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ARGUMENT DU LIVRE XV.
MINERVE apparaît en songe à Télémaque, & l'engage à retourner dans sa
Patrie. Télémaque, accompagné de Pisistrate, prend congé de Ménélas, &
arrive à Pilos, d'où il part pour Ithaque. Tandis qu'il sait route, le
Poète revient à Eumée, gui entretient Ulysse du récit de ses aventures.
Télémaque arrive, descend sur la côte, envoie son Navire au port de la
Ville, & marche vers la cabane d'Eumée.
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Minerve
cependant, aux bords de l'Eurotas (1),
Vole & franchit les
murs où régnoit Ménélas ;
Elle alloit rappeler
au cœur de Télémaque
L'impatient desir de
revoir son Ithaque.
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5
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Soudain, vers le
palais elle prend son effort ;
Elle trouve ce
Prince & le fils de Nestor,
Dans les bras du
repos, couchés sous le portique
Dont Nestor entoura
ce palais magnifique.
Pisistrate au
sommeil abandonnoit ses sens ;
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10
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Mais Télémaque, en
proie à des ennuis cuisans,
S'agitoit sur sa
couche, & songeant à son père,
Repoussoit le
sommeil qui chargeoit sa paupière.
Prince, écoutez
ma voix, dit la sage Pallas ;
Partez, allez vous
rendre au soin de vos États,
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15
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Vos biens abandonnés
veulent votre présence.
Songez à ces Amans,
qui, fiers de leur puissance,
Bientôt, si vous
tardez, vont partager entre eux
L'héritage opprimé
d'un père malheureux.
Intéressez Atride au
vœu qui vous rappelle ;
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20
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Pressez votre
départ, si votre cœur fidèle
Veut, d'une mère
tendre apaisant les regrets,
La retrouver encore
au fond de son palais.
Son père & ses amis
veulent, par l'hyménée,
Au superbe Eurymaque
unir sa destinée :
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25
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De ce Prince
orgueilleux les vœux impatiens
Effacent ses rivaux
par de riches présens.
Craignez qu'à vos
dépens on n'écoute sa flamme.
Vous connoissez le
coeur & l'esprit d'une femme :
Sitôt que, de
l'Hymen rallumant les flambeaux,
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30
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L'Amour l'a fait
voler en des liens nouveaux,
Pour eux seuls
désormais son ame intéressée,
Sans regrets, sans
retour, bannit de sa pensée,
Et ses premiers
enfans, & son premier époux.
Du sort qui vous
menace, il faut parer les coups.
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35
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Revenu dans Ithaque
où le Ciel vous rappelle,
Aux seuls soins
d'une Esclave attentive & fidèle,
Commettez vos
trésors, jusqu'au jour où les Dieux,
Par un digne
hyménée, enchaîneront vos voeux.
Écoutez mes conseils
; ma voix va vous apprendre
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40
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Le piège dangereux
où l'on veut vous surprendre.
Entre Ithaque &
Samé, pour vous ravir le jour,
Une troupe inhumaine
attend votre retour ;
Mais le complot
sanglant que leur rage médite,
Va retomber bientôt
sur leur tête proscrite.
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45
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Pour tromper ces
tyrans dont le bras vous poursuit,
Voguez à la faveur
des ombres de la nuit.
Évitez du détroit le
passage funeste.
Le Dieu qui vous
conduit de la voûte céleste,
Saura vous envoyer
un favorable vent.
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50
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Abandonnez la voile
à son souffle confiant,
Sur un bord écarté
descendez dans votre île,
Quittez votre
Vaisseau, qu'il vogue vers la ville ;
Qu'il y mène sans
vous vos heureux Compagnons ;
Et vous, portez vos
pas vers la cîme des monts,
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55
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Où du fidèle Eumée
est le toit solitaire.
Par sa voix aussitôt
consolez votre mère ;
Qu'il aille, de la
Reine appaisant les ennuis,
Informer son amour
du retour de son fils.
Elle dit, &
s'envole, & traverse la nue.
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60
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Cependant Télémaque
agité, l'ame émue,
S'empresse
d'éveiller Pisistrate endormi,
Et frappant de son
pied le pied de son ami :
Fils de Nestor,
dit-il, il est temps que je parte,
Que je quitte & les
murs & les rives de Sparte ;
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65
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Hâtons-nous
d'atteler le char qui nous attend.
Au sommeil arraché,
Pisistrate l'entend :
Où voulez-vous
aller, quand la nuit règne encore,
Télémaque ! bientôt
nous reverrons l'Aurore ;
Attendez que du
moins à ses soins caressans
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70
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Le Roi puisse
ajouter d'honorables présens,
Quelques dons
glorieux qui, gardés d'âge en âge,
D'un généreux ami
rappelleront l'image.
Quand la
vermeille Aurore eut coloré les Cieux,
Ménélas empressé de
les chercher tous deux,
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75
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Abandonnoit le lit
de la charmante Hélène.
Télémaque l'entend,
& l'aperçoit à peine,
Qu'il revêt sa
tunique, ajuste son manteau,
Et court à pas
pressés, mais plus fier & plus beau,
Adresser ce discours
au vaillant fils d'Atrée :
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80
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Glorieux
Souverain d'une heureuse contrée,
Généreux Ménélas, au
sein de mon palais,
Des intérêts
puissans accusent mes délais.
Souffrez donc que je
vole où mon devoir m'appelle.
Ami, répond le
Roi, j'estime votre zèle,
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85
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Ne craignez point
qu'ici j'ose arrêter vos pas :
Loin de gêner vos
vœux, mon cœur n'approuve pas
Quiconque se livrant
au desir qui l'entraîne,
Porte jusqu'à
l'excès son amour ou sa haine.
Dans un juste
milieu, que le Sage chérit,
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90
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Il faut savoir fixer
son cœur & son esprit.
Aux yeux de la
raison, c'est une égale faute
D'arrêter, de
presser les adieux de son Hôte :
Qu'il demeure ou
qu'il parte, il faut, avec plaisir,
D'un front toujours
serein, complaire à son desir (2).
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95
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Attendez seulement
qu'un festin magnifique
Vous soit, avec mes
dons, offert sous ce portique ;
Si vous voulez
ensuite, en Grèce, & dans Argos,
Visiter les palais
de nos fameux Héros,
Mon char est prêt,
je pars, comptez sur ma tendresse ;
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100
|
Je vous conduis
par-tout, &, par-tout dans la Grèce,
Vous verrez des
Amis, dont les soins bienfaisans
Remettront en vos
mains d'honorables présens.
Ménélas,
répondit le sage Télémaque,
Mon unique desir est
de revoir Ithaque.
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105
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Je tremble qu'en
cherchant un père malheureux,
Je ne m'expose aux
traits d'un Destin rigoureux,
Ou que par mon
absence enfin je ne hasarde
Mes biens, qu'aucun
Ami n'a reçus sous sa garde.
Ménélas
l'applaudit, & va, dans son palais,
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110
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D'un festin solennel
ordonner les apprêts.
Tandis qu'Étéoneus à
son gré le seconde,
Le Roi monte au
réduit dont l'enceinte profonde,
Au milieu des
parfums exhalés dans les airs,
Recelle le dépôt de
ses trésors divers.
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115
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Pour partager le
soin qui dans ce lieu l'amène,
Mégapenthès le suit
avec la belle Hélène.
Le Roi prend une
coupe, & remet à son fils
Un vase où sur
l'argent brille un travail exquis;
Mais Hélène choisit
dans ses riches corbeilles,
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120
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Entre mille ornemens,
dignes fruits de ses veilles,
Dessinés avec art,
embellis par sa main,
Un voile plus
brillant que l'astre du matin.
Chargés de ces
présens que l'amitié rassemble,
Tous trois vers
Télémaque ils s'avancent ensemble.
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125
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Prince, dit
Ménélas, puisse le Roi des Cieux
Vous conduire aux
climats où tendent tous vos vœux !
Souffrez, pour nos
adieux, que ma main vous présente,
En signe de ma foi,
cette coupe brillante,
Et cette urne
d'argent que le Roi de Sidon
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130
|
Me remit autrefois
comme un précieux don,
Quand, ramenant ma
flotte aux lieux de ma naissance,
Je descendis aux
bords soumis à sa puissance.
Mégapenthès
approche, & remet son présent.
Hélène offre à son
tour le voile éblouissant.
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135
|
De mes mains,
Télémaque, acceptez cet ouvrage ;
Mon fils, de
l'amitié qu'il devienne le gage,
Qu'il vous rappelle
Hélène, & serve quelque jour
A parer une épouse,
objet de votre amour !
Tranquille en son
palais, que votre aimable mère
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140
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En soit, en
attendant, seule dépositaire :
Puissiez-vous, lui
portant ce gage de ma foi,
Avec quelque plaisir
vous souvenir de moi (3)
Sensible à ces
présens dont la beauté le flatte,
Télémaque aussitôt
les livre à Pisistrate,
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145
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Qui, les parcourant
tous avec étonnement,
Vole, & va les
placer dans le char qui l'attend.
Cependant
Ménélas n'a plus rien qui l'arrête ;
Il conduit au
festin, qu'à sa voix on apprête,
Ces deux jeunes
Amis, qui vont à ses côtés,
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150
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Sur des trônes
brillans, jouir de ses bontés.
Le sage Étéoneus
partage les victimes :
Pour honorer les
fils de deux Rois magnanimes,
Le fils de Ménélas,
signalant son ardeur,
Leur verse de
Bacchus la brillante liqueur ;
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155
|
Leurs sens sont
satisfaits, & le festin s'achève.
Avec les Conviés
Télémaque se lève,
Il brûle dans son
cœur de revoir ses foyers.
Pisistrate s'avance,
attelle les coursiers :
Déjà le char est
prêt, ils y montent ensemble ;
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160
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Le marbre du parvis
déjà résonne & tremble,
Sous les pieds des
chevaux impatiens du frein.
Mais Ménélas
approche, un vase d'or en main,
Il vient devant
leurs pas verser sur la poussière,
D'un vin délicieux
l'effusion dernière.
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165
|
Jeunes Héros,
dit-il, allez, soyez heureux,
Et portez à Nestor
mon hommage & mes vœux :
Dans les champs
d'Ilion, dans l'horreur de la guerre,
Il eut pour moi
l'amour & tous les soins d'un père.
Télémaque aussitôt prenant la coupe d'or :
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170
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D'un si doux
souvenir nous instruirons Nestor,
O Ménélas, dit-il ;
fasse le Ciel propice
Que, rendu dans
Ithaque entre les bras d'Ulysse,
Je lui porte vos
dons, & que dans son palais
Ma voix lui puisse
un jour raconter vos bienfaits !
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175
|
A peine il
achevoit, que l'oiseau du tonnerre
Apparaît dans les
cieux, s'élance vers la terre,
Ravit un jeune cygne
en ce palais nourri.
Les femmes
accouraient en poussant un grand cri ;
Mais les Princes,
flattés d'une secrète joie,
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180
|
Contemploient cet
oiseau, qui, maître de sa proie,
Passant près des
coursiers d'un vol impétueux,
A la droite du char
plane & remonte aux Cieux.
Pisistrate
s'écrie : « O Roi prudent & sage,
Parlez ; à qui de
nous s'adresse ce présage !
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185
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A ces mots
quelque temps Ménélas incertain,
Méditoit sur le sens
de ce signe divin ;
Hélène enfin
s'avance, & prévient sa réponse (4):
Amis, écoutez
tous ce que le Ciel m'annonce,
Il m'inspire ; sa
voix m'éclaire, & vous prédit
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190
|
Un grand événement
que mon cœur applaudit.
Ainsi que du sommet
d'une haute montagne
Cet aigle,
délaissant son nid & sa compagne,
Vient de ravir ce
cygne en ces lieux élevé ;
Ainsi, par ses
malheurs trop long-temps éprouvé,
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195
|
Ulysse à son palais
va rendre sa présence,
Il va sur ses rivaux
signaler sa vengeance :
Peut-être en ce
moment il revoit ses foyers,
Et concerte déjà ses
projets meurtriers.
Oracle précieux
! répond le fils d'Ulysse,
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200
|
Que touché de nos
pleurs, Jupiter l'accomplisse !
Et mon cœur, à
jamais vous adressant ses vœux,
Vous offrira
l'encens que l'on présente aux Dieux.
Il dit ; & ses
coursiers, qu'il frappe, anime & presse,
Traversent la cité,
redoublent leur vitesse,
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205
|
Et sont fuir
derrière eux ses murs & ses palais :
Ils touchent vers la
nuit aux murs de Dioclès (5).
Quand l'Aurore eut
des Cieux fait resplendir la voûte,
Les coursiers
attelés poursuivirent leur route,
Et bientôt sur leur
char les deux jeunes Héros
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210
|
Arrivèrent au pied
des remparts de Pylos.
Télémaque
aussitôt à son Ami s'adresse :
Qu'à mes justes
desirs votre cœur s'intéresse ;
Nos Pères, lui
dit-il, si constamment unis,
Ont de leur amitié
fait hériter leurs fils.
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215
|
Pour accroître en
nos cœurs un si bel héritage,
Nous femmes l'un &
l'autre au printemps de notre âge,
Et ce voyage encor,
nous unifiant tous deux,
Doit de notre amitié
resserrer les doux nœuds.
Si ces nœuds vous
sont chers, généreux Pisistrate
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220
|
Il faut, en me
servant, que votre zèle éclate.
Je brûle de partir,
& crains de m'exposer
Aux retards qu'à mes
vœux Nestor peut opposer.
Pisistrate
l'écoute : un moment il balance ;
Il cède cependant,
&, gardant le silence,
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225
|
Vers la rive des
mers il détourne le char.
Montez votre
Navire, & pressez le départ,
Prévenez mon retour
au palais de mon père ;
Je connois ses
transports, je prévois sa colère,
Il viendra vous
chercher, & ne souffrira pas
|
230
|
Qu'ainsi, sans ses
présens, vous quittiez ses États.
Il dit ; & de
Pylos il a repris la route.
Déjà pour échapper
aux délais qu'il redoute,
Télémaque animoit
l'ardeur des Matelots.
Hâtez-vous,
Compagnons, quittez un long repos,
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235
|
Partons. » A cette
voix qui soudain les enflamme,
La main des
Nautonniers a déjà pris la rame ;
Lui-même, sur la
poupe, au Ciel levant les bras,
Par ses libations il
invoquoit Pallas,
Lorsque Théoclymène
accourant sur la rive,
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240
|
Adresse à ce Héros
sa prière plaintive.
Teint d'un sang
glorieux que ses mains ont versé,
Il fuit le bras
vengeur dont il est menacé.
Aux beaux jours de
sa gloire, il reçut de son père
Le talent des
Devins, leur sacré caractère ;
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245
|
Cet Augure sorti
d'un sang aimé des Dieux,
Compte Amphiaraus au
rang de ses aïeux,
Et jusqu'à Mélampus
voit remonter sa race (6).
Maintenant accablé
du poids de sa disgrâce,
Il court vers
Télémaque, & d'un ton suppliant :
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250
|
Par ces
libations que votre main répand,
Lui dit-il, par ce
Dieu que votre voix honore,
Par tous vos
Compagnons, & par vous que j'implore,
Ami, si mes soupirs
peuvent être écoutés,
Dites-moi de quels
lieux, de quel sang vous sortez (7).
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255
|
Étranger,
répondit le sage Télémaque,
Vous serez
satisfait. Je naquis dans Ithaque,
Ulysse étoit mon
père, hélas ! mais il n'est plus ;
Et moi,
m'abandonnant à des vœux superflus,
J'ai couru, désolé
de mes longues disgrâces,
|
260
|
D'un père malheureux
chercher au loin les traces.
Le Devin lui
répond : « Un sort infortuné
M'a sait quitter
aussi les lieux où je suis né.
Un Citoyen puissant
qu'honoroit ma patrie,
Dans Argos, sous mon
bras vient de perdre la vie.
|
265
|
Ses frères, ses
parens, jaloux de le venger,
Dans mon sang à
l'envi brûlent de se plonger.
Je fuis ; c'est
désormais le destin qui me reste.
Pour dérober mes
jours à ce péril funeste,
Daignez me recevoir,
& ne rejetez pas
|
270
|
La voix d'un
suppliant que poursuit le trépas.
Venez, ne
craignez point, reprit le fils d'Ulysse,
Un si cruel refus,
une telle injustice.
Montez sur ce
Navire, & croyez que mes soins,
Autant que je
pourrai, préviendront vos besoins.
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275
|
Il dit, &, lui
tendant une main complaisante,
Débarrasse son bras
de sa pique pesante ;
Il s'assied à la
poupe, & place à ses côtés
Ce Mortel malheureux
que flattent ses bontés.
Du Navire
aussitôt la voile se déploie ;
|
280
|
Les Rameurs sont
assis. Minerve leur envoie
Un favorable vent,
qui, régnant dans les airs,
Fait voler ce
Vaisseau sur la face des mers.
Télémaque, conduit
par ce souffle rapide,
Voit les murs de
Chalcis & les bords de l'Élide,
|
285
|
En parcourt le
rivage, &, songeant à son sort,
N'attend que des
Dieux seuls ou la vie, ou la mort (8).
Cependant, sous
le toit de son réduit champêtre,
Eumée étoit à table
assis près de son Maître
Leur modeste repas
venoit de s'achever,
|
290
|
Quand Ulysse, en ces
mots, cherchoit à l'éprouver:
O vous, qui
soulagez ma timide infortune,
Je crains d'être
pour vous une charge importune !
Eumée, écoutez-moi.
Demain, avec le jour,
Je descends vers la
ville, & quitte ce séjour.
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295
|
Tout ce que ma
misère attend de votre zèle,
C'est un guide
certain, un conducteur fidèle.
J'irai, cherchant
par-tout un pénible soutien,
Mendier les secours
du riche Citoyen ;
J'irai du sort
d'Ulysse informer votre Reine ;
|
300
|
J'irai de ces Amans
voir l'audace hautaine,
S'ils voudraient, au
milieu des festins somptueux,
Aider d'un peu de
pain les jours d'un malheureux,
Ou, m'employant au
gré de leurs divers caprices,
Par un léger salaire
acheter mes services.
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305
|
Mercure m'est
témoin, lui, dont les sages mains
Donnent un nouveau
lustre aux œuvres des humains,
Que jamais nul
Mortel, plus adroit, plus agile,
Ne sût mieux, aux
banquets, rendre son bras utile,
Ne sut mieux
s'acquitter, par ses heureux talens,
|
310
|
Des soins que
l'indigence offre à l'orgueil des Grands,
Étranger, dit
Eumée avec impatience,
Quels discours !
quels projets ! quelle aveugle imprudence !
Cherchez-vous à
périr ! A vos sens prévenus
Ces superbes Amans
ne sont donc pas connus ?
|
315
|
Leur orgueil
inhumain, leur violence insigne,
A monté jusqu'au
Ciel qui les voit & s'indigne :
Craignez, à vos
dépens, d'exciter leur courroux
L'honneur de les
servir ne fut pas fait pour vous ;
Il leur faut plus
d'attraits, de grâce, de jeunesse,
|
320
|
Des habits somptueux
tissus par la mollesse,
Des parfums
recherchés : voilà par quels talens
On obtient la faveur
de servir ces Tyrans.
Restez, ne craignez
point qu'au sein de la disgrâce
Votre présence ici
nous ennuie & nous lasse.
|
325
|
Le fils du sage
Ulysse en ces lieux de retour,
Viendra de ses
saveurs vous combler à son tour,
Et consolant enfin
votre douleur secrète,
Vous renvoyer aux
bords que votre ame regrette.
O généreux
Mortel, dit Ulysse attendri,
|
330
|
Du puissant Jupiter,
soyez long-temps chéri !
Puisse-t-il vous
aimer autant que je vous aime ?
S'il est chez les
humains une infortune extrême,
C'est d'aller, de la
faim éprouvant les rigueurs,
Mendier des secours
qu'on arrose de pleurs.
|
335
|
Mais, si votre
tendresse à mes besoins utile,
Veut encor m'arrêter
dans ce séjour tranquille,
De la mère d'Ulysse
apprenez-moi le sort :
Son père a-t-il payé
le tribut de la mort ?
Ou, courbés sous le
poids d'une vieillesse amère,
|
340
|
Jouissent-ils tous
deux du jour qui nous éclaire !
Laërte vit encor
; mais, de ses tristes jours,
Il conjure les Dieux
de terminer le cours.
Sans cesse, dit
Eumée, il déplore en son âme
L’absence de son
fils, & la mort de sa femme,
|
345
|
Qui, pleurant de ce
fils le rigoureux destin,
Descendit au tombeau
par un affreux chemin.
Dieux ! sauvez mes
Amis d'un sort si misérable(9)
Tant qu'elle vit le
jour, du chagrin qui m'accable
Je n'avois point
encor ressenti tout le poids.
|
350
|
Pour flatter ses
ennuis, elle entendoit ma voix.
Elle m'avoit jadis,
au sein de sa famille,
Élevé dans sa Cour,
sur les pas de sa fille :
Ses soins se
partageoient entre sa fille & moi.
Sitôt que de l'Hymen
la souveraine loi
|
355
|
Eut conduit à Samos
cette jeune Princesse,
Sa mère sur moi seul
rassembla sa. tendresse,
Couronna ses
bienfaits par des bienfaits nouveaux,
Et me commit ici le
soin de ses troupeaux.
Sa mort m'a tout
ravi ; mais, tant que je respire,
|
360
|
A mes travaux
heureux les Dieux daignent foudre :
Du fruit de mes
labeurs je sustente mes jours,
Et donne à
l'indigent quelque foible secours.
Heureux, si les
ennuis qui tourmentent la Reine,
N'offroient pas à
mon cœur d'autres sujets de peine !
|
365
|
De ses cruels Amans
les coupables excès
Semblent de ses
saveurs nous fermer les accès,
Et nous ne voyons
plus sa bonté maternelle
Consoler nos
travaux, & flatter notre zèle.
Comment, lui dit
Ulysse, un sort infortuné
|
370
|
Vous a-t-il dès
l'enfance en ces lieux amené !
Vos murs ont-ils de
Mars éprouvé les ravages ?
Ou, de votre patrie
abordant le rivage,
Un Pirate ennemi
vint-il vous enlever,
Pour vous vendre au
palais qui vous vit élever !
|
375
|
Étranger, dit
Eumée, il faut vous satisfaire ;
Peut-être ce récit
aura droit de vous plaire :
Déjà les sombres
nuits, raccourcissant les jours,
Aux plus longs
entretiens laissent un libre cours,
Et l'heure du repos
n'est pas encor venue.
|
380
|
Sa douceur s'affoiblit,
quand elle est prévenue ;
Souvent un long
sommeil nous fatigue & nous nuit.
Cependant,
Compagnons, vous, que de ce réduit
L'étoile du matin en
nos vallons ramène,
Allez dans le repos
oublier votre peine ;
|
385
|
Et nous, de ce
banquet prolongeant les plaisirs,
Nous nous
entretiendrons de touchans souvenirs,
Dont la douce
amertume à nos sens retracée,
Pourra dans ces
momens flatter notre pensée.
Ainsi, se rappelant
le sujet de ses pleurs,
|
390
|
L'infortuné jouit de
ses propres malheurs (10).
Connoissez donc
d'abord mon sang & ma patrie.
Il est au sein des
mers, au-dessus d'Ortygie,
Une île, où le
Soleil, par un art merveilleux,
Voit tracé le chemin
qu'il parcourt dans les Cieux (11)
|
395
|
On la nomme Syrie ;
une heureuse influence
De mille biens
divers y répand l'abondance.
La faim ni les
douleurs n'en approchent jamais ;
Apollon & Diane y
lancent seuls leurs traits,
Quand la froide
vieillesse, au gré des Destinées,
|
400
|
Vient marquer aux
mortels la fin de leurs années.
Là, mon père adoré
faisoit régner ses loix.
Trop heureux, si
l'amour, par un funeste choix,
N'avoit mis en son
lit une perfide femme,
Qui de mes longs
malheurs, seule, a tissu la trame !
|
405
|
Jeune, belle,
charmante, à ses appas brillans
Les Dieux avoient
uni les plus rares talens.
L'Amour la subjugua,
l'Amour, dont la puissance
Fait
d'un cœur abusé désarmer la prudence,
L'entraîna dans les
bras d'un perfide Étranger,
|
410
|
Sans prévoir dans
quels maux elle alloit s'engage
Cet Étranger, sorti
des ports de Phoenicie,
Lui demanda son nom,
son rang & sa patrie.
Mon père est
Aribas, ma patrie est Sidon,
Dit-elle, la Fortune
éleva ma Maison ;
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415
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Des brigands m'ont
ravie, & vinrent sur ces rives
Au Roi qui m'acheta
livrer mes mains captives.
Venez, lui
répondit son adroit séducteur,
Revoir de vos beaux
jours le respectable auteur,
Venez revoir ces
lieux si chers à votre enfance,
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420
|
Et suivez un Amant
qui prend votre défense.
Le vent souffle, &
déjà mon Vaisseau va partir.
Mon cœur à vos
desirs est prêt à consentir ;
Mais que vos
Matelots, par un serment, dit-elle,
S'engagent de me
rendre où votre voix m'appelle.
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425
|
Les Matelots
soudain prononcent le serment
Qu'exigé de leur
bouche un criminel Amant.
Maintenant,
poursuit-elle, il faut, usant d'adresse,
Aux yeux les plus
perçans voiler notre tendresse,
Vous défendre avec
moi tout entretien suspect :
|
430
|
Aux champs, à la
fontaine, éviter mon aspect,
Redouter notre
Prince, & sa jalouse rage,
Qui nous seroit
subir la mort ou l'esclavage.
Sitôt qu'en votre
cœur enfermant nos secrets,
Vous aurez du départ
achevé les apprêts,
|
435
|
Faites-m'en au
palais apporter la nouvelle,
Vous connoîtrez
alors mon amour & mon zèle ;
Vous me verrez,
fidèle au projet entrepris,
Récompenser vos
soins, vous en payer le prix,
Revenir en ces lieux
mettre en votre puissance
|
440 |
Un jeune fils du
Roi, dont j'élève l'enfance.
Sans peine il suit
déjà la main qui le conduit,
Et déjà son langage
annonce son esprit (12).
Sur des bords
étrangers quand vous le pourrez vendre,
Il n’est point de
trésor que l'on n'en doive attendre.
|
445 |
Elle dit, le
temps vint, &, les apprêts finis,
Elle en reçut
bientôt le trop fidèle avis.
Un Messager, habile
en ces lâches adresses,
D'un collier
magnifique étalant les richesses,
De la Reine ma mère
aborda le séjour.
|
450 |
Tandis qu'autour de
lui cette Reine & sa Cour,
Sur ce riche
ornement portoient leurs mains avides,
En promettoient le
prix ; ses yeux, ses yeux perfides
Donnoient à sa
complice un signal entendu.
La cruelle à ce
signe eut bientôt répondu.
|
455 |
Elle me prend la
main, m'emmène, me caresse,
Me fait hâter mes
pas sur ses pas qu'elle presse,
Approche du
portique, & trouve les apprêts
D'un banquet destiné
pour les Grands du palais ;
Des vases précieux
s'élevoient sur la table,
|
460 |
Elle ose en saisir
trois, &, dans son sein coupable,
Les recèle,
s'éloigne, & poursuit son chemin.
Au moment que le
jour penchoit vers son déclin,
Nous arrivons, on
part, & l'onde qui s'agite
Semble pousser la
Nef & hâter notre suite.
|
465 |
Déjà, laissant la
voile au vent qui nous conduit,
Nous avions vu six
sois le jour chasser la nuit,
Quand Diane en
courroux, frappant mon ennemie,
Dans le fond du
Vaisseau la fit tomber sans vie.
Je vis livrer son
corps aux monstres de la mer.
|
470 |
Je restai seul en
proie à mon chagrin amer.
Le Vaisseau,
poursuivant sa course fugitive,
De cette île bientôt
nous fit toucher la rive ;
Dans ce palais
conduit, par Laërte acheté,
J'y vécus sans gémir
de ma captivité.
|
475 |
Vos récits m'ont
touché, répond le sage Ulysse,
Mais cependant voyez
comme le Ciel propice
Joignit les plus
doux biens aux maux les plus cruels (13);
Reçu dans le palais
du meilleur des Mortels,
Admis à sa faveur,
votre paisible vie,
|
480 |
En ces rustiques
lieux, n'a rien que je n'envie,
Moi, qui toujours
errant sut la terre & les eaux,
Ne puis trouver ni
paix, ni secours, ni repos.
Cependant au
déclin de sa longue carrière,
La nuit les obligea
de fermer leur paupière.
|
485 |
L'Aurore vint
bientôt ramener la clarté.
Le jour à peine
éclos, Télémaque enchanté
Se hâtoit de
descendre aux rivages d'Ithaque,
Il aborde, & s'écrie
: « Amis de Télémaque,
Compagnons,
conduisez dans l'enceinte du port
|
490 |
Cette Nef échappée
aux outrages du Sort,
Je vais voir mes
troupeaux, & leur Gardien fidèle ;
Ce même soir, je
vole, où mon devoir m'appelle,
J'irai chercher ma
mère, & je saurai demain
Reconnoître vos
soins par un pompeux festin.
|
495 |
Et quel
sera mon sort, lui dit Théoclymène ?
Trouverai-je un
asyle au séjour de la Reine ?
Au sein de vos
foyers porterai-je mes pas ?
Non, non, mon
amitié ne le permettra pas,
Je craindrois pour
vos jours quelque disgrâce amère,
|
500 |
Dit le Prince ; eh !
comment vous offrir à ma mère !
Vous ne pourriez,
fans moi, vous flatter de la voir ;
Au fond de sa
retraite un austère devoir,
De ses nombreux
Amans dédaignant la tendresse,
A leurs yeux
importuns la dérobe sans cesse.
|
505 |
Il est dans son
palais un homme dont l'orgueil
Peut vous y ménager
un favorable accueil,
Il y commande en
maître ; & déjà dans Ithaque
Tout obéit, tout
tremble à la voix d'Eurymaque ;
C'est le nom de ce
Chef. Dans l'ardeur de ses feux,
|
510 |
Il croit forcer la
Reine à céder à ses vœux ;
Mais le Dieu, dont
la main fait notre destinée,
Fait s'il doit
obtenir la mort ou l'hyménée.
Parloit, quand,
descendant des Cieux,
Un rapide épervier
apparut à ses yeux.
|
515 |
Il tient une colombe
en ses serres cruelles,
Et de sa prisonnière
il déchire les ailes.
Les plumes en
flocons, éparses dans les airs,
Tombent vers
Télémaque au bord des flots amers.
Soudain
Théoclymène, à cet heureux présage,
|
520 |
Reconnoît d'Apollon
l'ordinaire message ;
De ce jeune Héros il
prévoit le destin,
Il l'appelle à
l'écart, &, lui prenant la main :
Télémaque, dit-
il, recevez avec joie
Cet augure flatteur
que le Ciel vous envoie.
|
525 |
Il m'annonce qu'ici
vous donnerez des loix,
Et que ces lieux
enfin n'auront point d'autres Rois.
Respectable
Étranger, répond le fils d'Ulysse,
Qu'au gré de mes
desirs ce signe s'accomplisse.
Et bientôt, digne
objet de ma tendre amitié,
|
530 |
Des plus riches
Mortels vous serez envié.
En achevant ces
mots, il s'avance, il appelle
Un de ses Compagnons
à tous ses vœux fidèle.
Fils de Clytus,
dit-il, vous qui de mes Amis
Fûtes à mes desirs
toujours le plus soumis,
|
535 |
A ce sage Étranger
que le Sort nous présente,
Prêtez, en ma
saveur, une main bienfaisante,
Et, jusqu'à mon
retour remplissant mon devoir,
Dans vos propres
foyers daignez le recevoir.
Demeurez à
loisir où vos voeux vous demandent,
|
540 |
Prince,
j'accomplirai ce que vos soins attendent,
Au nom de Télémaque
& de l'humanité,
Il recevra dons de
l'hospitalité.
Ainsi parla
Pirée, &, saisissant sa lance,
Télémaque aussitôt
vers le vallon s'avance ;
|
545 |
Et tandis que la
Nef, se dégageant du bord,
A l'aide des
Rameurs alloit gagner le port,
Le Héros, tourmenté
par son inquiétude,
Montoit à pas
pressés vers cette solitude
Où, regrettant son
Roi, veillant à ses troupeaux,
|
550 |
Le diligent Eumée
oublioit son repos. |
Notes, explications et commentaires
(1) Je ne saurois m'empêcher de transcrire ici les
réflexions du Traducteur Anglois au commencement de
ce XV Livre. « Ce que nous allons lire, dit-il, dans
ce Livre-ci, ainsi que dans plusieurs de ceux qui le
suivent, ne forme pas, sans contredit, la plus
brillante partie de l'Odyssée. Tout y est en
narration, & d'un genre peu élevé ; mais tout y est
naturel, juste & convenable au dessein du Poëte, qui
a voulu nous mettre sous les yeux les mœurs simples
de la vie commune. C'est particulièrement dans ces
derniers Livres, qu'il ressemble à un Soleil
couchant, qui n'a plus la même chaleur, ni le même
éclat ; il est entouré ; de nuages qui le couvrent
de temps en temps ; mais lorsque ses rayons viennent
à percer à travers ces nuages, il reparoît dans
toute sa gloire, & rend son coucher, non aussi
éblouissant, mais plus intéressant que son midi. »
« Toutes les parties d'un Poème ne sont pas
susceptibles de la même beauté, ni d'un éclat égal.
Cette continuité ne seroit que nous fatiguer & nous
éblouir. Il faut donc dans un Ouvrage des détails
moins brillans, qui servent de repos au Lecteur & de
relief aux autres parties. Mais c'est alors que
l'embarras du Traducteur redouble. On veut qu'il
continue d'être ce que son sujet ne comporte pas ;
on veut qu'il soit encore noble & élevé, quand son
Auteur ne l'est plus. Il est vrai que ce sont ces
mêmes endroits qu'il faut traiter avec plus de
soin, pour les faire paroître avec moins de
desavantage ; cependant ce seroit une injustice de
vouloir qu'une pierre commune bien polie, eût tout
l'éclat du diamant. »
Quoique ces réflexions de Pope semblent annoncer que
les Livres qui vont suivre, n'ont pas le même
intérêt que les précédens, je pense, au contraire,
que tout homme qui connoît le prix du vrai courage,
de ce courage que l'émulation & l'exemple n'ont pas
besoin de soutenir, qui préfère les épanchemens du
cœur à tous les grands objets, dont l'effet
unique est d'affecter l'imagination, enfin qui
saura admirer l'art du Poëte dans la conduite de
ses personnages, trouvera plus de satisfaction dans
cette dernière partie de l'Odyssée, que dans
l'autre.
(2) Comment ces leçons de politesse & d'égards dans la vie
civile, jointes à mille autres que j'ai eu occasion
d'observer dans les notes de l'Iliade, ou dans
celles de l'Odyssée, ne dissiperoient-elles pas les
préjugés de ceux qui ne voyent, dans ces temps
anciens, que simplicité & grossièreté ? Mais il est
des préventions que l'amour-propre entretient, &
celles–là ne se déracinent jamais.
(3) On reconnoît dans ce compliment le langage d'une femme
aimable, dont toutes les expressions respirent le
sentiment, & ont des grâces que tout l'esprit des
hommes les plus consommés dans l'usage du monde, ne
sauroit imiter.
(4) Si on demande pourquoi Hélène se presse ainsi de
répondre, & d'expliquer le sens de ce prodige,
Eustathe veut que ce soit à cause de la vivacité &
de la présence d'esprit naturelles aux femmes. Pope,
qui, dans ses notes, ne sauroit le défaire de son
penchant pour la critique, prétend qu'Hélène étoit
apparemment du caractère de ces femmes qui répondent
toujours quand on interroge leur mari ; & laissant
ensuite la plaisanterie, il remarque fort bien que
comme, suivant les Anciens, les inspirations étoient
un don que les Dieux dispensoient à leur gré, Hélène
se trouve inspirée par une faveur particulière, &
que cette faveur sert encore à relever le caractère
d'Hélène, dont les remords ont fait oublier la
faute, & qui, par les excellentes qualités de son
esprit & de son cœur, répare en quelque sorte tous
les égaremens de sa jeunesse.
(5) C'est la ville de Phères, dont il a déjà été question
dans le XI° Livre.
(6) Cette histoire généalogique est beaucoup plus longue
dans le texte. Elle avoit pour les Grecs un intérêt
qu'elle n'a pas pour nous. Homère dit que Mélampus
habitoit jadis dans Pylos, il y possedoit de
très-grandes richesses ; mais la haine de Nélée
l'obligea de quitter sa patrie. La fille de Nélée, &
un funeste dessein de Mélampus, étoient la cause de
cette aversion. Mélampus, enfermé à Phylace, trouva
enfin le moyen d'en sortir, & de mener à son frère
la fille de Nélée qu'il avoit enlevée. Il se rendit
ensuite chez les Argiens, où il se maria, & il eut
de ce mariage Antiphates & Mantius. Antiphates eut
pour fils Oïclée, qui fut père d'Amphiaraüs.
Celui-ci fut aimé de Jupiter & d'Apollon, mais cette
faveur ne lui procura pas de longs jours ; il périt
à Thèbes, & un fatal collier donné à sa femme lui
coûta la vie. Il avoit eu pour fils Alcmaeon &
Amphiloque. Mantius fut père de Polyphide & de
Clytus : l'Aurore éprise de la beauté de Clytus,
l'enleva pour le placer parmi les Dieux. Polyphide
reçut d'Apollon le talent suprême de prédire
l'avenir, après sa mort d'Amphiaraüs : ce fut de ce
fameux Devin que Théoclymène reçut la naissance.
Ce qu'il y a d'étonnant dans ces sortes de détails
historiques & généalogiques, c'est la netteté & la
facilité avec laquelle Homère les débrouille, en
conservant toujours une sorte d'élégance & les
grâces de la Poësie. Les Historiens, tels
qu'Hérodote, qui l'ont imité dans son exactitude
généalogique, n'ont pas su corriger, comme lui, la
sécheresse de ces détails. Les Auteurs des Livres
Saints, qui sont remplis de ces généalogies, ne se
sont attachés qu'à l'exactitude historique, & se
sont contentés de présenter la vérité, sans
prétendre à l'embellir.
(7) Télémaque étoit bien impatient de mettre à la voile ;
il avoit lieu de craindre que Nestor n'arrivât, & ne
le retînt encore : cependant un Étranger malheureux
se présente à lui, lui demande de le recevoir, lui
fait quelques questions qui l'arrêtent ; Télémaque
l'écoute avec patience, le reçoit sur son Vaisseau.
Ce trait d'une bonté si touchante achève de peindre
le caractère du fils d'Ulysse.
(8) Cette suspension qui tient le Lecteur dans
l'incertitude & dans la crainte, en terminant ainsi
ce qui concerne le voyage de Télémaque, est un de
ces traits de l'art du Poëte qu'il étoit important
de conserver. Mme Dacier l'a négligé entièrement, &
a délayé cet endroit, dans le dessein de mieux
expliquer la navigation de Télémaque. Mais, quelque
intéressant que puisse être Homère pour l'Histoire &
la Géographie ancienne, il l'est encore plus pour
les secrets de la Poësie ; & ce seroit une grande
faute de négliger ces secrets admirables pour des
avantages moins certains.
(9) La femme de Laërte, accablée d'ennuis & de chagrin, s'étoit
pendue : ce genre de mort étoit affreux, &, comme le
remarque sort bien Madame Dacier, c'étoit une
discrétion fort louable dans Eumée de ne pas
s'expliquer davantage sur la manière dont cette
malheureuse femme avoit fini ses jours.
(10) Il n'y a point de pensée plus vraie & plus consolante
pour l'humanité ; aussi a-t-elle été retournée en
cent façons par les Poètes, & par les Philosophes de
toutes les sectes.
(11) L'expression grecque
ὅθι τροπαἰ ἠελίοιο,(vers
404)
ubi sunt conversienes Solis, a donné bien du
tourment aux Commentateurs. Perrault crut avoir
trouvé une belle occasion de montrer l'ignorance
d'Homère en Géographie, en traduisant l'ex pression
grecque par le solstice du Soleil, & faisant voir
que cette île étoit éloignée de plus de trois cents
lieues de la ligne du solstice, Boileau répondit à
cette objection, que l'expression d'Homère désignoit
seulement que Syrie étoit au couchant, relativement
à la position d'Ortygie, qui étoit l'île de Délos :
il suivit dans cette interprétation le sentiment
d'Eustathe. Mais Dacier, Bochard, Ménage, Huet, ont
combattu cette opinion, & ont fait voir qu'elle n'étoit
pas admissible ; premièrement, parce que Syros n'étoit
pas au couchant, mais au levant de l'île d'Ortygie ;
secondement, parce que l'expression
τροπαἰ ἠελίοιο
n'a jamais pu signifier le coucher du Soleil : ils
se sont tous accordés à admettre une autre
interprétation d'Eustathe & celle du Scholiaste, qui
nous apprennent qu'il y avoit dans cette île un
fameux cadran solaire, & que c'est de ce cadran
qu'Homère veut parler (la correspondance du nom
ήλιοτρόωιον,
qui signifie cadran, en grec, avec ces deux mots
τροπαἰ ἠελίοιο,
fortifie bien cette conjecture). Phérécyde, suivant
le témoignage de l'Histoire, fit dans cette île un
cadran fort renommé. Mais ce Philosophe, qui naquit
plus de trois cents ans après Homère, ne dut être,
suivant la conjecture de Ménage, que le
Restaurateur, & non le Constructeur de ce cadran,
que le temps avoit sans doute endommagé, & dont on
avoit perdu l'usage.
(12)
κερδαλέον δὴ τοῖον(vers
451).
Ce mot n'est pas mis sans dessein. Il explique
comment Eumée a pu savoir toute l'histoire de son
enlèvement. Des évènemens de cette nature ne
s'effacent pas aisément de la mémoire des enfans qui
ont déjà quelque connoissance. Si Eustathe avoit
fait cette réflexion, il n'auroit pas imaginé
gratuitement que c'étoit Laërte qui avoit raconté
toute cette histoire à Eumée.
(13) Voilà le tableau qu'Homère nous met continuellement
sous les yeux. Par-tout nous voyons les deux
tonneaux du bien. & du mal, versés alternativement
autour de nous. Souffrir, espérer, jouir, ne pas
s'enorgueillir, voilà les leçons qu'on puise
continuellement dans notre Poëte.
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