Livre IV
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ARGUMENT DU LIVRE IV.

   TÉLÉMAQUE, accompagné de Pisistrate, arrive à Sparte. Ménélas le reçoit avec bonté, le reconnoît, & apprend de lui les motifs de son voyage. Il cherche à satisfaire ce jeune Prince sur le desir qu'il a d'apprendre des nouvelles de son père, & lui raconte ce qui lui est arrivé dans ses voyages, & les réponses de Protée sur le sort des Héros Grecs après la prise de Troie. Ulysse suivant ce Devin, est enfermé dans l’île de Calypso. Pendant que Télémaque est à Sparte, les Prétendans conspirent contre ses jours. Pénélope en est avertie & s'abandonne à toute sa douleur ; mais Pallas, dans un songe, lui fait voir l'ombre de sa sœur qui la console, & lui donne d'heureuses espérances. 

  
 

    Cependant Ménélas, en un festin pompeux,

Célèbre un double hymen, consacre les beaux nœuds (1)

Qui d'un nouvel éclat honoroient sa famille ;

Ménélas à Pyrrhus avoit uni sa fille ;

 
5

Cette beauté charmante, image de Vénus,

Par ses jeunes attraits avoit séduit Pyrrhus,

Quand devant Ilion, combattant pour la Grèce,

De cet auguste hymen il obtint la promesse.

Hermione conduite aux champs Thessaliens,

 
10

Alloit, en grande pompe y former ces liens ;

Son frère avoit déjà sous les loix d'hyménée,

Au beau sang d'Alector uni sa destinée.

 

    Pour célébrer ces nœuds, qui combloient ses desirs,

Atride en son palais rassembloit les plaisirs.

 
15

Une foule d'amis à sa table s'empresse,

Et d'un Chantre fameux la voix enchanteresse       

Aux doux sons de sa lyre accordant ses accens,

De deux légers Danseurs guidoit les pas brillans.

Au milieu des transports de la gaieté publique,

 
20

Le char de Télémaque aborde le portique.

La main de Pisistrate arrête les chevaux.

Étonné de l'aspect de ces jeunes Héros,

Le sage Étéonée, à son devoir fidèle,

Soudain à Ménélas en porte la nouvelle.

 

 
25

    Deux Étrangers, dit-il, s'avancent vers ces lieux :

Tout annonce en leurs traits l'illustre sang des Dieux.

Faut-il de ce séjour leur accorder l'entrée ?

 

    Ami, que dites-vous, répond le fils d'Atrée

Est-ce vous qui doutez si je dois recevoir

 
30

Des Mortels inconnus, qui cherchent à me voir ?

Avez-vous oublié sur combien de rivages,

Vers des pays lointains, pousse par les orages,

De l'hospitalité j'ai reçu les bienfaits ?

Allez, qu'on les amène au sein de mon palais ;

 
35

Qu'ils viennent partager, au gré de leur envie,

La joie & les festins d'un Roi qui les convie (2).

Aux vœux de Ménélas le Héraut obéit ;

Il retourne au portique, il commande, on le suit.

D'esclaves empressés une troupe fidèle

 
40

Court offrir la pâture aux coursiers qu'il dételé ;

Le char est renfermé sous de vastes abris.

Sur ses pas cependant, enchantés & surpris,

Les deux jeunes Héros, traversant le portique,

Ne cessent d'admirer ce palais magnifique,

 
45

Ce somptueux séjour, dont l'éclat enchanteur

Leur sembloit du Soleil effacer la splendeur.

Enfin de toutes parts quand leur regard avide

Eut assez parcouru les richesses d'Atride,

Ils vont, sous les lambris d'un réduit écarté,

 
50

Se plonger dans un bain, pour eux seuls apprêté,

Où de jeunes beautés une troupe charmante

Leur verse des parfums dont l'odeur les enchante.

Revêtus des habits qui leur sont présentés,

Ils vont trouver le Roi, s'asseoir à ses côtés,

 
55

Et, des libations répandant les prémices,

Du banquet solennel partagent les délices (3).

Ménélas les salue, &, de sa propre main,

Leur fait, en les servant, les honneurs du festin.

 

    Contentez vos desirs, dit-il, si cette table

 
60

Vous offre les douceurs d'un repas agréable.

Nous apprendrons ensuite en quel heureux séjour

Vos parens fortunés vous ont donné le jour ;

Car, si j'en crois mes yeux, si j'en crois l'apparence,

De quelques puissans Rois vous tenez la naissance :

 
65

Un Sang vil n'eût jamais produit de tels enfans.

 

    Le Monarque, à ces mots, avec des soins touchans,

Leur offre du festin une part honorable.

Ils goûtent un moment les plaisirs de la table.

Bientôt, vers son ami, Télémaque éperdu,

 
70

Se penche en s'approchant, & craint d'être entendu.

 

    Voyez, fils de Nestor, ce séjour magnifique ;

Voyez l'airain poli briller sur ce portique ;     

Voyez luire par-tout l'argent, l'ivoire & l'or (4);

Quel éclat somptueux ! quel superbe trésor !

 
75

Les Cieux ! les Cieux n'ont point de plus rare merveille.

 

    A sa timide voix, le Roi prête l'oreille.

 

    Gardez de comparer au Palais éternel

Le fragile réduit d'un malheureux mortel :

O mes enfans, dit-il, d'une heureuse fortune

 
80

Je parois posséder la faveur peu commune ;

Mais vous ne voyez pas de combien de rigueurs

Il m'a fallu payer ces amères douceurs (5).

Sur mes Vaisseaux errans au gré des destinées.

N'ai-je pas consumé le cours de neuf années !

 
85

J'ai vu les bords de Cypre & les murs de Sidon,

Les noirs enfans du Nil, l'Arabe vagabond,

Et l'heureux habitant des champs d'Ethiopie,

Et les troupeaux nombreux qu'enfante la Libye (6).

Tandis que, trop long-temps égaré sur ces bords,

 
90

Je chargeois mes Vaisseaux des plus riches trésors,

Dans Argos en secret un perfide adultère,

Par la main d'une épouse assassinoit mon frère.

Jugez si tant de biens achetés d'un tel prix,    

Peuvent de quelque joie affecter mes esprits.

 
95

Les auteurs de vos jours ont eu soin de vous dire

Quelle riche Cité, quel formidable Empire,

Après de longs travaux, est tombé sous nos coups :

Heureux, si des destins moins brillans & plus doux,

Écartant loin de moi ces trésors qu'on envie,

 
100

M'avoient dans mon palais laisse couler ma vie,

Et si tant de Héros, morts aux champs d'Ilion,

N'avoient point expié ma folle ambition !

Mon ame, à ces ennuis souvent abandonnée,

Déplore en ce palais leur triste destinée ;

 
105

Ou si quelque moment je fais trêve à mes pleurs,

Bientôt ce souvenir me rend à mes douleurs.

Mais de tous ces Guerriers, dont la fatale histoire ;

De sinistres objets vient charger ma mémoire,   

Il en est un sur-tout dont l'image me suit      

 
110

A la clarté du jour, dans l'ombre de la nuit,       

Et qui brisant mon cœur, lui rend insupportable

Tout ce qu'ont de plus doux le sommeil & la table.

Quel mortel en effet plus digne de pitié,

Eut plus de droits qu'Ulysse aux pleurs de l'amitié !

 
115

A tant de fermeté qui fût jamais atteindre !

Et qui dut plus que moi le chérir & le plaindre,

Ce Roi, qui, loin de nous, emporté par le sort,

Nous laisse encor douter s'il vit ou s'il est mort

Tandis que les ennuis consument dans Ithaque

 
120

Laërte, Pénélope, & son fils Télémaque.  

  

    Il se tait. Au seul nom de ce père chéri,

La douleur fait pâlir Télémaque attendri,

Et des torrens de pleurs inondant sa paupière,

Arrosent son visage & mouillent la poussière.

 

125

En vain devant ses yeux sa main adroitement

Oppose les longs plis d'un large vêtement ;

Ménélas voit ses pleurs, il médite & balance

S'il doit l'interroger ou garder le silence (7).

Il hésitoit encor, quand du fond du palais

 

130

On vit paroître Hélène avec tous ses attraits,

Telle qu'on voit Diane au milieu des montagnes,

Un javelot en main, rejoindre ses compagnes.

Adreste lui présente un siége éblouissant,

Qu'Alcippe vient couvrir d'un tapis éclatant. 

 
135

La charmante Phylo remet aux mains d'Hélène

Les beaux présens qu'Alcandre avoit faits à la Reine,

Quand le Nil, étonné de ses divins appas,

La vit entrer à Thèbe & suivre Ménélas.

Polybe, dans ces murs, fameux par ses richesses,

 

140

D'Alcandre son épouse imita les largesses,

Et, pour le Roi des Grecs, choisit dans son trésor

Deux vases, deux trépiés, & douze talens d'or ;

Mais Hélène reçut, comme un précieux gage,

Une quenouille d'or, rare & superbe ouvrage,

 

145

D'où pendoit un fuseau, vrai chef-d'œuvre de l'art,

Que des cercles d'argent ceignoient de toute part.

 

    Hélène, saisissant la quenouille dorée,

S'assied, prête à filer sa laine colorée,

Lorsque soudain son cœur découvrit ses soupçons :

 

 

150

    De ces deux Étrangers ignorez-vous les noms, 

Dit-elle, o Ménélas ? je veux vous en instruire.

Par des signes trompeurs me laisse-je séduire ?

Je ne sais ; mais jamais à mes regards surpris

Nul mortel n'offrit mieux l'image de ce fils

 

155

Qu'Ulysse, trop jaloux d'une gloire éternelle,

Délaissa dans les bras d'une épouse fidèle,

Quand la Grèce pour moi, pour mes foibles appas,

Entreprit des travaux qu'ils ne méritoient pas.

 

  Chère Hélène, répond l'illustre fils d'Atrée,

 
160

Par vos pressentimens mon ame est éclairée :

Oui, de ce Roi fameux, si digne de regrets,

Voilà les yeux, le port, le maintien & les traits ;

Et, dans ce moment même, où, plein de son image,

A ce jeune Étranger, je vantois son courage, 

 
165

Et les maux que pour moi ce Prince avoit soufferts,  

De larmes, malgré lui, ses yeux se sont couverts,  

Il n'a pu les cacher ; en vain de pleurs humide

Sa main sous son manteau voiloit son front timide.

 

    Pisistrate à ces mots : « Généreux Ménélas,  

 
170

Croyez-en vos soupçons, ils ne vous trompent pas ;  

Il est le fils d'Ulysse, &, digne d'un tel père,  

Une sage réserve & le guide, & l'éclaire :

Étranger dans ces lieux, sa voix, de vos discours (8),

Craignoit avec raison d'interrompre le cours,

 
175

De mêler aux accens dont nous goûtions les charmes,  

Des sons entre-coupés de sanglots & de larmes.

Nestor, qui m'a chargé d'accompagner ses pas (9),

L'envoya vers ces lieux du sein de ses États,

Pour obtenir de vous & de votre sagesse,

 
180

Un appui nécessaire à & foible jeunesse.

Vous savez de quels maux ce voit souvent pressé  

Un fils que sans secours un père a délaissé ;

Concevez les périls qu'Ulysse, absent d'Ithaque,

A laides en partage à son fils Télémaque.

 

 
185

   Grands Dieux ! il est donc vrai, dit Atride charmé,  

C'est le fils d'un mortel que j'avois tant aimé,

Qui brava pour moi seul les plus sensibles peines.

Je jurai, si le Ciel, sur les liquides plaines,

Secondoit le retour de nos heureux Vaisseaux,

 
190

Qu'il viendroit, près de moi, jouir de ses travaux ;

Que, sur tous nos amis honorés dans la Grèce,

Il me verroit pour lui signaler ma tendresse ;        

Qu'il pourroit dans Argos, à son pouvoir soumis,  

Transporter son palais, & son peuple, & son fils ;

 
195

Et que, jusqu'à la mort, notre amitié sacrée

Charmeroit de nos jours la paisible durée.

Hélas ! un Dieu cruel, de mon bonheur jaloux,

Poursuit encore Ulysse & l'éloigné de nous.

 

    Il dit, chacun se tait & partage sa peine ;

 
200

Une source de pleurs coule des yeux d'Hélène,

Le Roi pleure & soupire ; &, de larmes trempé,  

Télémaque gémit, de ses maux occupé.

Pisistrate, au milieu de la douleur commune,

S'attendrit, en songeant à sa propre infortune ;

 
205

D'un frère qu'il aimoit, le touchant souvenir

Lui coûte aussi des pleurs qu'il ne peut retenir ;   

D'Antiloque, immolé par le fils de l'Aurore,

Le funeste trépas le fait gémir encore.

Mais de ses longs soupirs interrompant le cours :

 

 
210

    Grand Roi, dit-il, o vous, qu'en ses sages discours

Nestor nous proposoit pour exemple & pour guide,

Faut-il qu'à ce festin la tristesse préside ?

Faut-il incessamment se nourrir de douleurs ?

La vie a tant de jours pour suffire à nos pleurs.

 
215

Ce n'est point, croyez-moi, que mes yeux se défendent

De payer le tribut que les mânes demandent ;

J'avois un frère, hélas ! & les champs d'Ilion (10)

Le virent expirer en signalant son nom :

Vous savez mieux que moi de quelle renommée

 
220

Le vaillant Antiloque illustra votre armée.

 

    Ami, dit Ménélas, qui, dans votre printemps,

Possédez la raison, cet heureux fruit du temps,

Qu'aisément vos discours, dictés par la prudence,

Du fils du vieux Nestor attestent la naissance  

 
225

La race des Mortels favorisés des Dieux,

A des signes certains qui frappent tous les yeux.

Que du sage Nestor le destin fut prospère !

Quel plus heureux époux ? quel plus fortuné père (11) ?

Quel mortel vit jamais de plus généreux fils

 
230

Consoler ses vieux jours, & charmer ses ennuis ?

Laissons donc les soupirs où nos cœurs sont en proie ;

Que le vin soit versé, qu'il rappelle la joie ;

Demain, avec le jour, nous reprendrons en paix

Des entretiens si doux à nos cœurs satisfaits.

 

 
235

   Il dit ; des conviés la gaieté va renaître ;

Asphalion s'empresse aux ordres de son maître,

D'une eau limpide & pure il arrose leurs mains ;

Hélène vient mêler à la pourpre des vins

Ce fameux népenthès, rare & puissant remède (12),

 
240

Pour les cœurs des mortels que la fureur possède,

Qui d'un oubli profond enveloppe leurs maux,

Et semble aux malheureux donner des sens nouveaux :

En vain dût-on pleurer la perte la plus chère,

La mort d'un fils chéri, d'un époux ou d'un père,

 
245

Les yeux, durant un jour, interdits aux douleurs,

N'admettent que la joie, & sont fermés aux pleurs.

Le fleuve de l'Égypte y nourrit & féconde

Ce puissant végétal dont son rivage abonde,

Et mille autres encor dont le charme vanté    

 
250

Répand sur les humains la mort ou la santé.

C'est aux fils de Paean, c'est à leurs mains savantes (13)

Qu'est donné le secret des vertus de ces plantes.

 

    Ce fut sur ce rivage, où ces sages Mortels

Cultivent avec fruit ces secrets paternels,

 
255

Que l'épouse de Thon remit aux mains d'Hélène (14)

Cet antidote heureux de la plus longue peine,

Qui peut, des conviés dissipant les ennuis,

Ramener au plaisir leurs cœurs épanouis.

 

    A la douce liqueur que sa main leur présente,

 

260

Hélène joint l'effet de sa voix consolante.

Vous voyez, Ménélas, & vous, jeunes Héros,

Comment le Ciel partage & les biens & les maux :

Lui seul peut tout, lui seul, au gré de sa puissance,

Aux malheureux humains à son gré les dispensé.

 

265

Ainsi soumettons-nous à la loi du Destin ;

Qu'un entretien aimable anime ce festin,

Qu'un intérêt touchant à nos discours préside :  

C'est cet intérêt seul que je prendrai pour guide.

Je n'irai point, d'Ulysse épuisant les exploits,  

 

270

Lasser par mes récits, & vos sens, & ma voix.

Pour peindre son courage un seul trait peut suffire.

Aux remparts d'Ilion, où la gloire l'attire,

Il marche, il veut des Grecs venger les longs travaux ;

D'un obscur mendiant il revêt les lambeaux,  

 

275

Se déchire les flancs, &, par cet artifice,

Il semble un vil esclave échappé du supplice.

Dans les murs des Troyens Ulysse parvenu,  

S'avance impunément, & par-tout méconnu.

J'allois le pénétrer ; son adresse suprême

 

280

Détourna mes soupçons & me trompa moi-même.

Mais lorsque, dans les bains apprêtés par mes soins,  

Il n'eut que mon palais & mes yeux pour témoins,  

Par un ferment sacré j'obtins sa confiance.

Sûr alors de ma foi, comptant sur ma prudence,  

  

285

Il ose à mes regards dévoiler ses projets,

Et court, impatient d'en hâter les effets.

Que de braves Troyens sous son glaive périrent ! 

Que de gémissemens dans leurs murs retentirent !  

Seule, je triomphois, & mon cœur, en secret,  

  

290

D'une douce espérance avoit senti l'attrait.

Ce coeur étoit changé ; je déplorois sans cesse  

Les erreurs où Vénus entraîna ma jeunesse,

Quand jadis, renonçant aux liens les plus doux.

J'abandonnai ma fille, amis, parens, époux ;

 
295

Et quel époux encore ! Un Héros magnanime,

Qui mérita des Grecs & l'amour & l'estime (15).

 

    Chère Hélène, il est vrai, répondit Ménélas,

Dans les divers pays où j'ai porté mes pas,

J'ai vu plus d'un Héros & valeureux & sage ;

 

300

Mais Ulysse sur eux auroit eu l'avantage.

Combien je l'admirai, quand les Chefs Argiens

Alloient porter la mort dans les murs des Troyens !

Une machine énorme, en coursier figurée,

Renfermoit dans ses flancs la Troupe conjurée.

 

305

Un Dieu qui protégeoit ces murs prêts à périr,

Sans doute sur ses pas vous força d'accourir,

D'observer avec soin cette vaste retraite,

Où nos Rois, d'Ilion préparoient la défaite.

Trois fois, de votre main, frappant ses vastes flancs,

 

310

On vous vit à l'entour promener à pas lents,

Et d'une voix trompeuse, où régnoit la tendresse,  

Appeler par leurs noms tous les Chefs de la Grèce (16).

Le vaillant Déiphobe étoit à vos côtés. 

Déjà de nos Héros vos accens écoutés,

 
315

Attirant Diomède, acculant mon silence,

Prêts à nous entraîner nous laissoient en balance ;  

Mais Ulysse arrêta nos transports indiscrets.

Anticlus seul, séduit par de si doux attraits,

Se dispose à répondre à la voix qui l'appelle,

 
320

Quand, d'une sorte main, sur sa bouche infidèle

Le sage Roi d'Ithaque étouffa ses accens,

Et, sauvant nos Héros interdits, frémissans,

Ne cessa de tenir son haleine enchaînée,

Que loin de nous Pallas ne vous eût entraînée.

 

   

325

     Prince, dit Télémaque, un souvenir si cher,

Rend mes maux plus cuisans, mon regret plus amer :

Les vertus de ce Roi n'ont pu sauver sa vie......

Mais déjà le Sommeil au repos nous convie :  

Généreux Ménélas, allons à ses faveurs,

 

 
330

   Durant la nuit entière abandonner nos cœurs.

Il dit ; soudain Hélène, au milieu des portiques,

Fait hâter les apprêts de deux lits magnifiques ;

Des tapis, enrichis de cent dessins divers,

Brillent sur les toisons dont ces lits sont couverts.

 
335

Là, content des douceurs d'un accueil si propice,

Pisistrate s'endort auprès du fils d'Ulysse,

Et la charmante Hélène, en un lieu retiré,

Va reposer au lit d'un époux adoré.

 

    Mais, au premier rayon de l'aube matinale,

 
340

Atride abandonnant la couche nuptiale,

Du fond de son palais sort avec majesté,

Tel qu'un Dieu rayonnant de grâce & de beauté,

Il s'avance & s'assied auprès de Télémaque.

 

   Quel sujet, lui dit-il, vous fit quitter Ithaque,

 
345

Ami ? quels intérêts si pressans & si chers,

Ont fait à votre ardeur braver les flots amers ?

 

   Télémaque répond : « O généreux Atride,

Je viens où mon amour, où mon espoir me guide,

Je viens chercher un père, &, sur ses vrais destins,

 
350

Recueillir près de vous des bruits moins incertains.

Hélas ! dans son palais un insolent ravage

De ce Roi malheureux consume l'héritage.

J'ai vu mes biens détruits, mes foyers désolés,

Par de cruels tyrans mes troupeaux immolés.

 

355

J'ai vu ces ravisseurs, auteurs de ma misère,

Prétendre avec audace à l'hymen de ma mère (17).

 

    Dieux ! reprit Ménélas, qu'entends-je quels complots !

Des lâches conspirer pour le lit d'un Héros !

Vous tromperez, grands Dieux, leur criminelle attente !

 

360

Ainsi qu'au fond des bois une biche imprudente,

Dans l'antre d'un lion porte deux jeunes faons,

Que son lait a nourris au sortir de ses flancs,

Et, pour leur préparer leur douce nourriture,

Dans les guérets féconds va chercher sa pâture ;

 
365

Elle y court ; & bientôt le lion de retour,

Vient rougir de leur sang son horrible séjour ;

Ainsi de ces tyrans vendus à l'injustice,

Le sang ruissellera sous le glaive d'Ulysse.

Plût au Ciel qu'il parût tel qu'il fut autrefois,

 
370

Lorsque, dans un combat qui surprit tous nos Rois,

Lesbos le vit, brûlant d'illustrer sa vaillance,

Du fier Philomélide abattre l'insolence (18)

A ces lâches amans son redoutable bras,

Bientôt, au lieu d'hymen, offriroit le trépas.

 
375

Mais sur l'objet enfin qui près de moi vous guide

Je vais, sans rien celer à votre esprit avide,

Par un récit fidèle, ici vous découvrir

Ce que m'apprit un Dieu qui lit dans l'avenir.

 

    L’Égypte résonnoit de mes plaintes trop vaines,

 
380

Et j'accusois des Vents les tardives haleines ;

Mais les Dieux, dont j'avois négligé les autels,

Me faisoient expier ces mépris criminels ;

Ils aiment à punir l'imprudente folie

Des mortels dont le cœur les brave ou les oublie.

 
385

Vers les bouches du Nil, & non loin de ces bords (19),

Où les mers en fureur repoussent ses efforts,

Une île fameuse où l'onde plus tranquille

Aux Vaisseaux tourmentés présente un sur asyle (20)

Le Phare étoit son nom. Ce fût-là que les Dieux,  

 
390

Pendant vingt jours entiers furent sourds à mes vœux

Que leur main enchaîna sur le liquide Empire

Les favorables Vents qui dévoient me conduire ;

Mes Soldats expiroient ; &, privés de secours,

L'impitoyable faim alloit finir leurs jours ;

  

395

Aux habitans des eaux en vain leur main avide

Offrait incessamment un hameçon perfide ;

Nous périssions enfin, si ma vive douleur

D'une Divinité n'eût attendri le cœur.  

Je reconnus la voix de la belle Idothée ;

 
400

Ce fut elle, ce fut la fille de Prothée,

Qui daigna, par pitié pour mes maux rigoureux,

Suivre mes pas errans sur ces bords malheureux.

N'avez-vous, Étranger, ni vertu, ni courage ?

Dit-elle ; & voulez-vous languir sur ce rivage,

 

405

Avec vos compagnons voulez-vous y périr,

Sans qu'un hardi projet vienne vous secourir ?

Ah ! qui que vous soyez, répondis-je, o Déesse,

Gardez-vous d'accuser ma crainte ou ma foiblesse,

Et n'imputez qu'au Ciel contre nous irrité,

 

410

Ce tourment que mon cœur, sans doute, a mérité.

Mais vous ( car il n'est rien que les Dieux ne connoissent)

Découvrez-moi l'auteur des dangers qui me pressent ;

Quel Dieu m'enchaîne ici ! quelle immortelle main

De ces flots mutinés m'a fermé le chemin !

 

 
415

    Écoutez, Étranger, la vérité m'inspire,

Dit-elle ; un habitant de ce liquide Empire,

Infaillible Devin, souvent vient en ces lieux ;  

Il connoît de nos mers les gouffres ténébreux ;

Soumis au Dieu puissant qui régit l'onde amère,

 
420

On le nomme Protée, on dit qu'il est mon père (21).

Si, sans être aperçu, vous le pouvez saisir,

Il peut de votre cœur contenter le desir,

Vous enseigner la route à vos Vaisseaux ouverte,

Vous offrir les moyens d'en prévenir la perte,

  

425

Et découvrir enfin à votre œil curieux

Ce qu'en votre palais ont ordonné les Dieux,  

Tous les biens & les maux que le Ciel y fit naître,

Depuis qu'en votre absence il a langui sans maître.

 

    Apprenez-moi, lui dis-je, à dompter ce Vieillard,

 
430

A vaincre sa prudence, à tromper son regard.  

Que puis-je, si vos soins ne veillent sur ma gloire,

Quel mortel peut aux Dieux disputer la victoire ?

 

    La Déesse, à ces mots : « Reposez-vous sur moi ;

Mes sincères avis méritent votre foi.      

 

435

Quand le Soleil versant des torrens de lumière,

Atteint à la moitié de sa vaste carrière,

Le Devin, secondé par un vent doux & frais,

Sort des flots azurés, ceint d'un brouillard épais (22),

Et sous les antres creux, voisins de cette rive,

 
440

S'abandonne au sommeil, qui bientôt le captive.

Devant lui les troupeaux des monstrueux enfans

Que la belle Halosydne a conçus dans ses flancs (23)

S'avancent, & couchés près de l'humide plaine,

Infectent, en dormant, les airs de leur haleine.

 
445

C'est-là, dès que l'aurore annoncera le jour,

Qu'il vous faut de Protée attendre le retour,

Seul, avec trois Guerriers pleins de force & d'audace

Je veux vous y conduire, & vous marquer la place

D'où, sans être aperçu, vous verrez ce Vieillard,

 

450

Visiter, parcourir, & ranger avec art

Ces monstres de la mer à ses ordres dociles,

Au doux sommeil enfin livrer ses sens tranquilles,

Comme un Berger paisible au milieu d'un troupeau,

Aussitôt, enflammé d'un courage nouveau,

 

455

Volez, que votre main le saisisse & l'arrête,

En dépit des combats que son art vous apprête,

Vous le verrez, brûlant d'échapper à ses fers,

Emprunter les dehors de cent monstres divers,

Devenir un torrent d'une eau pure & limpide,

  
460

Éclater, pétiller, ainsi qu'un feu rapide (24).

De tous ces vains efforts, loin de vous étonner,

Plus il résistera, plus il faut l'enchaîner ;

Mais lorsqu'il reprendra sa figure première,

Tel qu'il parut d'abord, quand, fermant la paupière,

 
465

Le sommeil dans vos fers venoit de l'engager ;

Sitôt qu'il sera prêt à vous interroger

Laissez-le respirer, & déliez ses chaînes ;

Demandez-lui quel Dieu sut l'auteur de vos peines,

Par quels soins vous pourrez, hâtant votre retour,

 
470

Vous aplanir les mers qui bordent ce séjour.

 

   Elle dit ; l'Onde s'ouvre & reçoit sa Déesse.

Cependant, tout rempli du trouble qui me presse,

Je rejoins mes Vaisseaux, & mon corps languissant

Y goûta de la Nuit le repos bienfaisant.         

 
475

Mais, sitôt que l'Aurore eut éclairé la Terre

Je parcourus en paix la rive solitaire ;    

Et, levant mes regards vers la voûte des Cieux,

D'une tremblante voix j'invoquai tous les Dieux,

Suivi des trois Guerriers dont la noble assurance

 
480

Pouvoit mieux du succès me donner l'espérance.

A peine j'achevois, que la Nymphe des mers,

Sortant du sein profond de leurs flots entr'ouverts,

Vint offrir à nos yeux, dans ses mains immortelles,

De quatre veaux marins les dépouilles nouvelles.

 
485

Elle creuse l'arène, & nous cache soudain

Dans les lits sablonneux qu'a façonnés sa main ;

Elle ajuste avec soin notre forme empruntée,

Nous couvre de ces peaux, dont l'odeur empestée

Alloit être fatale à nos sens révoltés,

 
490

Si sa main, secourable en ces extrémités,

Nous offrant le parfum d'une douce ambroisie,

N'eût contre cette odeur défendu notre vie.

 

   Ainsi, d'une ame ferme, & soumis au Destin,

Nous laissames couler les heures du matin.

 
495

Cependant hors des flots de la mer agitée,

S'élancent, à grand bruit, les troupeaux de Protée,

Ils marchent vers la rive, &, couchés sur ces bords,

Sèchent l'humidité qui pénétrait leur corps.  

Vers le milieu du jour le Vieillard hors de l’onde,

 
500

S'avance & voit couchés dans une paix profonde

Se  monstrueux troupeaux, qu'il se plaît à compter.

Il approche de nous, & les vient visiter. 

Mais ne soupçonnant rien, tranquille & sans alarmes,

Du Sommeil qui l'entraîne il va goûter les charmes ;

 
505

Il dort. Au même instant, prompts à l'environner,

Tous ensemble, à grands cris, nous courons l'enchaîner.  

Le Devin, rappelant son adresse ordinaire (25),  

Se transforme en lion, en dragon, en panthère,

Devient un chêne épais, poussant de longs rameaux,  

 
510

Un torrent qui blanchit & sait mugir ses eaux.

Mais quand notre valeur, qui le pressoit sans cesse,  

Eut vaincu du Vieillard l'étonnante souplesse,

Il m'interroge enfin, & m'adresse ces mots :

 

    Quel besoin t'a forcé de troubler mon repos,  

 
515

Ménélas, quelle voix, sur ce lointain rivage,

A du secret des Dieux informé ton courage !

 

    Vous le savez, lui dis-je, & vous n'ignorez pas

Que dans ces lieux déserts on enchaîne mes pas,

Que je n'en puis sortir, & que dans l'amertume,

 
520

Mon cœur incessamment s'agite & se consume.

Apprenez-moi quel Dieu, dédaignant mes soupirs,

Ferme la mer encore à mes ardens desirs.

 

    Pour obtenir des Dieux les vents que tu demandes,

Ta main n'a point au Ciel présenté des offrandes,  

 
525

Tu n'as point, me dit-il, supplié Jupiter  

D'aplanir devant toi les routes de la mer.

Si tu veux désarmer la main qui te captive,

Revois les eaux du Nil, retourne sur sa rive,

Présente une hécatombe aux habitans des Cieux,

 
530

Et mérite qu'enfin ils secondent tes vœux.

 

    Il se tait : je frémis à cet ordre suprême,

Qui replongeant ma vie en un péril extrême, 

M'envoyoit vers les bords que j'avois voulu fuir.

A ses loix cependant je promis d'obéir.  

 
535

   Mais, lui dis-je, daignez, sensible à ma détresse,

M'apprendre les destins des Héros de la Grèce,

De ceux qu'aux champs Troyens nous laissames encor

Quand ma flotte suivit la flotte de Nestor !

 

    Atride, que prétend ton ardeur insensée ?

 
540

Dit-il ; pourquoi vouloir au fond de ma pensée,

Pénétrant des secrets qui te furent voilés,

Accroître les douleurs de tes sens désolés

Combien de ces Héros eurent un sort funeste !

Les secourables Dieux ont conservé le reste.

 
545

Et, parmi tous ces Rois qui, pressant leur retour,

Se flattoient de revoir leur antique séjour,

Deux seuls infortunés ont terminé leur vie.

Un autre, sur les mers, cherche encor sa patrie.

Ajax, que protégeoit le Souverain des eaux,

 
550

Aux rochers de Gyra vit briser ses Vaisseaux ;

Neptune le sauvoit, en dépit de Minerve ;

Mais, blasphémant encor la main qui le conserve,

Il osa proférer ces mots audacieux :

 

   Mon courage triomphe & des flots & des Dieux.

 

 
555

   Neptune l'entendit du profond de l'abyme,

Il jura de punir son orgueil & son crime ;

Il saisit le trident, &, d'un bras courroucé,

Il frappe ce rocher qu'Ajax tient embrassé.

Le roc se brise, éclate, &, dans l'humide plaine,

 
560

Un immense débris l'enveloppe & l'entraîne.

 

    Sur les flots cependant ton frère Agamemnon

Voguoit tranquillement protégé par Junon,

Il franchissoit déjà les rochers de Malée,

Lorsque des Aquilons la rage redoublée

 
565

Vint chasser, malgré lui, ses Vaisseaux tourmentés,

Vers des bords autrefois par Thieste habités,

Mais qui d'Égisthe alors reconnoissoient l'empire.

Les Aquilons bruyans firent place au Zéphyre ;

Tout sembloit lui promettre un retour fortuné ;

 
570

Il descend sur la rive, & soudain prosterné,

Saluant sa patrie, il embrasse la terre,

Et de larmes de joie arrose la poussière.

Un Esclave le vit du sommet de la tour,

Où, depuis plus d'un an, au bruit de son retour,

 
575

Égisthe, méditant un affreux stratagême,   

Pour attendre ce Roi l'avoit placé lui-même ;

Il court, va l'annoncer & recevoir le prix

Que son Maître barbare à son zèle a promis.     

Le tyran aussitôt, avec un soin perfide, 

 
580

Fait hâter le festin destiné pour Atride ;

Il ordonne la fête, &, dans un lieu secret,

Fait de vingt assassins entourer le banquet,

Et, couvrant ses noirceurs des respects qu'il lui marque,  

S'avance, & marche en pompe au-devant du Monarque ;

 
585

Il l'invite au festin. Le grand Agamemnon

Le suit dans son palais sans crainte & sans soupçon,

Et périt sous ses coups, comme en un sacrifice

Tombe sous le couteau l'innocente génisse.   

Ses braves Compagnons, par-tout enveloppés,  

 
590

Périssent avec lui, des mêmes coups frappés ;  

Mais de leurs assassins combattant la furie,  

Par des torrens de sang ils sont payer leur vie.

 

   Je sentis, à ces mots mon cœur se déchirer ;

Je m'assis sur l'arène, & ne sus que pleurer :

 
595

Je détestois le jour, j'abhorrois la lumière ;

Mais, lorsque, prosterné sur l'humide poussière,

J'eus, quelque temps encor, laissé couler mes pleurs,

Le Devin, par ces mots, suspendit mes douleurs :

 

   Atride, c'est assez ; l'ennui qui vous possède,

 
600

Ne peut à ces malheurs apporter de remède

Occupez-vous du soin de revoir vos foyers,

De venger votre frère & ses vaillans Guerriers,  

De punir l'assassin, si le glaive d'Oreste

N'a pas servi déjà la vengeance céleste.

 

 
605

  Il dit ; de ce discours les charmes tout-puissans

Mêlèrent quelque joie au trouble de mes sens.

 

   Vous m'avez de deux Rois raconté l'infortune,

Lui dis-je ; mais quel est ce Héros que Neptune,

Sur l'empire des Mers, retient vivant ou mort ?

 
610

Je brûle de connoître & son nom & son sort.

 

   Le Devin me répond : C'est le fils de Laërte

Qu'enchaîné Calypso dans son île déserte.

Je l'ai vu, ce Héros, en proie à ses douleurs,

Détester ce séjour, l'arroser de ses pleurs,

 
615

Dédaigner les soupirs d'une amante cruelle,

Tourner vers sa Patrie un cœur toujours fidèle ;

Mais seul & sans secours, sans armes, sans Vaisseaux,

Il desiroit en vain de traverser les eaux......

Trop heureux Ménélas, tes nobles destinées

 
620

Appellent loin d'Argos la fin de tes années.

Les Dieux te conduiront, pour te combler de biens,

Aux bornes de la terre, aux champs Élysiens (26),

Beaux lieux où Rhadamante établit son Empire,

Où rien ne corrompt l'air & la paix qu'on respire,

 
625

Où la vie aux mortels ne coûte aucuns travaux,

Où les plaisirs sont purs, affranchis de tous maux.

Là jamais les hivers, de leur âpre froidure,

Ne viennent attrister la riante Nature ;

Et toujours le Zéphyr, voltigeant sur les mers,

 
630

De sa plus douce haleine y rafraîchit les airs.

Gendre de Jupiter, & digne époux d'Hélène,

C'est-là que tes beaux jours seront exempts de peine.

 

   Il dit, & disparoît dans les flots écumans.

Cependant, agité de divers sentiment,

 
635

Je retourne aux Vaisseaux, où la Nuit descendue

Vint donner quelque calme à mon âme éperdue ;

Bientôt les Compagnons se livrent au sommeil.

Mais sitôt que l'Aurore annonçant le Soleil,

Eut des cieux azurés effacé les étoiles,

 
640

On lança les Vaisseaux, on déploya les voiles,

Et les bras des Rameurs disposés sur les bancs

Entr'ouvrirent les flots sous la rame écumans.

 

   Aux rivages du Nil, où ma flotte arrêtée,

Me vit offrir aux Dieux l'hécatombe apprêtée,

 
645

Des puissans Immortels j'invoquai le pouvoir ;

Et fidèle à la loi d'un trop juste devoir,

Pour immortaliser la gloire de mon frère,

Je bâtis une tombe à cette ombre si chère.

Je partis, & bientôt, envoyé par les Dieux,

 
650

Le Vent qui me portoit me rendit en ces lieux.

 

   Cher Prince, écoutez-moi : que la douzième aurore

Puisse dans mon Palais vous retrouver encore !

Avant de me quitter vous recevrez de moi

Des gages solennels d'une éternelle foi ;

 
655

Un char brillant traîné par trois coursiers dociles,

Un vase précieux qui, dans des jours tranquilles,

Quand vos libations couleront pour les Dieux,

Pourra vous rappeler ma tendresse & mes vœux.

 

   Prince, dit Télémaque, o généreux Atride,

 
660

Si j'en croyois mon coeur de vos discours avide,

Durant le cours d'un an, assis auprès de vous,

Je goûterois en paix des entretiens si doux ;

Et les noms les plus chers, de Père & de Patrie,

Sembleroirent s'effacer de mon ame ravie.

 
665

Mais la voix des amis qu'affligent mes délais,

Me rappelle à Pylos, m'arrache à ce Palais.

Souffrez donc que je parte, & que mon cœur sincère,

Parmi tous ces présens que vous voulez me faire,

N'en accepte qu'un seul, gage de votre foi.

 
670

Vos superbes coursiers ne sont pas faits pour moi.

Pour les âpres rochers renfermés dans mon île,

Mais pour vous qui régnez sur un pays fertile,

Où le lotos abonde, où les prés, les guérets  

Se couvrent tous les ans des trésors de Cérés ;

 
675

Ithaque ne voit point ces tapis de verdure,

Qui des coursiers fougueux sont la riche pâture ;

Mais dans ces rocs déserts je trouve des appas,

Et des plaisirs touchans que d'autres lieux n'ont pas (27).

 

   Il dit ; &, saisissant sa main avec tendresse,

 
680

Atride, en l'écoutant, sourit & le caresse.

 

    Mon fils, que vos discours, sagement médités,

Annoncent bien, dit-il, le Sang dont vous sortez !

Mais avant qu'un adieu pour jamais nous sépare,

Prenez ce que ces lieux possèdent de plus rare ;

 
685

Acceptez de ma main une coupe d'argent,

Couronnée avec art d'un or éblouissant,

Chef-d'œuvre de Vulcain, riche & superbe ouvrage,

Que le Roi de Sidon m'offrit à mon passage,

Lorsque dans son Palais sa libéralité

 
690

Me prodigua les soins de l'hospitalité.

 

    Dans ces doux entretiens le temps fuit & s'écoule.

Déjà, pour le banquet, les Esclaves en foule

Amenoient les taureaux & les troupeaux bélans ;

D'autres versoient les vins dans des vases brillans

 
695

Les femmes accouroient, en portant sur leur tête

Le pain qui doit servir au festin qu'on apprête (28)

 

    Cependant les plaisirs sans cesse renaissans,

De Pénélope encore occupoient les Amans,

Et du disque & du trait le facile exercice

 
700

Amusoit leurs loisirs dans le Palais d'Ulysse.

Au milieu d'eux assis, deux Prétendans fameux,

D'un regard satisfait contemploient tous ces jeux.

Leurs noms étoient encor respectés dans Ithaque.

C'étoit Antinoüs, & le fier Eurymaque.

 
705

Noëmon les aborde, &, d'un ton ingénu :

 

   Si le retour du Prince ici vous est connu,

Antinoüs, dit-il, daignez donc m'en instruire.

Mes vœux impatiens demandent mon Navire

Qu'emmena Télémaque aux rives de Pylos ;

 
710

Tous les jours je l'attends pour traverser les flots,

Pour aller, visitant mes haras de l'Élide,

Façonner mes coursiers à la main qui les guide.

 

   Il dit : à ce discours ces Amans confondus

Demeurent en silence, interdits, éperdus ;

 
715

Ils pensoient que, tranquille, & loin des murs d'Ithaque,

Les seuls plaisirs des champs occupoient Télémaque.

 

   Ciel ! dit Antinoüs, d'étonnement saisi,

Pour ce secret départ quel temps a-t-il choisi !  

Quelle Troupe le suivi esclave ou mercenaire !

 

720

Et ce Navire enfin, daignez ne nous rien taire,    

Vous l'a-t-il su ravir ou l'a-t-il, obtenu

Par votre foible cœur par sa voix prévenu !

 

    Au-devant de ses vœux mon cœur vola sans peine,

Répondit Noëmon ; & quelle injuste haine,

 

725

D'un Prince si chéri méprisant les soupirs,

Eût fermé mon oreille à ses ardens desirs  

Des nobles Citoyens j'ai vu la jeune élite

S'empresser sur ses pas, accourir à sa suite ;

Et, lorsqu'à leurs Vaisseaux les Vents donnoient l'essor,

 

730

J'ai vu le gouvernail dirigé par Mentor,

Mentor, ou quelque Dieu, qui, cachant sa présence,

De ce sage mortel a pris la ressemblance ;

Car hier, quand l'aurore avoit doré les flots,

Mes yeux ont vu Mentor qu'on croyoit à Pylos.

 

 

735

     En leur parlant ainsi, Noëmon se retire.

Le silence succède à leur bruyant délire,

Les jeux sont suspendus, & les Princes assis,

De leurs plus vaillans Chefs écoutent les avis.

Le Fier Antinoüs, le desespoir dans l'âme,

 

740

Se lève, & de ses yeux lance des traits de flamme (29).

 

    Mes amis, leur dit-il, qui l'eût jamais pensé

Que ce hardi projet, hautement annoncé,  

Télémaque à nos yeux l'accompliroit sans peine ;

Qu'un enfant se joueroit de notre audace vaine,

 
745

Et que, sur un Navire, une foule d'amis  

Suivraient sa destinée, à ses ordres fournis ! 

Mais allons ; des complots de son cœur magnanime  

Peut-être Jupiter le rendra la victime ;

Peut-être je saurai, rassurant vos esprits,

 
750

D'un voyage indiscret lui ménager le prix,

Si de vingt Compagnons une escorte fidèle,

Sur un Vaisseau léger veut seconder mon zèle,

Et, laissant quelque temps ce fortuné séjour,

Entre Ithaque & Samos attendre son retour.

 

 
755

    Il se tait : on l'approuve, on l'admire, on le presse

D'accomplir son dessein, de tenir sa promesse ;

Et ces Amans encor, déguisant leurs projets,

Sont de leurs jeux bruyans retentir le Palais.

 

    Cependant, Pénélope, en secret alarmée,

 
760

De leur complot fatal est bientôt informée.

Le généreux Médon, qui l'avoit entendu,

Vient porter l'épouvante à son cœur éperdu.

Il pénétroit déjà l'asyle où Pénélope

Dans ses longues douleurs se plonge & s'enveloppe ;

 
765

La Reine qui le voit le prévient par ces mots :

 

   Héraut, quel loin vous porte à troubler mon repos (30)

Quels ordres mes Amans m'osent-ils faire entendre !

Que mes femmes vers eux s'empressent de se rendre,

Et, quittant les travaux dont j'occupe leur main,

 
770

Se livrent aux apprêts d'un insolent festin ?

Grands Dieux ! que leur amour, que leur audace altière,

Disparoisse avec eux du séjour de la terre !

Que ce repas pour eux soit le dernier repas !

Lâches, qui, poursuivant vos cruels attentats,

 
775

Dévorez de mon fils l'entière subsistance,

Vos pères vous ont dit sans doute en votre enfance,

Quel homme étoit Ulysse. Ami de l'équité,

Ami de la droiture & de la vérité,

On ne le vit jamais de fait ou de parole,

 
780

Offenser des Sujets dont il étoit l'idole.

Ennemi d'un défaut trop ordinaire, aux Rois (31)

Jamais de la faveur il n'écouta la voix,  

Et jamais l'amitié, la haine, ou le caprice

Ne surprit à. son cœur une seule injustice.

 
785

Et c'est par des noirceurs, par de lâches forfaits,

Que votre ingratitude a payé ses bienfaits !  

Vous les oubliez tous, & votre vaine audace

Voudroit dans tous les cœurs en effacer la trace !

 

    O reine, dit Médon, que le Ciel qui m'entend,

 
790

Veuille éloigner de vous un mal encor plus grand,

Le plus affreux des maux que leur main vous prépare !

Télémaque est l'objet de leur fureur barbare,

Et c'est à son retour qu'ils veulent l'égorger :

Il a des vastes mers méprisé le danger ;

 
795

Il court chercher son père, &, bouillant de courage,

Est allé de Pylos visiter le rivage.

 

    Pénélope en tremblant écoute ce récit ;

Son cœur semble glacé du froid qui la saisit ;

Les pleurs couvrent ses yeux, elle gémit, soupire,

 
800

Et d'une foible voix, qui sur sa bouche expire,

Après de longs efforts, profère ce discours,

Dont ses fréquents sanglots interrompent le cours :

 

    Héraut, pourquoi saut-il que mon fils m'abandonne,

Que le péril des mers n'ait eu rien qui l'étonné,

 
805

Qu'il ait osé monter ces dangereux Vaisseaux,      

Qui, pour l'homme imprudent, sont les coursiers des eaux (32)!

Veut-il ensevelir son nom & sa mémoire.

 

   J’ignore, dit Médon, si, soigneux de sa gloire,  

Quelque Dieu l'a forcé d'abandonner ces bords,

 
810

Ou si de son cœur seul il suivit les transports.

 

   Il s'éloigne à ces mots, & la Reine éplorée

S'abandonne aux tourmens dont elle est déchirée,

Tremble, gémit, chancelle, &, dans son desespoir,

Sur des siéges brillans dédaigne de s'asseoir ;

 
815

Elle tombe, & le marbre est mouillé de ses larmes.

Ses femmes à l'entour partagent ses alarmes,

Et sa douleur enfin s'exhale par ces cris :

 

    Vous qui tournez sur moi vos regards attendris, 

Voyez s'il sut jamais de femmes & de reines

 
820

Que le Ciel accabla de plus sensibles peines.

J'ai perdu mon époux, j'ai perdu pour toujours

Un Héros, la douceur, la gloire de mes jours,

Qui, par mille vertus, mérita ma tendresse,

Qui du bruit de son nom remplit toute la Grèce.

 
825

Maintenant dans les eaux les Dieux ont sait périr  

Mon fils, le dernier bien que je pouvois chérir.

J'ignorois son départ...... Vous le saviez, cruelles :

Pourquoi dans ce moment, plus tendres, plus fidèles,

N'accourûtes-vous point, par de justes transports,

 
830

M'arracher au sommeil qui m'enchaînoit alors

J'aurois su détourner cette suite imprévue,

Ou l'ingrat m'eut laissée expirer à sa vue.      

Volez ; que par vos soins Dolius averti (33),

Apprenne en ce moment que mon fils est parti ;

 
835

Qu'il coure, sans délais, en instruire Laërte ;  

Qu'il lui révèle tout, & sa suite, & sa perte,  

Oui, son trépas certain, si Laërte aussitôt  

Ne va des assassins dénoncer le complot,

S'il ne va dans Ithaque annoncer l'artifice

 
840

Qu'ont tramé les cruels contre le fils d'Ulysse.

 

    Euryclée, à ces mots, tombant à ses genoux :

 

    O reine, accablez-moi de tout votre courroux,

Frappez, percez ce cœur dont vous êtes chérie,

C'est moi qui suis coupable, & qui vous ai trahie ;

 
845

Je savois tout ; c'est moi qui, dans votre Palais,  

De son triste voyage ai formé les apprêts,  

J'obéis à sa voix ; je jurai de vous taire

Jusqu'au douzième jour, ce funeste mystère ;

Jusqu'au douzième jour je dus vous l'épargner ; 

 
850

Mais de vos pleurs enfin cessez de vous baigner ;

Quittez ces vêtemens tout souillés de vos larmes ;  

Que le crystal des eaux rafraîchisse vos charmes ; 

Allez offrir vos vœux à i'auguste Pallas,

Seule, elle peut sauver votre fils du trépas :  

 
855

D'un malheureux Vieillard épargnez la foiblesse ;  

Allez, ne craignez point que le Ciel vous délaisse.

Le sang d'Arcésius n'est point haï des Dieux,

Et ses fils à jamais régneront dans ces lieux.

 

   A ces mots consolans, qui soulagent ses craintes,

 
860

Pénélope se lève & fait trêve à ses plaintes,

Se plonge dans le bain, ranime ses attraits,

Prend de nouveaux habits, monte au haut du Palais,

Et chargeant de ses dons une vaste corbeille :

 

   A ma tremblante voix daignez prêter l'oreille,

 
865

Écoutez-moi, Pallas, fille de Jupiter,

Dit-elle : si jamais l'époux qui me fut cher,

Offrit sur vos autels de pompeux sacrifices,  

Gardez-en la mémoire ; & que vos mains propices,  

En délivrant mon fils d'un redoutable écueil,

 
870

Punissent ces Amans aveuglés par l'orgueil.

 

   Sa prière & ses pleurs ont touché la Déesse.

 

   Les Princes cependant pleins d'une folle ivresse,

Remplissent le Palais de leurs cris redoublés.

 

   Enfin, disoit l'un d'eux, nos vœux seront comblés :

 
875

La Reine apprête ici les flambeaux d'hyménée,

Et ne voit point la mort à son fils destinée.

 

   Antinoüs alors : « Imprudens ! arrêtez (34),

Craignez que vos discours ne lui soient répétés.

Occupons-nous d'agir, &, gardant le silence,

 
880

Ne songeons qu'au projet que suit notre espérance.

 

   Il dit ; vingt compagnons, dont lui-même a fait choix,

S'empressent aussitôt d'obéir à sa voix,

De lancer un Vaisseau sur les plaines liquides,

D'y porter, d'y cacher des armes homicides.

 
885

Le Vaisseau, que le vent agite près du bord,

N'attend plus que la nuit pour s'éloigner du port.

 

   Cependant Pénélope, au fond de sa retraite,

Se livroit sans témoins à sa douleur secrète ;

Nul aliment encor n'est entré dans son sein,

 
890

Sur son lit solitaire elle repose en vain.

La crainte ou l'espérance incessamment l'assiége ;

Elle croit voir son fils, tantôt mourant au piège

Où des hommes cruels vont enlacer ses pas,

Tantôt libre & vainqueur échappant au trépas ;

 
895

Elle frémit, s'agite, ainsi qu'une lionne

Qu'un essaim de Chasseurs de ses rets environne.

Mais du Sommeil enfin l'insensible langueur

L'accable, & de ses maux appaise la rigueur.

Minerve, en ce moment, de son sort attendrie,

 
900

Vient offrir à la Reine une image chérie,

L'image d'une Sœur, qui, loin d'elle autrefois,

D'un glorieux hymen avoit subi les loix.

Dans le vague des airs Minerve la transporte.

Du réduit de sa Sœur l'Ombre franchit la porte,

 
905

Approche de son lit, & lui parle en ces mots :

 

   Quoi ! vous pleurez encor, même au sein du repos !  

Pénélope, les Dieux, touchés de vos misères,  

Veulent tarir le cours de vos larmes amères ;  

Votre généreux Fils mérita leur amour,

 

910

Et leur bonté puissante assure son retour.

 

   Pénélope, endormie à la porte des Songes,

Se livroit aux douceurs de leurs heureux mensonges.

 

   Chère Sœur, lui dit-elle, à qui dois-je aujourd'hui

Le bonheur de vous voir consoler mon ennui.

 
915

Vous, par un long trajet de ces lieux séparée,

Vous, que ne vit jamais cette heureuse contrée,

Que voulez-vous de moi ! J'ai perdu pour toujours

Un Époux, la douceur, la gloire de mes jours,

Qui, par mille vertus, mérita ma tendresse,

 
920

Et du bruit de son nom fit retentir la Grèce.

Maintenant sur les mers je vois errer mon Fils,

En cet âge où les sens, trop aisément surpris,

Ignorent des dangers l'utile expérience, 

Et livrent aux méchans un cœur sans défiance. 

 
925

J'ai senti pour ce Fils accroître mes douleurs (35),

Mes regrets pour son Père avoient moins de rigueurs

Je vois ce Fils jeté sur de lointains rivages ;  

Exposé sur les mers aux fureurs des orages ;  

Je vois, en frémissant, ses ennemis cruels.

 
930

Exécuter sur lui leurs complots criminels.

 

   Mais le Phantôme alors : « Éloignez cette crainte,

Dissipez vos douleurs & calmez votre plainte ;

Vous avez pour appui cette même Pallas

Qu'invoquent les Guerriers en marchant aux combats

 
935

Sensible à vos tourmens, c'est elle qui m'envoie

Soulager l'amertume où votre ame est en proie.

 

   Pardonnez, dit la Reine, à mon Cœur agité ;

Étes-vous en effet une Divinité,

Ou de quelque Immortel la flatteuse interpréte

 

 
940

Parlez, & contentez une Épouse inquiète.

Daignez m'apprendre enfin s'il voit encor le jour (36)

Ou  le Dieu des Morts l'enchaîne sans retour.

 

   Sur le sort de ce Roi, lui répondit le Songe,

Quels que soient les tourmens où son destin vous plonge,

 

 
945

Je ne puis contenter vos desirs curieux.

Fuyons les vains discours, & fiez-vous aux Dieux.

 

   Il dit, vole & s'échappe en traversant la porte,

Ainsi qu'une vapeur que le Zéphyre emporte :

Pénélope s'éveille, & son cœur enchanté

 
950

Se retrace le Songe à ses yeux présenté,

Tandis que ses Amans vont, sur la plaine humide,

Dresser contre son Fils leur complot homicide.

 

   Entre Ithaque & Samé, dans l'empire des mers,

Est une île escarpée, où des rochers déserts

 
955

Forment deux vastes ports, &, contre la tempête

Opposent la hauteur de leur superbe tête.

Astéris est son nom ; là, ces fiers assassins

Vont attendre l'instant d'accomplir leurs desseins.

 

 
 

Notes, explications et commentaires  

 

(1) Madame Dacier observe, avec raison, que ce commence­ment du quatrième Livre a donné lieu à bien des conjectures de la part des Anciens. Les uns, comme Diodore le Grammairien, le supprimoient entièrement ; les autres, comme Athénée, y supposoient quelques interpolations faites de la main d'Aristarque ; mais j'avoue que je n'y vois rien qui oblige à aucun retranchement, sans être cependant, de l'avis de Madame Dacier, qui, contredisant Athénée, prétend que, suivant le sens du texte, le mariage d'Hermione & celui de son frère Mégapenthès, n'étoient point achevés au moment de l'arrivée de Télémaque. Cette Savante n'a pas pris garde que ce sont les expressions même de l'ori­ginal qui annoncent que se mariage étoit fait,  τὸν δ᾽ εὗρον δαινντα   γάμον (vers 3) : elle n'avoit pas réfléchi que l'on disoit en grec,  γάμον δαίνυαζαι, comme τάφον δαίνυαζαι, & que comme il est certain que cette expression, τάφον δαίνυαζαι, signifioit donner un festin après des cérémonies funèbres, on peut aslurer, par l'analogie de l'expression correspondante, que  γάμονν παίνζαι vouloit dire donner un festin après un mariage.

Cette   observation  importe  à l'histoire des mœurs ; car si on admet l'interprétation de Madame Dacier, il faudra supposer que le mariage d'Hermione se fit par procuration ; ce qui seroit le seul exemple que nous en trouverions dans l'antiquité, puisque celui qu'elle cite du mariage de Rébecca n'est pas juste. Abraham envoie son Serviteur demander Rébecca, & porter les présens ; mais la Bible ne parie point de festins de noces, comme l'avance Madame Dacier. Il y est dit simplement, inito convivio. Cette observation est encore nécessaire pour mieux apprécier l'attention infinie d'Homère dans la çombinaison de son Poëme. Si Hermione n'étoit pas déjà partie du palais de Ménélas, elle eût joué quelque rôle dans les fêtes que ce Roi donne à Télémaque ; elle se fût jointe, sans doute, à Mégapenthès, & à Hélène, pour porter à ce jeune Prince les présens que Ménélas lui fait, au XV Livre. Mégapenthès n'a point été oublié dans cette occasion ; il étoit resté à Sparte : pourquoi la belle Her­mione l'auroit-elle été, si elle y fût demeurée ! Ce Mégapenthès étoit un fils que Ménélas avoit eu d'une Esclave, & c'est lui que le Roi avoit marié dans Sparte à la fille d'Aledor.

 

(2) Nous avons déjà observé que toutes les fois qu'Homère amenoit sur la scène un nouveau personnage, il avoit soin de le représenter par des traits si distindict, qu'on pouvoit connoître presque au premier coup-d'œil son caractère & sa conduite.

Pope a raison de remarquer que les couleurs dont Homère peint Ménélas, en le faisant paroître ici pour la première fois dans ce Poëme, doivent le rendre infi­niment intéressant. Il auroit pu ajouter, que le Poète a su lui conserver le même caractère qu'il lui avoit donné dans l'Iliade ; &, en vérité, c'est un sujet d'étonnement de plus, de voir une telle concordance entre deux Poèmes si étendus & si différens. Au reste, le langage de Ménélas est le même que Virgile a mis dans la bouche de Didon :

Non ignara inali miseris succurere disco.

 

(3) Je serois sort tenté de croire que le détail du festin que l'on voit dans le texte, n'est qu'une répétition que la négligence des Rhapsodes aura introduite ici mal-à-propos. Ce sont les mêmes vers qu'on trouve au premier Livre, dans la description du repas que Télémaque présente à Minerve. Ce Prince étant supposé assis à l'écart loin de la table des Prétendans, il étoit naturel qu'il fût servi particulièrement. Mais ici les deux jeunes Princes viennent s'asseoir au festin avec Ménélas & tous ses amis ; & comme le repas est commencé y sa table est supposée nécessairement couverte de mets. On voit d'ailleurs dans Homère, que Ménélas, pour faire honneur à ses nouveaux Hôtes, leur sert un dos de bœuf qu'on avoit mis devant lui, ce qui sembleroit ne s'accorder guère avec la description du festin.

 

 (4) Le texte ajoute à ces magnificences, l’électrum, qui, suivant Pline, étoit un mélange d'or & d'argent, où ce dernier métal dominoit. Le Scholiaste d'Aristophane croit que ce nom signifioit du verre, ὕαλος.

 

(5) Quoique le texte ne dise pas précisément ce que je lui sais dire ici, on s'apercevra bien, en Je lisant avec attention, que ce sens y est implicitement renfermé. La phrase dont Ménélas se sert, peint le mépris qu'il a pour ses richesses, & ce mépris est fondé sur les peines qu'elles lui ont coûtées. Homère est rempli de ces sortes d'ellipses de sens, qui ne sont suppléées que par des particules, comme ici par la particule γαῥ. Ce sont de ces propriétés de langage qui ne sauroient passer d'une langue dans une autre.

Je me fuis cru obligé, quoiqu'à regret, de mettre ici cette remarqua grammaticale ; j'eusse bien mieux aimé laisser le Lecteur livré au sentiment & aux réflexions qu'inspire le langage de ce Roi, dont de jeunes gens fans expérience vantent la magnificence & le bonheur.

 

(6) Le texte dit : Où les agneaux ont des cornes, & où les brebis portent, trois fois chaque année. Les Anciens attribuoient ces miracles de la Nature, à la chaleur du climat. Hérod. liv. IV; Arist. Hist. anim. liv. VIII.

 

(7) Voilà des ménagemens de politesse qu'on feroit étonné de trouver dans Homère, si l'on n'étoit pas encore revenu des ridi­cules préjugés que notre vanité voudrait nous inspirer contre ces siècles reculés. La vraie politesse, qui consiste dans la connoissance des égards & des convenances, doit avoir été poussée de bonne heure au dernier degré chez un Peuple naturellement très-sensible. Comme elle tient à des principes certains, gravés dans le coeur de l'homme, elle n'est  point sujette aux caprices de la mode ni à ses variations. La fausse politesse, au contraire, qui ne consiste que dans la connoissance des usages, & dans l'art de se contrefaire les uns les autres,  varie sans cesse, &  sera aisément d'un homme qui eût passé pour  très-poli dans  le dernier siècle, un  homme  parfaitement ridicule aujourd'hui.

 

(8) Cette politesse de Pisistrate n'est pas moins aimable que celle de Ménélas. Ce jeune Prince s'empresse de justifier son ami sur la réserve qu'il a gardée envers un Roi qui les avait si bien reçus ; il prend le premier la parole, & le tour dont il se sert, rassemble à la fois le mérite de la délicatesse, & celui de l'ingénuité.

 

(9) Pisistrate ne dit point ici que Nestor est son père ; il dit simplement que Nestor l'a envoyé pour accompagner Télémaque. Le Poète a réservé avec adressé cette seconde   reconnoissance  pour  la dernière, afin  d'éviter l'embarras des  situations  trop  compliquées. Madame Dacier n'a point fait cette attention, & a, mal-à-propos, fait dire à Pisistrate : Nestor, qui est mon père. Pope, qui fuit toujours Madame Dacier à la piste, n'a pas manqué d'ajouter, comme elle, au texte, ce mot déplacé qui suffit pour détruire tout  l'effet de la scène suivante, où Ménélas reconnoit le fils de Nestor

 

(10) Voilà comme Pisistrate fait connoître à Ménélas qu'il est le sils de Nestor. Il n'y a point de Poème dans le monde, où il y ait peut-être autant de reconnoissances que dans l'Odyssée; il n'y en a certainement pas non plus où elles soient aussi adroitement ménagées.       

 

(11) Γεινομένω τε (vers 208). J'ai préféré le sens du Scholiaste à celui de Ma­dame Dacier, malgré sa longue note, où elle veut justifier l'explication qu'elle donne de ce mot. L'ordre seul dans lequel les mots sont placés dans le texte, suffiroit pour montrer qu'il s'agit ici du bonheur d'avoir de dignes enfans, & non d'être heureusement né. Mais d'ailleurs, on voit que toute l'idée de Ménélas porte sur le bonheur de Nestor d'avoir eu des fils dignes de lui, & que l'éloge de la félicité du père, est un com­pliment pour le fils. Pope a suivi Madame Dacier. Selon le Scholiaste & Eustathe répond à νεινομένῳ repond à  τεχνοποιθζι, νεννῶντι.

 

(12) Il y auroit une belle & longue, & ennuyeuse Dissertation à faire sur la drogue qu'Hélène mêla dans le vin des Convives ; je l'ai nommée népenthes, en usant du privilège des Anciens, &, entr'autres de Pline, lequel change en substantif ce mot, qui n'est dans Homère qu'une épithète, & qui signifie sans douleur. Le Père Hardouin, dans sa note sur ce passage de Pline, est sort tenté de croire que c'étoit quelque simple, comme la bourrache ou la buglose ; & Madame Dacier remarque, assez à propos, à cette occasion, que de tels Commentateurs paroissent bien éloignés de trouver le secret d'Hélène.

 

(13) Je ne puis m'empêcher de relever  encore ici une faute de Madame Dacier, qui, trompée apparemment par une mauvaise. interprétation de Diogène Laërce, au III° Livre, fait dire à Homère que tous les Égyptiens sont d'excellens Médecins ; au lieu que le texte bien entendu, dit simplement que chaque Médecin de cette contrée est savant sur tous les hommes : δὲ ἕκαστος ἐπιστάμενος περὶ πάντων ἀνθρώπων (vers 231/232).

Ces fautes sont peu de chose, considérées grammaticalement ; mais elles sont plus importantes quand on les considère par rapport à l'histoire.

 

(14) Hérodote parle d'un certain Protée, Roi d'Égypte ; il parle de Thonis, Gouverneur de Canope, & de l'arrivée d'Hélène en cette contrée ; mais la tradition qu'il tenoit des Prêtres d'Égypte, concernant l'aventure d'Hélène, ne ressembloit point à celle qu'Homère a suivie. Voyez Hérod. liv. II.

 

 

(15) Si Homère a conservé à Ménélas dans l'Odyssée, le carac­tère qu'il lui avoit donné dans l'Iliade, il n'a pas été moins fidèle dans la peinture du caractère d'Hélène. Cette Princesse ne paroît dans l'Iliade que pour y déplorer les malheurs dont elle a été cause, & verser des larmes sur le crime que l'amour lui a fait comrnettre ; ici elle reparoît avec les mêmes sentimens & les mêmes remords, & on avouera, sans doute, qu'une convenance si admirable n'est pas l'effet du hasard, mais de quelque intention déterminée, qui fait autant d'honneur aux excellens principes de notre Poète, qu'à l'étendue de son esprit & de son imagination.

 

(16) J'ai supprimé ici un vers de l'original, qui me paraît absurde : suivant ce vers, Hélène, en appe­lant les Grecs, contrefaisoit la voix de leurs femmes. Eustathe a bien senti le ridicule & la grossièreté de ce stratagème ; mais il a cherché à l'excuser par l'intervention d'une Divinité qui pousse Hélène à une action que son cœur auroit sans doute désavouée, Cette justification est peu satisfaisante, & je ne sais pourquoi on se seroit plutôt un scrupule de rétablir un sens convenable, en supprimant un vers absurde, que de chercher des raisons si misérables.

Hélène venant sonder cette vaste machine, où les Héros Grecs étoient enfermés, les invitait, sans doute, à en sortir ; & ils étoient perdus s'ils avaient obéi.

 

(17) J'ai supprimé ici les dix vers qui suivent dans l'original, & qui ne sont qu'une répétition de ceux qu'on trouve au III° livre, vers 95. S'il y a quelque chose qui prouve que cette répétition est plutôt du fait des Rhapsodes que du Poète, c'est qu'au III° livre, ils sont très-bien placés, & amènent nécessairement la réponse de Nestor ; au lieu qu'ici ces mêmes vers sont inutiles, & que Ménélas prend soudain la parole pour répondre avec véhémence à l'exposition des maux de Télémaque, qui est finie dans le discours de ce Prince tel que  je l'ai   rapporté.

   Je fais bien tout ce qu'on peut dire contre ces sortes de suppressions ; je sais de quelle conséquence elles pourroient être pour l'altération des Anciens ; mais comme les interpolations d'Homère sont avouées par les plus religieux Commentateurs, je crois que l'inutilité & l'absurdité bien reconnues, sont les caractères les plus distinctifs de ces interpolations, & que tout homme de sens peut en user sans scrupule, pour venger un Poète que le temps & l'ignorance ont souvent maltraité.

 

(18) C'étoit, comme dit Eustathe, un Roi de Lesbos, qui, prévenu de sa force, défioit à sa lutte tous ceux qui se présentoient. Du temps de l'ancienne Chevalerie, on auroit trouvé cet usage bien moins extraordinaire que nous ne le trouvons aujourd'hui.

 

(19) Ce fleuve alors se nommoit Égyptus ; il a donné son nom au pays qu'il arrose, comme l'Indus à l'Inde, & plusieurs autres fleuves qui semblent avoir eu la même destinée. Du temps d'Hésiode, il avoit déjà le nom qu'il a conservé ; & c'est un de ces mots dont l'usage postérieur à Homère, serviroit à prouver qu'Hésiode n'est venu que long-temps après lui ; si, en lisant avec attention ces deux Poètes, on pouvoit encore en douter.

 

(20) Le texte dit : Aussi éloigné du fleuve qu 'un Vaisseau, secondé d'un bon vent, pourrait faire de trajet en un jour. Madame Dacier prétend que jamais cette île n'a été plus éloignée du continent qu'elle ne l'est aujourd'hui; mais je ne sais si par cette assertion elle ne rejette pas trop légèrement le témoignage d'un Historien tel qu'Hérodote, qui confirme beaucoup le sentiment d'Homère, en attribuant la formation du terrain de l'Égypte au-dessous de Memphis, aux ensablemens successifs du Nil. Quant à l'éloignement qu'Homère donne à l'île de Pharos, il est très-permis de croire qu'il a usé du privilège des Poètes, & qu'il a exagéré ; mais il aura fondé son exagération sur la tradition d'une distance beaucoup plus grande que celle qui subsistoit de son temps.

Strabon dit qu'Homère a parlé en Historien, quand il a sait de Pharos une île éloignée du con­tinent ; mais qu'il a parlé en Poëte, en supposant que cet éloignement subsistoit encore. Strabon, liv. I, page 30..

Au reste, un savant Anglois, M. Wood, a vengé Homère des critiques que Bochart, Madame Dacier & Pope ont faites de cet endroit d'Homère, par les observations judicieuses qu'il a insérées dans son Ouvrage , intitulé : Du Génie original d'Homère, p. 103,

 

(21) Madame Dacier, d'après le sentiment de quelques Anciens rapporté par Eustathe, croit que Protée étoit un célèbre Magicien, & prétend que cette opinion est très-prouvée par tout ce que l'Écriture nous dit des Magiciens de Pharaon.

 

(22) J'ai suivi l'interprétation du Scholiaste, que j'ai crue plus juste que celle de Madame Dacier, qui rend ces mots μελαίνηι φρικὶ καλυφθείς (vers 402), par ceux - ci : tout couvert d'algue & d'écume.

 

(23) νέποδες καλῆς ἁλοσύδνης  (vers 404). J'ai pris le mot νέποδες pour απύνονοι, progenies, comme on en voit des exemples   dans  plusieurs  Poètes, & entr'autres, dans Théocrite, Callimaque, Apollonius, &c.

 

 (24)Homère est plus précis ;  & Horace a parfaitement imité  la concision dans ce vers :

Fiet aper modo avis, modo faxum, & cùm volet arbo.,

Serm. lib. II

Virgile eu plus étendu, mais plus élégant dans ceux-ci :

Aut acrem flaimnœ sonmnn dabit atque ita vinclis

Excidet, aut in aquas tenues dilapsus abibit.      

 Georg IV

 

(25) Virgile en cet endroit a suivi de plus près  Homère par ia précision de ses images :

Ille suoe contrà non immemor artis

Omnia transformat sese in iniracula rerum,

Ignemyque  horribilemque serarn, fluviumque liquentem

 Georg. IV.

Le Lecteur remarquera, sans doute avec plaisir, dit Pope, que Virgile a emprunté d'Homère toute cette histoire de Protée, & qu'il l'a traduite presque littéralement. Le Père Rapin ose avancer que la description d'Homère montre plus de génie & d'invention, & celle de Virgile plus de jugement. J'ignore où peut être cette supériorité de jugement dans l'emploi de ce merveilleux. Virgile ne fait-il pas intervenir les merveilles de Protée pour recouvrer des abeilles perdues ! Ici, du moins, l'importance du motif a des rapports de convenance avec les prodiges que le Poëte met en jeu ; & cette règle des convenances sera toujours la pierre de touche du plus ou moins de jugement des Écrivains.

 

(26) Les champs Élysées, tels que Virgile nous les a dépeints, n'étoient point connus d'Homère. L'étymologie du mot est aussi incertaine chez les Anciens, que la véritable position du lieu. Quelques-uns ont cru que les champs Elysées étoient ces îles voisines du détroit, qu'on a depuis appelées les îles Fortunées, d'autres les plaines d'Andalousie. Apion avoit imaginé qu'Homère avoit entendu par les champs Élysiens, la ville de Canope & ses environs, près des bouches du Nil ; & il avoit trouvé cette explication dans l'étymologie du mot. Il prétendoit que Ηλύσιον venoit d'ἰλυς parce que ce pays avoit été formé par les alluvions du Nil. Suivant Hérodote, le nom d'Oasis, qui étoit une ville à sept journées de distance de Thèbes en Égypte, signifioit, en égyptien, l'île des Bienheureux. Les Commentateurs de Lycophron ont prétendu que les environs de Thèbes en Grèce, portoient aussi le nom de l'île des Bienheureux, à cause de la beauté du pays. Strabon, enfin, a imaginé qu'Homère, instruit par les Phœniciens de la richesse des côtes d'Espagne proche le détroit, y avoit placé la demeure des Bienheureux. Lib. III.

Il seroit moins intéressant d'assigner la véritable position des champs Elysiens, que de pouvoir dire comment cette imagination d'Homère se lioit au système mythologique des Grecs dans les siècles héroïques ; car il paroît certain que l'opinion des champs Élysées, telle que l'ont professée dans la suite les Grecs & les Romains, n'étoit point connue d'Homère. Je serois porté à croire que notre Poëte, qui rassembloit les traditions de tous les pays, avoit apporté celle-ci d'Égypte, & que cette fable étrangère sera devenue l'origine de la croyance des Grecs postérieurs.

 

 (27) Ce passage n'avoit pas échappé aux réflexions philosophiques d'Horace ; & c'est ainsi qu'il l'emploie pour servir de leçon à la vaine ambition des hommes.

Haud malé Telémachus, proles patientis Ulyssei ;

Non est aptus equis Ithacea locus, ut neque planis

Porrestus spatiis, née multae prodigus herbœ,

Atride,  magis apta tibi tua dona relinquam.

        EP. VIII, lib 1.

 

(28) Voilà Télémaque occupe d'un festin qui doit le retenir encore quelques momens à Sparte, & qui ne nous présenteroit plus rien d'intéressant, puisque Télémaque vient d'apprendre de Ménélas tout ce que ce Roi savoit sur le sort d'Ulysse.

Cet épisode est suspendu ici ; mais Homère, qui ne le perd pas de vue, saura bien, quand il faudra, le renouer à l'action principale ; & c'est ce que nous verrons au XVI° Livre.

 

(29) Pourquoi Homère fait-il ici parler Antinoüs le premier ? Pourquoi donnent-il à ce Prince, plutôt qu'aux autres, ce discours & ces conseils de violence qu'on voit éclater ici ! Si le Lecteur fait ces questions, c'est qu'il a perdu de vue sa manière dont le caractère de ce jeune Prétendant est annoncé dans le I° Livre.

 

(30) Le Lecteur verra, sans doute, ici avec plaisir, la traduction de ce même passage par Boileau :

 De mes fâcheux Amans ministre injurieux,

Héraut, que cherches-tu ! qui t'amène en ces lieux ?

Y viens-tu de la part de cette troupe avare,

Ordonner qu'à l'instant le festin se prépare ?

Fasse le juste Ciel, avançant leur trépas.

Que ce repas pour eux fait le dernier repas !

Lâches, qui, pleins d'orgueil, & foibles de courage,

Consumez de son fils le fertile héritage,

Vos pères, autrefois, ne vous ont-ils pas dit

Quel homme était Ulysse, &c.

 Ces vers sont assurément fort beaux ; mais Boileau n'avoit pas intention de donner une traduction exacte de ce passage, qui est cité par Longin, comme un de ces morceaux où la passion se peint plus parfaitement par une transition imprévue, qu'elle ne le pourroit être par tout autre trait d'éloquence. Ceux qui compareront l'original & la traduction de Boileau, ne doivent juger sa traduction que relativement à la beauté que Longin vouloit y faire admirer, & que le Législateur de la Poësie françoise a parfaitement rendue ; & il ne faudroit point lui reprocher ce qui manque d'ailleurs du côté de la fidélité. Par exemple, le ton injurieux que Pénélope emploie envers Médon, & qui n'est point dans Homère ni dans le caractère de Pénélope, ni dans les convenances du sujet ; l'omission de ces mots de Pénélope, si propres à caractériser l'horreur de sa situation : Venez-vous dire à mes Femmes de quitter leurs travaux, pour s'occuper du festin de ces Amans orgueilleux, &c...

 

(31) Madame Dacier fait ici, ce me semble, une faute grave ; elle prétend que, suivant ce partage d'Homère, il est permis aux Rois d'avoir des favoris ; tandis que notre Poëte, chez lequel on ne sauroit trouver une seule de ces maximes dictées par la flatterie, dit simplement que c'est la coutume des Rois :  ἥ τ᾽ ἐστὶ δίκη θείων βασιλήων (vers 691).

Cette Savante a pris ici le mot δίκη pour justice, tandis qu'il signifie simplement ici mos, ritus, coutume. Comme au livre XIV,  ἥ γὰρρ δμωῶν δίκη έςἱ. Je suis d'autant plus étonné de cette erreur, qu'Eustathe a suivi l'interprétation que j'ai adoptée ; δίκη,ὑιονἐι νόμος ἥ ἔφος.

 

(32) Madame Dacier n'a pas osé employer dans sa traduction cette forte de métaphore qui est dans le texte, & qui paroît un peu hardie dans l'endroit où elle est placée ; & cependant elle ne laisse pas de la justifier dans une note, en remarquant qu'il y a dans cette phrase une forte d'indignation contre cette malheureuse invention des hommes de voyager sur les eaux. C'est dans ce sens que je l'ai prise, & que j'ai cru pouvoir rendre cette métaphore ; non-seulement supportable, mais encore intéressante.

 

(33) Le texte ajoute : Cet Esclave que mon père me donna quand je vins ici, & qui a l'intendance de mes jardins. Dolius, dont le nom est ici prononcé pour la première sois, ne l'est pas inutilement. Il paroîtra dans la dernière scène du Poëme, d'une manière sort intéressante.

Au reste, le vers 740 de l'original me paroît susceptible d'une légère correction, qui le rendrait plus intelligible, & mieux lié avec le suivant. Au lieu de οἳ μεμάασιν (vers 740), je proposerois de lire : οἳα μεμάασιν,  en sous-entendant μνηςὓρες ; car en laissant la leçon actuelle, Pénélope accuse, mal-à-propos, les Peuples d'Ithaque de vouloir perdre sont fils. Madame Dacier a sentit la difficulté, & a mis seulement dans sa traduction, que les Peuples allaient laisser périr  Télémaque. Ce qui est bien éloigné du sens & de la force du texte. 

 

(34) Voilà bien les précautions des insensés, qui ne s'en avisent jamais que lorsque la saute est déjà commise Médon, qui les avoit entendus, a tout rapporté à sa Reine, comme nous venons de le voir.

 

 (35) On ne demandera pas, sans doute, pourquoi Pénélope tient ce langage : on sait que dans les douleurs accumulées, c'est la dernière qui est la plus sensible, parce qu'elle renouvelle toutes les autres. Mais il saut remarquer que chez les Anciens, la mort d'un homme comblé de gloire, & qui avoit rempli dignement sa carrière, coûtoit moins de larmes que celle d'un jeune homme, qui, en mourant, n'emportoit pas la satisfaction d'avoir rendu quelque grand service à ses amis, à ses parens, ou à sa patrie.

 

(36) Pénélope ne prononce point le nom d'Ulysse ; elle parle à sa sœur : mais quand elle parleroit à toute autre, elle ne le nommeroit pas davantage ; l'objet de sa passion lui est si présent, qu'elle ne sauroit se figurer qu'on pût s'y méprendre