulysse gémit, dans son grand cœur soupire :
« Ah ! que
craindre ? en fuyant, un grand malheur, mais pire
Si là je suis pris
seul, Jupiter, en effet,
Effrayant tous les
Grecs ; mais quoi ! mon cher cœur fait
De semblables
calculs ! je sais bien que le lâche
Fuit le combat qu'un
brave affronte sans relâche,
Toujours ferme en
donnant ou recevant un coup. »
Dans l'esprit et
le cœur il réfléchit beaucoup,
Quand sous leurs
boucliers, des rangs troyens accourent,
Enferment un fléau que leurs
cercles entourent,
De même que des
chiens et de jeunes chasseurs
Poussent un
sanglier, tous ardents agresseurs ;
Il sort d'un bois
profond, dans sa mâchoire courbe
Aiguise ses blancs
crocs qu'il grince, et de leur tourbe
Brave l'assaut
terrible ; ainsi les Troyens vont
Autour d'Ulysse aimé
de Jupiter, tous sont
Excités contre lui
qui fond, se précipite
Lance en main, à
l'épaule atteint Délopite,
Tue Ennomus, Thoon,
perce Chersidamas
Sous son rond
bouclier ; du char il saute en bas,
Et de sa lance
Ulysse à !a taille le blesse ;
Sa main à terre, il
tombe, Ulysse là le laisse,
Sa lance atteint
Charops fils d'Hippase ; en ce lieu
Court son frère
germain Socus qui tel qu'un dieu,
Volant à son
secours, vers lui s'arrête et crie :
« Ulysse
insatiable en fait de fourberie,
En ce jour ou sois
fier d'immoler deux mortels,
Nous les deux fils
d'Hippase, étant nous tous deux tels,
Et prends sur nous
l'armure ou que ta propre vie
Sous le coup de ma
lance ici te soit ravie. »
Après ces mots
Socus sur son bouclier rond
L'ayant frappé
soudain, l'impétueux trait rompt
Le brillant
bouclier, traverse la cuirasse,
Chef-d'œuvre d'art,
et l'arme arrache sur sa trace
Toute la peau
couvrant les côtes, sans entrer
Plus avant où Pallas
ne laisse pénétrer
Aux entrailles
d'Ulysse ; il recule, se dresse,
Ne croit le coup
mortel, puis à Socus s'adresse :
« Dans ma guerre
aux Troyens tu m'arrêtes, quel sort
Bien triste
t'atteindra, malheureux ! c'est la mort
Qui t'attend dans
ces lieux, oui, c'est la Parque noire
Par ma lance qui va
donner à moi la gloire
Et ton âme à Pluton
aux célèbres coursiers. »
Il dit ; Socus se
tourne et fuit vers ses guerriers,
Mais Ulysse en plein
dos, aux épaules, au centre
Plonge sa lance qui
jusqu'en la poitrine entre ;
Socus avec bruit
tombe, Ulysse triomphant,
Noble, divin héros,
crie en l'apostrophant :
« 0 Socus, fils
d'Hippase écuyer intrépide.
Le terme de la mort
t'atteint d'un coup rapide,
Tu n'as pu t'y
soustraire, et pour fermer tes yeux,
Infortuné, toi mort
tu n'auras en ces lieux
Tes père et mère
auguste, il faut que te dépèce
Le vautour agitant
sur toi son aile épaisse ;
Moi mort, les divins
Grecs d'honneurs me combleront. »
Il dit, hors de
la peau puis du bouclier rond
Retire le prompt
trait du vaillant Socus ; l'arme
Dehors, le sang
jaillit et son cœur s'en alarme.
Voyant le sang d'Ulysse et s'exhortant entre eux,
Tous les nobles Troyens vers lui fondent nombreux ;
Il recule, appelant trois fois, tant que peut faire
Tête d'homme, aux trois cris qu'Ulysse alors profère,
Ménélas vite appelle Ajax entre les siens :
« Grand fils de
Télamon, chef de peuple, Ajax, viens,
La voix du brave
Ulysse autour de moi s'élance
Comme s'il était
seul et sous la violence
Des Troyens
l'isolant dans d'horribles combats,
Courons l'aider,
mieux vaut le défendre là-bas,
Je crains que laissé
seul, Ulysse, bien que brave,
De la part des
Troyens ne souffre un mal bien grave. »
Il dit, précède
Ajax qui le suit tel qu'un dieu ;
Chéri de Jupiter,
Ulysse est au milieu
Des Troyens
ressemblant à des chacals en horde
Autour d'un cerf
cornu que d'un trait de sa corde
Un chasseur a blessé
; tant qu'il meut son jarret,
Et que son sang est
tiède, il fuit, mais quand le trait
Le dompte enfin, la
bande ardente et carnivore
Dans la sombre forêt
sur les monts le dévore ;
Un lion destructeur
là par hasard se rend,
Les chacals tous
épars vont fuir, la peur les prend,
Lui, dévore le cerf
; tels, en foule rapide,
Tous entourent
Ulysse, homme adroit, intrépide,
Qui fond avec sa
lance, écarte un cruel jour ;
Ajax, son bouclier
tenu comme une tour,
Vient, les Troyens
ont peur, vont épars en déroute,
Ménélas cher à Mars
retire Ulysse en route
Hors des rangs vers
son guide et son char sans retard ;
Ajax fond, tue un
fils de Priam, fils bâtard,
Doryclus, puis
Pyrase et Pylarte, Lysandre,
Pandocus ; tel un fleuve en plaine va descendre
Du haut des monts, pressé par l'eau de Jupiter,
Entraîne maints sapins, chênes secs, dans la
mer
Roule un nombreux limon ; de même dans la plaine
Le brave Ajax poursuit les Troyens hors d'haleine,
Taille en pièces guerriers et coursiers qu'il abat.
Hector l'ignore
encore, à gauche du combat
Il est près du Scamandre où des têtes nombreuses
Tombent, et là surtout dans des clameurs affreuses
Autour d'Idoménée et du divin Nestor ;
Au milieu d'eux se trouve en ce moment Hector
Qui fait d'affreux exploits par sa lance terrible,
Par son savoir du char cause un ravage horrible
Des rangs de jeunes gens qui meurent de ses mains ;
Mais les Grecs ne voulaient s'écarter des chemins,
Quand là l'époux d'Hélène à belle chevelure,
Pâris, fit que cessât la belliqueuse allure
De Machaon pasteur de peuple et très-ardent
Au milieu des combats où Pâris le dardant,
Sur le bras droit lui plonge un trait à triple pointe.
Respirant la fureur, les Grecs eurent la crainte
Que le combat changeant, là l'on ne le perdît ;
Idoménée alors au divin Nestor dit :
« Immense
honneur des Grecs, Nestor fils de Nélée,
Allons, monte ton
char et hors de la mêlée
Emmène Machaon vite
à nos vaisseaux creux ;
Un homme médecin
vaut des guerriers nombreux,
(S'il saupoudre un
doux baume, extrait un projectile).»
Nestor de
Gérénie écuyer part docile,
Et le fils
d'Esculape, illustre médecin,
Machaon près de lui, pousse (à leur cher dessein)
Aux vaisseaux les coursiers que même ardents il frappe.
Le trouble des
Troyens à Cébrion n'échappe,
Et monté près
d'Hector, il lui tient ce discours :
« Hector, nous
sommes là parmi les Grecs, tu cours
Hors du combat
bruyant, les Troyens à l'autre aile
Où guerriers et
coursiers sont troublés pêle-mêle,
Ajax de Télamon que
j'aperçois d'ici,
Son large bouclier
au bras, les trouble ainsi,
Nous aussi dirigeons
le char et l'attelage
Où la lutte est
terrible, où surtout sur la plage
On voit les
cavaliers, les fantassins entre eux
S'égorger, où sans
cesse un bruit s'élève affreux. »
Il dit, sur les
coursiers à superbes crinières
Il fait claquer son
fouet, à ce bruit des lanières
Les coursiers
volontiers et de tous leurs moyens
Font voler le prompt
char entre Grecs et Troyens,
Foulent les
boucliers, les morts dont le sang souille
Tout l'essieu
par-dessous, autour du siège mouille
Les cercles où ce
sang saute en gouttes en l'air
Des sabots des
coursiers et des cercles en fer.
Voulant percer
la foule, Hector bondit, s'élance
Pour la rompre, et
sans peu s'abstenir de la lance,
Porte parmi les
Grecs un désordre effrayant ;
Dans les rangs
ennemis il fond en se frayant
Un passage à grands
coups ou de lance ou de glaive,
Ou d'énormes rochers
que soudain il soulève ;
Mais (craignant,
s'il attaque un meilleur combattant,
D'irriter Jupiter),
il combat évitant
Ajax de Télamon. Or,
le souverain maître,
Sur son haut trône
assis, Jupiter veut permettre
La crainte au cœur
d'Ajax qui s'arrête étonne,
Son bouclier en cuir
sur son dos ramené,
Il regarde la foule
et fuit, comme une bête,
Marchant avec
lenteur, tournant souvent la tête ;
Ainsi des paysans,
des chiens, chassent loin d'eux
Un sauvage lion hors
de l'étable à bœufs,
Où tous toute la
nuit veillent sans laisser prendre
La graisse des
troupeaux ; il fond, va droit s'y rendre,
Il a faim, mais
échoue et malgré sa fureur,
De vaillants bras
lançant maints traits lui font terreur,
Des brandons
enflammés le font fuir dès l'aurore
Malgré lui ; tel
Ajax que le chagrin dévore,
Certes bien malgré
lui s'éloigne des Troyens,
Craint pour les
vaisseaux grecs de manquer de moyens ;
De même, lorsqu'un
âne à la marche indolente
Auprès d'un champ
arrive, entraîne et violente
Des enfants qui sur
lui brisent bâtons nombreux,
Dans la moisson
superbe il entre et broute entre eux ;
Le frappant de
bâtons, ces enfants, hors d'haleine,
Car faible est leur
vigueur, le chassent de la plaine,
Mais lorsqu'il s'est
repu d'abord d'aliments doux ;
Ainsi les fiers
Troyens et leurs alliés, tous,
Frappent le bouclier
au centre à coups de lance,
Quand le grand Ajax
fils de Télamon s'élance,
Le poursuivent
toujours, tantôt se retournant,
De sa fougueuse
force Ajax se souvenant,
Alors arrêtant court
les Troyens intrépides,
Tantôt tourné pour
fuir vers les vaisseaux rapides,
Ainsi les empêchant
toujours d'y parvenir,
Lui sans cesse au milieu prenant soin de tenir
Entre les Achéens et les guerriers de Troie,
Où sans cesse il s'agite, à la furie en proie ;
Des traits de bras hardis les uns vont dans leur vol
Entrer au bouclier, beaucoup entrent au sol
Qui les arrête en route, avant qu'ils puissent être
Au blanc corps dont ces traits désiraient se repaître.
Brillant fils
d'Évémon Eurypyle le vit
Accablé par les
traits et soudain le suivit ;
Dardant sa belle
lance, Eurypyle en traverse
Apisaon roi fils de
Phausias, qu'il perce
Sous le diaphragme
au foie ; Eurypyle courant
Dépouille de
l'armure Apisaon mourant ;
Pâris beau comme un
dieu l'aperçoit, se dépêche,
Tend l'arc contre
Eurypyle et l'atteint d'une flèche
Frappant la cuisse
droite où ce trait s'est rompu
Et fait souffrir le
membre ; Eurypyle ayant pu
Dans ses rangs fuir
la Parque, entre eux crie en ces termes :
« Chers rois
grecs, arrêtez, retournez-vous tous fermes,
Sauvez de mort Ajax
atteint de traits nombreux,
Je dis qu'il ne peut
fuir la guerre aux bruits affreux. »
Eurypyle ainsi
parle, et tous soudain accourent,
Boucliers inclinés,
lances hautes, secourent
Ajax qui vient en
face et devant eux s'est mis,
Se retourne,
s'arrête entre ses rangs amis.
Tous comme un
feu brillant luttent dans la mêlée
D'où baignés de
sueurs, les coursiers de Nélée
Sortent Nestor avec
Machaon qu'il menait,
Que de son grand
navire Achille reconnaît,
Ce héros contemplant
le désastre et la fuite ;
De son bord à
Patrocle il s'adresse de suite ;
Et celui-ci l'ayant
de sa tente entendu,
En sort, semblable à
Mars, il fut ainsi perdu ;
Et le fils vigoureux
de Ménétius crie :
« Tu m'appelles,
Achille, et pourquoi, je t'en prie ? »
Achille aux pieds
légers répond en ce moment :
« Fils de
Ménétius, les Grecs assurément
Vont être à mes
genoux, extrême est leur détresse ;
Chéri de Jupiter,
Patrocle, allons et presse,
Cours savoir de
Nestor quel blessé des combats
Il ramène en son
char vite passé là-bas
Devant moi qui l'ai
vu par derrière, et d'ensemble
L'homme au fils
d'Esculape, à Machaon ressemble,
Mais je n'ai vu les
yeux tant fut prompt son départ. »
Docile
compagnon, Patrocle soudain part
Aux camps et
vaisseaux grecs ouïes deux chefs se rendent,
Aux tentes de Nestor
sur le bon sol descendent ;
Serviteur du
vieillard, Eurymédon près d'eux
Dételle les
coursiers du char, et là tous deux
Sous le souffle du
vent font sécher près de l'onde
Leurs tuniques sur
eux que la sueur inonde ;
Dans la tente
Hécamède apprête une liqueur,
Elle est la belle
enfant d'Arsinoüs grand cœur,
Et Nestor l'amena de
Ténédos sa ville
Lorsque cette cité
fut prise par Achille ;
Don des Grecs au
plus sage, Hécamède leur sert
Table aux pieds
bleus, pour boire, orge, oignon et miel vert
Avec panier d'airain
et magnifique coupe
A clous d'or, que
chez lui prit Nestor, qu'orne un groupe
De quatre anses,
chacune à deux colombes d'or
Paissant ; coupe à deux pieds, que seul le vieux Nestor
Aisément soulevait, même celle-ci pleine,
Nul autre ne pouvant la remuer sans peine.
Telle qu'une déesse, Hécamède mêlait
A du vin de Pramné, dans la coupe raclait
Sous un grattoir d'airain du fromage de chèvres,
Elle y saupoudre l'orge, invite à mettre aux lèvres,
Pour boire le mélange, et dès que chacun d'eux
A bu, chassé sa soif, ils causent là tous deux,
L'un l'autre se charmant, quand se place à la porte
Patrocle tel qu'un dieu ;... Nestor le voit, se porte
De son siège brillant, l'introduit par la main,
L'invite à prendre un siège et Patrocle, en chemin,
Refuse de s'asseoir en lui disant bien vite :
« Je n'en ai pas
le temps, bon vieillard, ne m'invite,
Terrible et
respectable est qui m'envoie à toi ;
Mais je vois
Machaon, le reconnais et moi
Je vais en informer
Achille, terrible homme
Que toi, divin
vieillard, tu connais bien, en somme,
Même il accuserait
sans que l'on eût de torts. »
Nestor de
Gérénie écuyer dit alors :
« Et pourquoi
donc Achille a-t-il pitié des nôtres
Que les traits ont
atteints, ne sait-il que bien d'autres
Sont pleures par
l'armée où les plus braves chefs
Sont tous blessés,
atteints et gisants dans leurs nefs :
Diomède, héros
puissant par sa vaillance,
Fils de Tydée ;
Ulysse illustre par la lance ;
Atride Agamemnon,
chacun d'eux est blessé ;
(D'une flèche à la
cuisse Eurypyle est percé) ;
Et moi-même à
présent ramène de la guerre
Cet autre qui vient
là d'être blessé naguère,
Aussi d'un coup de
flèche... Or, malgré sa valeur,
Achille n'a souci
des Grecs dans le malheur.
Attend-il que malgré
nos efforts intrépides,
Le feu consume enfin
nos navires rapides,
Près du bord de la
mer nous égorgés toujours ?
Je n'ai plus ma
vigueur, telle qu'aux anciens jours,
Dans mes membres
pliants, si j'étais jeune et ferme
Comme au temps où
survint la lutte dont le germe
Entre Eléens et nous
fut un rapt de taureaux,
Quand j'immolai ce
fils d'Hypéroche, un héros,
Ce Stymonée alors en
Elide ! Et quel gage
J'obtins ! car dès
l'instant où la lutte s'engage,
Lui, défendant ses
bœufs, par un trait de ma main
Tombe, et ses
paysans fuyant par tout chemin ;
Quel butin dans la
plaine assemblèrent les nôtres,
Et cinquante
troupeaux de bœufs, et cinquante autres
De chèvres, de
brebis, de porcs, troupeaux tous pleins,
Cent cinquante
troupeaux de juments à poulains
Sous beaucoup ; nous
de nuit emmenant notre proie
A Pylos, dans les
murs de Nélée avec joie
Me voyant jeune
avoir en guerre un si grand prix ;
Et l'Aurore
brillant, les hérauts à hauts cris
Appelaient ceux
auxquels une dette était due
Dans la divine
Elide, et leur voix entendue,
Les chefs des
Pyliens partageaient tout entre eux,
Les Epéens devant
beaucoup, nous, peu nombreux,
Maltraités dans
Pylos, Hercule redoutable
Venu les ans
d'avant, par sa force indomptable
Tuer tous nos
meilleurs ; de Nélée étaient nés
Douze fils qui hors moi, furent exterminés ;
S'étant cuirassés tous, ces Épéens cyniques,
Si fiers nous insultaient, tramaient des faits iniques ;
Le vieux Nélée alors pour lui prit à la fois
Un grand troupeau de bœufs, trois cents brebis de choix,
Leur pasteur, tant devait chez lui l'Elide sainte ;
Quatre coursiers vainqueurs avec chars dans l'enceinte
(Courant pour un trépied), tout lui fut retenu
Par le prince Augéas, le guide revenu
Privé de ses coursiers ; mon vieux père en colère
Des faits et des propos, fit un don populaire
(En juste part à tous), prit pour lui maints trésors ;
Tout fut distribué par nous faisant alors
Aux dieux le sacrifice en ville où vite eux autres
Tous, le troisième jour, assaillirent les nôtres,
Eux nombreux et montant de solides coursiers,
Avec les Molions jeunes et peu guerriers.
Aux confins de
Pylos à sablonneuses côtes,
Près de l'Aiphée, au
loin, sur des collines hautes,
Sont les murs de
Thryon qu'une armée entourait
En plaine pour
l'abattre, et Minerve accourait
De l'Olympe la nuit
nous mettre sous les armes ;
Elle assemble à
Pylos un peuple sans alarmes,
Plein d'ardeur au
combat ; me cachant mes chevaux,
Me disant ignorant
aux belliqueux travaux,
Nélée a défendu de
m'armer comme d'autres ;
Mais j'excellai
parmi les cavaliers des nôtres,
Même à pied, mais
Minerve étant chef du combat ;
Le fleuve Minyus
près d'Arène s'abat
En mer ; là nous
sortons, nous la cavalerie,
Jusqu'à la sainte
Aurore où notre infanterie
En foule aussi
survient ; vite armés dans ce lieu,
Aux saints cours de
l'Alphée à midi même a lieu
Notre entrée où l'on
offre à Jupiter suprême
Un très-beau
sacrifice, et l'on offre de même
A l'Alphée un
taureau, puis un au dieu des mers,
En outre une génisse
à Minerve aux yeux pers.
Dans les rangs de
l'armée au repas nous nous mîmes,
Autour des cours du
fleuve ensuite nous dormîmes,
Chacun sous son
armure ; assiégeant les remparts,
Les nobles Epéens
étaient campés épars ;
Devant eux apparaît
l'œuvre de Mars immense,
Quand déjà le soleil
d'un vif éclat commence,
Mis au-dessus du
sol, à monter clans l'éther ;
Nous marchons,
implorant Minerve et Jupiter ;
Pyliens, Epéens
engagent la dispute :
Moi j'immole un
héros au début de la lutte,
Mulius dont je
prends les coursiers vigoureux ;
Lui, gendre d'Augéas
et guerrier valeureux
Avait sa fille
aînée, Agamède la blonde,
Connaissant chaque
plante et les simples qu'au monde
Nourrit le vaste sol
; de ma lance d'airain,
Dès qu'il vient, je
le frappe, il gît sur le terrain,
Je bondis sur son
char, je me place de suite
Parmi les premiers
rangs, et partout mis en fuite,
Les nobles Epéens
tremblent, voyant à bas
Leur chef de
cavaliers le plus brave aux combats.
Tel qu'un sombre
ouragan, moi contre eux je m'élance,
Je prends cinquante
chars, et domptés par ma lance,
Autour de chacun
d'eux sont deux guerriers encor
Qui mordent la poussière, et jeunes fils d'Actor,
Les Mollions par moi fussent tombés ensemble,
Si l'immortel puissant par qui la terre tremble,
N'eût voulu les sauver du carnage tous deux
Dans une épaisse nue étendue autour d'eux.
Jupiter nous donna cette belle victoire,
Puis nous, en traversant un vaste territoire,
Les poursuivîmes loin, exterminant ceux pris,
Dépouillant tous leurs morts de leurs armes de prix,
Jusques à ce qu'enfin nos coursiers vinssent proche
Des beaux blés de Buprase et jusque vers la roche
D'Olène à la colline à laquelle on donna
Le nom d'Alisium, d'où Pallas ramena
Notre armée en arrière, et ce fut là qu'en somme,
Moi-même j'immolai, laissai le dernier homme ;
De Buprase à Pylos les Grecs aux longs cheveux
Menant leurs prompts coursiers, adressaient tous leurs vœux
Parmi les immortels à Jupiter suprême,
Mais parmi les humains à Nestor, à moi-même.
Tel moi je fus sur
terre, et fus-je en vérité ?
Mais de sa force
Achille aura seul profité ;
Combien plus tard,
je crois, il versera de larmes
Quand notre armée
aura succombé par les armes !
Ami, rappelle-toi ce
que recommandait
Un jour Ménétius, de
Phthie il te mandait
Auprès d'Agamemnon
afin que notre armée
Dans la fertile
Grèce au plus tôt fût formée ;
L'illustre Ulysse et
moi vînmes aux beaux palais
De Pelée où nous
deux introduits sans délais
L'entendîmes parler,
et quand nous pénétrâmes,
Près de Ménétius
nous deux te rencontrâmes
Avec Achille alors
près de toi se tenant ;
Le vieux Pelée
offrait à Jupiter tonnant
Un gras bœuf dans la
cour qu'entourait l'édifice,
Il arrosait de vin
le flambant sacrifice,
Versait sa coupe
d'or, vous apprêtiez les chairs,
Nous deux au
vestibule, et comme aux hôtes chers,
Surpris, Achille
accourt, offre les dons et vite
Nous conduit par la
main, nous assied, nous invite ;
Nous ayant mangé, bu
suffisamment, je veux
Commencer un
discours qui conforme à vos vœux,
Vous exhorte à nous
suivre, et chacun d'eux vous donne
Maints conseils : à
son fils le vieux Pelée ordonne
De toujours
prévaloir, d'exceller sur autrui ;
Et Ménétius fils
d'Actor te disait, lui :
« Mon enfant,
par naissance Achille a l'avantage,
Il est aussi plus
fort, mais toi d'un plus grand âge,
Tu pourras !e
convaincre en le conseillant bien.
Ton père ainsi
disait, mais tu n'en sais plus rien ;
Il en est temps
encore, au belliqueux Achille
Parle ainsi, sans
nul doute il te sera docile ;
Qui sait, un dieu
t'aidant, son cœur peut s'émouvoir,
Le conseil d'un ami
certe est bon à savoir ;
Quelque oracle divin
est-il ce qu'il redoute,
Sa sainte mère ayant
pu lui parler sans doute
Au nom de Jupiter ?
qu'il t'envoie aux combats
Avec ses Myrmidons,
et peut-être là-bas
Sauveras-tu les
Grecs, qu'il t'accorde de mettre
Son armure de prix,
t'assimilant au maître,
Les Troyens
s'abstiendront de la guerre à propos,
Les vaillants Grecs, tous las, ayant un court repos,
Respireront, vous frais, loin des vaisseaux, vers Troie
Chasserez ces Troyens à leur fatigue en proie. »
Il dit touche
son cœur, Patrocle aux vaisseaux va
Vers l'Éacide
Achille, et dès qu'il arriva,
Courant aux creux
vaisseaux du magnanime Ulysse,
Où siégeaient les
Conseils et le lieu de justice,
Et les autels
divins, il trouva dans ce lieu
Eurypyle le fils
d'Évémon, tel qu'un dieu ;
Blessé par une
flèche à la cuisse, il en boite,
Du front, des bras
lui coule un flot de sueur moite ;
De sa plaie un sang
noir bouillonne, son esprit
Reste ferme ; à sa
vue une émotion prit
Patrocle vigoureux
qui gémit en ces termes :
«Chers rois et
chefs des Grecs, deviez-vous donc sans termes
Rassasier les chiens de
votre blanche chair,
Loin des amis chez
nous , Eurypyle, ô mon cher,
Les Grecs
lutteront-ils ou faut-il qu'ils succombent
Sous le terrible
Hector, que sous sa lance ils tombent ? »
Eurypyle blessé
lui répondit ceci :
« Divin
Patrocle, hélas! tous sans défense ici,
Oui, les Grecs
périront, déjà tous les plus braves
Gisent sur leurs
vaisseaux, ont des blessures graves
Aux coups des
Troyens dont la force croît toujours ;
Mène-moi sur ma
flotte et préserve mes jours,
Extrais-moi cette
flèche et lave avec l'eau tiède
Le sang de ma
blessure, applique un doux remède
Dont t'instruisit
Achille et qu'il apprit, dit-on,
Du plus juste de
tous les Centaures, Chiron ;
Quant aux deux
médecins, l'un, je crois, dans sa tente,
Machaon, est blessé
lui-même dans l'attente
Et l'extrême besoin
d'un médecin savant ;
Podalire est en
plaine à combattre en avant. »
Le vigoureux
Patrocle alors tient ce langage :
«Qu'adviendra-t-il, que faire ? Allons, Nestor m'engage
A dire au brave
Achille un mot, vers lui je cours,
Mais, héros, je ne
veux te laisser sans secours. »
Il dit, sous la
poitrine il va soudain le prendre,
Le mène dans sa
tente où le voyant se rendre,
Un serviteur étend
plusieurs peaux de taureaux,
Et sur ces peaux
Patrocle étendant le héros,
Retire de la cuisse,
à l'aide de son glaive
Coupe la flèche
aiguë, avec l'eau tiède enlève
Le sang noir de la
plaie où broyant dans ses doigts
Une racine amère, il
obtient à la fois
Que sèche la
blessure en l'épandant sur elle,
Et que cesse soudain
la souffrance cruelle.