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ARGUMENT DU
LIVRE XVIII.
UN mendiant,
nommé Irus, vient au palais, & insulte Ulysse. Les Prétendons
prennent plaisir à cette querelle, & l'animent. Ulysse, toujours
déguisé, combat contre ce Mendiant, & punit son insolence. Pénélope
descend de son appartement, & reçoit les divers présens que ses
Amans viennent lui offrir. Conversation d'Eurymaque & d'Ulysse .
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Tandis que le
festin, & les chants, & la danse,
D'une troupe
coupable animoient la licence ;
Un mendiant, couvert
d'opprobre & de mépris (1),
De ce brillant
palais traversoit le parvis.
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5
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C'étoit le vil Irus,
dont la stature altière (2)
Déguisoit les
défauts de son ame grossière.
Esclave officieux &
du Peuple & des Grands,
Il leur vend
tour-à-tour ses soins indifférens,
Et, pour rassasier
sa faim insatiable,
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10
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Demande par pitié
quelques mets de leur table.
Il vient, & sur
Ulysse il jette un œil jaloux.
Sors d'ici, lui
dit-il, enflammé de courroux,
Ou crains que, me
livrant à l'ardeur qui m'emporte,
Ma redoutable main
ne te traîne à la porte.
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15
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Vois tous ces
Prétendans m'en donner le signal ;
Fuis, évite un
combat qui te seroit fatal.
Malheureux, dit
le Roi, t'ai-je fait quelque outrage ?
Ma présence en ces
lieux te porte-t-elle ombrage ?
Quand je te vois ici
sans en être envieux,
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20
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Pourquoi ne peux-tu
pas me voir des mêmes yeux ?
La largeur de ce
seuil à tous deux peut suffire.
Mendiant comme toi,
comme toi je soupire
Pour quelques
alimens donnés par la pitié,
Et j'honore les
Dieux qui m'ont humilié.
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25
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Mars crois-moi, ne
viens point provoquer mon audace,
De crainte qu'en
dépit de l'âge qui me glace,
Ce bras,
ensanglantant ton visage odieux,
Ne te chasse à
jamais de ces paisibles lieux.
Écoutez, dit
Irus, tout bouillant de colère,
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30
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De ce lâche affamé
le babil téméraire.
Eh ! qui ne croiroit
voir sous cet indigne habit,
Une vieille enfumée
exhaler son dépit (3).
Je ne fais qui me
tient que, de ma main sanglante,
Je ne brise les
dents de sa bouche insolente,
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35
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Comme d'un vil
pourceau qui dévore nos grains (4)
Viens t'offrir à mes
coups, viens te ceindre les reins,
Viens, donc, si ce
combat ne te semble trop rude,
Mesurer ma jeunesse
& ta décrépitude.
Il parle ;
Antinoüs, écoutant leurs défis,
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40
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S'adresse en
souriant aux convives surpris :
Quel spectacle
nouveau, quelle nouvelle fête,
Dit-il, un Dieu
propice aujourd'hui nous apprête !
Irus & l'Étranger,
s'excitant aux combats,
Vont essayer tous
deux la vigueur de leurs bras.
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45
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Venez tous. On
accourt, & la voûte ébranlée
Retentit des éclats
de la foule assemblée.
A de pareils rivaux,
d'un nouveau zèle épris,
Amis,
poursuivoit-il, il faut de nobles prix :
Il faut, pour
exciter leurs efforts magnanimes,
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50
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Réserver au
vainqueur la graisse des victimes,
Et que, sans
concurrent, il puisse désormais
Venir à nos festins
y mendier en paix.
Il parle, on
l'applaudit ; & cependant Ulysse
Se jouoit en ces
mots de leur vaine malice :
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55
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Eh ! que peut un
Vieillard chargé de maux & d'ans,
Contre un robuste
athlète encore en son printemps !
Vous le voulez ; il
faut, quelque sort qui m'attende,
Accepter ce combat
que la faim me commande,
Princes ; mais
jurez-moi de ne point vous unir,
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60
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Pour venger cet Irus
que mon bras veut punir.
Il se tait, &
la foi que leur bouche lui jure
Contre leurs noirs
desseins aussitôt le rassure.
Télémaque à
l'instant : « Bannissez vos soupçons,
De la foi de ces
Grecs c'est moi qui vous réponds : |
65
|
Le parjure bientôt
en porteroit la peine.
De l'hospitalité
c'est la loi souveraine.
Le sage Antinoüs en
connoît bien les droits (5),
Et le fier Eurymaque
applaudit, ma voix.
Ulysse, impatient de
venger son injure,
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70
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Dépouille ses
lambeaux, s'en fait une ceinture,
Et met à découvert
ses membres vigoureux,
Ses épaules, son
sein, ses bras forts & nerveux.
La puissante Pallas
qui l'observoit sans cesse,
Venoit de ranimer sa
force & sa souplesse.
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75
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Les Amans sur lui
seul arrêtent leur regard :
Chacun d'eux,
admirant cet étonnant vieillard,
Du malheureux Irus
annonce la disgrâce.
Irus, c'est fait de
toi ; quel dessin te menace (6)!
Quel dangereux rival
à tes yeux s'est montré
|
80
|
Et cependant
Irus, tremblant, défiguré,
Au combat qui
l'attend se prépare avec peine ;
Il ne peut l'éviter,
sa résistance est vaine ;
On l'entoure, on le
ceint, & d'un ton menaçant,
Antinoüs s'écrie : «
Orgueilleux Mendiant, |
85
|
Périsse pour jamais
le jour qui te vit naître !
Tu trembles ! tu
frémis de rencontrer ton maître
Dans ce foible
Vieillard, languissant, éperdu !
Ah ! s'il faut qu'il
triomphe & que tu sois vaincu,
Je te charge de fers
& t'envoie en Épire |
90
|
A ce fier Ëchetus,
fléau de son empire (7)
Qui s'abreuve des
pleurs & du sang des humains ;
J'abandonne ton
corps à ses barbares mains (8)!
Il dit, Irus
l'entend, & sa frayeur redouble ;
Mais, malgré la
pâleur qui décèle son trouble, |
95
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On l'amène au combat
qu'il voudroit éviter.
Ulysse le regarde, &
paroît hésiter ;
Il consulte en son
cœur s'il doit, dans sa colère,
D'un coup terrible &
prompt, lui ravir la lumière,
Ou si, réglant
l'effort de ses bras déployés, |
100
|
Il se contentera de
l'abattre à ses pieds :
A ce dernier
conseil, qu'approuvé sa prudence,
Pour détourner
l'envie, il borne sa vengeance (9).
Le choc enfin
commence entre ces deux rivaux,
Irus ose frapper
l'épaule du Héros ;
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105
|
Mais Ulysse, élevant
une main meurtrière,
Au-dessus de
l'oreille atteint son adversaire.
Irus tombe en
poussant de longs mugissemens,
Il agite ses pieds,
dans la poudre tremblans ;
Le sang sort de sa
bouche, & dans ce sang noyées,
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110
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Il rejette à grands
cris ses dents demi-broyées.
La bruyante
assemblée, au Ciel levant les bras,
Insulte à son
malheur par des ris en éclats.
Ulysse par les
pieds le saisit & le traîne,
Traverse le
portique, &, sillonnant l'arène,
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115
|
Va l'adosser au mur
dont le vaste contour
Forme autour du
palais une superbe cour ;
Et mettant un bâton
dans sa main affoiblie :
Reste ici, lui
dit-il, si tu chéris la vie ;
Ne viens plus,
affectant un orgueilleux dédain,
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120
|
Au pauvre, à
l'étranger, parler en Souverain ;
Arme-toi de ce
sceptre, &, fier de ta puissance,
Sûr les chiens
importuns exerce ta vengeance.
Il parle ; &,
sur son sein rajustant ses lambeaux
Il va revoir encor
ses insolens rivaux ;
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125
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Il s'assied sur le
seuil. La, troupe qui l'admire,
Le reçoit & le
flatte avec un doux sourire.
Que le Ciel,
disoient-ils, couronne tous tes vœux !
De quel fléau tes
mains ont délivré ces lieux !
Ulysse, avec
plaisir acceptant ce présage,
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130
|
Reçoit d'Antinoüs le
prix de son courage
Une part du festin
destinée au vainqueur ;
Il reçoit de Bacchus
la vermeille liqueur.
Amphinome en remplit
le vase qu'il lui donne.
O vieillard, lui
dit-il, dont la vigueur m'étonne,
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135
|
Que le Ciel vous
destine un plus doux avenir,
Et répare les maux
qu'il vous a fait souffrir !
Ulysse, lui
répond : « O vous, dont le langage
Annonce la bonté, le
cœur d'un homme sage,
Prince, qui vous
montrez digne fils de Nisus,
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140
|
De ce Roi dont jadis
j'admirai les vertus,
Amphinome, écoutez,
& d'une ame sensée,
Voyez dans mes
discours le fond de ma pensée :
De tout ce qui
respire & qui rampe ici bas (10),
De tant d'êtres
soumis à la loi du trépas,
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145
|
Rien n'est si vain
que l'homme avec tant de foiblesse,
Au sein de
l'opulence, aux jours de sa jeunesse,
Il pense que les
maux ne sauroient l'approcher ;
Mais voit-il le
malheur à ses pas s'attacher,
D'un esprit indocile
il se plaint & murmure
|
150
|
Contre des Dieux
jaloux qui lui sont cette injure.
Tel est l'homme, mon
fils, tel il sera toujours (11).
Jadis dans les
grandeurs je coulai d'heureux jours ;
Mais, fier de mon
pouvoir, fier de mon opulence,
J'abandonnai mon
cœur à l'aveugle insolence ;
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155
|
Sans cesse revêtu
des dépouilles d'autrui,
Sur mon père & mon
nom je fondois mon appui ;
Vous en voyez la
fin. Malheur à l'injustice !
Elle-même travaille
à son propre supplice.
L'homme juste se
plaît à cultiver en paix
|
160
|
Les saveurs dont les
Dieux ont payé ses bienfaits ;
Il soumet sagement
ses vœux à sa fortune,
Il ne ressemble
point à la foule importune
De ces Amans qu'ici
le sort offre à mes yeux,
Qui, sans cesse
occupés de complots odieux,
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165
|
Dévastent les
foyers, déshonorent la femme
D'un homme que
l'amour, que le dépit enflamme
Fuyez, il va
paroître, il est temps : gardez-vous
De rencontrer ses
pas au jour de son courroux.
Il s'approche, & le
sang de cette troupe altière
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170
|
Va bientôt à grands
flots couler dans la poussière.
Il dit ; de ces
discours Amphinome touché,
Reprend le vase d'or
par Ulysse épanché,
Se retire à pas
lents, & secouant la tête,
Il pressent ses
malheurs que la vengeance apprête,
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175
|
Mais il ne peut la
fuir ; la puissante Pallas
Au fer de Télémaque
a commis son trépas.
Minerve
cependant inspiroit à la Reine
D'aller voir les
Amans, ces objets de sa haine,
Pour mieux faire
éclater ses douloureux ennuis
|
180
|
Aux regards
enchantés d'un Époux & d'un Fils (12).
Eurynome,
dit-elle, avec un doux sourire
Où se peignent les
maux dont son ame soupire,
Moi, qui jusqu'à ce
jour retirée en ces lieux,
De mes cruels Amans
évitois tous les yeux,
|
185
|
Je veux les voir ;
tu sais si mon cœur les déteste.
Il faut sauver mon
fils de leur piège funeste ;
Qu'il ne fréquente
plus ces hommes dont l'esprit
S'occupe à nous
flatter quand leur cœur nous trahit.
Allez, dit
Eurynome, o courageuse mère,
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190
|
Donnez à votre fils
ce conseil salutaire ;
Mais avant de
descendre, attendez que ma main
Prépare à vos
attraits les délices du bain ;
Et n'allez pas
ainsi, couverte de vos larmes,
Aux yeux de vos
Amans déshonorer vos charmes.
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195
|
Eh ! pourquoi sans
repos verser des pleurs amers,
Quand ce Fils, cet
objet de vos soins les plus chers,
Que vous brûliez de
voir au printemps de son âge,
Montre déjà l'ardeur
d'un superbe courage ?
Chère Eurynome,
o toi qui sais mes vœux secrets,
|
200
|
Cesse de me parler
du soin de mes attraits :
Du jour qu'il est
parti pour les rives de Troie (13),
Les Dieux, en
m'enlevant mon bonheur & ma joie.
Ont effacé l'éclat
de mes foibles appas.
Obéis à ta Reine,
amène sur tes pas
|
205
|
La belle Autonoé, la
jeune Hippodamie.
Je descends, & je
veux, de mes Femmes suivie,
Aller voir mes
Amans, mes tyrans odieux :
Seule, je n'oserois
me montrer à leurs yeux.
Eurynome obéit ;
& cependant la Reine
|
210
|
Soudain cède au
sommeil dont le charme l'entraîne.
La puissante Pallas,
pour lui gagner les cœurs,
De ses traits
effacés ranime les couleurs (14),
Répand sur le duvet
de sa peau rafraîchie,
Ces sources de
beauté, cette douce ambroisie,
|
215
|
Ce fard délicieux
dont s'arrose Vénus,
Lorsque, laissant
briller ses appas demi-nus,
Elle va, conduisant
les Amours sur ses traces,
S'unir, en
folâtrant, à la danse des Grâces ;
Elle embellit son
teint, anime sa beauté,
|
220
|
Et de sa taille
encore accroît la majesté.
A peine, un seul
moment, Pénélope sommeille,
Qu'Eurynome revient,
& le bruit la réveille.
Quel doux
repos, dit-elle, en poussant un soupir,
A charmé de mes maux
le cuisant souvenir ?
|
225
|
Puisse Diane ainsi,
sensible à ma misère,
Par une douce mort
terminer ma carrière !
Puisse ma vie
éteinte au milieu de son cours,
M'épargner les
douleurs qui consument mes jours,
Les regrets, les
soupirs que sans cesse j'adresse
|
230
|
Aux vertus d'un
Héros adoré dans la Grèce !
Pénélope, en ces
mots déplorant son destin,
Descend les yeux en
pleurs vers le lieu du festin,
Se couvre d'un long
voile attaché sur sa tête,
Approche du
portique, y frémit, & s'arrête.
|
235
|
Deux Femmes, dont le
zèle avoit suivi ses pas,
La soutiennent
ensemble & lui prêtent leurs bras.
Les Prétendans
surpris, enchantés à sa vue,
Au feu des voluptés
livrent leur ame émue,
L'Amour & ses
plaisirs, l'Hymen & ses liens,
|
240
|
Pour leurs cœurs
désormais sont les suprêmes Biens.
Cependant à son
Fils Pénélope s'adresse :
O mon Fils, que
devient cette aimable sagesse,
Qui d'un cours
fortuné guida vos jeunes ans ?
Pourquoi, quand vos
beaux jours touchent à leur printemps,
|
245
|
Sous les dehors
heureux d'une illustre naissance,
Démentir les vertus
dont brilloit votre enfance ?
Ce cœur noble &
sensible a-t-il donc pu changer ?
Comment a-t-il
permis qu'un timide Étranger,
Dans vos propres
foyers, essuyât tant d'outrages
|
250
|
Quel opprobre
sanglant pour vous dans tous les âges,
Quand on saura qu'un
homme en vos foyers assis,
S'est vu sous vos
yeux même accabler de mépris !
Ah ! répond
Télémaque, écoutez-moi, ma Mère :
J'approuve ces
transports d'une juste colère.
|
255
|
Loin des vaines
erreurs, mon cœur mieux que jamais
Du mal comme du bien
fait discerner les traits ;
J'étois enfant
naguère, & j'ai cessé de l'être.
Mais ma raison se
tait, ou tremble de paroître ;
Sans appui, sans
vengeurs, je me vois outragé
|
260
|
Par ces fiers
ennemis dont je suis assiégé.
Cependant ce combat
qu'ordonna leur caprice,
N'a pas eu le succès
qu'attendoit leur malice.
Irus a succombé
vaincu par ce Vieillard.
On peut le voir
encor, languissant à l'écart,
|
265
|
Aux portes du
palais, sur la terre sanglante,
Assis, & palpitant,
la tête chancelante,
Tel qu'un homme
enivré des vapeurs de Bacchus.
Puissent tous ces
Amans avoir le sort d'Irus !
Puissent-ils dans
ces lieux, baissant leur tête altière,
|
270
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Tomber, & de leur
sang arroser la poussière !
Pénélope & son
Fils, aux yeux de leurs Tyrans
Donnoient un libre
cours à leurs ressentimens,
Quand soudain
Eurymaque : « O Reine, si la Grèce
Voyoit, dit-il,
l'objet où notre cœur s'adresse,
|
275
|
Si les Peuples
d'Argos connnoissoient vos appas
Combien d'autres
Amans, de ces lointains climats,
Viendraient, ainsi
que nous, enchaînés sur vos traces,
Vous décerner le
prix des talens & des grâces !
Pénélope répond :
« Eurymaque, arrêtez ;
|
280
|
Ce que j'eus
autrefois d'attraits & de beautés
Les Dieux me l'ont
ravi, du jour que ce rivage
Vit partir mon Époux
qu'entraînoit son courage.
Hélas ! s'il
revenoit, consolant mes esprits,
Ranimer le flambeau
de mes jours affoiblis
|
285
|
Sans doute pour
jamais il essuiroit mes larmes,
Et rendroit à mes
yeux leur éclat & leurs charmes
Je crois l'entendre
encor, lorsque, quittant ces lieux,
Il déchira mon cœur
par ses trilles adieux,
Et de ses mains
long-temps pressant ma main tremblante :
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290
|
Ilion nous prépare
une guerre sanglante,
Chère Épouse,
dit-il, je connois quels combats
Nous apprêtent ses
murs & ses vaillans Soldats.
J'ignore si les
Dieux, aux champs de la Phrygie,
Ordonneront ma mort,
ou sauveront ma vie.
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295
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Daignez en ce
palais, qui vous est confié,
Redoubler
aujourd'hui vos soins, votre amitié,
Pour un Père chéri,
pour une tendre Mère,
Que je laisse
accablés d'une douleur amère.
Et lorsque l'heureux
fruit de nos chastes amours,
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300
|
Mon Fils, verra
briller le printemps de ses jours,
Cédez-lui mon palais
; qu'un nouvel hyménée
Vous ouvre, à votre
choix, une autre dessinée.
Les temps sont
accomplis, il n'est plus de délais
Qui puissent
m'affranchir de ces nœuds que je hais :
|
305
|
Je m'y soumets
enfin, & la nuit est prochaine
Qui doit en voir
former la déplorable chaîne.
O Reine infortunée !
Et quels sont ces Amans
Qui briguent en ces
lieux tes vœux & tes sermens
Loin de les voir
ici, s'empressant à te plaire,
|
310
|
T'offrir d'un noble
amour le tribut ordinaire,
Ces présens qu'à
l'envi des Amans généreux
Offrent dans nos
palais à l'objet de leurs vœux ;
Ce n'est qu'en
apportant le trouble & le ravage,
Qu'ils osent de ton
cœur se disputer l'hommage (15).
|
315
|
Ulysse qui l'entend,
pénétrant ses discours,
La voit avec plaisir
abuser leurs amours,
Et, par le sens
trompeur de ses douces paroles,
Flatter leur fol
orgueil d'espérances frivoles.
Soudain Antinoüs
: « Avant que votre voix
|
320
|
Ait déclaré, dit-il,
l'objet de votre choix,
Vos vœux seront
remplis, sage fille d'Icare ;
Acceptez seulement
les dons qu'on vous prépare,
Et songez qu'un
refus est un outrage amer ;
Mais longez bien
aussi que le nœud le plus cher,
|
325
|
Au plus digne de
nous joignant votre fortune,
Peut seul vous
délivrer d'une foule importune.
Il parle, on
l'applaudit ; & ces fiers Courtisans
Commandent aux
Hérauts d'apporter leurs présens.
Une robe légère,
avec art travaillée,
|
330
|
Où mille fleurs
brilloient sur la trame émaillée,
Où l'éclatant poli
de douze agraffes d'or
De ses plis ondoyans
enrichissoit le bord.
Au nom d'Antinoüs
est offerte à la Reine.
D'or & d'ambre
formée, une superbe chaîne
|
335
|
Qui doit en longs
anneaux s'étaler sur son sein,
Par le jeune
Eurymaque est remise en sa main.
De ces nœuds
éclatans la splendeur jaunissante,
Imitoit du Soleil la
lumière naissante.
Eurydamas, jaloux
d'égaler ses rivaux,
|
340
|
De nœuds de diamans
charge ses deux Hérauts.
Un superbe collier,
présenté par Pisandre,
Annonce enfin le
Prix que son cœur ose attendre.
Ainsi tous ces
Amans, l'un par l'autre excités,
Signaloient à l'envi leurs libéralités.
|
345
|
Pénélope les quitte, & laisse aux mains des Femmes,
Porter ces monumens de leurs coupables flammes
Ivres d'un sol espoir, ses orgueilleux Amans
Rappellent en ces lieux les danses & les chants,
Attendant que du soir l'étoile favorable
|
350
|
Fît succéder aux jeux les plaisirs de la table.
La nuit vient, & déjà sur des brasiers dorés
S'allument d'un bois sec les monceaux préparés,
Qui, par le vis éclat de leur flamme légère,
Aux voûtes du palais sont jaillir la lumière.
|
355
|
Les Femmes de la Reine entretenant ces feux,
Des Amans assembles préviennent tous les vœux.
Ulysse les observe, & rompant le silence,
Veut éprouver enfin leur brutale insolence.
Esclaves d'un
grand Roi, qu'un sort injurieux
|
360
|
A trop long-temps,
dit-il, éloigné de ces lieux,
Allez, dans le
réduit qu'occupé votre Reine,
Agiter les fuseaux &
préparer la laine ;
Par de doux
entretiens, par des soins complaisans,
Soulagez la rigueur
de ses chagrins cuisans ;
|
365
|
Laissez-moi, dans
ces lieux, de mes mains vigilantes,
Nourrir de ces
brasiers les flammes pétillantes.
Dût-on attendre ici
le retour du Soleil,
Mes malheurs m'ont
appris à vaincre le sommeil.
Il se tait. A
ces mots ces femmes infidèles,
|
370
|
L’insultent par
leurs ris, se regardent entre elles.
La jeune Mélantho,
fière de sa beauté,
Lui lance tous les
traits de sa malignité.
Pénélope pour elle
eut les soins d'une mère,
Mais loin que de la
Reine elle ait plaint la misère,
|
375
|
Pour le jeune
Eurymaque une coupable ardeur,
Dans son cœur
corrompu, détruisit la pudeur.
Que veux-tu,
disoit-elle, Étranger ! où t'égare
La sotte vanité qui de ton cœur s'empare ?
Tu dédaignes d'aller, mendiant trop altier,
|
380
|
Chercher de tes pareils l'asyle hospitalier
(16)!
Entre ces Courtisans ton importune audace,
Jusque dans leurs festins, ose marquer ta place !
Ton orgueil est-il né dans les vapeurs du vin
Ou le combat d'Irus t'a-t-il rendu si vain,
|
385
|
Que tu ne craignes
plus d'allumer leur colère ?
Tremble qu'il ne
s'élève un plus sort adversaire,
Qui, pour mieux te
chasser, couvert d'un juste affront,
De son bras
vigoureux ensanglante ton front.
Ulysse dévorant
cette insulte cruelle,
|
390
|
La regarde, & son
œil de fureur étincelle.
Insolente,
dit-il, dont la langue sans frein,
D'un Vieillard
malheureux irrite le chagrin !
Télémaque saura que
ton orgueil me brave.
Esclave, tu mourras
de la mort d'une esclave.
|
395
|
Ces femmes, à
ces mots, palpitantes d'effroi,
Portent leurs pas
errans dans le palais du Roi ;
Et les pressentimens
de leur ame coupable,
Leur offrent du
trépas l'appareil redoutable.
Ulysse, resté seul,
approche des brasiers,
|
400
|
Y ranime les feux,
entretient les foyers,
Et, sur tous ces
Amans fixant des regards sombres,
Les condamne à
descendre au noir séjour des Ombres.
Il médite un complot
qui ne sera pas vain.
De sa fureur encore
échauffant le levain,
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405
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Pallas veut que
l'orgueil des tyrans qu'il observe,
Par des traits
acérés, l'insulte sans réserve.
Eurymaque l'outrage,
& ses cruels mépris,
De tous ses
Compagnons, sont éclater les ris.
Illustres
Courtisans d'une superbe Reine,
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410
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Sans doute,
disoit-il, c'est un Dieu qui l'amène.
Voyez son front
chenu, dont le sommet nous luit
A l'égal d'un
flambeau dans l'ombre de la nuit (17)
Étranger,
poursuit-il, en s'approchant d'Ulysse,
Veux-tu, fidèle
esclave admis à mon service,
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415
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T'occupant d'un
travail digne de tes vieux ans,
Regarnir les
buissons qui défendent mes champs,
Et soulager ainsi,
par un juste salaire,
Du déclin de tes
jours l'importune misère ?
Mais de l'oisiveté
le lâche & vil métier
|
420
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Ne t'enseigna jamais
que l'art de mendier,
D'aller, pour
assouvir la faim qui te dévore,
Présenter en tous
lieux ton aspect qu'on abhorre,
Eurymaque,
écoutez, lui répondit le Roi ;
Qu'une épreuve d'un
jour juge entre vous & moi.
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425
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Au temps où le
Soleil, sur la voûte éthérée,
Prolonge de son
cours la brillante durée,
Tous deux, la faulx
en main, allons dans les guérets,
Abattre les épis de
la blonde Cérés.
Nous verrons qui des
deux, au bout de la journée,
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430
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Aura mieux satisfait
à la tâche ordonnée.
S'il faut, pliant au
joug d'indociles taureaux,
Les forcer à marcher
dans des sillons nouveaux,
Qu'on me donne un
champ vaste, une forte charrue,
Vous verrez de mon
bras la vigueur méconnue,
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435
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Tenant le soc pesant
dans la glèbe introduit,
Tracer un long rayon
artistement conduit.
Faut-il dans un
combat signaler ma vaillance !
Armez, armez mon
bras d'un glaive & d'une lance,
Vous verrez comme,
avide & de gloire & de sang,
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440 |
Je saurai sans pâlir
combattre au premier rang.
Peut-être, mieux
instruit de ce que je puis faire,
Votre orgueil
cesseroit d'outrager ma misère ;
Mais cet orgueil est
sourd aux cris de la raison.
Tout fier d'être
applaudi par des hommes sans nom,
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445 |
D'éblouir, d'étonner
leur troupe méprisable,
Vous vous croyez ici
puissant & redoutable :
Qu'Ulysse en ce
moment reparoisse en ces lieux,
Et bientôt, empressé
d'échapper à ses yeux,
Vous croirez, dans
l'effroi de votre âme égarée,
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450 |
Voir rétrécir le
seuil de cette vaste entrée (18).
Eurymaque, à ces
mots, enflammé de courroux :
Malheureux ! de
mon bras tu sentiras les coups,
Dit-il ; je punirai
ton audace nouvelle.
Il se tait, &
saisit une lourde escabelle.
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455 |
Ulysse l'aperçoit, &
soudain incliné,
Tombe assis aux
genoux d'Amphinome étonné.
Déjà lancée en
l'air, la masse épouvantable
Va frapper
l'Échanson qui les servoit à table.
Il pousse de grands
cris, & le vase éclatant
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460 |
Échappe de sa main,
& bondit en tombant.
Lui-même en
gémissant tombe dans la poussière.
Le tumulte régnoit
dans l'assemblée entière.
Ah ! disoient
ces Amans dans leurs bouillans transports,
Que n'a-t-il donc
cent fois péri loin de ces bords,
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465 |
Cet insolent mortel,
dont l'orgueil indocile
Vient apporter le
trouble en cet heureux asyle !
Pour un vil
mendiant, faut-il que nos débats
Fassent
à nos plaisirs succéder les combats ?
Mais, pour les
appaiser, Télémaque s'écrie :
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470 |
Arrêtez, insensés,
votre aveugle furie
Des bachiques
vapeurs atteste les effets (19).
Allez par le sommeil
en calmer les accès ;
Retirez-vous,
partez..... Mais, loin que je l'ordonne.
J'invite seulement,
& ne contrains personne (20).
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475 |
Il dit ;
leur silence annonçoit leur dépit,
Quand le fils de
Nisus soudain se lève & dit :
Il est temps, en
effet, que ce festin finisse ;
Amis, que ce
Vieillard, dans les foyers d'Ulysse,
Au gré de Télémaque
éprouve ses bienfaits.
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480 |
Et nous, d'un doux
repos allons goûter la paix,
Et que d'un vin
exquis l'effusion dernière
Laisse enfin au
sommeil fermer notre paupière.
Ainsi parle
Amphinome, & chacun applaudit ;
Sa voix & ses
conseils raniment leur esprit.
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485 |
Le Héraut qui le
sert, à son ordre s'empresse ;
Il prend la coupe, &
va, réveillant l'allégresse,
Porter de rang en
rang aux Convives charmés,
Cette liqueur si
chère à leurs sens enflammés.
De leurs libations
la terre est arrosée,
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490 |
On se lève, & la
troupe, au sommeil disposée,
Va, sous les toits
brillans marqués pour son séjour,
De l'aurore
prochaine attendre le retour.
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Notes, explications et commentaires
(1) L'incident que nous allons voir, a paru à
quelques personnes au-dessous de la dignité de
l'Épopée, & propre à être relégué parmi les Comédies
du genre le plus bas. Mais si l'on considère que
l'Histoire nous offre mille exemples pareils de Rois
que la Fortune a chargés d'humiliations, & qui
cependant n'ont rien perdu de leur vraie dignité, de
celle qui consiste dans la grandeur de l'ame, on
conviendra que sa Poësie ne doit pas avoir des
droits moins étendus que ceux de l'Histoire, &
qu'Ulysse déguisé en mendiant, & obligé de combattre
contre un autre mendiant à la porte de son palais,
donne à cette action, par l'intérêt qu'il inspire,
une sorte de dignité plus réelle que celle qui ne
tient qu'aux illusions des sens. Philoctète, couvert
de haillons dans son île, & se traînant à terre en
poussant des cris affreux, recherché enfin, par
ceux qui avoient eu la lâcheté de l'abandonner,
est-il un personnage moins grand qu'il ne l'étoit
avant son malheur. Le tableau du Poussin,
représentant Bélisaire aveugle & mendiant, est-il
moins dans le genre noble qu'aucun tableau de ce
grand Maître ! Les haillons dont il est couvert,
l'aumône qu'on lui donne, pourront-ils avilir cette
scène touchante ! Le Soldat qui le contemple en
silence, suffit seul pour en faire sentir toute la
dignité. Voyons Ulysse des mêmes yeux ; & cette
scène, qui nous paroissoit commune, & même
grossière, deviendra plus grande & plus
intéressante, que si elle nous offroit un Roi
vainqueur entrant dans ses États entouré d'une
pompe triomphale.
(2) Le texte dit qu'Arnée étoit le nom que sa mère
lui avoit donné, & qu'on l’avoit surnommé Irus,
parte qu'il étoit aux ordres de tout le monde, & que
chacun pouvoit l'envoyer où il vouloit.
(3) L'expression grecque présente plusieurs sens,
qui ne sont pas plus nobles les uns que les autres,
mais qui sont au moins convenables au personnage qui
parle.
(4) Il y avoit à Salamine, suivant Aelien, une loi
qui permettoit à celui qui rencontroit un porc dans
ses grains, de le saisir & de lui briser les dents.
Peut-être cette loi étoit-elle plus générale du
temps d'Homère. V. AElien, de Animal, lib. V.
(5) Télémaque ne nomme que les deux plus puissans
Princes, & par ce compliment adroit, il les
intéresse, & les engage à veiller à ce qu'il ne soit
fait aucune supercherie qui puisse nuire à son père.
(6) Le texte dit :
ἦ τάχα Ἶρος Ἄϊρος.(vers
73) Le Traducteur Anglois s'est, je crois,
trompé, en voyant ici un jeu de mots : c'étoit une
expression sort commune chez les Grecs,
γάμος ἄγαμος, ὔπνος ἄυπνος.
Ce n'est pas dans Homère qu'il faut chercher ces
malheureux jeux de mots, dont les meilleurs Auteurs
de l'Antiquité ne furent pas toujours exempts.
(7) Il est sort peu important de lavoir quel étoit
cet Echetus, & si c'étoit ce tyran dont parle
Apollonius, qui fit crever les yeux à sa propre
fille. Le Traducteur Anglois, qui cite le passage d'Apolionius,
Livre IV s'étonne qu'il ait échappé à la diligence
d'Eustathe.
(8) Antinoüs, dans le texte, ajoute qu'il enverra
Irus à ce Roi, pour qu'il lui coupe le nez & les
oreilles, &c.. Cette barbarie qui, comme on voit, étoit particulière à un seul homme, à un Tyran, dans
ces siècles héroïques, ne devint malheureusement que
trop commune dans ces temps qu'on appela le beau
siècle de la Grèce, Voyez l'Histoire de la guerre
du Péloponése.
(9)
ἵνα μή μιν ἐπιφρασσαίατ᾽ Ἀχαιοί(vers
94).
Ce n'est pas, comme l'a entendu Madame Dacier, ne
ipsum intelligerent Achivi, mais, ne ipsum
animadverterent. Quelle apparence que ce coup
donné par Ulysse, pût le faire reconnoître ? Mais il
pouvoit le faire trop remarquer ; & c'est ce
qu'Ulysse ne vouloit pas.
(10) Tout ce que les anciens Philosophes, tels
qu'Aristote, Maxime de Tyr, Plutarque, ont cru faire
de mieux, c'est de citer ce passage d'Homère, quand
ils ont voulu parler de la foiblesse & de la vanité
attachée à l'espèce humaine. Quel Philosophe fut
jamais plus fécond que notre Poëte en ces pensées
justes & profondes, qui supposent une grande
habitude de réflexion, & qui nous éclairent mieux
sur la nature de l'homme que toutes les subtilités
de la Métaphysique ?
(11) Les deux vers grecs auxquels celui-ci répond,
sont susceptibles de deux autres interprétations
différentes. Suivant quelques Anciens, Homère avoit
voulu dire que la situation de l'esprit de l'homme
étoit à la merci des influences de l'air, triste ou
gai, suivant le temps. Quelque vérité qu'il puisse y
avoir dans ce principe, il est trop évident qu'il
n'a aucun rapport avec la pensée d'Homère : le sens
qu'admet Eustathe est, sans contredit, plus nature
! Suivant son interprétation, l’esprit de l'homme
dépend des évènemens, & ses sentimens varient
conformément à la position où il se trouve.
L'interprétation que j'ai suivie, est encore plus
simple, & tout aussi convenable à la phrase grecque.
(12) Voici une nouvelle scène bien intéressante,
Pénélope va paroître aux yeux de son Époux qu'elle
ne connoît pas, & par des aveux non suspects, le
convaincre de la fidélité de son attachement : tout
ce qu'elle dit est fait pour enflammer l'amour de
son Époux, & pour hâter sa vengeance. Le Lecteur
attentif ne manquera pas d'admirer la manière dont
le Poète prépare cette scène si touchante.
(13) Combien notre Poëte a parfaitement connu le
langage de la plus tendre sensibilité ! Pénélope ne
nomme pas Ulysse ; toujours présent à son esprit, il
semble qu'elle vienne d'en parler tout-à-l'heure.
(14) C'est un trait d'une délicatesse infinie dans
Homère, dit le Traducteur Anglois, d'avoir montré
l'éloignement que Pénélope retient pour ces apprêts
qu'Eurynome lui propose, & d'avoir sait intervenir
Minerve même, pour répandre sur toute sa personne, à
son insu, ces charmes séduisans qui vont lui gagner
tous les cœurs.
(15) Les discours de Pénélope dans ce Livre, ont
des beautés si frappantes, qu'elles n'ont pas besoin
de commentaires. Homère donne à cette Princesse le
caractère le plus aimable qu'on puisse imaginer.
Tendre mère, femme sensible, elle réunit à ces
qualités, cette biensaisance générale qui s'étend
jusqu'aux étrangers, & que les chagrins particuliers
n'ont pu affoiblir. Tout ce qu'elle dit, tout ce
qu'elle pense, est une leçon de moralité. Pope.
(16) Il paroît, suivant le texte, qu'il y en avoit
de deux sortes, l'un public, & l'autre particulier.
L'asyle public étoit celui qu'on nommoit
λέσχη
; c'étoit une espèce de grand vestibule ouvert à
tous les mendians : ces hospices ressembloient
beaucoup aux caravanserais des Turcs. L'asyle
particulier étoit dans les maisons des Forgerons ;
elles servoient de retraite aux voyageurs sans
état, comme on voit encore dans la campagne les
maisons des Fermiers servir d'asyle aux mendians.
(17) Il faut convenir que de pareilles plaisanteries
n'ont point par elles-mêmes un fort grand sel, &
qu'elles ne seroient pas supportables, si on n'examinoit
moins ce qu'elles sont que l'effet qu'elles
produisent. Il ne saut pas perdre de vue quels sont
les personnages que le Poëte met en scène, pour voir
si les convenances sont observées, & si, sous
l'extérieur de la grossièreté de cette scène, il n'y
a pas quelque chose de caché qui soit vraiment grand
& tragique. Ces plaisanteries grossières lancées
contre Ulysse, sont autant d'épreuves de la patience
de ce Héros ; & dès-lors elles prennent un
caractère de noblesse qui ne vient point de ceux
qui les lancent, mais de celui qui les reçoit.
Longin a cru voir dans ces traits d'ironie, la
décadence du génie d'Homère ; mais il oublioit que
l'Iliade, au milieu de l'horreur des combats, en
fournit un grand nombre d'exemples, & que ces
traits tenoient au génie vis & sensible des Grecs,
qui se servoient de la plaisanterie comme d'une arme
terrible, contre des gens d'un pareil
caractère.
(18) L'énergie de cette expression par laquelle
Ulysse termine son discours, répond à la véhémence
du discours entier. Déjà Ulysse ne peut plus se
contenir, sa patience est à bout, & l'insolence des Prétendans est à son comble. Sous le déguisement qui
le cache, sa fureur commence à éclater ; l'intérêt
augmente, le dénouement approche. Il n'y a plus de
milieu : Ulysse est perdu, ou il sera vengé.
(19). Homère dit littéralement : Vous ne cachez
plus dans votre esprit le vin ni la nourriture.
C'est une manière de dire : Les excès du repas
vous ont troublé le cerveau, Mais Eustathe a cru
voir dans cette expression quelque chose de vraiment
plaisant. Il a cru qu'Homère vouloit dire, qu'ainsi
que les gens intempérans sont obligés de rejeter ce
qu'ils ont pris, de même les Prétendans ne peuvent
plus cacher leurs mauvais desseins. Madame Dacier a
suivi Eustathe.
(20) L’impatience de Télémaque est à son comble,
comme celle d'Ulysse, mais il craint de trop
hasarder ; & pour se rendre moins suspect il use de
ménagemens.
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