Livre X
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ARGUMENT DU LIVRE X.

ULYSSE arrive chez Éole, oui lui accorde un vent favorable pour le conduire dans sa Patrie, & lui donne une outre où les autres vents étaient renfermés. Les Compagnons d'Ulysse, pousses par leur curiosités profitent du sommeil de leur Maître, pour ouvrir cette outre mystérieuse : les vents en sortent, & les repoussent en Éolie. Ulysse, chassé par Éole, aborde chez les Lestrigons ; il y perd onze de ses Vaisseaux, &, avec le seul qui lui reste, arrive à l'île de Circé. Une partie de ses Compagnons est changée en pourceaux. Ulysse vient à leur secours ; &, instruit par Mercure, qui lui donne le secret d'une plante mystérieuse, il surmonte les enchantements de la Déesse : il demeure un an entier avec elle, & se prépare ensuite à son voyage aux enfers. 

  
 

    Déjà nous abordons aux rives d'ÉoIie,  

Où du fougueux Éole est l'antique patrie,  

A cette île flottante où ce fils d'Hippotas (1)  

Avoit d'un mur d'airain entouré ses États.

 
5

Là, de ses douze ensans, que sa main fortunée (2)

L'un à l'autre joignit par les nœuds d'hyménée,

Il voit d'un œil content couler les heureux jours

Au milieu des plaisirs, dans le sein des amours,

Assis dans des banquets, & respirant sans cesse

 
10

Des parfums les plus doux l'odeur enchanteresse 

Tandis que du palais les lambris somptueux

Retentissent au loin de sons harmonieux (3).

Dans ce palais brillant où le Destin m'amène,

Durant un mois entier le Ciel charma ma peine :

 
15

Éole, par ma voix, de mon sort informé,

Répondit aux desirs dont j'étois animé,

Et, sensible à mes maux, à ma douleur extrême,

Fit éclater pour moi sa puissance suprême.

Ce Souverain des vents, ce Roi, que Jupiter

 
20

A commis pour veiller sur les tyrans de l'air,

Lui, qui peut exciter ou calmer leur furie.

Daigna, pour me conduire au sein de ma patrie,

Enfermer de sa main les Aquilons fougueux,

Dans une outre profonde, ouvrage merveilleux (4)

 
25

Et, d'un lien d'argent enchaînant leur colère,

Attacha sur mon bord cette prison légère,

Ne laissant dans les airs pour guider mes Vaisseaux,

Qu'un fidèle Zéphyr qui planoit sur les eaux.

Trop inutiles soins ! notre folle imprudence

 
30

Fit tourner contre nous les dons de là puissance.

Pour la neuvième fois le jour chassant la nuit,

Éclairoit nos Vaisseaux qu'un heureux vent conduit ;

Déjà des champs d'Ithaque on voyoit le rivage,

Et les signaux fumans allumés sur la plage (5),

 
35

Lorsqu'assis la poupe, où, durant ces neuf jours,

Ma main de mon Navire avoit guidé le cours,  

Épuisé de fatigue au bout de la carrière,

Je laissai le sommeil régner sur ma paupière (6).

Combien me coûta cher cet instant de repos !

 
40

Ma Troupe contre moi forma de noirs complots ;

Les Nochers, abusés par un espoir frivole,

Crurent voir des trésors dans les présens d'Éole.

 

    Ulysse, dit l'un d'eux, a, dans tous les pays,

Des Dieux pour protecteurs, & des Rois pour amis.

 
45

Quel immense partage, & quelle riche proie

N'a-t-il pas emporté des rivages de Troie,

Tandis que pour nous seuls, laborieux & vains,

Nos exploits d'aucun fruit n'ont enrichi nos mains !

Éole vient encor, par d'immenses largesses,

 
50

D'ajouter à ses biens de nouvelles richesses.

Hâtons-nous, découvrons, voyons l'argent & l'or

Que dans ses larges flancs enferme ce trésor.

 

    A ce lâche projet mes Amis consentirent ; 

L'outre fut déliée, & les vents en sortirent,

 
55

Emportant sur les mers mes Vaisseaux malheureux.

Loin de cette Patrie, objet de tous mes vœux.

Mes Compagnons poussoient des cris mêlés de larmes.  

Je m'éveillai tremblant au bruit de leurs alarmes ;

Long-temps je balançai dans le fond de mon cœur,

 
60

Si je devois, cédant à ma juste douleur,  

Terminer dans les eaux ma vie infortunée,  

Ou si, plus courageux, malgré ma destinée,  

Je devois vivre encor, résister, & souffrir (7).  

Je subis constamment ce qu'il falloit subir.  

 
65

Immobile & muet dans ma douleur profonde,

Je laissai mes Vaisseaux voguer au gré de l'onde.

Aux bords Éoliens je les vois ramenés,

Par les flots & les vents contre nous déchaînés,

Avec mes Compagnons je descends au rivage,

 
70

J'ordonne leur repas, j'anime leur courage ;

Je m'avance, suivi de deux de mes Amis,

Vers le palais d'Éole, où la Reine & ses Fils

Se livroient aux plaisirs d'un banquet magnifique.

Je m'approche & m'assieds sur le seuil du portique.

 
75

Les Convives surpris m'interrogent soudain.

 

    Qui vous ramène, Ulysse & quel fatal destin

Vous a, malgré nos soins, éloigné des contrées

Que votre cœur fidèle avoit tant désirées ! »

 

    De perfides Amis, un sommeil séducteur, »

 
80

Leur dis-je en soupirant, ont causé mon malheur (8)

Au nom de ce pouvoir que votre ame possède,

Daignez à mes malheurs porter quelque remède.

 

    Je parle, & je n'obtiens qu'un silence profond.

Mais d'une voix terrible Éole me répond :

 

 
85

    Trop coupable mortel, fuis & sors de mon île,

Cesse de profaner ce respectable asyle ;

Fuis, malheureux objet de la haine des Dieux,

N 'attends plus ni pitié, ni secours en ces lieux.

 

    Il dit ; & de son île aussitôt il me chasse.

 
90

Gémissant, accablé du poids de ma disgrâce,

Il fallut repartir, &, la rame à la main,

Sillonner sur les mers un pénible chemin,

Abandonné des vents, qui restoient en silence,

Et payer chèrement un moment d'imprudence.

 
95

Ma flotte cependant vogua durant six jours ;

Mais le septième à peine eut commencé son cours,

Qu'il nous vit aborder aux perfides rivages

Où s'élèvent les murs des Lestrygons sauvages (9)

En ces climats lointains où l'ombre de la nuit

 
100

Succède à peine au jour, que l'aurore la fuit.

De ces lieux renommés les rives toujours vertes,

De bœufs & de brebis sont sans cesse couvertes.

Le Berger, en rentrant sous ses rustiques toits,

Voit un autre Berger s'éveiller à sa voix ;       

 
105

Et le taureau, quittant les campagnes fleuries,

Voit le bêlant agneau retourner aux prairies.

Là, qui pourroit sans cesse, abjurant le repos.

Conduire tour-à-tour ces différens troupeaux,

Dans ces champs fortunés qu'un si long jour éclaire,

 
110

Verroit ses soins payés par un double salaire.

De ces lieux inconnus nous osons approcher ;

Le port est entouré d'un immense rocher,

Dont le flanc arrondi s'élevant sur la plage,

Au Nautonnier tremblant laisse un étroit passage.

 
115

Mes Vaisseaux dans ce port inaccessible aux flots,

Sont poussés par les bras des nombreux Matelots,

Qui, sans craindre en ces lieux ni les vents, ni l'orage

Les vont l'un après l'autre attacher au rivage.

Moi seul je m'arrêtai, je n'osai pénétrer

 
120

Dans l'asyle trompeur où je les vis entrer.

Vers les écueils voisins aussitôt je m'approche,

J'attache mon Navire & gravis sur la roche.

Sur sa cime élevée en vain mes tristes yeux

Cherchoient du Laboureur les pas industrieux ;

 
125

Je ne vis qu'un désert, une terre inconnue :

Une épaisse fumée au loin frappa ma vue.

Vers ces lieux, a ma voix, s'avancent aussitôt

Deux de mes Compagnons, escortés d'un Héraut,

Pour savoir quels mortels cette rive étrangère

 
130

Nourrissoit des présens dont se couvre la terre.

Ils partent, en suivant le chemin fréquenté

Qui, du sommet des monts, conduit à la cité :

On y voit chaque jour descendre vers les plaines

Cent chars pesans, chargés des dépouilles des chênes,

 
135

Ils découvrent bientôt, non loin du pied des murs,

Une claire fontaine, où des flots toujours purs,

Annoncent la fraîcheur d'une source féconde.

Artacie est le nom que l'on donne à son onde.

La fille d'Antiphate, au-devant de leurs pas,

 
140

S'avançoit, en portant une urne dans ses bras ;

Digne fille du Roi qui régit cet empire,

Elle-même au palais se plut à les conduire,

A peine ils pénétraient en ces horribles lieux,

Qu'une femme effrayante apparut à leurs yeux ;

 
145

Terrible, & comme on voit les montagnes chenues

Lever un front superbe & défier les nues.

Par un mugissement qui les glace d'effroi,

Du fond de son palais elle appelle le Roi ;

Elle hâte les pas de son époux sauvage.

 
150

Antiphate sur eux vient assouvir sa rage,

Et d'un de mes Amis, égorgé de sa main,

Se prépare aussitôt un barbare festin.

Les deux autres, vers nous précipitant leur suite,

Ne purent, qu'avec peine, éviter sa poursuite.

 
155

Furieux, de ses cris il fait trembler les monts ;

A sa voix aussitôt les cruels Lestrygons

Se rassemblent, pareils à des Géans difformes,

Et contre nos Vaisseaux lancent des rocs énormes.

Nos Vaisseaux engloutis dans l'abyme des mers,

 
160

D'un effroyable bruit sont retentir les airs.

Sur les vastes amas de nos poupes noyées,

Ces monstres, recueillant leurs victimes broyées,

Ainsi que des poissons dans les filets surpris,

Dévorent mes Guerriers palpitans & meurtris (10).

 
165

Éloigné, mais témoin de cet affreux carnage,

Soudain je me hâtai de quitter le rivage,

De couper le lien qui tenoit attaché

Mon Vaisseau près du port, sous les roches caché.

Mes Rameurs effrayés du sort qui les menace,

 
170

Des ondes à l'envi sillonnent la surface,

Et, de leurs bras nerveux redoublant les efforts,

S'empressent de quitter ces trop funestes bords.

Mais, en fuyant la mort à nos regards offerte,

De tous nos Compagnons nous déplorions la perte

 
175

Quand le Destin, toujours contre moi courroucé,

Conduisit mon Navire à l'île de Circé (11);

Circé, dont les accens inspirent la mollesse,

Divinité terrible, aimable Enchanteresse,

Sœur du fameux  AEete, & fille du Soleil.

 

 
180

   Dans un profond silence, en un sombre appareil,

Nous descendons au port, où, durant deux journées,

Nous pleurons à loisir nos tristes destinées.

Mais le troisième jour étoit à peine éclos,      

Que, suspendant mes pleurs, abjurant le repos.

 
185

Je ceignis mon épée, &, saisissant ma lance,

Sur un roc escarpé je gravis & m'élance ;

J'écoute, je regarde, & mes avides yeux

Y cherchent les travaux de l'homme industrieux.

Sur des bois éloignés enfin portant ma vue,

 
190

Je vis, de ces forêts, s'élever vers la nue,

Une noire fumée en tourbillons épais,

Qu'exhaloit de Circé le superbe palais.

Je voulois vers ces lieux soudain voler moi-même,

Mais je sus mettre un frein à mon desir extrême ;

 
195

Je crus que les dangers, les soins de cet emploi,

Regardoient mes Guerriers plus encor que leur Roi.

Déjà je ramenois mes pas vers le rivage,

Occupé des moyens d'échauffer leur courage,

D'exciter leurs esprits, de ranimer leurs sens,

 
200

Par les secours heureux de quelques alimens.

Une Divinité prit pitié de ma peine,

Et fit du sein des bois descendre dans la plaine

Un antique habitant de leur sombre séjour,

Un cerf, qui, consumé par la chaleur du jour,

 
205

Tout fier de la hauteur de sa tête superbe,

Fouloit négligemment la mollesse de l'herbe,

Et qui, sans s'arrêter, traversant mon chemin,

Alloit calmer sa soif dans le fleuve voisin.

Je lui lance ma pique ; & l'airain qui le perce,

 
210

Sur la terre à grand bruit aussitôt le renverse.

J'accours, & de son dos sanglant & traversé,

Je retire le fer dans ses chairs enfoncé.

Il mugit ; &, tandis qu'en son sang il se noie,

Occupé d'emporter une si belle proie,

 
215

Je lui saisis les pieds, &, prompt à les lier,

Je forme de longs nœuds & de jonc & d'osier,

Que moissonna ma main vers la rive prochaine ;

Sur ma tête & mon dos je le charge avec peine :

Je m'avance, &, courbé sous ce pelant fardeau,

 
220

Sur ma lance appuyé, je retourne au Vaisseau ;

J'arrive, & près du bord déchargeant ma victime,

J'appelle mes Guerriers, les flatte, les ranime.

 

    Amis, malgré les maux dont nous sommes atteints

Il est encor pour nous quelques plus doux destins :

 
225

Nous ne descendrons point dans la sombre demeure

Avant l'arrêt fatal de notre dernière heure.

Ainsi, tant que le Sort nous offre des secours,

Sachons contre la faim défendre encor nos jours.

 

    De ma voix aussitôt reconnoissant l'empire,

 
230

Mes Amis empressés s'élancent du Navire ;

Enchantés & surpris, ils contemplent d'abord

Cet immense cadavre étendu sur le bord ;

Et bientôt, sur leurs mains versant des flots limpides,

Ils pressent le repas dont ils étoient avides.

 
235

Le jour entier nous vit, affranchis de tout soin,

Assouvir de la faim l'impérieux besoin,

Et, mollement couchés sur la paisible arène,

Par les dons de Bacchus endormir notre peine.

La nuit vint sur nos yeux répandre le sommeil.

 
240

Mais quand l'aube du jour annonça le Soleil,

De mes Amis ainsi j'éprouvai le courage :

 

    Compagnons, que le Sort poussa vers ce rivage,

Par le courroux du Ciel long-temps persécutés,

J'ignore en quels climats les Dieux nous ont jetés ;

 
245

Je ne sais plus où sont les champs où la lumière (12)

De l'Aurore naissante annonce la carrière,

Ni ceux où le Soleil sur son char enflammé .

Achève de son cours le cercle accoutumé ;  

Je n'ai vu, franchissant cette roche escarpée,

 
250

Qu'une terre, par-tout des eaux enveloppée,

Une île dont le sein, de bois épais couvert,

N'offroit à mes regards qu'un tranquille désert,

Et vomissoit aux cieux une noire fumée....

Dans ces perplexités, si mon ame alarmée

 
255

Ne peut plus vous donner ni conseils, ni secours,

Qu'à vos avis du moins je puisse avoir recours.

 

    A ces mots, la douleur qui de leur cœur s'empare,

Rappelle à leurs esprits le Cyclope barbare,

Le cruel Antiphate, avec ses Lestrygons,

 
260

Dévorant sans pitié nos plus chers Compagnons.

Leurs yeux étoient noyés dans des larmes amères

Mais que servent les pleurs pour finir nos misères !

 

    En deux bandes soudain je range mes Soldats ;

Une des deux s'apprête à marcher sur mes pas ;

 
265

L'autre, au fier Euryloque attache sa fortune.

Ainsi que nos malheurs, notre ardeur est commune.

On consulte le Sort ; Euryloque est nommé :

Il part ; & sur les pas de ce Chef renommé,

La moitié de ma Troupe, à son devoir fidèle,

 
270

S'éloigne, le cœur plein d'une douleur nouvelle,

Et nous laisse, accusant le Sort injurieux,

Par des gémissemens répondre à ses adieux.

 

    Au milieu d'un vallon, couvert d'un bois antique,

Ils trouvent de Circé le séjour magnifique.

 
275

Des loups & des lions, nourris dans les forêts,

Habitoient à l'entour de ce vaste palais.

Par les enchantemens de ses cruels breuvages,

La puissante Circé dompta leurs cœurs sauvages,

De ces monstres affreux sur la terre étendus,

 
280

L'aspect glaça d'abord mes Amis éperdus :

Mais, comme on voit des chiens, doux esclaves du maître

Que leur docile ardeur apprit à reconnoître,

Accoutumés aux dons que leur porte sa main,

L'entourer, le flatter au sortir d'un festin ;

 
285

De ces monstres ainsi vaincus par la Déesse,

La troupe au-devant d'eux accourt, & les caresse.

 

    Circé faisoit alors, du fond de son séjour,

Résonner de ses chants les échos d'alentour,

Occupée à former de sa main immortelle

 
290

Les riches ornemens d'une trame nouvelle,

Chef-d'œuvre dont la grâce & la légèreté

Attestoient les talens d'une Divinité ;

Quand Polite, écoutant sa voix enchanteresse,

Polite, qui toujours posseda ma tendresse,

 
295

Adressa ce discours, sur le seuil du parvis,

A tous ses Compagnons étonnés & ravis :

 

    Qui peut en ce palais, par de telles merveilles,

Ou Mortelle, ou Déesse, enchanter nos oreilles ?

Écoutez de ces lieux résonner les échos

 
300

Des accens de sa voix, & du bruit des fuseaux.

Appelons, il est temps. Soudain ils obéirent,

Et de leurs cris confus les voûtes retentirent.

 

   La Déesse aussitôt, avec tous ses attraits,

Vient ouvrir à leurs yeux les portes du palais,

 
305

S'avance au-devant d'eux, les invite à la suivre.

Mes Amis abusés, qu'un sol amour enivre,

S'attachent à ses pas sans crainte & sans soupçon.

Seul, d'un si doux accueil craignant la trahison,

Euryloque s'arrête ; & Circé triomphante

 
310

Conduit sous ses lambris cette foule imprudente,

Sur des siéges brillans les place, & de sa main

Leur présente aussitôt un funeste festin ;

Du miel & du froment, dont la douceur perfide

Cachoit les sucs impurs d'un poison homicide,

 
315

Dans un vin de Pramnée artistement mêlés,

Bannissent la raison de leurs esprits troublés.

De la Déesse ainsi la barbare industrie

Leur fait en un moment oublier leur patrie.

Mais, quand les plaisirs seuls sembloient les occuper,

 
320

De sa verge magique elle vient les frapper,

Et, consommant bientôt leurs destins déplorables,

En pourceaux transformés, les pousse à ses étables.

De ces vils animaux ils ont les traits hideux,

Mais leur ame subsiste & vit encore en eux (13);

 
325

Ils pleurent, & leur sein profondément soupire,

Cependant la Déesse, avec un fier sourire,

Leur jette devant eux de la corme & du gland,

De ces sales troupeaux ordinaire aliment.

 

    Euryloque éperdu, dans sa douleur mortelle,

 
330

Nous en vint aussitôt apporter la nouvelle ;

Mais il fait pour parler des efforts impuissans,

Ses sanglots douloureux étouffent ses accens ;

Un  sombre désespoir accable son courage,

Et des torrens de pleurs inondent son visage.

 
335

Son chagrin, sa pâleur, son effroi nous confond ;

On l'interroge ; enfin il soupire & répond :

 

   Nous allions, cher Ulysse, à votre voix dociles (14),

Parcourir de ces bois les retraites tranquilles ;

Nous trouvons, au milieu de ces vastes forêts,

 
340

Dans le creux d'un vallon, un superbe palais ;

Une Femme, ou plutôt une belle Déesse,

Y faisoit résonner sa voix enchanteresse.

Nous appelons ; elle ouvre, &, s'offrant à nos yeux,

Nous invite à la suivre en ces aimables lieux.     

 
345

Insensés qu'ils étoient, ils y volent sans crainte :

Seul, je n'osai franchir le seuil de cette enceinte ;

J'attendis, mais en vain, & mes yeux éperdus

En ce vaste séjour ne les ont plus revus.

 

    Il dit ; dans la douleur dont mon ame est frappée,

 
350

Je saisis aussitôt mon arc & mon épée,

J'ordonnai qu'en ces lieux il conduisît mes pas.

Il tombe à mes genoux, les presse de ses bras,

Gémit, pleure, & s'oppose à ma bouillante audace.

 

    Ah ! Prince, demeurez ; l'épouvante me glace,

 
355

Je ne vous suivrai point ; vous allez tous périr.

Fuyez loin des dangers où vous voulez courir ;

Et, de nos Compagnons sauvant ce qui nous reste,

Hâtons-nous de quitter cette rive funeste.

 

    Il dit ; & par ces mots j'exhalai mes transports :

 

 
360

    Demeurez, Euryloque, & restez sur ces bords,

Aux seuls soins de la vie indignement fidèle,

Demeurez donc ; je vole où mon devoir m'appelle.

 

A ces mots je le quitte, &, loin de mon Vaisseau,

Je m'avance, enflammé d'un courage nouveau,

 
365

Vers le vallon sacré, qui, ceint d'un bois antique,

Entouroit de Circé le palais magnifique :

J'approchois, quand soudain le Messager des Dieux,

Précipitant ses pas, vint s'offrir à mes yeux

Sous l'aspect d'un Mortel au printemps de son âge ;

 
370

La fleur de la jeunesse animoit son visage.

Il m'aborde, m'arrête, &, me tendant la main :

 

    Qui vous a fait tenter ce pénible chemin ?

Infortuné, craignez le sort qui vous menace ;

Ne pensez pas, dit-il, dans votre vaine audace,

 
375

Délivrer vos amis en pourceaux transformés,

Des prisons où Circé les retient enfermés ;

Craignez d'y succomber par un destin semblable.

Prenez donc en vos mains ce charme favorable

Dont le pouvoir suprême en ce fatal palais,

 
380

Des noirs enchantemens détruira les effets.

De la Déesse en vain le funeste artifice,

Rassemblant les secours d'un impur maléfice,

D'un vase empoisonné voudra vous abreuver ;  

Ce charme plus puissant saura vous conserver.  

 
385

Mais daignez m'écouter : Quand Circé satisfaite  

Aura porté sur vous sa magique baguette,  

Il la faut attaquer, &, votre glaive en main,

Oser la menacer de lui percer le sein.  

La crainte alors domptant son cœur fier & farouche,  

 
390

Elle vous pressera de partager sa couche.  

Acceptez ses saveurs; mais, à ses vœux soumis,  

Faites-en la rançon de vos tristes amis.

Et de peur qu'en ses bras la perfide Déesse,  

Dans votre cœur troublé ne porte la mollesse,  

 
395

Cette mollesse indigne & d'un homme & d'un Roi,

Par un serment terrible assurez-vous sa foi.

 

    Mercure, à ce discours, s'inclinant vers la terre,

En arrache aussitôt la plante salutaire ;

Noire dans sa racine, elle enfante une fleur

 
400

Qui du lait le plus pur égale la blancheur.

On ne peut l'arracher du lieu qui la recèle ;

Mais tout cède au pouvoir d'une main immortelle.

Mercure me remet ce don mystérieux,

Ce Moly, (c'est le nom que lui donnent les Dieux) (15)

 
405

Et parmi les forêts se frayant une route,

Il s'élève, & revole à la céleste voûte.

 

    Inquiet, je m'avance & vais, d'un pas pressé,  

Vers le seuil redouté du palais de Circé.  

Je m'arrête, l'appelle ; &, les portes qui s'ouvrent,  

 
410

A mon impatience aussitôt la découvrent.

Je la suis, accablé d'un profond desespoir.  

Sur un trône brillant Circé me fait asseoir,

Et dans un vase d'or, avec un soin barbare,  

Mêle les doux poisons que sa main me prépare.

 
415

A peine elle me voit, avec sécurité,

Engloutir dans mon sein le breuvage empesté,  

Qu'elle lève sur moi son sceptre redoutable,

Me frappe ; &, prononçant l'arrêt épouvantable :

 

    Va, malheureux, dit-elle, à mes ordres soumis,

 
420

Va parmi mes troupeaux rejoindre tes amis.

 

    Aussitôt je m'élance, & mon bras que je lève,

Fait briller sur son sein la pointe de mon glaive.

 

    La Déesse, à grands cris, se dérobe à mes coups,

Et revient, toute en pleurs, tomber à mes genoux.

 
425

    Quels parens, quel pays, quels peuples t'ont vu naître,

Trop étonnant Mortel ! parle, fais-toi connoître.

De mes enchantemens redoutable vainqueur,

Qui peut ainsi contre eux avoir armé ton cœur ?

Jamais, jusqu'à ce jour, le plus ferme courage

 
430

N'avoit su résister à ce puissant breuvage.

N'es-tu pas cet Ulysse aux ruses exercé,

Que Mercure en ces lieux m'avoit tant annoncé ;

Qui devoit, triomphant de la Phrygie en cendre,

Avec un seul Vaisseau, sur mes rives descendre ?  

 
435

Viens donc, & désarmé, par un tendre retour,

Viens sceller notre paix dans les bras de l'Amour.

 

A ces mots, qu'en tremblant m'adressa la Déesse :

 

    Pouvez-vous inviter mon cœur à la tendresse,

Quand vous tenez, lui dis-je, au rang de vos troupeaux,

 
440

Mes amis transformés en de vils animaux !

Ce doux empressement, ce langage si tendre,

Est un piège fatal que vous me voulez tendre.

Désarmé, dans vos bras, dans le sein du plaisir,

Vous voulez me corrompre & me perdre à loisir.

 
445

Vous ne me verrez pas, o puissante Immortelle,

Me commettre à ce lit où votre amour m'appelle,

Si d'un serment sacré l'inviolable loi,

Contre tous vos complots ne rassure ma foi.

 

    Je parle, & le serment que sa bouche prononce,

 
450

De son cœur satisfait fut la seule réponse.

Je m'avance aussitôt vers ce superbe lit,

Où Circé me devance, où l'Amour la conduit,

Tandis qu'en son palais les Nymphes les plus belles

Prévenoient tous ses vœux, à leur devoir fidèles ;

 

455

L'une étale avec soin sur des trônes dorés,

L'éclatante couleur des tapis empourprés ;

L'autre, sur une table, arrange des corbeilles

Où la richesse & l'art ont uni leurs merveilles ;

Une troisième épanche en une urne d'argent,

 

460

Les liquides rubis d'un vin doux & brillant ;

L'autre a soin d'un trépied que la flamme environne.

L'eau pure qu'elle y verse, y frémit & bouillonne ;

Le bain est préparé ; j'y descends, & sa main

Puisant l'onde fumante en ce vase d'airain,

465

La répand à grands flots sur ma tête embaumée,

Y joint de l'olivier la liqueur parfumée,

Et, réparant ainsi mes esprits languissans,

A mon corps ranimé donne de nouveaux sens.

 

    Cependant, revêtu d'une riche tunique,

 
470

Je m'avance où m'attend un festin magnifique (16);

Je m'assieds ; mais, en proie au plus cuisant chagrin,  

Je porte à ce banquet un morne & froid dédain.

D'un oeil sombre & distrait que la douleur accable,  

Je regarde ces mets dont on chargeoit la table.

475

Circé s'en aperçoit, &, d'un ton caressant :

 

  Qui vous arrête, Ulysse, & quel soin si pressant  

Dévore encor votre ame aux plaisirs insensible ?  

Que craignez-vous de moi ? Par un serment terrible

N'ai-je pas dissipé vos injustes soupçons.

 

 

480

     A ces mots, je soupire ; enfin je lui réponds :

 

    Quel Mortel généreux, o puissante Déesse,

Pourroit de ces plaisirs goûter l'aimable ivresse,

Avant que ses amis, à ses desirs rendus,

Permettent quelque joie à ses sens éperdus ?

 

485

Voulez-vous à ces mets me voir livrer sans peine ?

Délivrez mes Guerriers que votre bras enchaîne ;

Et, réparant l'effet d'un funeste pouvoir,

Accordez à mes yeux la douceur de les voir (17).

 

    Je parle ; & la Déesse, à mes vœux favorable,  

 

490

Marche, son sceptre en main, aux portes de l'étable,

Les ouvre, & fait soudain sortir, à pas pressés,  

D'immondes animaux en ces lieux engraissés,

Les amène, & sur eux tour-à-tour elle applique

Le charme précieux d'une autre herbe magique,

 

495

Qui, détruisant l'effet de ses enchantemens,  

Délivre mes amis de leurs déguisement,    

Fait tomber à leurs pieds leur dépouille grossière,

Les relève & les rend à leur forme première,  

Mais plus grands, mais plus beaux qu'ils ne furent jamais  

  

500

Avant que la Déesse eût déformé leurs traits (18).

Leurs regards dessillés déjà me reconnoissent ;  

Enchantés de me voir, ils courent, ils s'empressent,

Me serrent dans leurs bras, &, poussant de grands cris,

Sont du palais au loin résonner les lambris.

 

505

Ce spectacle touchant attendrit Circé même.   

 

    O Vous, digne Héros que j'admire & que j'aime,

Retournez, me dit-elle, au Vaisseau fortuné  

Qui vous a, sans péril, sur ces bords amené ;  

Allez du sein des flots le traîner sur la plage ;  

 

510

Déposez vos trésors dans le creux du rivage ;

Amenez vos Guerriers, & comptez sur ma foi.

 

    J'obéis, je m'avance, & vois voler vers moi

Mes amis, qui soudain s'élancent sur la rive,

Et remplirent les airs de leur clameur plaintive.

 
515

Ainsi, quand les troupeaux rassemblés par la nuit,

Retournent à pas lents au champêtre réduit.

Les génisses au loin dans l'étable mugissent,

En franchissent la porte, & dans les champs bondissent,

Et vont chercher le sein qui leur donna le jour (19)

 
520

Tels mes Amis en pleurs, touchés de mon retour :

 

    Que vous portez de joie à notre âme éperdue !

Ithaque, disoient-ils, à nos desirs rendue,

Flatteroit moins nos cœurs, charmeroit moins nos yeux.

Quel sort nous a ravi nos amis malheureux !

 

 

525

   Ils gémissent encor, mais ma voix les console :

Bannissez, leur disois-je, une crainte frivole,

Vos amis ont vaincu le Destin courroucé :

Venez, venez les voir au palais de Circé,

Accablés des bienfaits de ses mains immortelles,

 
530

Passer tous leurs momens dans des fêtes nouvelles.

Déchargez mon Vaisseau, traînez-le sur ce bord,

Et cachez les agrès dans les rochers du port.

Hâtez-vous, suivez-moi. » Mes Guerriers obéissent,

Et de mille clameurs les rives retentissent.

 

 
535

    Cependant Euryloque accourant sur leurs pas,

Les retient, & s'écrie, en leur tendant les bras :

 

Où courez-vous, ami ? votre perte est certaine.

Au palais de Circé quel destin vous entraîne

Voulez-vous, transformés en de vils animaux,

 
540

Par ce dernier malheur couronner tous vos maux,

Ce sont-là les bienfaits que Circé vous prépare,

Avez-vous oublié le Cyclope barbare,

Dévorant vos amis en cet antre sanglant

Où les avoit conduits ce Héros imprudent

 
545

Sa téméraire ardeur leur a coûté la vie.

 

    A ces mots, oubliant, dans ma juste furie,

Qu'il étoit mon ami, qu'il étoit de mon sang,

Je cours, le glaive en main, pour lui percer le flanc.

La voix de mes Guerriers sollicitant sa grâce,

 
550

De mon bras furieux désarma la menace.

 

    Cher Prince, disoient-ils, ne pouvons-nous donc pas

Sans lui, sans son secours, accompagner vos pas  

Allons, & le laissant dans le fond du Navire,

Au palais de Circé daignez seul nous conduire.

 

 
555

    Je m'éloigne, on me suit ; mais, tout tremblant d'effroi,

Euryloque confus, accourant près de moi,

Vint se joindre lui-même à ma troupe fidèle.

Nous marchons ; & déjà la puissante Immortelle  

Avoit sur mes amis en son palais laissés,

 
560

Signalé la saveur de ses soins empressés,  

Leur avoit prodigué les douceurs bienfaisantes

Des bains qu'ont apprêtés ses Nymphes caressantes.

Assis & revêtus de pompeux vêtemens,  

Un festin somptueux occupoit tous leurs sens.

 
565

Nous entrons. De quels cris les voûtes retentirent !

Combien, en s'embrassant, mes Compagnons gémirent !

 

    Cessez, dit la Déesse ; on fait les maux amers

Qui vous ont poursuivis sur la plaine des mers ;

Par combien de tourmens plus d'un peuple sauvage

 
570

A sur la terre encor lassé votre courage.  

Mais il est temps enfin de rendre à vos esprits  

Ces aimables transports dont ils étoient épris,  

Lorsqu'ignorant la peine & respirant la joie,  

Vous voliez, pleins d'ardeur, vers les rives de Troie.

 
575

Oubliez vos malheurs ; trop long-temps affligés,

Perdez un souvenir qui les a prolongés (20).

 

    Elle dit ; de sa voix les invincibles charmes,

Ranimèrent nos sens & tarirent nos larmes ;

Nos esprits, enivrés d'une tranquille paix,

 
580

Comblés de ses faveurs, au fond de son palais,

A d'éternels festins consacroient les journées.

Mais, un an écoulé, lorsque les Destinées

Des rapides saisons eurent fini le cours,

J'entendis mes Guerriers m'adresser ce discours :

 

 
585

   Monarque infortuné, songez à la patrie,

A cette heureuse terre autrefois si chérie,

A ces bords désirés, dont l'ordre des Destins,

Peut-être, va bientôt vous ouvrir les chemins (21).

 

    A ce sage conseil, qui m'éveille & m'enflamme,

 
590

Je vais trouver Circé, lui découvrir mon ame ;

Je choisis le moment où, commençant son tour,

La Nuit d'un léger voile ombrageoit ce séjour,

Et, sur son char obscur, ramenoit le Silence.

Au lit de la Déesse en secret je m'avance.

 

 
595

    O déesse, lui dis-je, à ses pieds prosterné,

Répondez à l'espoir que vous m'avez donné ;

Daignez me renvoyer au sein de ma patrie :

Ce n'est pas pour moi seul que ma voix vous supplie,

Mais pour mes Compagnons, dont la vive douleur,

 
600

Chaque jour, en secret, vient me percer le cœur.

 

    Fils de Laërte, allez, répondit la Déesse,

Partez ; je ne veux point à l'ardeur qui vous presse,

Opposer les desirs d'un cœur tendre & confiant ;

Mais un autre voyage aujourd'hui vous attend.  

 
605

Pour connoître le sort que le Ciel vous prépare,  

Il vous faut visiter l'empire du Ténare,

Cet empire, où Pluton soumet tout à ses loix,  

De l'aveugle Devin y consulter la voix,

De ce Tirésias, qui, seul, en ces lieux sombres, 

 
610

N'a point subi le joug que subissent les Ombres,

Proserpine, pour lui, changeant l'arrêt du Sort,

Lui laissa tous les dons qu'il eut avant sa mort ;

Son esprit vit toujours, tandis qu'en ces royaumes

Les ames ne sont plus que de légers phantômes (22).

 

 
615

   De douleur, à ces mots, mon cœur fut déchiré ;

Je tombai sur son lit, je gémis, soupirai,

Je détestai la vie, &, fuyant la lumière,

Je maudis de mes jours la pénible carrière.

Mais d'un torrent de pleurs enfin rassasié :

 

 
620

    O Circé, de mon sort prenez quelque pitié,

Lui dis-je ; vers ces lieux que tout mortel redoute ;

Qui pourra me conduire, ou me tracer ma route

Quel Nocher sur ces bords est jamais descendu ?

 

    Délivrez de ce soin votre esprit éperdu,  

 
625

Me répondit Circé ; votre Vaisseau rapide,  

Pour voguer vers ces bords, n'a pas besoin de guide.

Déployez votre voile au souffle heureux des vents  

Que les antres du Nord enferment dans leurs flancs ;  

De Borée aussitôt la mugissante haleine  

 
630

Va guider le Vaisseau sur la liquide plaine,

Et, vous faisant franchir l'Océan orageux (23)  

Vous porter vers des bois & des marais fangeux,

Où de hauts peupliers & des saules stériles 

Annoncent des Enfers les rives infertiles.

 
635

Vous verrez le séjour habité par Pluton,

Et l'onde du Cocyte unie au Phlégéton,  

Et le roc où leurs flots, que le Destin rassemble,

Dans l'Achéron bruyant se confondent ensemble.

Hâtez-vous, descendu sur ces lugubres bords,

 
640

D'apprêter une offrande au peuple entier des Morts ;

Épanchez dans le creux d'une fosse profonde,

La liqueur de Bacchus, jointe au crystal de l'onde,

Et du miel & du lait, & les dons de Cérés.

Par des vœux supplians terminez apprêts ;

 
645

Jurez aux Dieux des Morts qu'une belle génisse

Leur sera dans Ithaque offerte en sacrifice.

Quand vous aurez ainsi lait entendre vos vœux

Aux pâles habitans du séjour ténébreux,

Tournez-vous vers l'Erèbe, & versez à sa gloire

 
650

Le sang pur d'un bélier & d'une brebis noire,

Et que vos Compagnons, invoquant les Enfers,

Dans un feu pétillant en consument les chairs.

 

    Des sombres lieux alors, vers l'éclat de ces flammes,

Vous verrez accourir tout le peuple des ames,

 
655

Avides de ce sang en leur nom répandu.

Mais, armé de ce glaive à vos flancs suspendu,

Au seul Tirésias gardez-en les prémices.

Il viendra, ce Devin, sous de meilleurs auspices,

Vous désigner la route où vous pourrez un jour

 
660

Voler vers la patrie objet de votre amour.

 

    L'aurore cependant, commençant sa carrière,

Vint sur un trône d'or rapporter la lumière.  

Circé daigna m'offrir de pompeux vêtemens ;

Elle-même reprit ses riches ornemens,

 
665

Mit le voile éclatant qui lui sert de parure,

Et sur son sein d'albâtre attacha sa ceinture.

 

    Revêtu des habits qu'elle m'a présentés,

Je vole à mes Guerriers, à pas précipités.

 

    Quittez du doux sommeil la perfide mollesse,

 
670

Circé ne combat plus le desir qui nous presse,

Partons. A ces accens qui flattent leurs esprits,

Du plus ardent transport je les vois tous épris,

Me devancer moi-même & voler au rivage.

Un seul de mes Guerriers, dans la fleur du jeune âge,

 
675

L'indolent Elpénor ne suivit point mes pas (24);

Sans prudence aux conseils, sans courage aux combats,

Des seules voluptés partisan trop, fidèle,

Il en subit enfin une peine cruelle.

Ce jeune efféminé sur le toit du palais (25)

 
680

Respiroit de la nuit les pavots & le frais,

Quand soudain s'éveillant au bruit qu'il vient d'entendre,

Il vole, sans songer quel chemin il doit prendre,

Tombe à terre, se brise, & descend aux Enfers.

 

    Mes amis s'avançoient vers la rive des mers,

 
685

Lorsqu'arrêtant leurs pas : Vous vous flattez, sans doute,  

Que d'Ithaque aujourd'hui nous reprenons la route,  

Leur dis-je ? mais Circé veut qu'en ce même jour  

J'aille du noir Pluton visiter le séjour ;

Il me faut, pénétrant dans sa demeure sombre,

 
690

Du Prophète Thébain aller consulter l'ombre.

 

    De douleur, à ces mots, mes Compagnons saisis,

Se déchirant le sein, &, sur la terre assis,

Demeurent quelque temps en proie à leurs alarmes.

Mais au sein des ennuis de quoi servent les larmes ?

 
695

Nous allons, en pleurant, joindre notre Vaisseau,

Où la main de Circé, par un bienfait nouveau,

A voit, à notre insu, conduit les deux victimes

Que je devois offrir aux Dieux des noirs abymes.

La Déesse, sans peine, avoit trompé nos yeux.

 
700

Quel mortel, en effet, peut voir les pas des Dieux,

Quand, marchant entourés d'une profonde nue,

Ils veulent échapper à notre foible vue ?

 

 

 
 

Notes, explications et commentaires

(1) Madame Dacier ne doute point que cette île ne soit l'île de Lipara, quoique Strabon ait pensé que c'étoit celle de Strongyle. J'ai tâché de faire voir, dans une dissertation particulière, que cette assertion a moins de probabilité que cette Savante ne l'imaginoit. Quant à cet attribut particulier qu'Homère lui donne, en l'appelant île flottante, il n'étoit point particulier à cette île. Délos fut long-temps flottante, suivant Pindare. Homère, au Livre suivant, parle des rochers errans. Il y a  grande apparence que ces opinions ne s'étoient établies que sur les rapports des Navigateurs ignorans, qui, en passant devant ces îles, leur avoient attribué le mouvement qui les entraînoit eux-mêmes, comme un enfant dans un bateau croit voir marcher le rivage. Quant aux murailles d'airain dont Éole entoura cette île, Madame Dacier prétend que cette opinion est venue des feux souterrains qu'on voyoit de temps en temps s'élancer du sein de cette île. Pope a imaginé que c'étoit plutôt la réflexion de ces feux sur la mer, qui y avoit donné lieu. Mais si cette île d'Éole n'étoit ni Lipara, ni Strongyle, si elle ne vomissoit point de feux, que deviendroient ces conjectures ?

 

(2) On a été fort en peine de savoir ce que c'étoit que ces douze enfans d'Éole. Eustathe, avec quelque vraisemblance, a imaginé qu'ils représentoient les douze mois de l'année. Mme Dacier a mieux aimé croire que c'étoient les douze vents principaux. Mais si, comme nous l'avons dit ailleurs, les Anciens n'avoient point distingué douze aires de vent, que deviendra : encore l'explication de cette allé­gorie !

 

(3) κνισῆεν δέ τε δῶμα περιστεναχίζεται αὐλῆι (vers 10). Au lieu d’ αὐλῆι, je lis αὐλῆω, domus tibiâ personat ; autrement l'expression grecque ne répondroit nullement à la peinture que fait le Poëte, des plaisirs qui régnent dans le palais d'Éole. Madame Dacier dit : On y entend un bruit harmonieux. Mais I'expression grecque ne sauroit avoir cette signification, & peut-être, en l'examinant de près, n'en a-t-elle aucune ; à moins qu'on n'y fasse le changement que je propose.

 

(4) Voilà certainement une des fixions les plus hardies d'Homère ; tranchons le mot, elle est extravagante & puérile, comme Longin l'a pensé, si elle a pris naissance dans le cerveau d'Homère. Mais Eustathe nous apprend que certains Magiciens faisoient usage de peaux de dauphins dans les enchantemens, & prétendoient avoir la puissance d'enchaîner les vents. On sait jusqu'où l'imposture & la crédulité ont été poussées en tout temps fut le fait de la magie ; n'est-il donc pas possible qu'Homère n'ait employé ici qu'une tradition reçue parmi certains Peuples, chez lesquels cette sorte d'enchantement étoit pratiquée ; & que le seul changement qu'il y ait fait, ait été d'avoir donné une opinion pour une réalité Philostrate racontoit que les Indiens avoient des tonneaux dans lesquels ils renfermoient les pluies & les vents, & que, par ce moyen, ils faisoient pleuvoir par un temps serein, & savoient sécher la terre, tandis que le ciel fondoit en eau. V- Bibliot. Phot, L'antiquité fourniroit ainsi beaucoup de preuves de ce que nous avons avancé plusieurs sois, que la plupart des traditions bizarres rapportées par Homère, sont des opinions étrangères qu'il a eu le talent de rassembler dans son Ouvrage, pour y répandre ce merveilleux qui amuse & enchante notre imagination.  

 

(5) Voyez sur les signaux usités chez les Anciens, un Mémoire de M. l'abbé Sallier, Mém. de Littér tome XXII.

 

(6) La morale, dans Homère, fuit de  près  la fiction,  &  sert toujours à la rendre intéressante, quelque extraordinaire qu'elle paroisse d'abord.

 

 (7) On a pu voir, dans le Discours sur la Philosophie d'Homère, que ce Poëte étoit quelquefois plus Philosophe que ceux qui avoient fait profession de l'être. L'exemple qu'il nous donne ici dans la personne d'Ulysse, est une leçon de grandeur d'ame, à laquelle la Philosophie la plus sublime n'a pas osé aspirer. Platon & les Stoïciens ont prétendu qu'il y avoit des maux si violens, soit dans le moral, soit dans le physique ? qu'ils pouvoient être regardés comme un congé donné par la Providence, & une permission de s'affranchir des liens de la vie Euripide, disciple d'Anaxagore, ne craignit point de débiter ces maximes en plein théâtre. Voyez la Trag. d'Hécube, vers 1114. Ce n'étoit point là la philosophie d'Homère : Ulysse, au desespoir, balance s'il se donnera sa mort ; mais son courage le détermine, & il choisit de vivre & de souffrir. ἔτλην καὶ ἔμεινα (vers 53).

 

(8) Belle excuse pour un Prince, qui, suivant les préceptes antiques, devoit veiller continuellement.

                            

(9) Strabon & Pline ont pensé que cette ville étoit celle de Formioe ou Hormiœ, sur les côtes d'Italie. Les Scholiastes d'Aristophane & de Lycophron, prétendent que c'est Leontium sur celles de Sicile. Thucydide, dont l'autorité vaut bien celles que je viens de citer, n'affirme rien sur cette question, & dit simplement que les Lestrygons & les Cyclopes passoient pour avoir été les premiers habitans de l'île, mais qu'il ignore d'où ils venoient, & où ils se sont retirés. Au reste, qu'on place les Lestrygons, soit en Italie, soit en Sicile, comment les particularités qu'Homère rapporte de leur pays pourroient-elles convenir à cette position ? Voyez la Dissertation à la fin de l'Ouvrage.

 

(10) Je dois avertir ceux qui pourraient comparer la traduction avec l'original, que j'ai lu  σωαιονδας, comme le Scholiaste, au lieu de πείροντες &  πέροντο (vers124) comme Eustathe, au lieu de   φέροντο. Madame Dacier n'a point admis la leçon que j'ai suivie, & traduit ainsi : Les Lestrygons enfilant ces malheureux comme des poissons, les emportent pour en faire bonne chère.

 

(11) Le grec dit, l'île d'Aea. Il y avoir dans la Colchide une ville qui portoit ce nom, & il étoit naturel d'imaginer que c'étoit de celle-là qu'Homère avoit voulu parler, d'autant que Circé étoit fille d'AEete, roi de Colchide ; mais comme on a voulu transporter la scène en Italie, on a imaginé que cette ville devoit être Circei, dans le voisinage de Formies ; &, cette supposition faite, on a prétendu que c'étoit Homère qui s'étoit trompé, & qui avoit confondu cette ville avec celle du Pont-Euxin. Voyez la Dissertation sur les Voyages d'Ulysse, qui est à la fin de ce volume.

 

(12) Ulysse, dit-on, ayant déjà resté deux jours dans cette île, y avoit vu le Soleil se lever & se coucher deux fois. Comment pouvoit-il donc tenir un pareil langage à ses Compagnons ! Mais Homère, par ce seul mot, a voulu faire entendre qu'Ulysse avoit été porté dans un climat sort éloigné, où il ne reconnoissoit plus la position des astres qui lui indiquoient auparavant les differences points du ciel. C'étoit le sentiment de Strabon & de Cratès ; cela n'a pas empêché que les Commen­tateurs n'aient placé l'île de Circé sur la côte du Latium, à soixante ou quatre-vingts milles de Formies, sans s'embarrasser si, dans cette supposition, le langage d'Ulysse étoit admissible ou non, & si un homme renommé par son expérience, & qui avoit autant voyagé que lui, pouvoit, comme on dit, perdre la tramontane, dans une distance aussi peu considérable. V. la Dissertation sur les Voyages d'Ulysse.

 

(13) Homère prétendoit  donc que la conscience étoit indestructible, &  qu'elle  subsitoit  dans l'homme coupable pour le punir de ses vices, & le rappeler à la venu.

 

(14) Longin admire en  cet  endroit,  combien la suppression des liaisons donne de rapidité au discours. Boileau a rendu ainsi ce passage :

Nous avons, par ton ordre, à pas précipités,

Parcouru de ces bois les sentiers écartés :

Nous avons, dans le fond d'une sombre vallée.

Découvert de Circé la maison reculée,

 

(15) Eustathe observe, avec assez de raison, qu'Homère, ne désignant cette plante que par le nom que les Dieux lui donnent, faisoit entendre qu'elle étoit inconnue aux hommes, & que, par conséquent, c'étoit une allégorique, dont nous ne pouvons pas nous flatter de pénétrer parfaitement le sens. Cela n'a pas empêché Théophraste, Pline, & d'autres Naturalistes, de la regarder comme une plante réellement existante, & dont ils ont donné une description plus étendue que celle d'Homère. Il est vrai que, suivant l'observation de Pline, au commencement de son XXV Livre, les Anciens avoient si sort étudié la nature des plantes, soit en Égypte, soit en Grèce, soit en Italie, & particulièrement dans la Toscane, qu'ils y avoient découvert des propriétés avec lesquelles ils étonnoient le vulgaire, & produisoient des effets qui sembloient tenir du prodige. Nihil intentatum inexpertumque illis suit. La connoissance des plantes étoit pour eux ce qu'est la connoissance des propriétés de l'aiman, entre les mains habiles qui en savent tirer parti. Ils eussent passe pour des Magiciens dans les temps où on croyoit à la magie ; comme ces anciens Magiciens n'eussent été dans ce temps-ci que des Naturalistes plus ou moins instruits.

 

(16) Madame Dacier a eu raison de retrancher ici quelques vers parasites que l'on trouve souvent mal placés dans Homère, & que l'inattention des Copistes ou des Rapsodes a mal-à-propos introduits dans cet endroit, & dans plusieurs autres, où ils ne sont pas un meilleur effet. Nous en avons déjà sait l'observation, & nous avons usé de la même licence.

 

(17) L'amitié a-t-elle jamais tenu un langage plus touchant & plus naturel ! Dans le sein des voluptés même, elle ne peut goûter ni repos, ni plaisir. Toujours remplie de l'objet qui l'attache, il n'est point pour elle de bonheur, si elle ne le partage pas avec l'objet dont elle est uniquement occupée.

 

(18) Des hommes ordinaires tombent dans une faute, s'en, corrigent, & deviennent, par cet heureux succès, des hommes au-dessus du commun. Cette idée a quelque chose d'énergique & de consolant, qui la rend d'une utilité plus générale que ces incroyables modèles d'une vertu parfaite, à laquelle on désespère d'atteindre.

 

(19) Je suis convaincu, dit Pope, qu'une pareille comparaison dans un Poëte moderne  ne manqueroit pas d'être tournée en ridicule. Il faut convenir cependant que les images tirées de la vie champêtre ont toujours quelque chose d'intéressant. Pour juger du mérite d'une comparaison, il ne s'agit point de savoir si le sujet dont elle est tirée, est grand ou petit, noble ou familier, mais si l'image est nette, vive, & rendue avec art en termes poétiques, qui puissent servir à donner de la couleur & de la noblesse à l'image représentée. Cette règle, établie sur la raison, justifie pleinement Homère des peintures qu'il a puisées souvent dans la vie champêtre. Ses termes sont toujours nobles, ou, comme l'observe Denys d'Halicarnasse, la manière dont il les emploie contribue à les rendre nobles & harmonieux. C'est ainsi que Virgile sut avec élégance comparer la Reine Amate à un jouet d'enfant, qui tourne sous la main qui le fouette.

 

(20) Les dernières paroles de Circé renferment autant de vraie philosophie que celles-ci de Sénèque :

Detrahendas prxterhorum dulorum conquejtiones puto... Quid juvat prœteritos delores retrattare, & miserum esse, quia sueris, Ep. 78.

Les hommes abusent si louvent de leur raison pour se forger des peines, qu'ils devroient bien apprendre de leur raison même l'art de les éloigner.

 

(21) Ces hommes, qui tout-à-l'heure n'étoient plus que de vils animaux engraissés dans les étables, deviennent, par leur métamorphose, des hommes dignes de donner des conseils à Ulysse. C'est ainsi que l'amitié s'acquitte envers l'amitié.

 

(22) Il ne faut pas se flatter de pouvoir expliquer les opinions des Anciens, sur la composition & la décomposition de l'âme. Quand nous dirions, comme Plutarque, que l'aine a deux parties, l'une qui est l'image, l'ombre du corps, l'autre qui est l'entendement, on ne concevra pas encore comment Homère donne ici à Tirésias une faculté qu'il semble que les autres ames possédoient comme lui puisque, dans l'évocation des mânes, Ulysse interroge plusieurs ombres, & en reçoit des réponses qui marquent assez qu'elles avoient conservé leurs passions & leur intelligence.

 

(23) Si Homère avoit placé l'entrée des Enfers entre Bayes & Cumes, comme quelques Anciens l'avoient imaginé, suivant le témoignage de Strabon, il faut convenir que tout cet appareil seroit bien ridicule. Ce grand trajet, dont parle Circé, se réduiroit à traverser le golfe qui s'étend depuis Circé jusqu'à Pouzole, dans un espace d'environ vingt-cinq ou trente lieues ; &, ce qu'il y a de plus singulier, est que ce voyage, représenté comme si long & si effrayant, seroit cependant à peu-près le même qu'Ulysse avoit déjà fait, dans la direction contraire, en venant des îles d'Éole ; excepté qu'il étoit entré dans le golfe, & l'avoit côtoyé pour aller à Formie, & de Formie à Circei. Pour vouloir ainsi expliquer Homère, on le rend tout-à-fait absurde.

 

(24) Homère termine sa description  des aventures d'Ulysse au palais de Circé, par un trait de morale qui complette les autres, & sert à les rendre encore plus sensibles.

 

(25) On sait que les maisons des Anciens étoient comme sont encore les maisons en Italie. Leur toit formoit une terrasse, où l'on montoit par un escalier de l'in­térieur. Cette terrasse servoit à prendre l'air, & on y couchoit même quelquefois. Voyez sur ces terrasses, ce que dit M. Fleury, dans ses Mœurs des Israëlites.