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ARGUMENT DU LIVRE XI.
ULYSSE, poursuivant son récit, raconte aux Phœaciens comment il arriva
aux rivages des Cimmériens, les sacrifices qu’il y offrit aux morts,
l'apparition des Ombres, sa conversation avec Elpénor & Tirésias, qui
lui prédit tout ce qui doit lui arriver. Il trouve dans les Enfers sa
mère Anticlée, de qui il apprend l'étât de sa famille. Il voit les âmes
des Femmes célèbres, & ensuit e celles des Héros. Il s'entretient en
particulier avec Agamemnon & avec Achille. Ajax, qu'il voit, & qu'il
interroge, dédaigne de lui répondre. Il voit dans les Enfers Titye,
Tantale & Sysiphe condamnés à différent supplices. Hercule enfin lui
apparoît, & lui parle de la gloire qu'il sut acquérir par ses travaux &
par sa patience.
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Dans
un profond silence, arrivés au rivage (1)
Nous traînons le
Vaisseau qui sillonne la plage,
Nous le rendons aux
flots de l'humide élément ;
Aussitôt dans les
airs un favorable vent
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5
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Envoyé par Circé des
antres de Borée,
Vint enfler du
Vaisseau la voile préparée.
Nos Matelots charmés
de cet heureux secours,
A la main du Pilote
en commettent le cours.
On s'assied en
silence, & chacun s'abandonne
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10
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Au loisir fortuné
que le Zéphyr nous donne.
Sitôt que le
Soleil, en éteignant ses feux
Laissa régner la
nuit sur la voûte des cieux,
Le Navire aborda
vers ces rives profondes
Où le vaste Océan
voit repousser ses ondes.
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15
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Là des Cimmériens
est la triste Cité (2),
Vrai séjour de la
nuit & de l'obscurité,
Lieux affreux, &
couverts par des nuages sombres,
Dont jamais le
Soleil n'a dissipé les ombres,
Soit, lorsque
rallumant son céleste flambeau,
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20
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Il rougit l'Orient
de son éclat nouveau ;
Soit, lorsque se
plongeant dans le crystal de l'onde,
Il dérobe ses feux à
l'empire du monde.
Bientôt laissant
la nef, & côtoyant les bords,
Nous marchons en
silence au royaume des Morts,
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25
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Emportant dans nos
bras ces victimes funèbres
Que nous devions
offrir en ces lieux de ténèbres,
Quand, fidèle à
Circé, par ses soins prévenu,
A ce champ ténébreux
je me vis parvenu,
J'invoquai des
Enfers les Ombres révérées,
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30
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Moi-même j'égorgeai
les victimes sacrées,
Dans le fossé
profond qu'avoient creusé mes mains.
A peine le sang
coule & les bords en sont teints,
Que je vis de l'Érèbe
accourir sur ces rives
Des Ensans éplorés,
& des Vierges plaintives,
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35
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Des Vieillards
accablés des maux qu'ils ont soufferts,
Des Guerriers tout
armés, & de sang tout couverts.
Le peuple entier des
Morts s'assemble & m'environne ;
La pâleur me saisit,
mon corps tremble & frissonne.
Dans les feux
cependant que je fis allumer,
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40
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Nos victimes bientôt
alloient se consumer,
Et mes Amis, chargés
de ce pieux office,
Achevoient, par
leurs vœux, ce sanglant sacrifice :
Ils implorent les
Dieux de ces lugubres bords ;
Et moi, le glaive en
main, j'empêche que les Morts
|
45
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Ne viennent, dans ce
sang que ma main leur présente,
Avant Tirésias,
calmer leur soif ardente.
A mes premiers
regards Elpénor vint s'offrir (3)
J'ignorois les
malheurs qui l'avoient fait périr ;
Au palais de Circé
laisse sans sépulture,
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50
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Son âme aux bords du
Styx erroit a l'aventure.
Je le vis, & les
pleurs coulèrent de mes yeux.
Quoi ! c'est
vous, Elpénor par quel sort malheureux
M'avez-vous devancé
dans l'infernal empire (4)!
Elpénor, à ces
mots, me regarde & soupire.
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55
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Ulysse, me
dit-il, la main d'un Dieu vengeur,
Ou plutôt mes excès
ont causé mon malheur.
Sur le toit de
Circé, dans une douce ivresse,
Je goûtois du
sommeil l'insensible mollesse ;
Les charmes de
Bacchus unis à ses pavots,
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60
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Avoient sur tous mes
sens fait régner le repos ;
J'entends du bruit,
je cours, me précipite, & tombe.
Ulysse, accordez-moi
les honneurs de la tombe,
Au nom de votre
épouse & d'un père chéri,
Et d'un fils, votre
espoir, en vos foyers nourri :
|
65
|
Vous devez de Circé
revoir encor la rive,
Ami, souvenez-vous
de mon ombre plaintive,
Et ne permettez
point que, privé de vos pleurs,
Délaissé sur ces
bords, sans tombeau, sans honneurs,
J'invoque contre
vous la céleste colère.
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70
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Brûlez sur un bûcher
ma dépouille guerrière,
Et, par un monument
digne de souvenir,
Apprenez mon malheur
aux siècles à venir (5).
Aux longs
gémissemens de cette ombre éplorée,
Je sentis, mais en
vain, mon âme déchirée ;
|
75
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Je fais briller mon
glaive, & mon bras étendu
L'écarté encor du
sang dans la fosse épandu.
Cependant à sa
voix je soupire & m'écrie :
Ami, ne craignez
point que mon cœur vous oublie.
Je
parle, & du milieu de ces Morts assemblés,
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80
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Ma Mère vint
s'offrir à mes yeux désolés,
Ma Mère, que jadis,
partant pour la Phrygie,
Je laissai loin
encor du déclin de la vie.
Je la vis, je frémis
; mais une dure loi
Forçoit ma main
tremblante à l'écarter de moi,
|
85
|
Quand de Tirésias
l'ombre trop attendue,
Parut, le sceptre en
main, & s'offrit à ma vue.
Malheureux ! qui
t'appelle, en ce triste séjour ?
Pourquoi, dit-il,
quittant la lumière du jour,
Viens-tu, dans cet
empire entouré de ténèbres, |
90
|
Repaître tes regards
de spectacles funèbres ?
Si tu veux que ma
voix contente ton desir,
Laisse-moi de ce
sang m'abreuver à loisir.
J’entendis ses
discours, mon ame en fut frappée,
J'obéis ; au
fourreau je remis mon épée : |
95
|
Il vint, &,
s'abreuvant de nos effusions,
Donna libre carrière
à ses prédictions.
Garde-toi de
penser, o malheureux Ulysse,
Que sans peine &
sans soins ton espoir s'accomplisse ;
Neptune courroucé te
veut encor punir |
100
|
Des tourmens qu'à
son fils ton bras a fait souffrir.
Mais lorsque ton
Vaisseau, triomphant de l'orage,
Aura de Trinacie
abordé le rivage (6),
Si tu peux de ton
cœur & de tes Compagnons
Réprimer les desirs,
régler les passions ; |
105
|
S'ils savent,
retenus par une crainte utile,
Respecter les
troupeaux répandus en cette île,
Ces troupeaux
consacrés à cet Astre éclatant
Qui, du sommet des
Cieux, les voit & les entend ;
La route qu'ils
cherchoient, à leurs vœux est ouverte ;
|
110
|
Autrement, c'en est
fait, je te prédis leur perte.
Leur Navire, avec
eux, dans les eaux submergé,
Satisfera le Dieu
qu'ils auront outragé ;
Et toi-même, échappé
de ce triste naufrage,
Si d'Ithaque jamais
tu revois le rivage, |
115
|
Sur un Vaisseau
chargé de Rameurs étrangers (7),
Tu dois en ton
palais trouver d'autres dangers,
Des Mortels
orgueilleux dont l'insolente trame
Conspire à t'enlever
& tes biens & ta femme.
Eux punis, autres
soins ; une rame à la main,
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120
|
Il te faudra,
suivant un pénible chemin,
Parvenir jusqu'au
sein d'une vaste contrée,
Où Thétis & son onde
est encore ignorée,
Où le sel
bienfaisant n'assaisonna jamais
Des habitans
grossiers les insipides mets ;
|
125
|
Où jamais les
Vaisseaux, à la rame dociles,
N’apprirent à voler
sur les ondes mobiles (8).
Et quand l'œil abusé
d'un autre Voyageur
Croira voir en ta
main l'instrument du Vanneur,
Songe à quitter ta
rame, à l'enfoncer en terre,
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130
|
A présenter au Dieu
que l'Océan révère,
Un sanglant
sacrifice & de boucs & d'agneaux,
En ta patrie alors
vas goûter le repos,
A tous les Immortels
offre des hécatombes ;
Enfin, lorsque le
Sort voudra que tu succombes,
|
135
|
Un trépas fortuné
lancé du sein des mers (9),
Terminera tes jours
fameux dans l'Univers,
Et tes Sujets en
pleurs béniront ton empire.
Voilà les vérités
que j'avois à te dire.
Il se tait ; Aussitôt, tremblant & concerné :
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140
|
Soumettons-nous au
sort par les Dieux ordonné,
Lui dis-je, Roi
puissant ; que votre voix m'éclaire.
Ne vois-je point ici
le spectre de ma Mère !
Pourquoi triste &
tremblante à mes regards surpris,
N'ose-t-elle
aborder, interroger un fils ?
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145
|
Écoute-moi, je
vais, répondit le Prophète,
Éclaircir les
soupçons de ton ame inquiète.
Les Ombres que ton
bras ici laisse approcher
Et goûter de ce sang
que tu viens d'épancher,
Peuvent seules pour
toi, parmi tant de fantômes,
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150
|
Interrompre la paix
des ténébreux royaumes.
Du Devin, à ces
mots, l'ombre s'échappe & fuit
Dans le vaste séjour
de l'éternelle nuit.
Ma Mère alors se
lève, & vient, d'un pas rapide,
Boire ce sang versé
dont elle étoit avide : |
155
|
Elle me reconnoît ;
je l'entends soupirer,
Et me dire : « Mon
Fils, qui t'a fait pénétrer
Dans cet empire
obscur aux vivans redoutable ?
Comment as-tu
franchi cette enceinte effroyable,
Ces bords que
l'Océan, tel qu'un vaste rempart,
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160
|
Aux Mortels curieux
ferme de toute part ?
Errant parmi les
mers, la Fortune jalouse
Te cache-t-elle
encore Ithaque & ton Épouse ?
Je suis venu,
fidèle à de suprêmes loix,
Du Prophète Thébain
interroger la voix,
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165
|
Lui dis-je ; & les
tourmens où mon cœur est en proie,
Semblent venger sur
moi tous les malheurs de Troie.
Je cherche en vain
Ithaque, &, m'égarant toujours,
Dans de longues
douleurs je consume mes jours.
Mais vous, ma Mère,
hélas ! vous qui m'êtes rendue,
|
170
|
Comment en ce séjour
êtes-vous descendue ?
Et mon Père, & mon
Fils, laissés dans mon palais,
Que sont-ils
devenus! jouissent-ils en paix
Des trésors que le
Ciel me transmit en partage ?
Le Sort en d'autres
mains mit-il mon héritage ?
|
175
|
Mon Épouse, fidèle
aux liens les plus doux,
Conserve-t-elle
encor son cœur à son Époux ?
A-t-elle de mon Fils
élevé la jeunesse ?
A-t-elle en d'autres
nœuds engagé sa tendresse ?
Fidèle à son
amour, ainsi qu'à son devoir,
|
180
|
Ton Épouse,
dit-elle, en proie au désespoir,
Consume le long
cours des nuits & des journées
A pleurer en secret
ses tristes destinées.
Ton héritage encore
est dans la main d'un Fils
Qui, parmi ses
Sujets, trouve un peuple d'amis.
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185
|
Il préside aux
festins que leur amour lui donne,
Tandis qu'à ses
ennuis ton Père s'abandonne (10)
Et, loin de la Cité,
dans les champs retiré,
Gémit seul, sans
secours, & languit ignoré,
Sans permettre à ses
sens glacés par la vieillesse,
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190
|
L'appareil consolant
d'une douce mollesse.
L'hiver, auprès du
feu, sur la cendre étendu,
Il cherche un vain
repos que son cœur a perdu ;
Et lorsque de l'été
la douce & chaude haleine
Fait flotter les
épis qui jaunissent la plaine,
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195
|
Des feuilles de ses
bois il se compose un lit,
Il y consume en
pleurs les heures de la nuit,
Il pleure ; mais il
vit. Moi, j'ai vu mes années
Se flétrir & céder
au poids des Destinées :
Je n'en puis accuser
Diane, ni ses traits,
|
200
|
Ni d'un mal violent
les rigoureux accès ;
C'est mon amour pour
toi, mes douleurs & mes plaintes,
Qui seules du trépas
m'ont porté les atteintes (11).
Elle dit ; je
l'écoute, & tremblant, attendri,
Je voulus embrasser
ce Phantôme chéri.
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205
|
Trois sois je
m'élançai vers l'ombre de ma Mère,
Et trois fois,
insensible à ma douleur amère,
Elle suit de mes
bras, comme un songe inconstant,
Ou comme une vapeur
que dissipe le vent (12).
Enfin poussant un
cri, je m'arrête & l’appelle.
|
210
|
Ma
Mère, m'écriai-je, ah ! pourquoi, trop cruelle,
Vous refuser aux
vœux, aux soupirs de mon cœur ?
Que ces embrassemens
calmeroient ma douleur !
Que nos soupirs
mêlés, que nos communes larmes,
Même en ces trilles
lieux auroient pour moi de charmes !
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215
|
Eh quoi ! ne
seriez-vous qu'un fantôme fâcheux,
Qui vient combler
mes maux, loin de flatter mes vœux ?
La Reine des Enfers
sans doute ici m'abuse.
Non, mon Fils,
c'est en vain que ta douleur l'acculé,
Dit-elle ;
écoute-moi, trop malheureux Mortel ;
|
220
|
Ne sais-tu point du
Sort quel est l'ordre éternel
Ignores-tu qu'au
sein des ténébreux royaumes,
Les hommes ne sont
plus que de légers fantômes,
Qui, laissant leur
dépouille au fond des monumens
Demeurent dépourvus
de chairs & d'ossernens
|
225
|
Ces ossemens, ces
chairs, séparés de leur ame,
Sur un triste
bûcher, sont en proie à la flamme.
L'ame fuit comme un
songe à l'approche du jour.
Quitte ces lieux,
retourne au terrestre séjour ;
Vas, de ces
entretiens conservant la mémoire,
|
230
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A ton Épouse un jour
en raconter l'histoire.
Tandis que ces
discours nous occupoient tous deux,
Les Femmes des
Héros, des Rois les plus fameux,
S'avançoient à
grands pas du fond des rives sombres.
Proserpine conduit
ces infernales Ombres
|
235
|
Vers ce sang où
chacune aspire à se plonger.
Je brûle de les
voir, de les interroger ;
Je fais briller mon
glaive, & ma main menaçante
Les admet
tour-à-tour à la liqueur sanglante.
Tyro, de qui
jadis on vanta les aïeux,
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240
|
S'avança la première
& s'offrit à mes yeux :
Fille d'un Roi
puissant, du vaillant Salmonée (13),
L'hymen au fils
d'Éole unit sa destinée ;
Mais le Fleuve
Énipée avoit gagné son cœur.
Elle alloit sur ses
bords lui prouver son ardeur,
|
245
|
Quand Neptune,
empruntant la forme d'Enipée,
Abusa des amours de
la Nymphe trompée ;
Il sut, la dérobant
aux yeux de son rival,
Se former un rempart
d'un liquide crystal.
Le flot s'élève aux
Cieux, & sa cime écumante
|
250
|
Cache aux rayons du
jour Neptune & son Amante.
Il la tient en ses
bras, &, toujours déguisé,
Jouit des doux
transports de son cœur abusé.
Mais enfin le Dieu
parle: « Allez, jeune Princesse,
Ne vous reprochez
point une heureuse foiblesse ;
|
255
|
Avant que cette
année ait achevé son cours,
Deux fils seront le
fruit de nos tendres amours.
Le lit des Immortels
ne fut jamais stérile.
Gardez-en le secret
; dans un séjour tranquille
Élevez nos enfans,
qu'ils vous soient toujours chers,
|
260
|
Je suis le Dieu
puissant qui règne sur les mers.
Il dit, &
disparoît sous la vague troublée.
La Nymphe mit au
jour Pélias & Nélée ;
Nélée assis
long-temps au trône de Pylos,
Tandis que Pélias
régnoit dans Iolcos (14).
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265
|
Antiope parut ;
je vis la Beauté fière
Qui soumit à ses
loix le Maître du tonnerre,
Et qui,
s'applaudissant de ses nobles destins,
Eut deux gages
fameux de ses nœuds clandestins,
Amphion & Zéthus,
qui, dans Thèbe aux sept portes,
|
270
|
Enfermèrent jadis
leurs vaillantes cohortes,
Et, voulant à la
paix y consacrer leurs jours,
Ceignirent leur Cité
de remparts & de tours.
Mes yeux virent
l'épouse & la mère d'Alcide ;
Alcmène mit au jour
ce Héros intrépide,
|
275
|
Et, sans trahir
l'amour d'un époux glorieux,
Le conçut dans les
bras du Souverain des Dieux.
J’aperçus la
Beauté qui, trop infortunée,
S'unit avec son Fils
par les nœuds d'hyménée.
L'un à l'autre
inconnus, entraînés par le Sort,
|
280
|
Ils cédèrent, sans
honte, à leur affreux transport.
OEdipe, tout
sanglant du meurtre de son père,
Souilla le chaste
lit d'Épicaste sa mère.
Mais les Dieux aux
Mortels dévoilant ces horreurs (15)
Épicaste ne put
survivre à ses douleurs,
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285
|
Et, par un nœud
fatal, à son toit suspendue,
Mit fin au desespoir
de son ame éperdue,
Laissant dans son
palais OEdipe abandonné
A toutes les fureurs
de l'Enfer déchaîné.
Je vis Chloris,
je vis cette Nymphe charmante
|
290
|
Qui jadis de Nélée &
l'épouse & l'amante,
Par sa seule beauté
mérita que ce Roi,
Avec tous ses
trésors, lui consacrât sa foi (16).
Dans les murs de
Pylos, une jeune Princesse
Fut le fruit le plus
doux de leur vive tendresse ;
|
295
|
Jamais rien de plus
beau ne parut sous les Cieux.
Mille Amans
envioient un bien si précieux ;
Mais, voulant d'un
grand prix faire payer ses charmes,
Nélée à Mélampus
offrit bien des alarmes.
Il fallut qu'engagé
dans de hardis travaux,
|
300
|
Il allât d'Iphiclès
enlever les troupeaux.
Mélampus y courut ;
son audace fut vaine,
Il fut vaincu.
Chargé d'une effroyable chaîne,
Il attendit enfin
qu'après un an entier,
Iphiclès adouci
daignât le délier (17).
|
305
|
Je vis
Léda, je vis la Nymphe fortunée
A qui jadis Tyndare
unit sa destinée ;
Léda, dont les deux
fils, & Pollux & Castor,
Eurent un même cœur,
ainsi qu'un même sort ;
Également amis du
Maître du tonnerre,
|
310
|
On les voit
tour-à-tour descendre sous la terre,
Tour-à-tour
s'élevant vers le palais des Cieux,
Y jouir des honneurs
dont jouissent les Dieux.
Je vis voler
vers moi la belle Iphimédie,
Jadis au Dieu des
mers secrétement unie.
|
315
|
Deux énormes Géans
que son sein mit au jour,
Surent les heureux
fruits qu'elle eut de cet amour.
Avec étonnement la
Terre les vit naître (18),
Croître de jour en
jour, & bientôt disparoître.
Orion seul, aux yeux
de l'Univers surpris,
|
320
|
De la beauté sur eux
eût obtenu le prix.
Ils n'avoient pas
neuf ans, que leur audace altière
Jusqu'au séjour des
Dieux voulut porter la guerre ;
Sur l'Olympe déjà,
dans leur ambition,
Ils entassoient
Ossa, sur Ossa Pélion (19).
|
325
|
Ils franchissoient
les Cieux, si, prévenant cet âge
Qui dût avec leur
force augmenter leur courage,
Apollon n'eût puni
leur insolent effort,
Et dans leur vaste
sein sait pénétrer la mort.
Je vis Phèdre &
sa soeur, Ariane abusée
|
330
|
Par les conseils
flatteurs de l'aimable Thésée.
Fille du roi Minos,
elle avoit autrefois
Du Héros qui l'aimoit
osé suivre la voix ;
Elle quitta la
Crète, & voloit vers Athène,
Quand de son
imprudence elle subit la peine.
|
335
|
Bacchus, que dans
Naxos elle avoit outragé,
Par la main de Diane
aussitôt fut vengé (20).
Je vis avec
Maira cette Ériphyle impie (21),
Qui du Roi son époux
osa vendre la vie.
Combien d'autres
sujets rempliroient mes discours !
|
340
|
Mais l'ombre qui
s'avance en arrête le cours.
Pour goûter le repos
où la Nuit nous invite,
Princes, qui
m'écoutez, souffrez que je vous quitte.
Il dit : les
auditeurs étonnés & muets,
D'un long
enchantement ressentoient les effets ;
|
345
|
Lorsqu'enfin Arête :
« Phaeaciens, dit-elle,
Quels charmes, quel
esprit, quelle grâce immortelle
Brillent dans ses
discours, éclatent dans son air !
Vous devez
l'honorer, il doit vous être cher,
C'est mon Hôte ;
daignez conformer vos largesses,
|
350
|
Bien moins à ses
besoins qu'à vos grandes richesses.
C'est pour de tels
bienfaits que les Dieux souverains
D'une heureuse
abondance ont enrichi nos mains.
Écoutez tous,
Amis, cette voix souveraine,
Dit le vieux
Échéneus, contentez votre Reine,
|
355
|
Et, de la
bienfaisance accomplissant la loi,
Réglez vos soins
nouveaux sur l'exemple du Roi.
Cet exemple
imposant que l'équité demande,
Dit le Roi,
puisqu'enfin en ces lieux je commande,
Je vais vous le
donner. Étranger généreux,
|
360
|
Daignez jusqu'au
matin demeurer en ces lieux,
Ma main de nos
présens veut combler la mesure.
Votre bonté,
grand Roi, sans peine me rassure,
Répond le sage
Ulysse ; & quand de vos bienfaits
Il me faudroit un an
attendre les effets (22),
|
365
|
Loin de vous
accuser, mon cœur sans défiance
En concevroit encor
la plus vive espérance.
Comblé de vos
faveurs, chargé de vos présens,
Je jouirois ici de
vos soins bienfaisans,
Et dans Ithaque un
jour remportant vos largesses,
|
370
|
J'obtiendrois les
honneurs qu'entraînent les richesses.
Ah ! dit
Alcinoüs, que vous flattez nos cœurs !
Vous n'êtes point
semblable à ces hommes trompeurs,
Dont la Terre
nourrit l'inépuisable race,
Qui, toujours
revêtus d'imposture & d'audace,
|
375
|
Se font un jeu cruel
d'abuser lâchement
L'homme simple,
aveuglé par leur déguisement.
Une aimable candeur
en vos discours empreinte (23)
Ne nous a pas permis
d'y soupçonner de feinte.
Nul Chantre n'eût
jamais mieux chanté tous vos maux,
|
380
|
Mieux célébré des
Grecs les pénibles travaux.
Poursuivez :
Dites-moi, dans ce lieu de ténèbres,
Vos yeux n'ont-ils
point vu quelques Guerriers célèbres,
De ces Rois immolés
sur les bords Phrygiens ?
La nuit est longue
encore, &, dans ces entretiens,
|
385
|
Je la verrais sans
peine achever sa carrière,
Avant que le sommeil
vînt fermer ma paupière.
Grand Roi,
puisqu'en effet l'espace de la nuit
Laisse encor trop,
de temps au sommeil qui la fuit,
Dit Ulysse, il faut
donc d'une histoire funeste
|
390
|
Vous raconter ici le
lamentable reste,
Vous dire tous ces
Rois qu'avant de succomber,
Au pied de ces
remparts Ilion vit tomber,
Et ceux qu'en leur
retour la Fortune jalouse
Immola sous les
coups d'une perfide épouse.
|
395
|
Quand la Reine
des morts eut chassé loin de moi
Ces femmes dont le
nombre augmentoit mon effroi,
L'ombre d'Agamemnon,
dans la douleur plongée,
Parut ; il
conduisoit, autour de lui rangée,
La foule des
Guerriers, qui, partageant son sort,
|
400
|
Dans la maison
d'Égisthe avoient trouvé la mort.
Vers cette effusion
des Ombres si chérie,
Il approche & s'y
plonge, il me voit & s'écrie,
Et, poussant des
sanglots, les yeux de pleurs trempés,
Étend vers moi ses
bras incertains & trompés.
|
405
|
Ne pouvant
l'embrasser, je soupire, & je pleure.
Qui vous a donc
conduit dans la sombre demeure,
Lui dis-je, roi des
Grecs, puissant Agamemnon ?
Neptune, contre vous
déchaînant l'Aquilon,
A-t-il fini vos
jours par un triste naufrage ?
|
410
|
Ou des Peuples
hardis ont-ils, sur le rivage,
Pour défendre leurs
murs, leurs biens & leurs troupeaux,
Précipité vos pas
dans la nuit des tombeaux ?
Ulysse, me
dit-il, non, dans mon infortune,
Je ne puis accuser
ni les Vents, ni Neptune,
|
415
|
Ni d'un Peuple
étranger les belliqueux efforts ;
La main d'Égisthe
seul m'a conduit chez les Morts ;
C'est lui qui,
secondé de ma Femme coupable,
Fut le perfide
auteur de mon sort déplorable,
M'égorgea lâchement
dans un festin cruel,
|
420
|
Comme un taureau
choisi qu'on présente à l'autel.
Je vis autour de
moi mes Amis magnanimes
Immolés sans
vengeance, ainsi que des victimes
Dont le sang doit
sceller un hymen fastueux.
Souvent dans les
horreurs d'un combat périlleux,
|
425
|
Vos yeux ont vu
régner le meurtre & le carnage ;
Mais combien plus
terrible étoit l'affreuse image,
De ces corps
expirans l'un sur l'autre entassés
Sous les sanglans
débris des vases renversés,
Tant de vin & de
sang ruisselant sur la terre !
|
430
|
Au moment que la
mort pesoit sur ma paupière,
J'entendis de
Cassandre un lamentable cri ;
Je vis, Dieux ! quel
objet pour mon cœur attendri !
J'aperçus près de
moi Clytemnestre en furie,
Recherchant dans son
sein les restes de sa vie.
|
435
|
En vain, pour la
fléchir en ces extrémités,
Je levois, en
mourant, mes bras ensanglantés (24);
La cruelle, sur moi
lançant un œil farouche,
Dédaigna de fermer &
mes yeux & rna bouche,
Et, me gardant sa
haine aux portes du tombeau,
|
440 |
Sembloit jouir encor
de mon tourment nouveau.
Quel monstre plus
affreux qu'une femme perfide,
Qui nourrit ses
amours d'un projet homicide,
Et, ne connoissant
plus ni pudeur, ni raison,
Ne respire en son
cœur que meurtre & trahison ?
|
445 |
Hélas ! je me
flattois, à mes desirs en proie,
Qu'au sein de ma
maison j'allois porter la joie ;
Que ma Femme, mes
Fils, après de longs tourmens,
Alloient jouir enfin
de mes embrassemens.
Hélas ! il a fallu
que cette femme impie
|
450 |
Répandît sur son nom
la honte & l'infamie,
Déshonorât son sexe,
&, par ce souvenir,
Flétrît la vertu
même aux yeux de l'avenir.
Dieu puissant,
m'écriai-je, ainsi par leur audace,
Deux femmes ont
d'Atrée humilié la race !
|
455 |
Hélène à nos
Guerriers coûta des flots de sang ;
Clytemnestre en
fureur vous déchire le flanc.
Gardez-vous
donc, dit-il, d'abandonner votre ame (25)
A l'empire absolu
que prétend une femme ;
N'allez pas, sans
réserve, épris de ses attraits,
|
460 |
De votre cœur séduit
lui porter les secrets.
Non qu'une Épouse
sage & justement chérie,
D'un sort pareil au
mien menace votre vie.
Pénélope, fidèle à
l'amour, au devoir,
Dans ses bras
innocens brûle de vous revoir ;
|
465 |
Et ce Fils si chéri,
qu'en partant pour la guerre
Vous laissâtes encor
sur le sein de sa Mère,
Vous l'allez
retrouver plein d'audace & d'ardeur ;
De son illustre sang
il soutient la splendeur ;
Il charmera vos
yeux, & ses douces caresses
|
470 |
Vous rendront chaque
jour le prix de vos tendresses.
Mais moi, quel sut
mon sort ! on ne m'a pas permis
De revoir,
d'embrasser mon Oreste, mon fils ;
Je le cherchois des
yeux, quand sa Mère en furie
Me frappa d'un
poignard, & m'arracha la vie.
|
475 |
Ah ! s'il n'est
point aussi victime de la mort (26),
N'avez-vous chez les
Grecs rien appris de son sort.
Dans les murs de
Pylos, de Sparte & d'Orchomène,
Ne vous a-t-on rien
dit qui pût charmer ma peine ?
Prince, sans
vous flatter par des discours trop vains,
|
480 |
Lui dis-je, de ce
Fils j'ignore les destins ;
Je ne sais s'il est
mort, ou s'il voit la lumière.
Je lui partais
encore, & ma douleur amère
Mêloit a ses soupirs
des pleurs & des sanglots,
Quand je vis
accourir les âmes des Héros,
|
485 |
Antiloque, Patrocle,
& le Fils de Pelée,
Et du vaillant Ajax
l'ombre encor désolée.
Achille le
premier m'aperçoit & gémit.
Ulysse, sur ces
bords, quel Dieu vous a conduit,
Me dit-il ? &
comment votre audace invincible
|
490 |
A-t-elle pu franchir
ce lieu sombre & terrible,
Où, privés de leurs
sens, les lamentables Morts
Ne sont plus
déformais que les ombres des corps !
Achille, digne
sang d'une illustre Déesse,
Lui dis-je, vous,
l'honneur & l'appui de la Grèce,
|
495 |
Je cherche en vain
Ithaque ; aux malheurs destiné,
Je ne puis retrouver
les lieux où je suis né.
Je suis venu, lassé
de ces cruels obstacles,
Du Prophète Thébain
consulter les oracles.
Ah ! tandis que du
Sort j'éprouve le courroux,
|
500 |
Quel Héros sut
jamais plus fortuné que vous ?
Vivant, la Grèce
entière aux Phrygiens rivages,
Entre les Dieux &
vous partageoit ses hommages :
Vous mourez ; & les
Morts, soumis à votre loi,
Sont tels que des
Sujets tremblans devant leur Roi.
|
505 |
Pourquoi saut-il
encor que votre cœur soupire ?
Eh ! que me
parlez-vous de Sujets & d'Empire,
Ulysse, répond-t-il
ces biens dont j'ai joui,
Ces titres, ces
honneurs, tout est évanoui ;
Et je préférerois la
pénible misère (27)
|
510 |
Du Mortel que
nourrit un travail mercenaire,
Au frivole bonheur
de régner sur les Morts.
Mais, dites-moi ;
mon Fils, par de nobles efforts,
Se montre-t-il
jaloux de marcher sur mes traces ?
Pelée a-t-il langui
sous le poids des disgrâces ?
|
515 |
Courbé par la
vieillesse, & privé de son Fils,
Est-il de ses Sujets
l'amour ou le mépris
Il a perdu ce Fils
qui le pouvoit défendre.
Ah ! si dans son
palais le Sort me pouvoit rendre,
Tel qu'Ilion me vit
en nos combats sanglans,
|
520 |
Je saurois bien
venger l'honneur de ses vieux ans.
Il dit ; je lui
réponds : « Sur les destins d'un Père,
Mon cœur, qui vous
chérit, ne peut vous satisfaire ;
Mais sur le sort
d'un Fils, digne de ses Aïeux,
Je puis vous
informer de ce qu'ont vu mes yeux.
|
525 |
C'est moi qui
l'amenai, plein d'ardeur & de joie,
Des rives de Scyros
aux campagnes de Troie.
Déjà dans les
Conseils votre généreux Fils
Faisoit, parmi nos
Rois, respecter ses avis ;
D'Ulysse & de Nestor
la longue expérience,
|
530 |
Seule pouvoit encor
éclipser sa prudence.
Au milieu des
combats, du même honneur jaloux,
On le voyoit souvent
porter les premiers coups.
Que vous dirai-je
ici de la foule vulgaire
A qui son bras
vainqueur fit mordre la poussière ?
|
535 |
Un seul trait peut
suffire. Un des Chefs d'Ilion,
Le plus beau des
Troyens, après le beau Memnon,
Le fils de Téléphus,
le vaillant Eurypyle,
Signala, par sa
mort, le bras du fils d'Achille,
Et mille Combattans
qui marchoient sur ses pas (28),
|
540 |
Périrent près de lui
sans venger son trépas.
Mais au jour où de
Troie avançant la ruine,
J'enfermai nos Héros
dans la vaste machine,
Que je devois ouvrir
& fermer à mon gré,
Quelle flamme
éclatoit dans son cœur enivré !
|
545 |
Tandis que de nos
Rois la pâleur & les larmes
Annonçoient leur
effroi, déceloient leurs alarmes,
Lui seul, le front
serein, l'œil sec, brûlant d'ardeur,
De mes retardernens
accusoit la lenteur,
Saisissoit
tour-à-tour & son glaive, & sa lance,
|
550 |
Et me prioit
d'ouvrir le champ à sa vaillance.
Ce champ s'ouvrit
enfin, les remparts d'Ilion
Virent régner la
mort & la destruction ;
Et votre fils,
chargé d'une honorable proie,
Partit, en
triomphant, des rivages de Troie.
|
555 |
Satisfaite, à
ces mots, l'Ombre s'échappe & fuit,
Et s'enfonce à
grands pas dans l'horreur de la nuit.
Les autres s'avançoient,
& de leurs voix plaintives,
Faisoient mugir au
loin les échos de ces rives.
L'ame seule d'Ajax,
dédaignant d'approcher,
|
560 |
Par ses sombres
regards, sembloit me reprocher
Ce défi malheureux,
où ma triste victoire :
Par de cruels
regrets me fit payer ma gloire,
Ce funeste débat,
ordonné par Thétis,
Dont l'armure
d'Achille étoit le noble prix.
|
565 |
Juges de ce combat,
qui coûta tant de larmes,
Les Troyens & Pallas
me donnèrent ces armes.
Que n'ai-je été
vaincu ! nous n'aurions pas pleuré
La mort d'un si
grand homme ainsi deshonoré.
Ajax, lui
dis-je, eh quoi ! votre courroux extrême,
|
570 |
Jusqu'au sein des
Enfers est-il encor le même
Devez-vous à jamais
garder le souvenir
D'un défi dont les
Dieux ont trop su nous punir.
Périsse cette
armure, & ce débat funeste,
Qui signala sur nous
la colère céleste !
|
575 |
Par quels maux plus
sanglans, Jupiter en courroux
Pouvoit-il sur la
Grèce appesantir ses coups
Vous, le rempart des
Grecs, vous, dont le bras utile
Les consoloit déjà
de la perte d'Achille ;
La Mort trancha vos
jours, & ce trépas cruel
|
580 |
Replongea tous les
Grecs dans un deuil éternel.
Approchez-vous,
venez, écoutez ma prière,
Et laissez à ma voix
fléchir votre âme altière.
Mais Ajax me
lançant un regard furieux,
S'éloigne, sans
répondre, & suit loin de mes yeux. (29)
|
585 |
Peut-être eût-il
rompu ce funeste silence,
Si ma voix, de son
cœur calmant la violence,
L'eût forcé
d'écouter mes douloureux accens ;
Mais mille objets
divers venoient frapper mes sens.
Je vis Minos, je
vis, dans ces royaumes sombres,
|
590 |
Le Juge redouté qui
gouverne les Ombres ;
Sur son trône
terrible, un sceptre dans ses mains,
Il prononçoit aux
Morts ses décrets souverains.
Je vis, parmi
les prés qui bordent ces rivages,
Orion acharné sur
des monstres sauvages,
|
595 |
Qu'il avoit
autrefois, au milieu des forêts,
Frappés de sa
massue, abattus sous ses traits.
Il les poursuit
toujours, & ce Géant terrible
Contre eux signale
encor sa valeur invincible.
Je vis le plus
affreux, le plus fier des Géans,
|
600 |
Que la Terre jamais
ait conçu dans ses flancs.
C'étoit le noir
Tytie ; étendu sur le sable (30)
Il couvroit neuf
arpens de son corps effroyable
Sans cesse deux
vautours enfoncés dans son sein,
Assouvissoient sur
lui leur renaissante faim.
|
605 |
Ses maux vengeoient
Latone, &, par leur violence,
Lui faisoient expier
sa brutale insolence.
Mes yeux ont vu
Tantale & son affreux tourment.
Debout, au sein d'un
lac, dont le flot écumant
Venoit baigner les
bords de ses lèvres arides,
|
610 |
Il brûloit de
plonger dans les ondes limpides ;
Mais sitôt que la
sois dont il est possédé,
Vers le crystal des
eaux courboit son front ridé,
L'onde
s'engloutissant, avant qu'il l'eût touchée,
Ne laissoit à
l'entour qu'une terre séchée.
|
615 |
Cependant, à ses
yeux, enchantés & séduits,
Les arbres les plus
beaux étalent tous leurs fruits,
La pomme, la
grenade, & la figue, & l'olive ;
Sa faim renaît alors
plus ardente & plus vive,
Il voudroit les
saisir ; mais ces fruits inhumains,
|
620 |
S'envolant dans les
airs, s'échappent de les mains.
Mes yeux virent
Sisyphe, & cette énorme pierre,
Qu'avec de longs
efforts il rouloit sur sa terre ;
Son corps
demi-penché, ses bras sorts & nerveux,
Poussoient au haut
d'un mont ce rocher raboteux (31)
|
625 |
Il alloit l'y porter
; mais la roche obstinée
S'échappoit, &
soudain vers l'abyme entraînée,
Dans le fond du
vallon rouloit en bondissant.
Il recommence encor
son travail impuissant ;
Inondé de sueurs,
une vapeur humide (32)
|
630 |
S'élève en
tourbillons de sa tête livide.
L'image enfin
d'Hercule apparut à mes yeux.
Tandis que ce Héros
assis parmi les Dieux,
Partage leurs
festins & jouit des caresses
Que la charmante
Hébé prodigue à ses tendresses ;
|
635 |
Son fantôme,
semblable aux ombres de la nuit (33),
Étonne encor les
Morts dont la foule le suit,
Plus pressés, plus
bruyans que des oiseaux funèbres,
Jetant des cris
aigus à travers les ténèbres.
Il tient en main son
arc, & paroît menacer
|
640 |
Quelque monstre
cruel qu'il s'apprête à percer.
J'admirai quelque
temps sa ceinture guerrière ;
J'en contemplai la
forme, & l'art, & la matière.
Des sangliers, des
ours, des lions effrayans,
Des chasses, des
combats, & mille exploits sanglans,
|
645 |
Peints sur ce
baudrier formé pour le carnage,
Sont d'une habile
main l'inimitable ouvrage (34).
Le fantôme me voit,
il m'aborde & gémit.
O toi, que le
Destin en ces lieux a conduit,
As-tu, fils de
Laërte, infatigable Ulysse,
|
650 |
D'un sort pareil au
mien éprouvé la malice !
J'ai souffert bien
des maux ; mais, tant que j'ai vécu,
Mon cœur par les
dangers n'a point été vaincu.
Moi, fils de
Jupiter, mon infortune extrême
Me fit d'un vil
Tyran subir la loi suprême,
|
655 |
Et, docile à sa
voix, aller aux sombres bords,
Ravir le Monstre
affreux qui garde ici les Morts.
J'allai, je
triomphai par une route sûre
Qu'ouvrirent sous
mes pas & Minerve & Mercure.
Il se tait, &
retourne au ténébreux séjour.
|
660 |
Mille spectres
divers s'approchoient à leur tour.
J'attendois en
silence, & ma vue abusée,
Cherchoit Pirithous
& le fameux Thésée ;
Mais la foule des
Morts croissant autour de moi,
En poussant de
grands cris, vint me glacer d'effroi.
|
665 |
J'eus peur que
Proserpine, abandonnant son trône,
N'offrît à mes
regards la tête de Gorgone.
Je cède à la terreur
dont je me sens pressé ;
Je vole à mon
Vaisseau sur la rive laissé ;
Avec mes Compagnons,
que ma frayeur entraîne,
|
670 |
J'y monte, en
déliant le câble qui l'enchaîne.
Nous partons ; &
bientôt les Rameurs & les Vents
Nous sont voler au
loin sur les flots écumans.
|
Notes, explications et commentaires
(1) Ce Livre, que les
Anciens désignoient sous le titre de la Nécromantie,
est non-seulement intéressant par l'imagination du
Poëte, & par la connoissance qu'il nous donne des
opinions antiques sur l'existence de l'ame après la
mort, mais encore par la magnifique imitation que
Virgile en a faite dans son VI Livre 1
(2)
Les Cimmériens habitoient la Chersonèse Taurique ;
mais ceux qui ont voulu que la scène de la
Nécromantie se soit passée en Italie, n'ont pas
manqué d'y transporter les Cimmériens, ou de
supposer qu'Homère avoit prêté aux lieux où Ulysse
avoir évoqué les morts, des particularités qui n'appartenoient
qu'au pays des Cimmériens. Qu'il me soit permis de
renvoyer encore le Lecteur à la Dissertation sur
les Voyages d'Ulysse.
(3) C'est ainsi que,
dans l’Énéïde, l'ombre de Palinure est la première
qui aborde Énée dans les Enfers, & lui demande les
honneurs de la sépulture. L'imitation est complette
; excepté que dans le Poëme latin, Palinure est
malheureux, quoiqu'innocent, & que dans l'Odyssée,
Elpénor est coupable & justement puni.
Te, Palmure, petens, tibi tristia somnia portans
Insonti. Lit. V.
(4) Le texte dit :
Comment êtes-vous venu plus vite à pied que moi avec
mon Vaisseau ! Eustathe remarque que cette
pensée a quelque chose de plaisant, & de propre à
faire rire le Lecteur ; mais Madame Dacier, en
commentant la pensée du Commentateur, l'a rendue
encore plus ridicule. Le Lecteur épanoui, dit-elle,
rira de cette idée, d'une ame à pied qui descend
plus vite aux Enfers, qu'un homme vivant qui va par
mer, & qui a eu les vents favorables. Eustathe,
d'ailleurs, remarque seulement que l’expression
d'Ulysse est susceptible de plaisanterie ; mais il
ne dit point, comme Madame Dacier le lui fait dire,
qu'Ulysse plaisante sur la diligence d'Elpénor, De
semblables commentaires méritent d'autant mieux
d'être relevés, qu'ils ne sont que trop capables
d'égayer, mal-à-propos, le Lecteur aux dépens du
Poëte.
(5) Le texte ajoute :
Mette sur mon tombeau la rame dont je me suis
servi quand j'étais au nombre de vos Compagnons.
(6) Voyez la
Dissertation sur les Voyages d'Ulysse.
(7) Pope remarque sort
bien que cette particularité est importante au
dessein d'Ulysse, & qu'il ne pouvoit pas manquer
d'obtenir des Phaeaciens le Vaisseau qu'il leur
demandoit, en leur persuadant que cette complaisance
de leur part avoit été prédite par Tirésias. C'est
ainsi qu'Homère a l'art de faire rentrer les
épisodes dans le sujet principal.
(8) Le texte dit :
Où l'on ne connaît point les rames, qui sont les
ailes des Vaisseaux.
Pope croit que le Poëte veut peindre ici
l'étonnement naturel aux peuples, qui, la première
fois, virent des Vaisseaux voguer sur la mer, &
prirent les rames ou les voiles des Navires pour des
ailes qui leur donnoient le mouvement. C'est ce que
Dryden a si bien représenté dans son Empereur
Indien, Les premiers objets que j'aperçus
étaient de grands arbres qui volaient sur les ondes
; ils portaient, au lieu de feuilles, des ailes
immenses qui rassembloient le souffle de tous les
vents ; au pied de ces arbres étaient des palais
flottans, &c. C'est cette même idée que M. de
Voltaire a rendue par ces châteaux ailés qui
volent sur les eaux, Alzire, scène I.liv.
(9) Tout ce que
Tirésias dit ici à Ulysse sur sa destinée, est une
tradition obscure qu'Homère a conservée, & que les
Anciens ont interprétée chacun à leur manière. La
plupart ont dit que Télégone, fils de Circé &
d'Ulysse, avoit tué son père, sans le connoître,
avec une épine de poisson, dont il avoit armé son
dard ; mais le Scholiaste remarque que cette
interprétation n'étoit pas celle des siècles voisins
d'Homère.
Au reste, ces sortes d'Oracles ; qui servoient
d'indications dans les grandes entreprises, n'étoient
point sans exemple. Agénor, avant de bâtir la ville
de Thèbes, consulta l'oracle d'Apollon, & apprit
qu'il devoit aller dans la Phocide détourner une
génisse du troupeau de Pélagon, la prendre pour
guide, la suivre, s'arrêter dans l'endroit où elle
se coucheroit, y faire des sacrifices, & y bâtir une
ville. Voyez le Schol. d'Euripide, dans les
Phœniciennes, (vers 651).
(10) Quel peintre a su
jamais représenter comme Homère, les mœurs, les âges
& les conditions ? Le vieux Laërte pleure son fils
dans la solitude de la campagne ; Pénélope pleure
son époux au fond de son palais. Télémaque regrette
aussi son père ; mais la vivacité du jeune âge
permet des distractions à sa douleur. Il affilie aux
festins où son Peuple l'invite ; car ces sortes de
festins publics donnés par le Peuple ou par les
Rois, étoient en usage dans l'antiquité, lorsque le
mot tyran n'étoit point encore connu.
(11) Les deux vers
grecs que j'ai tâché de rendre, ont une douceur, une
mollesse, un charme, dont aucune autre langue ne
pourroit fournir d'exemple. Jamais le sentiment n'a
parlé un langage plus énergique & plus simple. La
langue d'Homère est la langue du sentiment par
excellence. Assez de Commentateurs & de Critiques
ont cherché à la faire connoître du côté de
l'élévation, de la force, de la grâce, de la
facilité qu'elle a pour imiter ; mais ni Denys
d'Halicarnasse, ni Longin, ni les autres ne nous ont
point dit ce que tout homme sensible éprouvera en
lisant Homère ; que la flûte a des sons moins doux
que n'en ont certains vers de ce Poète inimitable,
lorsqu'il faut par l'accent, ainsi que par
l'expression, faire passer au fond de l'âme les
émotions les plus délicates. Les Lecteurs qui
connoissent la langue originale, me sauront gré de
leur remettre ici sous les yeux les deux vers du
texte :
ἀλλά με σός τε πόθος σά τε μήδεα, φαίδιμ᾽ Ὀδυσσεῦ,
σή τ᾽ ἀγανοφροσύνη μελιηδέα θυμὸν ἀπηύρα
(vers
202/203)
(12) Ter conatus
ibi collo dore brachia circùm,
Ter frustra cemprensa manus essugit imago,
Par levibus venus, volucrique fimillima somno,
Virg. AEneids VI, vers 700,
(13) Les Poètes
postérieurs à Homère ont fait de Salmonée un impie,
ou plutôt un fou, qui vouloit imiter le tonnerre, &
se faire craindre comme un Dieu.
On ne sauroit imaginer combien, en général, les
Mythologues ont brodé sur le fond qu'Homère leur a
fourni, & combien ils l'ont souvent défiguré.
(14) Le texte ajoute
que Tyro eut trois fils de son époux, savoir, AEson,
Phérès, & Amythaon,
(15) Le mot
ἀνάπυςα
du texte est susceptible de beaucoup
d'interprétations différentes ; celle que j'ai
suivie dans mon second Mémoire sur les Mœurs des
siècles héroïques, vol. XXXI, est différente de
celle que j'ai adoptée ici. J'y ai traduit ce mot
par celui de inaudita, ainsi qu'Hésychius l'a
entendu. La signification que je lui donne ici
répond à celle de vulgata, que lui donne
Apollonius ; & Pausanias lui en donne une toute
contraire. Liv. IX, chap. v.
Épicaste, mère & femme d'OEdipe, est la même que les
Poètes postérieurs ont nommée Jocasse. J'ai remarqué
ailleurs que ce genre de mort auquel Epicaste se
dévoue, ne fut guère connu dans les siècles
héroïques, & que le sexe le plus foible étoit celui
chez qui le suicide étoit alors plus commun. Voyez
le second Mémoire sur les siècles héroïques,
vol. XXXI des Mémoires de l'Académie des
Belles-Lettres.
(16) Le texte dit
qu'elle étoit fille d'Amphion, qui régnoit dans
Orchomène. C'est l'Orchomène des Miniens, dont j'ai
parlé dans les notes du second Livre de l'Iliade.
(17) Properce fait
mention de cette histoire, Liv. II.
Turpia perpessus vates est vincla Melampus,
Cogniius Iphicli subripuisse boves,
Quem non lucra, magis Pero sormosa coegit.
Il est inutile de rapporter tout ce que les
Mythologues ont invente sur le compte de Mélampus,
pour expliquer un trait d'histoire qu'Homère a
raconte brièvement & obscurément. On y verroit que
Mélampus étoit un Devin qui entendoit à merveille la
langue des animaux, & qui donna à Iphiclès le
pouvoir d'avoir des enfans.
Rien de si dégoûtant que les puérilités & les
absurdités mythologiques qu'on a bâties sur les
traductions d'Homère.
(18) Le texte dit qu'à
l'âge de neuf ans ils avoient neuf coudées de large,
& neuf aunes de haut, c'est-à-dire, que la hauteur
de leur taille étoit le triple de leur largeur ; car
l'aune,
ὀργυιά,
étoit de trois coudées, suivant Eustathe.
Nous avons peut-être ici, sans nous en douter, le
secret des belles proportions dans les statures
sortes. M. de Winkelman observe, dans son Histoire
de l'art, que le nombre trois étoit, chez les
Anciens, le fondement de toutes les proportions du
corps humain. L'existence de ce principe, que bien
des gens de l'art ignorent sans doute, est prouvée
par les proportions de l'Hercule Farnèse, qui a pour
largeur le tiers de sa hauteur. La connoissance
qu'Homère avoit de ce principe, montre mieux que
tout ce qu'on a dit jusqu'à présent, à quel point de
perfection l'art du dessin étoit déjà parvenu de son
temps.
(19) Il n'est personne
qui ne connoisse la belle traduction que Virgile a
faite de ce passage, cité par Longin comme un de ces
endroits où le sublime règne de lui-même, & sans le
secours des passions.
Ter sunt conati imponere Pelio Ossam ,
Scilicet, atque Ossoe frondosum involvere Olympum.
Ces deux vers représentent parfaitement les efforts
de ces Géans pour entasser ces montagnes. Mais s'il
y avoit quelque reproche à faire à Virgile, ce ne
seroit pas celui que lui fait Madame Dacier, d'avoir
dérangé l'ordre de ces montagnes, & d'avoir mis la
plus grande sur la plus petite ; ce seroit peut-être
d'avoir altéré, par la beauté même de son
expression, la simplicité qui constitue le sublime
de cette grande image. Homère raconte cette
entreprise aussi facilement que ces Géans l'exécutoient
; & voilà, sans doute, ce qui attira
particulièrement l'admiration de Longin, qui sut si
bien reconnoître le vrai sublime dans ces paroles
de la Genèse : Dieu dit : Que la lumière fait ; &
la lumière fut. Voyez le Traité du Sublime,
chap. VII.
(20) Homère raconte
cette histoire encore plus brièvement que je ne l'ai
fait. Elle étoit apparemment si connue de son temps,
qu'il ne crut pas devoir l'expliquer davantage.
Eustathe & le Scholiaste nous disent que, suivant la
tradition à laquelle Homère s'est conformé, Bacchus,
offensé du peu de respect qu'Ariane avoit eu pour
son temple, en s'y abandonnant à l'amour de Thésée,
l'accusa devant Diane, qui la fit périr dans l'île
de Dia ou Naxos. Mais les Mythologues postérieurs
suivant la remarque d'Eustathe, ont sort étendu
cette fable. Bacchus, suivant eux, l'enleva à
Thésée, & la séduisit par une couronne d'or dont il
lui fit présent. Ariane, & sa couronne, & jusqu'à
son chien, furent ensuite mis dans les Cieux au
nombre des constellations.
Si ceux qui ont écrit sur la Mythologie des Anciens
avoient eu l'attention de distinguer les temps, & de
montrer les progrès des opinions fabuleuses & des
superstitions, ils auraient sait quelque chose
d'utile pour la connoissance de l'esprit humain.
(21) Homère est encore
plus bref sur l'histoire d'Ériphyle ; les
Mythologues nous disent ce que ne dit point Homère,
qu'Adraste ou Polynice firent présent de ce collier
d'or à Ériphyle, & l'engagèrent à découvrir la
retraite du Devin Amphiaraus son époux, qui s'étoit
caché pour ne pas aller au siége de Thèbes ? où il
lavoit qu'il devoit périr.
(22) Eustathe & Didyme
ont eu raison de regarder cette réponse d'Ulysse
comme un compliment & une défaite honnête, dignes
d'un esprit aussi fin que l'étoit Ulysse. Il eût,
sans doute, été bien fâché d'avoir un an à attendre
; mais il lui convenoit, par honnêteté, d'affecter
moins d'impatience qu'il n'en avoit réellement,
(23) Madame Dacier
traduit ainsi cet endroit : Il est vrai que vos
paroles ont tout l'air de ces contes ingénieusement
inventés ; mais vous avec un esprit trop solide pour
vouloir tromper. Pope & Clarke rejettent, avec
raison, cette interprétation. J'ai suivi le sens du
Scholiaste, qui rend le mot
μορφἡ
par celui
ευπρἐπεια.
On pourroit même, laissant à ce mot son acception
ordinaire, faire rapporter
ἐδλαίé
à μορφὴ
& à φρένες.
(24) Je crois avoir
saisi le vrai sens de l'expression grecque. Madame
Dacier, & Pope ensuite, en : ont pris un autre, &
sont dire à Agamemnon, qu'il voulut, en mourant, se
jeter sur son épée pour se défendre, mais que
Clytemnestre l'avoit mise à l'écart,
νοσφίσατο.
Clarke remarque judicieusement que l'exactitude
grammaticale s'oppose à cette interprétation,
puisque
νοσφίσατο,
qui est au moyen, signifie proprement amovit se,
& se rapporte à Clytemnestre.
(25) Ceci n'est point
une maxime jetée sans dessein par le Poète ; c'est
un avis donné à Ulysse d'une manière générale, pour
préparer de loin sa conduite dans le dénouement du
Poème, & les précautions qu'il doit prendre avant de
se découvrir à Pénélope.
(26) J'ai supprimé ici
les deux vers 454 & 455 de l'original, qui m'ont
paru déplacés, en ce qu'ils interrompent
mal-à-propos la suite des pensées qui occupent le
plus Agamemnon.
ἄλλο δέ τοι ἐρέω, σὺ δ᾽ ἐνὶ φρεσὶ βάλλεο σῆισιν·
κρύβδην, μηδ᾽ ἀναφανδά, φίλην ἐς πατρίδα
γαῖαν
(27) Cette réponse
d'Achille a été sort critiquée, parce qu'elle n'a
été, je crois, ni sentie, ni entendue. Platon rend
ici Homère responsable du mauvais effet qu'une
pareille maxime pouvoit produire sur l'esprit des
jeunes gens, en les dégoûtant de la gloire, & leur
faisant craindre la mort. Mais j'ai déjà observé
ailleurs, que lorsque Homère parut, ce sut sans
doute dans des temps semblables à ceux qui ont
toujours vu éclore les grands génies, c'est-à-dire,
dans un siècle où la douceur d'une paix tranquille
succédoit à toutes les férocités d'une longue
guerre. On commençoit à se désabuser des barbares
plaisirs du carnage & de la destruction. Achille, au
IX Livre de l'Iliade, avoit déjà fait
entendre tout le prix qu'il attachoit lui-même aux
douceurs d'une vie tranquille ; & dans les Enfers,
il tient encore à peu-près le même langage. J'ai
tâché de mettre la réponse d'Achille dans son
vrai point de vue, en l'étendant un peu ; & je
crois que ce morceau, expliqué de cette façon,
présente une des réflexions les plus profondes sur
la vanité des grandeurs humaines, & des plus
consolantes parmi celles qu'on peut adresser aux
malheureux. Comment porterois-je envie au sort
d'Achille, dira l'esclave, lorsqu'Achille bientôt
sera dans le cas de me porter envie !
(28) Le texte dit
: Un grand nombre de Cétéens périrent, & les
présens des femmes surent la cause de leur mort.
Strabon ne dissimule, point que ce vers est une
véritable énigme pour nous, & il avoit raison. Il
n'y a qu'à voir seulement combien de sortes
d'interprétations Eustathe donne de ces Cétéens. Les
uns vouloient que ce fussent des mercenaires ;
les autres, des peuples de Mysie ; les autres, des
peuples d'Elée, à cause du fleuve Cétéus qui coule
dans cette partie de la Grèce ; les autres enfin,
des habitans de Pergame. Cette dernière opinion se
trouve appuyée par une médaille de Pergame, citée
par Spanheim, sur laquelle on voit ces mots, ΗΡΩΣ
ΕΥΡΥΠΥΛΟΣ, & par le nom du fleuve Cétius, qui
traverse la ville de Pergame.
Il y auroit autant à dire sur ces présens des
femmes, si on vouloit rapporter tout ce qu'ont dit
les Scholiastes. Ayons le courage de rejeter toutes
ces vaines connoissances, qui ne nous apprennent
rien, & remarquons seulement qu'il n'y a point de
vers obscur dans. Homère, qui n'ait été, pour les
Anciens, un beau sujet de conjectures &
d'amplification.
(29) Virgile, comme
l'on sait, a imité ce silence éloquent. Didon
disparoît ainsi devant Énée, sans daigner lui
répondre. Mais, ou je me trompe, ou cette
scène si pathétique entre Ulysse & Ajax, perd bien
de son expression entre deux Auteurs tels qu'Énée &
son Amante. Énée, après avoir abandonné la
malheureuse Didon, n'a que de mauvaises raisons à
fui ; alléguer, & ce sont encore les mêmes dont
il l'avoit ennuyée en la quittant. Mais ici c'est un
Héros qui en regrette un autre, & qui maudit, en
quelque sorte, la victoire malheureuse qu'il a
remportée, & qui a privé la Grèce d'un homme tel
qu'Ajax. Ces sentimens, ce semble, tiennent à une
élévation d'âme bien plus touchante que les larmes
du pieux Énée, & que le silence de son Amante ;
surtout quand on la voit revoler dans les bras d'un
Époux qu'elle avoit oublié, & lui rendre tendresses
pour tendresses ; AEquatque Sichœus amorem.
L'inflexibilité d'Ajax a bien un autre caractère ;
son silence est vraiment sublime ; il vous enlève,
il vous associe à la fierté héroïque de ce grand
homme.
(30) Si Virgile est
souvent inférieur à Homère pour l'art des
convenances, il saut avouer aussi qu'il fait
quelquefois le surpasser par la richesse &
l'élégance des détails. Avec quelles couleurs le
Poëte Latin n'a-t-il pas représenté le supplice de
ce Géant, dans cette paraphrase de la pensée
d'Homère !
Nec non & Tityon, terroe omniparentis alumnum,
Cernere erat, per tota novem cui jugera corpus
Porrigitur, rostroque immanis vuhur adunco
Immortale jecur tondens, sœcundaque poenis
Viscera, rimaturque epulis, habitatque sub alto
Pectore, me sibris requies datur ulla renatis.
Aen. lib. VI.
(31) Ce n'est pas sans
raison que les Critiques, tels que Denys
d'Halicarnasse, ont admiré l'harmonie imitative de
ces vers, qui peignent si bien les efforts du
malheureux Sisyphe,
λᾶαν ἄνω ὤθεσκε ποτὶ λόφον·
( vers 596).
J'ai tâché d'en faire passer quelque choie dans ma
traduction. Lucrèce paraît avoir imité sort
heureusement les beautés de ce tableau.
Adverso nixantem trudere monte
Saxum ; quod tamen a summo jam vertice rursum
Volvitur, & plant raptim petit œquora campi,
Lucr, lib, III.
(32) Mme Dacier, & M
Rollin dans son Traité des Etudes, livre I,
ont traduit littéralement le mot grec
κονίη
(vers 600), & n'ont point craint de dire que la poussière s'élevoit
de la tête de Sisyphe. Ils n'ont pas pris garde que
ce mot est métaphorique dans le texte, ainsi que
Casaubon l'a bien entendu. Pour Pope, il a cru
pouvoir se tirer d'affaire par une antithèse, en
disant que la poussière montait en nuages, & que
la sueur descendoit en rosée.
Durst mounts in clouds, and sweat descends in dews.
(33) Il faut avouer
que la croyance des Anciens sur l'état des ames
après la mort, est infiniment obscure. Pourquoi,
entre tant de Héros, Hercule est-il le seul qui soit
admis parmi les Dieux ! Quelle différence y avoit-il
entre l'image d'Hercule aux Enfers, & l'ame de
Tirésias ! L'une & l'autre avoient le sentiment, la
vue, la parole & la pensée.
Convenons de bonne-foi que toutes les explications
qu'on a voulu donner, en distinguant trois parties
dans l'homme, sont trop insuffisantes pour mériter
qu'en s'y arrête.
Suivant cette opinion, le corps d'Hercule avoit été
consumé par les flammes, son image étoit aux Enfers,
& son ame parmi les Dieux.
(34) Pope a eu raison
de rejeter l'interprétation de Madame Dacier sur cet
endroit. J'ai suivi le sens du Scholiaste, qui est
bien plus naturel.
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