 |
|
ARGUMENT DU LIVRE IV.
TÉLÉMAQUE, accompagné de Pisistrate, arrive à Sparte. Ménélas le reçoit
avec bonté, le reconnoît, & apprend de lui les motifs de son voyage. Il
cherche à satisfaire ce jeune Prince sur le desir qu'il a d'apprendre des
nouvelles de son père, & lui raconte ce qui lui est arrivé dans ses
voyages, & les réponses de Protée sur le sort des Héros Grecs après la
prise de Troie. Ulysse suivant ce Devin, est enfermé dans l’île de
Calypso. Pendant que Télémaque est à Sparte, les Prétendans conspirent
contre ses jours. Pénélope en est avertie & s'abandonne à toute sa
douleur ; mais Pallas, dans un songe, lui fait voir l'ombre de sa sœur
qui la console, & lui donne d'heureuses espérances. |
|
|
|
Cependant
Ménélas, en un festin pompeux,
Célèbre un double
hymen, consacre les beaux nœuds (1)
Qui d'un nouvel
éclat honoroient sa famille ;
Ménélas à Pyrrhus
avoit uni sa fille ;
|
5
|
Cette beauté
charmante, image de Vénus,
Par ses jeunes
attraits avoit séduit Pyrrhus,
Quand devant Ilion,
combattant pour la Grèce,
De cet auguste hymen
il obtint la promesse.
Hermione conduite
aux champs Thessaliens,
|
10
|
Alloit, en grande
pompe y former ces liens ;
Son frère avoit déjà
sous les loix d'hyménée,
Au beau sang
d'Alector uni sa destinée.
Pour célébrer
ces nœuds, qui combloient ses desirs,
Atride en son palais
rassembloit les plaisirs.
|
15
|
Une foule d'amis à
sa table s'empresse,
Et d'un Chantre
fameux la voix enchanteresse
Aux doux sons de sa
lyre accordant ses accens,
De deux légers
Danseurs guidoit les pas brillans.
Au milieu des
transports de la gaieté publique,
|
20
|
Le char de Télémaque
aborde le portique.
La main de
Pisistrate arrête les chevaux.
Étonné de l'aspect
de ces jeunes Héros,
Le sage Étéonée, à
son devoir fidèle,
Soudain à Ménélas en
porte la nouvelle.
|
25
|
Deux Étrangers,
dit-il, s'avancent vers ces lieux :
Tout annonce en
leurs traits l'illustre sang des Dieux.
Faut-il de ce séjour
leur accorder l'entrée ?
Ami, que dites-vous,
répond le fils d'Atrée
Est-ce vous qui
doutez si je dois recevoir
|
30
|
Des Mortels
inconnus, qui cherchent à me voir ?
Avez-vous oublié sur
combien de rivages,
Vers des pays
lointains, pousse par les orages,
De l'hospitalité
j'ai reçu les bienfaits ?
Allez, qu'on les
amène au sein de mon palais ;
|
35
|
Qu'ils viennent
partager, au gré de leur envie,
La joie & les
festins d'un Roi qui les convie (2).
Aux vœux de Ménélas
le Héraut obéit ;
Il retourne au
portique, il commande, on le suit.
D'esclaves empressés
une troupe fidèle
|
40
|
Court offrir la
pâture aux coursiers qu'il dételé ;
Le char est renfermé
sous de vastes abris.
Sur ses pas
cependant, enchantés & surpris,
Les deux jeunes
Héros, traversant le portique,
Ne cessent d'admirer
ce palais magnifique,
|
45
|
Ce somptueux séjour,
dont l'éclat enchanteur
Leur sembloit du
Soleil effacer la splendeur.
Enfin de toutes
parts quand leur regard avide
Eut assez parcouru
les richesses d'Atride,
Ils vont, sous les
lambris d'un réduit écarté,
|
50
|
Se plonger dans un
bain, pour eux seuls apprêté,
Où de jeunes beautés
une troupe charmante
Leur verse des
parfums dont l'odeur les enchante.
Revêtus des habits
qui leur sont présentés,
Ils vont trouver le
Roi, s'asseoir à ses côtés,
|
55
|
Et, des libations
répandant les prémices,
Du banquet solennel
partagent les délices (3).
Ménélas les salue,
&, de sa propre main,
Leur fait, en les
servant, les honneurs du festin.
Contentez vos
desirs, dit-il, si cette table
|
60
|
Vous offre les
douceurs d'un repas agréable.
Nous apprendrons
ensuite en quel heureux séjour
Vos parens fortunés
vous ont donné le jour ;
Car, si j'en crois
mes yeux, si j'en crois l'apparence,
De quelques puissans
Rois vous tenez la naissance :
|
65
|
Un Sang vil n'eût
jamais produit de tels enfans.
Le Monarque, à ces
mots, avec des soins touchans,
Leur offre du festin une part honorable.
Ils goûtent un moment les plaisirs de la table.
Bientôt, vers son ami, Télémaque éperdu,
|
70
|
Se penche en s'approchant, & craint d'être entendu.
Voyez, fils de
Nestor, ce séjour magnifique ;
Voyez l'airain poli briller sur ce portique ;
Voyez luire par-tout
l'argent, l'ivoire & l'or (4);
Quel éclat somptueux
! quel superbe trésor !
|
75
|
Les Cieux ! les
Cieux n'ont point de plus rare merveille.
A sa timide voix, le
Roi prête l'oreille.
Gardez de comparer
au Palais éternel
Le fragile réduit
d'un malheureux mortel :
O mes enfans,
dit-il, d'une heureuse fortune
|
80
|
Je parois posséder
la faveur peu commune ;
Mais vous ne voyez
pas de combien de rigueurs
Il m'a fallu payer
ces amères douceurs (5).
Sur mes Vaisseaux
errans au gré des destinées.
N'ai-je pas consumé
le cours de neuf années !
|
85
|
J'ai vu les bords de
Cypre & les murs de Sidon,
Les noirs enfans du
Nil, l'Arabe vagabond,
Et l'heureux
habitant des champs d'Ethiopie,
Et les troupeaux
nombreux qu'enfante la Libye (6).
Tandis que, trop
long-temps égaré sur ces bords,
|
90
|
Je chargeois mes
Vaisseaux des plus riches trésors,
Dans Argos en secret
un perfide adultère,
Par la main d'une
épouse assassinoit mon frère.
Jugez si tant de
biens achetés d'un tel prix,
Peuvent de quelque
joie affecter mes esprits.
|
95
|
Les auteurs de vos
jours ont eu soin de vous dire
Quelle riche Cité,
quel formidable Empire,
Après de longs
travaux, est tombé sous nos coups :
Heureux, si des
destins moins brillans & plus doux,
Écartant loin de moi
ces trésors qu'on envie,
|
100
|
M'avoient dans mon
palais laisse couler ma vie,
Et si tant de Héros,
morts aux champs d'Ilion,
N'avoient point
expié ma folle ambition !
Mon ame, à ces
ennuis souvent abandonnée,
Déplore en ce palais
leur triste destinée ;
|
105
|
Ou si quelque moment
je fais trêve à mes pleurs,
Bientôt ce souvenir
me rend à mes douleurs.
Mais de tous ces
Guerriers, dont la fatale histoire ;
De sinistres objets
vient charger ma mémoire,
Il en est un
sur-tout dont l'image me suit
|
110
|
A la clarté du jour,
dans l'ombre de la nuit,
Et qui brisant mon
cœur, lui rend insupportable
Tout ce qu'ont de
plus doux le sommeil & la table.
Quel mortel en effet
plus digne de pitié,
Eut plus de droits
qu'Ulysse aux pleurs de l'amitié !
|
115
|
A tant de fermeté
qui fût jamais atteindre !
Et qui dut plus que
moi le chérir & le plaindre,
Ce Roi, qui, loin de
nous, emporté par le sort,
Nous laisse encor
douter s'il vit ou s'il est mort
Tandis que les
ennuis consument dans Ithaque
|
120
|
Laërte, Pénélope, &
son fils Télémaque.
Il se tait. Au
seul nom de ce père chéri,
La douleur fait
pâlir Télémaque attendri,
Et des torrens de
pleurs inondant sa paupière,
Arrosent son visage
& mouillent la poussière. |
125
|
En vain devant ses
yeux sa main adroitement
Oppose les longs
plis d'un large vêtement ;
Ménélas voit ses
pleurs, il médite & balance
S'il doit
l'interroger ou garder le silence (7).
Il hésitoit encor,
quand du fond du palais |
130
|
On vit paroître
Hélène avec tous ses attraits,
Telle qu'on voit
Diane au milieu des montagnes,
Un javelot en main,
rejoindre ses compagnes.
Adreste lui présente
un siége éblouissant,
Qu'Alcippe vient
couvrir d'un tapis éclatant.
|
135
|
La charmante Phylo
remet aux mains d'Hélène
Les beaux présens
qu'Alcandre avoit faits à la Reine,
Quand le Nil, étonné
de ses divins appas,
La vit entrer à
Thèbe & suivre Ménélas.
Polybe, dans ces
murs, fameux par ses richesses,
|
140
|
D'Alcandre son
épouse imita les largesses,
Et, pour le Roi des
Grecs, choisit dans son trésor
Deux vases, deux
trépiés, & douze talens d'or ;
Mais Hélène reçut,
comme un précieux gage,
Une quenouille d'or,
rare & superbe ouvrage,
|
145
|
D'où pendoit un
fuseau, vrai chef-d'œuvre de l'art,
Que des cercles
d'argent ceignoient de toute part.
Hélène, saisissant
la quenouille dorée,
S'assied, prête à
filer sa laine colorée,
Lorsque soudain son
cœur découvrit ses soupçons :
|
150
|
De ces deux
Étrangers ignorez-vous les noms,
Dit-elle, o
Ménélas ? je veux vous en instruire.
Par des signes
trompeurs me laisse-je séduire ?
Je ne sais ; mais
jamais à mes regards surpris
Nul mortel n'offrit
mieux l'image de ce fils
|
155
|
Qu'Ulysse, trop
jaloux d'une gloire éternelle,
Délaissa dans les
bras d'une épouse fidèle,
Quand la Grèce pour
moi, pour mes foibles appas,
Entreprit des
travaux qu'ils ne méritoient pas.
Chère Hélène,
répond l'illustre fils d'Atrée, |
160
|
Par vos
pressentimens mon ame est éclairée :
Oui, de ce Roi
fameux, si digne de regrets,
Voilà les yeux, le
port, le maintien & les traits ;
Et, dans ce moment
même, où, plein de son image,
A ce jeune Étranger,
je vantois son courage,
|
165
|
Et les maux que pour
moi ce Prince avoit soufferts,
De larmes, malgré
lui, ses yeux se sont couverts,
Il n'a pu les cacher
; en vain de pleurs humide
Sa main sous son
manteau voiloit son front timide.
Pisistrate à ces
mots : « Généreux Ménélas,
|
170
|
Croyez-en vos
soupçons, ils ne vous trompent pas ;
Il est le fils
d'Ulysse, &, digne d'un tel père,
Une sage réserve &
le guide, & l'éclaire :
Étranger dans ces
lieux, sa voix, de vos discours (8),
Craignoit avec
raison d'interrompre le cours,
|
175
|
De mêler aux accens
dont nous goûtions les charmes,
Des sons
entre-coupés de sanglots & de larmes.
Nestor, qui m'a
chargé d'accompagner ses pas (9),
L'envoya vers ces
lieux du sein de ses États,
Pour obtenir de vous
& de votre sagesse,
|
180
|
Un appui nécessaire
à & foible jeunesse.
Vous savez de quels
maux ce voit souvent pressé
Un fils que sans
secours un père a délaissé ;
Concevez les périls
qu'Ulysse, absent d'Ithaque,
A laides en partage
à son fils Télémaque.
|
185
|
Grands
Dieux ! il est donc vrai, dit Atride charmé,
C'est le fils d'un
mortel que j'avois tant aimé,
Qui brava pour moi
seul les plus sensibles peines.
Je jurai, si le
Ciel, sur les liquides plaines,
Secondoit le retour
de nos heureux Vaisseaux,
|
190
|
Qu'il viendroit,
près de moi, jouir de ses travaux ;
Que, sur tous nos
amis honorés dans la Grèce,
Il me verroit pour
lui signaler ma tendresse ;
Qu'il pourroit dans
Argos, à son pouvoir soumis,
Transporter son
palais, & son peuple, & son fils ;
|
195
|
Et que, jusqu'à la
mort, notre amitié sacrée
Charmeroit de nos
jours la paisible durée.
Hélas ! un Dieu
cruel, de mon bonheur jaloux,
Poursuit encore
Ulysse & l'éloigné de nous.
Il dit, chacun
se tait & partage sa peine ;
|
200
|
Une source de pleurs
coule des yeux d'Hélène,
Le Roi pleure &
soupire ; &, de larmes trempé,
Télémaque gémit, de
ses maux occupé.
Pisistrate, au
milieu de la douleur commune,
S'attendrit, en
songeant à sa propre infortune ;
|
205
|
D'un frère qu'il
aimoit, le touchant souvenir
Lui coûte aussi des
pleurs qu'il ne peut retenir ;
D'Antiloque, immolé
par le fils de l'Aurore,
Le funeste trépas le
fait gémir encore.
Mais de ses longs
soupirs interrompant le cours :
|
210
|
Grand Roi,
dit-il, o vous, qu'en ses sages discours
Nestor nous
proposoit pour exemple & pour guide,
Faut-il qu'à ce
festin la tristesse préside ?
Faut-il incessamment
se nourrir de douleurs ?
La vie a tant de
jours pour suffire à nos pleurs.
|
215
|
Ce n'est point,
croyez-moi, que mes yeux se défendent
De payer le tribut
que les mânes demandent ;
J'avois un frère,
hélas ! & les champs d'Ilion (10)
Le virent expirer en
signalant son nom :
Vous savez mieux que
moi de quelle renommée
|
220
|
Le vaillant
Antiloque illustra votre armée.
Ami, dit
Ménélas, qui, dans votre printemps,
Possédez la raison,
cet heureux fruit du temps,
Qu'aisément vos
discours, dictés par la prudence,
Du fils du vieux
Nestor attestent la naissance
|
225
|
La race des Mortels
favorisés des Dieux,
A des signes
certains qui frappent tous les yeux.
Que du sage Nestor
le destin fut prospère !
Quel plus heureux
époux ? quel plus fortuné père (11) ?
Quel mortel vit
jamais de plus généreux fils
|
230
|
Consoler ses vieux
jours, & charmer ses ennuis ?
Laissons donc les
soupirs où nos cœurs sont en proie ;
Que le vin soit
versé, qu'il rappelle la joie ;
Demain, avec le
jour, nous reprendrons en paix
Des entretiens si
doux à nos cœurs satisfaits.
|
235
|
Il dit ; des
conviés la gaieté va renaître ;
Asphalion s'empresse
aux ordres de son maître,
D'une eau limpide &
pure il arrose leurs mains ;
Hélène vient mêler à
la pourpre des vins
Ce fameux népenthès,
rare & puissant remède (12),
|
240
|
Pour les cœurs des
mortels que la fureur possède,
Qui d'un oubli
profond enveloppe leurs maux,
Et semble aux
malheureux donner des sens nouveaux :
En vain dût-on
pleurer la perte la plus chère,
La mort d'un fils
chéri, d'un époux ou d'un père,
|
245
|
Les yeux, durant un
jour, interdits aux douleurs,
N'admettent que la
joie, & sont fermés aux pleurs.
Le fleuve de
l'Égypte y nourrit & féconde
Ce puissant végétal
dont son rivage abonde,
Et mille autres
encor dont le charme vanté
|
250
|
Répand sur les
humains la mort ou la santé.
C'est aux fils de
Paean, c'est à leurs mains savantes (13)
Qu'est donné le
secret des vertus de ces plantes.
Ce fut sur ce
rivage, où ces sages Mortels
Cultivent avec fruit
ces secrets paternels,
|
255
|
Que l'épouse de Thon
remit aux mains d'Hélène (14)
Cet antidote heureux
de la plus longue peine,
Qui peut, des
conviés dissipant les ennuis,
Ramener au plaisir
leurs cœurs épanouis.
A la douce
liqueur que sa main leur présente,
|
260
|
Hélène joint l'effet
de sa voix consolante.
Vous voyez, Ménélas,
& vous, jeunes Héros,
Comment le Ciel
partage & les biens & les maux :
Lui seul peut tout,
lui seul, au gré de sa puissance,
Aux malheureux
humains à son gré les dispensé.
|
265
|
Ainsi
soumettons-nous à la loi du Destin ;
Qu'un entretien
aimable anime ce festin,
Qu'un intérêt
touchant à nos discours préside :
C'est cet intérêt
seul que je prendrai pour guide.
Je n'irai point,
d'Ulysse épuisant les exploits,
|
270
|
Lasser par mes
récits, & vos sens, & ma voix.
Pour peindre son
courage un seul trait peut suffire.
Aux remparts
d'Ilion, où la gloire l'attire,
Il marche, il veut
des Grecs venger les longs travaux ;
D'un obscur mendiant
il revêt les lambeaux,
|
275
|
Se déchire les
flancs, &, par cet artifice,
Il semble un vil
esclave échappé du supplice.
Dans les murs des
Troyens Ulysse parvenu,
S'avance impunément,
& par-tout méconnu.
J'allois le pénétrer
; son adresse suprême
|
280
|
Détourna mes
soupçons & me trompa moi-même.
Mais lorsque, dans
les bains apprêtés par mes soins,
Il n'eut que mon
palais & mes yeux pour témoins,
Par un ferment sacré
j'obtins sa confiance.
Sûr alors de ma foi,
comptant sur ma prudence,
|
285
|
Il ose à mes regards
dévoiler ses projets,
Et court, impatient
d'en hâter les effets.
Que de braves
Troyens sous son glaive périrent !
Que de gémissemens
dans leurs murs retentirent !
Seule, je
triomphois, & mon cœur, en secret,
|
290
|
D'une douce
espérance avoit senti l'attrait.
Ce coeur étoit
changé ; je déplorois sans cesse
Les erreurs où Vénus
entraîna ma jeunesse,
Quand jadis,
renonçant aux liens les plus doux.
J'abandonnai ma
fille, amis, parens, époux ;
|
295
|
Et quel époux encore
! Un Héros magnanime,
Qui mérita des Grecs
& l'amour & l'estime (15).
Chère Hélène, il
est vrai, répondit Ménélas,
Dans les divers pays
où j'ai porté mes pas,
J'ai vu plus d'un
Héros & valeureux & sage ;
|
300
|
Mais Ulysse sur eux
auroit eu l'avantage.
Combien je
l'admirai, quand les Chefs Argiens
Alloient porter la
mort dans les murs des Troyens !
Une machine énorme,
en coursier figurée,
Renfermoit dans ses
flancs la Troupe conjurée.
|
305
|
Un Dieu qui
protégeoit ces murs prêts à périr,
Sans doute sur ses
pas vous força d'accourir,
D'observer avec soin
cette vaste retraite,
Où nos Rois, d'Ilion
préparoient la défaite.
Trois fois, de votre
main, frappant ses vastes flancs,
|
310
|
On vous vit à
l'entour promener à pas lents,
Et d'une voix
trompeuse, où régnoit la tendresse,
Appeler par leurs
noms tous les Chefs de la Grèce (16).
Le vaillant Déiphobe
étoit à vos côtés.
Déjà de nos Héros
vos accens écoutés,
|
315
|
Attirant Diomède,
acculant mon silence,
Prêts à nous
entraîner nous laissoient en balance ;
Mais Ulysse arrêta
nos transports indiscrets.
Anticlus seul,
séduit par de si doux attraits,
Se dispose à
répondre à la voix qui l'appelle,
|
320
|
Quand, d'une sorte
main, sur sa bouche infidèle
Le sage Roi
d'Ithaque étouffa ses accens,
Et, sauvant nos
Héros interdits, frémissans,
Ne cessa de tenir
son haleine enchaînée,
Que loin de nous
Pallas ne vous eût entraînée.
|
325
|
Prince, dit Télémaque, un souvenir si cher,
Rend mes maux plus
cuisans, mon regret plus amer :
Les vertus de ce Roi
n'ont pu sauver sa vie......
Mais déjà le Sommeil
au repos nous convie :
Généreux Ménélas,
allons à ses faveurs,
|
330
|
Durant la nuit
entière abandonner nos cœurs.
Il dit ; soudain
Hélène, au milieu des portiques,
Fait hâter les
apprêts de deux lits magnifiques ;
Des tapis, enrichis
de cent dessins divers,
Brillent sur les
toisons dont ces lits sont couverts.
|
335
|
Là, content des
douceurs d'un accueil si propice,
Pisistrate s'endort
auprès du fils d'Ulysse,
Et la charmante
Hélène, en un lieu retiré,
Va reposer au lit
d'un époux adoré.
Mais, au premier
rayon de l'aube matinale,
|
340
|
Atride abandonnant
la couche nuptiale,
Du fond de son
palais sort avec majesté,
Tel qu'un Dieu
rayonnant de grâce & de beauté,
Il s'avance &
s'assied auprès de Télémaque.
Quel sujet, lui
dit-il, vous fit quitter Ithaque,
|
345
|
Ami ? quels intérêts
si pressans & si chers,
Ont fait à votre
ardeur braver les flots amers ?
Télémaque répond
: « O généreux Atride,
Je viens où mon
amour, où mon espoir me guide,
Je viens chercher un
père, &, sur ses vrais destins,
|
350
|
Recueillir près de
vous des bruits moins incertains.
Hélas ! dans son
palais un insolent ravage
De ce Roi malheureux
consume l'héritage.
J'ai vu mes biens
détruits, mes foyers désolés,
Par de cruels tyrans
mes troupeaux immolés.
|
355
|
J'ai vu ces
ravisseurs, auteurs de ma misère,
Prétendre avec
audace à l'hymen de ma mère (17).
Dieux ! reprit
Ménélas, qu'entends-je quels complots !
Des lâches conspirer
pour le lit d'un Héros !
Vous tromperez,
grands Dieux, leur criminelle attente !
|
360
|
Ainsi qu'au fond des
bois une biche imprudente,
Dans l'antre d'un
lion porte deux jeunes faons,
Que son lait a
nourris au sortir de ses flancs,
Et, pour leur
préparer leur douce nourriture,
Dans les guérets
féconds va chercher sa pâture ;
|
365
|
Elle y court ; &
bientôt le lion de retour,
Vient rougir de leur
sang son horrible séjour ;
Ainsi de ces tyrans
vendus à l'injustice,
Le sang ruissellera
sous le glaive d'Ulysse.
Plût au Ciel qu'il
parût tel qu'il fut autrefois,
|
370
|
Lorsque, dans un
combat qui surprit tous nos Rois,
Lesbos le vit,
brûlant d'illustrer sa vaillance,
Du fier Philomélide
abattre l'insolence (18)
A ces lâches amans
son redoutable bras,
Bientôt, au lieu
d'hymen, offriroit le trépas.
|
375
|
Mais sur l'objet
enfin qui près de moi vous guide
Je vais, sans rien
celer à votre esprit avide,
Par un récit fidèle,
ici vous découvrir
Ce que m'apprit un
Dieu qui lit dans l'avenir.
L’Égypte
résonnoit de mes plaintes trop vaines,
|
380
|
Et j'accusois des
Vents les tardives haleines ;
Mais les Dieux, dont
j'avois négligé les autels,
Me faisoient expier
ces mépris criminels ;
Ils aiment à punir
l'imprudente folie
Des mortels dont le
cœur les brave ou les oublie.
|
385
|
Vers les bouches du
Nil, & non loin de ces bords (19),
Où les mers en
fureur repoussent ses efforts,
Une île fameuse où
l'onde plus tranquille
Aux Vaisseaux
tourmentés présente un sur asyle (20)
Le Phare étoit son
nom. Ce fût-là que les Dieux,
|
390
|
Pendant vingt jours
entiers furent sourds à mes vœux
Que leur main
enchaîna sur le liquide Empire
Les favorables Vents
qui dévoient me conduire ;
Mes Soldats
expiroient ; &, privés de secours,
L'impitoyable faim
alloit finir leurs jours ;
|
395
|
Aux habitans des
eaux en vain leur main avide
Offrait incessamment
un hameçon perfide ;
Nous périssions
enfin, si ma vive douleur
D'une Divinité n'eût
attendri le cœur.
Je reconnus la voix
de la belle Idothée ;
|
400
|
Ce fut elle, ce fut
la fille de Prothée,
Qui daigna, par
pitié pour mes maux rigoureux,
Suivre mes pas
errans sur ces bords malheureux.
N'avez-vous,
Étranger, ni vertu, ni courage ?
Dit-elle ; &
voulez-vous languir sur ce rivage,
|
405
|
Avec vos compagnons
voulez-vous y périr,
Sans qu'un hardi
projet vienne vous secourir ?
Ah ! qui que vous
soyez, répondis-je, o Déesse,
Gardez-vous
d'accuser ma crainte ou ma foiblesse,
Et n'imputez qu'au
Ciel contre nous irrité,
|
410
|
Ce tourment que mon
cœur, sans doute, a mérité.
Mais vous ( car il
n'est rien que les Dieux ne connoissent)
Découvrez-moi
l'auteur des dangers qui me pressent ;
Quel Dieu m'enchaîne
ici ! quelle immortelle main
De ces flots mutinés
m'a fermé le chemin !
|
415
|
Écoutez,
Étranger, la vérité m'inspire,
Dit-elle ; un
habitant de ce liquide Empire,
Infaillible Devin,
souvent vient en ces lieux ;
Il connoît de nos
mers les gouffres ténébreux ;
Soumis au Dieu
puissant qui régit l'onde amère,
|
420
|
On le nomme Protée,
on dit qu'il est mon père (21).
Si, sans être
aperçu, vous le pouvez saisir,
Il peut de votre
cœur contenter le desir,
Vous enseigner la
route à vos Vaisseaux ouverte,
Vous offrir les
moyens d'en prévenir la perte,
|
425
|
Et découvrir enfin à
votre œil curieux
Ce qu'en votre
palais ont ordonné les Dieux,
Tous les biens & les
maux que le Ciel y fit naître,
Depuis qu'en votre
absence il a langui sans maître.
Apprenez-moi,
lui dis-je, à dompter ce Vieillard,
|
430
|
A vaincre sa
prudence, à tromper son regard.
Que puis-je, si vos
soins ne veillent sur ma gloire,
Quel mortel peut aux
Dieux disputer la victoire ?
La Déesse, à ces
mots : « Reposez-vous sur moi ;
Mes sincères avis méritent votre foi.
|
435
|
Quand le Soleil
versant des torrens de lumière,
Atteint à la moitié de sa vaste carrière,
Le Devin, secondé par un vent doux & frais,
Sort des flots azurés, ceint d'un brouillard épais
(22),
Et sous les antres creux, voisins de cette rive,
|
440 |
S'abandonne au sommeil, qui bientôt le captive.
Devant lui les troupeaux des monstrueux enfans
Que la belle Halosydne a conçus dans ses flancs
(23)
S'avancent, & couchés près de l'humide plaine,
Infectent, en dormant, les airs de leur haleine.
|
445 |
C'est-là, dès que l'aurore annoncera le jour,
Qu'il vous faut de Protée attendre le retour,
Seul, avec trois
Guerriers pleins de force & d'audace
Je veux vous y
conduire, & vous marquer la place
D'où, sans être
aperçu, vous verrez ce Vieillard,
|
450 |
Visiter, parcourir,
& ranger avec art
Ces monstres de la
mer à ses ordres dociles,
Au doux sommeil
enfin livrer ses sens tranquilles,
Comme un Berger
paisible au milieu d'un troupeau,
Aussitôt, enflammé
d'un courage nouveau,
|
455 |
Volez, que votre
main le saisisse & l'arrête,
En dépit des combats
que son art vous apprête,
Vous le verrez,
brûlant d'échapper à ses fers,
Emprunter les dehors
de cent monstres divers,
Devenir un torrent
d'une eau pure & limpide,
|
460 |
Éclater, pétiller,
ainsi qu'un feu rapide (24).
De tous ces vains
efforts, loin de vous étonner,
Plus il résistera,
plus il faut l'enchaîner ;
Mais lorsqu'il
reprendra sa figure première,
Tel qu'il parut
d'abord, quand, fermant la paupière,
|
465 |
Le sommeil dans vos
fers venoit de l'engager ;
Sitôt qu'il sera
prêt à vous interroger
Laissez-le respirer,
& déliez ses chaînes ;
Demandez-lui quel
Dieu sut l'auteur de vos peines,
Par quels soins vous
pourrez, hâtant votre retour,
|
470 |
Vous aplanir les
mers qui bordent ce séjour.
Elle dit ; l'Onde
s'ouvre & reçoit sa Déesse.
Cependant, tout
rempli du trouble qui me presse,
Je rejoins mes
Vaisseaux, & mon corps languissant
Y goûta de la Nuit
le repos bienfaisant.
|
475 |
Mais, sitôt que
l'Aurore eut éclairé la Terre
Je parcourus en paix
la rive solitaire ;
Et, levant mes
regards vers la voûte des Cieux,
D'une tremblante
voix j'invoquai tous les Dieux,
Suivi des trois
Guerriers dont la noble assurance
|
480 |
Pouvoit mieux du
succès me donner l'espérance.
A peine j'achevois,
que la Nymphe des mers,
Sortant du sein
profond de leurs flots entr'ouverts,
Vint offrir à nos
yeux, dans ses mains immortelles,
De quatre veaux
marins les dépouilles nouvelles.
|
485 |
Elle creuse l'arène,
& nous cache soudain
Dans les lits
sablonneux qu'a façonnés sa main ;
Elle ajuste avec
soin notre forme empruntée,
Nous couvre de ces
peaux, dont l'odeur empestée
Alloit être fatale à
nos sens révoltés,
|
490 |
Si sa main,
secourable en ces extrémités,
Nous offrant le
parfum d'une douce ambroisie,
N'eût contre cette
odeur défendu notre vie.
Ainsi, d'une ame
ferme, & soumis au Destin,
Nous laissames
couler les heures du matin.
|
495 |
Cependant hors des
flots de la mer agitée,
S'élancent, à grand
bruit, les troupeaux de Protée,
Ils marchent vers la
rive, &, couchés sur ces bords,
Sèchent l'humidité
qui pénétrait leur corps.
Vers le milieu du
jour le Vieillard hors de l’onde,
|
500 |
S'avance & voit
couchés dans une paix profonde
Se monstrueux
troupeaux, qu'il se plaît à compter.
Il approche de nous,
& les vient visiter.
Mais ne soupçonnant
rien, tranquille & sans alarmes,
Du Sommeil qui
l'entraîne il va goûter les charmes ;
|
505 |
Il dort. Au même
instant, prompts à l'environner,
Tous ensemble, à
grands cris, nous courons l'enchaîner.
Le Devin, rappelant
son adresse ordinaire (25),
Se transforme en
lion, en dragon, en panthère,
Devient un chêne
épais, poussant de longs rameaux,
|
510 |
Un torrent qui
blanchit & sait mugir ses eaux.
Mais quand notre
valeur, qui le pressoit sans cesse,
Eut vaincu du
Vieillard l'étonnante souplesse,
Il m'interroge
enfin, & m'adresse ces mots :
Quel besoin t'a
forcé de troubler mon repos,
|
515 |
Ménélas, quelle
voix, sur ce lointain rivage,
A du secret des
Dieux informé ton courage !
Vous le savez,
lui dis-je, & vous n'ignorez pas
Que dans ces lieux
déserts on enchaîne mes pas,
Que je n'en puis
sortir, & que dans l'amertume,
|
520 |
Mon cœur
incessamment s'agite & se consume.
Apprenez-moi quel
Dieu, dédaignant mes soupirs,
Ferme la mer encore
à mes ardens desirs.
Pour obtenir des
Dieux les vents que tu demandes,
Ta main n'a point au
Ciel présenté des offrandes,
|
525 |
Tu n'as point, me
dit-il, supplié Jupiter
D'aplanir devant toi
les routes de la mer.
Si tu veux désarmer
la main qui te captive,
Revois les eaux du
Nil, retourne sur sa rive,
Présente une
hécatombe aux habitans des Cieux,
|
530 |
Et mérite qu'enfin
ils secondent tes vœux.
Il se tait : je
frémis à cet ordre suprême,
Qui replongeant ma
vie en un péril extrême,
M'envoyoit vers les
bords que j'avois voulu fuir.
A ses loix cependant
je promis d'obéir.
|
535 |
Mais,
lui dis-je, daignez, sensible à ma détresse,
M'apprendre les
destins des Héros de la Grèce,
De ceux qu'aux
champs Troyens nous laissames encor
Quand ma flotte
suivit la flotte de Nestor !
Atride, que
prétend ton ardeur insensée ?
|
540 |
Dit-il ; pourquoi
vouloir au fond de ma pensée,
Pénétrant des
secrets qui te furent voilés,
Accroître les
douleurs de tes sens désolés
Combien de ces Héros
eurent un sort funeste !
Les secourables
Dieux ont conservé le reste.
|
545 |
Et, parmi tous ces
Rois qui, pressant leur retour,
Se flattoient de
revoir leur antique séjour,
Deux seuls
infortunés ont terminé leur vie.
Un autre, sur les
mers, cherche encor sa patrie.
Ajax, que protégeoit
le Souverain des eaux,
|
550 |
Aux rochers de Gyra
vit briser ses Vaisseaux ;
Neptune le sauvoit,
en dépit de Minerve ;
Mais, blasphémant
encor la main qui le conserve,
Il osa proférer ces
mots audacieux :
Mon courage
triomphe & des flots & des Dieux.
|
555 |
Neptune
l'entendit du profond de l'abyme,
Il jura de punir son
orgueil & son crime ;
Il saisit le
trident, &, d'un bras courroucé,
Il frappe ce rocher
qu'Ajax tient embrassé.
Le roc se brise,
éclate, &, dans l'humide plaine,
|
560 |
Un immense débris
l'enveloppe & l'entraîne.
Sur les flots
cependant ton frère Agamemnon
Voguoit
tranquillement protégé par Junon,
Il franchissoit déjà
les rochers de Malée,
Lorsque des Aquilons
la rage redoublée
|
565 |
Vint chasser, malgré
lui, ses Vaisseaux tourmentés,
Vers des bords
autrefois par Thieste habités,
Mais qui d'Égisthe
alors reconnoissoient l'empire.
Les Aquilons bruyans
firent place au Zéphyre ;
Tout sembloit lui
promettre un retour fortuné ;
|
570 |
Il descend sur la
rive, & soudain prosterné,
Saluant sa patrie, il embrasse la terre,
Et de larmes de joie arrose la poussière.
Un Esclave le vit du sommet de la tour,
Où, depuis plus d'un an, au bruit de son retour,
|
575 |
Égisthe, méditant un affreux stratagême,
Pour attendre ce Roi l'avoit placé lui-même ;
Il court, va l'annoncer & recevoir le prix
Que son Maître barbare à son zèle a promis.
Le tyran aussitôt,
avec un soin perfide,
|
580 |
Fait hâter le festin
destiné pour Atride ;
Il ordonne la fête,
&, dans un lieu secret,
Fait de vingt
assassins entourer le banquet,
Et, couvrant ses
noirceurs des respects qu'il lui marque,
S'avance, & marche
en pompe au-devant du Monarque ;
|
585 |
Il l'invite au
festin. Le grand Agamemnon
Le suit dans son
palais sans crainte & sans soupçon,
Et périt sous ses
coups, comme en un sacrifice
Tombe sous le
couteau l'innocente génisse.
Ses braves
Compagnons, par-tout enveloppés,
|
590 |
Périssent avec lui,
des mêmes coups frappés ;
Mais de leurs
assassins combattant la furie,
Par des torrens de
sang ils sont payer leur vie.
Je sentis, à ces
mots mon cœur se déchirer ;
Je m'assis sur
l'arène, & ne sus que pleurer :
|
595 |
Je détestois le
jour, j'abhorrois la lumière ;
Mais, lorsque,
prosterné sur l'humide poussière,
J'eus, quelque temps
encor, laissé couler mes pleurs,
Le Devin, par ces
mots, suspendit mes douleurs :
Atride, c'est
assez ; l'ennui qui vous possède,
|
600 |
Ne peut à ces
malheurs apporter de remède
Occupez-vous du soin
de revoir vos foyers,
De venger votre
frère & ses vaillans Guerriers,
De punir l'assassin,
si le glaive d'Oreste
N'a pas servi déjà
la vengeance céleste.
|
605 |
Il dit ; de
ce discours les charmes tout-puissans
Mêlèrent quelque
joie au trouble de mes sens.
Vous m'avez de
deux Rois raconté l'infortune,
Lui dis-je ; mais
quel est ce Héros que Neptune,
Sur l'empire des
Mers, retient vivant ou mort ?
|
610 |
Je brûle de
connoître & son nom & son sort.
Le Devin me
répond : C'est le fils de Laërte
Qu'enchaîné Calypso
dans son île déserte.
Je l'ai vu, ce
Héros, en proie à ses douleurs,
Détester ce séjour,
l'arroser de ses pleurs,
|
615 |
Dédaigner les
soupirs d'une amante cruelle,
Tourner vers sa
Patrie un cœur toujours fidèle ;
Mais seul & sans
secours, sans armes, sans Vaisseaux,
Il desiroit en vain
de traverser les eaux......
Trop heureux
Ménélas, tes nobles destinées
|
620 |
Appellent loin
d'Argos la fin de tes années.
Les Dieux te
conduiront, pour te combler de biens,
Aux bornes de la
terre, aux champs Élysiens (26),
Beaux lieux où
Rhadamante établit son Empire,
Où rien ne corrompt
l'air & la paix qu'on respire,
|
625 |
Où la vie aux
mortels ne coûte aucuns travaux,
Où les plaisirs sont
purs, affranchis de tous maux.
Là jamais les
hivers, de leur âpre froidure,
Ne viennent
attrister la riante Nature ;
Et toujours le
Zéphyr, voltigeant sur les mers,
|
630 |
De sa plus douce
haleine y rafraîchit les airs.
Gendre de Jupiter, &
digne époux d'Hélène,
C'est-là que tes
beaux jours seront exempts de peine.
Il dit, &
disparoît dans les flots écumans.
Cependant, agité de
divers sentiment,
|
635 |
Je retourne aux
Vaisseaux, où la Nuit descendue
Vint donner quelque
calme à mon âme éperdue ;
Bientôt les
Compagnons se livrent au sommeil.
Mais sitôt que
l'Aurore annonçant le Soleil,
Eut des cieux azurés
effacé les étoiles,
|
640 |
On lança les
Vaisseaux, on déploya les voiles,
Et les bras des
Rameurs disposés sur les bancs
Entr'ouvrirent les
flots sous la rame écumans.
Aux rivages du
Nil, où ma flotte arrêtée,
Me vit offrir aux
Dieux l'hécatombe apprêtée,
|
645 |
Des puissans
Immortels j'invoquai le pouvoir ;
Et fidèle à la loi
d'un trop juste devoir,
Pour immortaliser la
gloire de mon frère,
Je bâtis une tombe à
cette ombre si chère.
Je partis, &
bientôt, envoyé par les Dieux,
|
650 |
Le Vent qui me
portoit me rendit en ces lieux.
Cher Prince,
écoutez-moi : que la douzième aurore
Puisse dans mon
Palais vous retrouver encore !
Avant de me quitter
vous recevrez de moi
Des gages solennels
d'une éternelle foi ;
|
655 |
Un char brillant
traîné par trois coursiers dociles,
Un vase précieux
qui, dans des jours tranquilles,
Quand vos libations
couleront pour les Dieux,
Pourra vous rappeler
ma tendresse & mes vœux.
Prince, dit
Télémaque, o généreux Atride,
|
660 |
Si j'en croyois mon
coeur de vos discours avide,
Durant le cours d'un
an, assis auprès de vous,
Je goûterois en paix
des entretiens si doux ;
Et les noms les plus
chers, de Père & de Patrie,
Sembleroirent
s'effacer de mon ame ravie.
|
665 |
Mais la voix des
amis qu'affligent mes délais,
Me rappelle à Pylos,
m'arrache à ce Palais.
Souffrez donc que je
parte, & que mon cœur sincère,
Parmi tous ces
présens que vous voulez me faire,
N'en accepte qu'un
seul, gage de votre foi.
|
670 |
Vos superbes
coursiers ne sont pas faits pour moi.
Pour les âpres
rochers renfermés dans mon île,
Mais pour vous qui
régnez sur un pays fertile,
Où le lotos abonde,
où les prés, les guérets
Se couvrent tous les
ans des trésors de Cérés ;
|
675 |
Ithaque ne voit
point ces tapis de verdure,
Qui des coursiers
fougueux sont la riche pâture ;
Mais dans ces rocs
déserts je trouve des appas,
Et des plaisirs
touchans que d'autres lieux n'ont pas (27).
Il dit ; &,
saisissant sa main avec tendresse,
|
680 |
Atride, en
l'écoutant, sourit & le caresse.
Mon fils, que vos
discours, sagement médités,
Annoncent bien,
dit-il, le Sang dont vous sortez !
Mais avant qu'un
adieu pour jamais nous sépare,
Prenez ce que ces
lieux possèdent de plus rare ;
|
685 |
Acceptez de ma main
une coupe d'argent,
Couronnée avec art
d'un or éblouissant,
Chef-d'œuvre de
Vulcain, riche & superbe ouvrage,
Que le Roi de Sidon
m'offrit à mon passage,
Lorsque dans son
Palais sa libéralité
|
690 |
Me prodigua les
soins de l'hospitalité.
Dans ces doux
entretiens le temps fuit & s'écoule.
Déjà, pour le
banquet, les Esclaves en foule
Amenoient les
taureaux & les troupeaux bélans ;
D'autres versoient
les vins dans des vases brillans
|
695 |
Les femmes
accouroient, en portant sur leur tête
Le pain qui doit
servir au festin qu'on apprête (28)
Cependant les
plaisirs sans cesse renaissans,
De Pénélope encore
occupoient les Amans,
Et du disque & du
trait le facile exercice
|
700 |
Amusoit leurs
loisirs dans le Palais d'Ulysse.
Au milieu d'eux
assis, deux Prétendans fameux,
D'un regard
satisfait contemploient tous ces jeux.
Leurs noms étoient
encor respectés dans Ithaque.
C'étoit Antinoüs, &
le fier Eurymaque.
|
705 |
Noëmon les aborde,
&, d'un ton ingénu :
Si le retour du
Prince ici vous est connu,
Antinoüs, dit-il,
daignez donc m'en instruire.
Mes vœux impatiens
demandent mon Navire
Qu'emmena Télémaque
aux rives de Pylos ;
|
710 |
Tous les jours je
l'attends pour traverser les flots,
Pour aller, visitant
mes haras de l'Élide,
Façonner mes
coursiers à la main qui les guide.
Il dit : à ce
discours ces Amans confondus
Demeurent en
silence, interdits, éperdus ;
|
715 |
Ils pensoient que,
tranquille, & loin des murs d'Ithaque,
Les seuls plaisirs
des champs occupoient Télémaque.
Ciel ! dit
Antinoüs, d'étonnement saisi,
Pour ce secret
départ quel temps a-t-il choisi !
Quelle Troupe le
suivi esclave ou mercenaire ! |
720 |
Et ce Navire enfin,
daignez ne nous rien taire,
Vous l'a-t-il su
ravir ou l'a-t-il, obtenu
Par votre foible
cœur par sa voix prévenu !
Au-devant de ses
vœux mon cœur vola sans peine,
Répondit Noëmon ; &
quelle injuste haine, |
725 |
D'un Prince si chéri
méprisant les soupirs,
Eût fermé mon
oreille à ses ardens desirs
Des nobles Citoyens
j'ai vu la jeune élite
S'empresser sur ses
pas, accourir à sa suite ;
Et, lorsqu'à leurs
Vaisseaux les Vents donnoient l'essor,
|
730 |
J'ai vu le
gouvernail dirigé par Mentor,
Mentor, ou quelque
Dieu, qui, cachant sa présence,
De ce sage mortel a
pris la ressemblance ;
Car hier, quand
l'aurore avoit doré les flots,
Mes yeux ont vu
Mentor qu'on croyoit à Pylos.
|
735 |
En leur parlant
ainsi, Noëmon se retire.
Le silence succède à
leur bruyant délire,
Les jeux sont
suspendus, & les Princes assis,
De leurs plus
vaillans Chefs écoutent les avis.
Le Fier Antinoüs, le
desespoir dans l'âme, |
740 |
Se lève, & de ses
yeux lance des traits de flamme (29).
Mes amis, leur
dit-il, qui l'eût jamais pensé
Que ce hardi projet,
hautement annoncé,
Télémaque à nos yeux
l'accompliroit sans peine ;
Qu'un enfant se
joueroit de notre audace vaine,
|
745 |
Et que, sur un
Navire, une foule d'amis
Suivraient sa
destinée, à ses ordres fournis !
Mais allons ; des
complots de son cœur magnanime
Peut-être Jupiter le
rendra la victime ;
Peut-être je saurai,
rassurant vos esprits,
|
750 |
D'un voyage
indiscret lui ménager le prix,
Si de vingt
Compagnons une escorte fidèle,
Sur un Vaisseau
léger veut seconder mon zèle,
Et, laissant quelque
temps ce fortuné séjour,
Entre Ithaque &
Samos attendre son retour.
|
755 |
Il se tait : on
l'approuve, on l'admire, on le presse
D'accomplir son
dessein, de tenir sa promesse ;
Et ces Amans encor,
déguisant leurs projets,
Sont de leurs jeux
bruyans retentir le Palais.
Cependant,
Pénélope, en secret alarmée,
|
760 |
De leur complot
fatal est bientôt informée.
Le généreux Médon,
qui l'avoit entendu,
Vient porter
l'épouvante à son cœur éperdu.
Il pénétroit déjà
l'asyle où Pénélope
Dans ses longues
douleurs se plonge & s'enveloppe ;
|
765 |
La Reine qui le voit
le prévient par ces mots :
Héraut, quel loin
vous porte à troubler mon repos (30)
Quels ordres mes
Amans m'osent-ils faire entendre !
Que mes femmes vers
eux s'empressent de se rendre,
Et, quittant les
travaux dont j'occupe leur main,
|
770 |
Se livrent aux
apprêts d'un insolent festin ?
Grands Dieux ! que
leur amour, que leur audace altière,
Disparoisse avec eux
du séjour de la terre !
Que ce repas pour
eux soit le dernier repas !
Lâches, qui,
poursuivant vos cruels attentats,
|
775 |
Dévorez de mon fils
l'entière subsistance,
Vos pères vous ont
dit sans doute en votre enfance,
Quel homme étoit
Ulysse. Ami de l'équité,
Ami de la droiture &
de la vérité,
On ne le vit jamais
de fait ou de parole,
|
780 |
Offenser des Sujets
dont il étoit l'idole.
Ennemi d'un défaut
trop ordinaire, aux Rois (31)
Jamais de la faveur
il n'écouta la voix,
Et jamais l'amitié,
la haine, ou le caprice
Ne surprit à. son
cœur une seule injustice.
|
785 |
Et c'est par des
noirceurs, par de lâches forfaits,
Que votre
ingratitude a payé ses bienfaits !
Vous les oubliez
tous, & votre vaine audace
Voudroit dans tous
les cœurs en effacer la trace !
O reine, dit
Médon, que le Ciel qui m'entend,
|
790 |
Veuille éloigner de
vous un mal encor plus grand,
Le plus affreux des
maux que leur main vous prépare !
Télémaque est
l'objet de leur fureur barbare,
Et c'est à son
retour qu'ils veulent l'égorger :
Il a des vastes mers
méprisé le danger ;
|
795 |
Il court chercher
son père, &, bouillant de courage,
Est allé de Pylos
visiter le rivage.
Pénélope en
tremblant écoute ce récit ;
Son cœur semble
glacé du froid qui la saisit ;
Les pleurs couvrent
ses yeux, elle gémit, soupire,
|
800 |
Et d'une foible
voix, qui sur sa bouche expire,
Après de longs
efforts, profère ce discours,
Dont ses fréquents
sanglots interrompent le cours :
Héraut, pourquoi
saut-il que mon fils m'abandonne,
Que le péril des mers n'ait eu rien qui l'étonné,
|
805 |
Qu'il ait osé monter ces dangereux Vaisseaux,
Qui, pour l'homme imprudent, sont les coursiers des eaux
(32)!
Veut-il ensevelir
son nom & sa mémoire.
J’ignore, dit
Médon, si, soigneux de sa gloire,
Quelque Dieu l'a
forcé d'abandonner ces bords,
|
810 |
Ou si de son cœur
seul il suivit les transports.
Il s'éloigne à
ces mots, & la Reine éplorée
S'abandonne aux
tourmens dont elle est déchirée,
Tremble, gémit,
chancelle, &, dans son desespoir,
Sur des siéges
brillans dédaigne de s'asseoir ;
|
815 |
Elle tombe, & le
marbre est mouillé de ses larmes.
Ses femmes à
l'entour partagent ses alarmes,
Et sa douleur enfin
s'exhale par ces cris :
Vous qui tournez
sur moi vos regards attendris,
Voyez s'il sut
jamais de femmes & de reines
|
820 |
Que le Ciel accabla
de plus sensibles peines.
J'ai perdu mon
époux, j'ai perdu pour toujours
Un Héros, la
douceur, la gloire de mes jours,
Qui, par mille
vertus, mérita ma tendresse,
Qui du bruit de son
nom remplit toute la Grèce.
|
825 |
Maintenant dans les
eaux les Dieux ont sait périr
Mon fils, le dernier
bien que je pouvois chérir.
J'ignorois son
départ...... Vous le saviez, cruelles :
Pourquoi dans ce
moment, plus tendres, plus fidèles,
N'accourûtes-vous
point, par de justes transports,
|
830 |
M'arracher au
sommeil qui m'enchaînoit alors
J'aurois su
détourner cette suite imprévue,
Ou l'ingrat m'eut
laissée expirer à sa vue.
Volez ; que par vos
soins Dolius averti (33),
Apprenne en ce
moment que mon fils est parti ;
|
835 |
Qu'il coure, sans
délais, en instruire Laërte ;
Qu'il lui révèle
tout, & sa suite, & sa perte,
Oui, son trépas
certain, si Laërte aussitôt
Ne va des assassins
dénoncer le complot,
S'il ne va dans
Ithaque annoncer l'artifice
|
840 |
Qu'ont tramé les
cruels contre le fils d'Ulysse.
Euryclée, à ces
mots, tombant à ses genoux :
O reine,
accablez-moi de tout votre courroux,
Frappez, percez ce
cœur dont vous êtes chérie,
C'est moi qui suis
coupable, & qui vous ai trahie ;
|
845 |
Je savois tout ;
c'est moi qui, dans votre Palais,
De son triste voyage
ai formé les apprêts,
J'obéis à sa voix ;
je jurai de vous taire
Jusqu'au douzième
jour, ce funeste mystère ;
Jusqu'au douzième
jour je dus vous l'épargner ;
|
850 |
Mais de vos pleurs
enfin cessez de vous baigner ;
Quittez ces vêtemens
tout souillés de vos larmes ;
Que le crystal des
eaux rafraîchisse vos charmes ;
Allez offrir vos
vœux à i'auguste Pallas,
Seule, elle peut
sauver votre fils du trépas :
|
855 |
D'un malheureux
Vieillard épargnez la foiblesse ;
Allez, ne craignez
point que le Ciel vous délaisse.
Le sang d'Arcésius
n'est point haï des Dieux,
Et ses fils à jamais
régneront dans ces lieux.
A ces mots
consolans, qui soulagent ses craintes,
|
860 |
Pénélope se lève &
fait trêve à ses plaintes,
Se plonge dans le
bain, ranime ses attraits,
Prend de nouveaux
habits, monte au haut du Palais,
Et chargeant de ses
dons une vaste corbeille :
A ma tremblante
voix daignez prêter l'oreille,
|
865 |
Écoutez-moi, Pallas,
fille de Jupiter,
Dit-elle : si jamais
l'époux qui me fut cher,
Offrit sur vos
autels de pompeux sacrifices,
Gardez-en la mémoire
; & que vos mains propices,
En délivrant mon
fils d'un redoutable écueil,
|
870 |
Punissent ces Amans
aveuglés par l'orgueil.
Sa prière & ses
pleurs ont touché la Déesse.
Les Princes
cependant pleins d'une folle ivresse,
Remplissent le
Palais de leurs cris redoublés.
Enfin, disoit
l'un d'eux, nos vœux seront comblés :
|
875 |
La Reine apprête ici
les flambeaux d'hyménée,
Et ne voit point la
mort à son fils destinée.
Antinoüs alors :
« Imprudens ! arrêtez (34),
Craignez que vos
discours ne lui soient répétés.
Occupons-nous
d'agir, &, gardant le silence,
|
880 |
Ne songeons qu'au
projet que suit notre espérance.
Il dit ; vingt
compagnons, dont lui-même a fait choix,
S'empressent
aussitôt d'obéir à sa voix,
De lancer un
Vaisseau sur les plaines liquides,
D'y porter, d'y
cacher des armes homicides.
|
885 |
Le Vaisseau, que le
vent agite près du bord,
N'attend plus que la
nuit pour s'éloigner du port.
Cependant
Pénélope, au fond de sa retraite,
Se livroit sans
témoins à sa douleur secrète ;
Nul aliment encor
n'est entré dans son sein,
|
890 |
Sur son lit
solitaire elle repose en vain.
La crainte ou
l'espérance incessamment l'assiége ;
Elle croit voir son
fils, tantôt mourant au piège
Où des hommes cruels
vont enlacer ses pas,
Tantôt libre &
vainqueur échappant au trépas ;
|
895 |
Elle frémit,
s'agite, ainsi qu'une lionne
Qu'un essaim de
Chasseurs de ses rets environne.
Mais du Sommeil
enfin l'insensible langueur
L'accable, & de ses
maux appaise la rigueur.
Minerve, en ce
moment, de son sort attendrie,
|
900 |
Vient offrir à la
Reine une image chérie,
L'image d'une Sœur,
qui, loin d'elle autrefois,
D'un glorieux hymen
avoit subi les loix.
Dans le vague des
airs Minerve la transporte.
Du réduit de sa Sœur
l'Ombre franchit la porte,
|
905 |
Approche de son lit,
& lui parle en ces mots :
Quoi ! vous
pleurez encor, même au sein du repos !
Pénélope, les Dieux,
touchés de vos misères,
Veulent tarir le
cours de vos larmes amères ;
Votre généreux Fils
mérita leur amour,
|
910 |
Et leur bonté
puissante assure son retour.
Pénélope,
endormie à la porte des Songes,
Se livroit aux
douceurs de leurs heureux mensonges.
Chère Sœur, lui
dit-elle, à qui dois-je aujourd'hui
Le bonheur de vous voir consoler mon ennui.
|
915 |
Vous, par un long trajet de ces lieux séparée,
Vous, que ne vit jamais cette heureuse contrée,
Que voulez-vous de moi ! J'ai perdu pour toujours
Un Époux, la douceur, la gloire de mes jours,
Qui, par mille vertus, mérita ma tendresse,
|
920 |
Et du bruit de son nom fit retentir la Grèce.
Maintenant sur les mers je vois errer mon Fils,
En cet âge où les sens, trop aisément surpris,
Ignorent des dangers l'utile expérience,
Et livrent aux méchans
un cœur sans défiance.
|
925 |
J'ai senti pour ce
Fils accroître mes douleurs (35),
Mes regrets pour son
Père avoient moins de rigueurs
Je vois ce Fils jeté
sur de lointains rivages ;
Exposé sur les mers
aux fureurs des orages ;
Je vois, en
frémissant, ses ennemis cruels.
|
930 |
Exécuter sur lui
leurs complots criminels.
Mais le Phantôme
alors : « Éloignez cette crainte,
Dissipez vos
douleurs & calmez votre plainte ;
Vous avez pour appui
cette même Pallas
Qu'invoquent les
Guerriers en marchant aux combats
|
935 |
Sensible à vos
tourmens, c'est elle qui m'envoie
Soulager l'amertume
où votre ame est en proie.
Pardonnez, dit la
Reine, à mon Cœur agité ;
Étes-vous en effet
une Divinité,
Ou de quelque
Immortel la flatteuse interpréte
|
940 |
Parlez, & contentez
une Épouse inquiète.
Daignez m'apprendre
enfin s'il voit encor le jour (36)
Ou le Dieu des
Morts l'enchaîne sans retour.
Sur le sort de ce
Roi, lui répondit le Songe,
Quels que soient les
tourmens où son destin vous plonge,
|
945 |
Je ne puis contenter
vos desirs curieux.
Fuyons les vains
discours, & fiez-vous aux Dieux.
Il dit, vole &
s'échappe en traversant la porte,
Ainsi qu'une vapeur
que le Zéphyre emporte :
Pénélope s'éveille,
& son cœur enchanté
|
950 |
Se retrace le Songe
à ses yeux présenté,
Tandis que ses Amans
vont, sur la plaine humide,
Dresser contre son
Fils leur complot homicide.
Entre Ithaque &
Samé, dans l'empire des mers,
Est une île
escarpée, où des rochers déserts
|
955 |
Forment deux vastes
ports, &, contre la tempête
Opposent la hauteur
de leur superbe tête.
Astéris est son nom
; là, ces fiers assassins
Vont attendre
l'instant d'accomplir leurs desseins.
|
Notes, explications et commentaires
(1) Madame Dacier observe,
avec raison, que ce commencement du quatrième
Livre a donné lieu à bien des conjectures de la
part des Anciens. Les uns, comme Diodore le
Grammairien, le supprimoient entièrement ; les
autres, comme Athénée, y supposoient quelques
interpolations faites de la main d'Aristarque ;
mais j'avoue que je n'y vois rien qui oblige à
aucun retranchement, sans être cependant, de
l'avis de Madame Dacier, qui, contredisant
Athénée, prétend que, suivant le sens du texte,
le mariage d'Hermione & celui de son frère
Mégapenthès, n'étoient point achevés au moment de
l'arrivée de Télémaque. Cette Savante n'a pas
pris garde que ce sont les expressions même de
l'original qui annoncent que se mariage étoit
fait, τὸν
δ᾽
εὗρον
δαινύντα γάμον (vers 3) : elle n'avoit pas réfléchi que l'on disoit en grec, γάμον
δαίνυαζαι, comme
τάφον
δαίνυαζαι,
& que comme il est certain que cette expression,
τάφον
δαίνυαζαι,
signifioit donner un festin après des cérémonies
funèbres, on peut aslurer, par l'analogie de
l'expression correspondante, que
γάμονν παίνζαι
vouloit dire donner un festin après un mariage.
Cette observation importe à l'histoire des mœurs ; car
si on admet l'interprétation de Madame Dacier,
il faudra supposer que le mariage d'Hermione se
fit par procuration ; ce qui seroit le seul
exemple que nous en trouverions dans
l'antiquité, puisque celui qu'elle cite du
mariage de Rébecca n'est pas juste. Abraham
envoie son Serviteur demander Rébecca, & porter
les présens ; mais la Bible ne parie point de
festins de noces, comme l'avance Madame Dacier.
Il y est dit simplement, inito convivio.
Cette observation est encore nécessaire pour
mieux apprécier l'attention infinie d'Homère
dans la çombinaison de son Poëme. Si Hermione n'étoit
pas déjà partie du palais de Ménélas, elle eût
joué quelque rôle dans les fêtes que ce Roi
donne à Télémaque ; elle se fût jointe, sans
doute, à Mégapenthès, & à Hélène, pour porter à
ce jeune Prince les présens que Ménélas lui
fait, au XV Livre. Mégapenthès n'a point été
oublié dans cette occasion ; il étoit resté à
Sparte : pourquoi la belle Hermione l'auroit-elle été, si elle y fût demeurée ! Ce
Mégapenthès étoit un fils que Ménélas avoit eu
d'une Esclave, & c'est lui que le Roi avoit
marié dans Sparte à la fille d'Aledor.
(2) Nous avons déjà observé
que toutes les fois qu'Homère amenoit sur la
scène un nouveau personnage, il avoit soin de le
représenter par des traits si distindict, qu'on
pouvoit connoître presque au premier coup-d'œil
son caractère & sa conduite.
Pope a raison de remarquer que les couleurs dont Homère
peint Ménélas, en le faisant paroître ici pour
la première fois dans ce Poëme, doivent le
rendre infiniment intéressant. Il auroit pu
ajouter, que le Poète a su lui conserver le même
caractère qu'il lui avoit donné dans l'Iliade ;
&, en vérité, c'est un sujet d'étonnement de
plus, de voir une telle concordance entre deux
Poèmes si étendus & si différens. Au reste, le
langage de Ménélas est le même que Virgile a mis
dans la bouche de Didon :
Non ignara inali miseris succurere disco.
(3) Je serois sort tenté de
croire que le détail du festin que l'on voit
dans le texte, n'est qu'une répétition que la
négligence des Rhapsodes aura introduite ici
mal-à-propos. Ce sont les mêmes vers qu'on
trouve au premier Livre, dans la description du
repas que Télémaque présente à Minerve. Ce
Prince étant supposé assis à l'écart loin de la
table des Prétendans, il étoit naturel qu'il fût
servi particulièrement. Mais ici les deux jeunes
Princes viennent s'asseoir au festin avec
Ménélas & tous ses amis ; & comme le repas est
commencé y sa table est supposée nécessairement
couverte de mets. On voit d'ailleurs dans
Homère, que Ménélas, pour faire honneur à ses
nouveaux Hôtes, leur sert un dos de bœuf qu'on
avoit mis devant lui, ce qui sembleroit ne
s'accorder guère avec la description du festin.
(4) Le texte ajoute à ces
magnificences, l’électrum, qui, suivant Pline,
étoit un mélange d'or & d'argent, où ce dernier
métal dominoit. Le Scholiaste d'Aristophane
croit que ce nom signifioit du verre,
ὕαλος.
(5) Quoique le texte ne dise
pas précisément ce que je lui sais dire ici, on
s'apercevra bien, en Je lisant avec attention,
que ce sens y est implicitement renfermé. La
phrase dont Ménélas se sert, peint le mépris
qu'il a pour ses richesses, & ce mépris est
fondé sur les peines qu'elles lui ont coûtées.
Homère est rempli de ces sortes d'ellipses de
sens, qui ne sont suppléées que par des
particules, comme ici par la particule
γαῥ. Ce
sont de ces propriétés de langage qui ne
sauroient passer d'une langue dans une autre.
Je me fuis cru obligé, quoiqu'à regret, de mettre ici
cette remarqua grammaticale ; j'eusse bien mieux
aimé laisser le Lecteur livré au sentiment & aux
réflexions qu'inspire le langage de ce Roi, dont
de jeunes gens fans expérience vantent la
magnificence & le bonheur.
(6) Le texte dit : Où les
agneaux ont des cornes, & où les brebis portent,
trois fois chaque année. Les Anciens
attribuoient ces miracles de la Nature, à la
chaleur du climat. Hérod. liv. IV; Arist.
Hist. anim. liv. VIII.
(7) Voilà des ménagemens de
politesse qu'on feroit étonné de trouver dans
Homère, si l'on n'étoit pas encore revenu des
ridicules préjugés que notre vanité voudrait
nous inspirer contre ces siècles reculés. La
vraie politesse, qui consiste dans la
connoissance des égards & des convenances, doit
avoir été poussée de bonne heure au dernier
degré chez un Peuple naturellement très-sensible.
Comme elle tient à des principes certains,
gravés dans le coeur de l'homme, elle n'est
point sujette aux caprices de la mode ni à ses
variations. La fausse politesse, au contraire,
qui ne consiste que dans la connoissance des
usages, & dans l'art de se contrefaire les uns
les autres, varie sans cesse, & sera aisément
d'un homme qui eût passé pour très-poli dans
le dernier siècle, un homme parfaitement
ridicule aujourd'hui.
(8) Cette politesse de
Pisistrate n'est pas moins aimable que celle de
Ménélas. Ce jeune Prince s'empresse de justifier
son ami sur la réserve qu'il a gardée envers un
Roi qui les avait si bien reçus ; il prend le
premier la parole, & le tour dont il se sert,
rassemble à la fois le mérite de la délicatesse,
& celui de l'ingénuité.
(9) Pisistrate ne dit point
ici que Nestor est son père ; il dit simplement
que Nestor l'a envoyé pour accompagner
Télémaque. Le Poète a réservé avec adressé cette
seconde reconnoissance pour la dernière,
afin d'éviter l'embarras des situations trop
compliquées. Madame Dacier n'a point fait cette
attention, & a, mal-à-propos, fait dire à
Pisistrate : Nestor, qui est mon père.
Pope, qui fuit toujours Madame Dacier à la
piste, n'a pas manqué d'ajouter, comme elle, au
texte, ce mot déplacé qui suffit pour détruire
tout l'effet de la scène suivante, où Ménélas
reconnoit le fils de Nestor
(10) Voilà comme Pisistrate
fait connoître à Ménélas qu'il est le sils de
Nestor. Il n'y a point de Poème dans le monde,
où il y ait peut-être autant de reconnoissances
que dans l'Odyssée; il n'y en a certainement pas
non plus où elles soient aussi adroitement
ménagées.
(11)
Γεινομένω τε (vers 208). J'ai
préféré le sens du Scholiaste à celui de Madame
Dacier, malgré sa longue note, où elle veut
justifier l'explication qu'elle donne de ce mot.
L'ordre seul dans lequel les mots sont placés
dans le texte, suffiroit pour montrer qu'il
s'agit ici du bonheur d'avoir de dignes enfans,
& non d'être heureusement né. Mais d'ailleurs,
on voit que toute l'idée de Ménélas porte sur le
bonheur de Nestor d'avoir eu des fils dignes de
lui, & que l'éloge de la félicité du père, est
un compliment pour le fils. Pope a suivi Madame
Dacier. Selon le Scholiaste & Eustathe
répond à
νεινομένῳ
repond à
τεχνοποιθζι,
νεννῶντι.
(12) Il y auroit une belle &
longue, & ennuyeuse Dissertation à faire sur la
drogue qu'Hélène mêla dans le vin des Convives ;
je l'ai nommée népenthes, en usant du privilège
des Anciens, &, entr'autres de Pline, lequel
change en substantif ce mot, qui n'est dans
Homère qu'une épithète, & qui signifie sans
douleur. Le Père Hardouin, dans sa note sur ce
passage de Pline, est sort tenté de croire que
c'étoit quelque simple, comme la bourrache ou
la buglose ; & Madame Dacier remarque, assez à
propos, à cette occasion, que de tels
Commentateurs paroissent bien éloignés de
trouver le secret d'Hélène.
(13) Je ne puis m'empêcher
de relever encore ici une faute de Madame
Dacier, qui, trompée apparemment par une
mauvaise. interprétation de Diogène Laërce, au
III° Livre, fait dire à Homère que tous les
Égyptiens sont d'excellens Médecins ; au lieu
que le texte bien entendu, dit simplement que
chaque Médecin de cette contrée est savant
sur tous les hommes
:
δὲ
ἕκαστος ἐπιστάμενος περὶ πάντων ἀνθρώπων
(vers 231/232).
Ces fautes sont peu de chose, considérées grammaticalement
; mais elles sont plus importantes quand on les
considère par rapport à l'histoire.
(14) Hérodote parle d'un
certain Protée, Roi d'Égypte ; il parle de
Thonis, Gouverneur de Canope, & de l'arrivée
d'Hélène en cette contrée ; mais la tradition
qu'il tenoit des Prêtres d'Égypte, concernant
l'aventure d'Hélène, ne ressembloit point à
celle qu'Homère a suivie. Voyez Hérod. liv. II.
(15) Si Homère a conservé à
Ménélas dans l'Odyssée, le caractère qu'il lui avoit donné dans l'Iliade, il n'a pas été moins
fidèle dans la peinture du caractère d'Hélène. Cette
Princesse ne paroît dans l'Iliade que pour y
déplorer les malheurs dont elle a été cause, &
verser des larmes sur le crime que l'amour lui a
fait comrnettre ; ici elle reparoît avec les mêmes
sentimens & les mêmes remords, & on avouera, sans
doute, qu'une convenance si admirable n'est pas
l'effet du hasard, mais de quelque intention
déterminée, qui fait autant d'honneur aux excellens
principes de notre Poète, qu'à l'étendue de son
esprit & de son imagination.
(16) J'ai supprimé ici un
vers de l'original, qui me paraît absurde : suivant
ce vers, Hélène, en appelant les Grecs,
contrefaisoit la voix de leurs femmes. Eustathe
a bien senti le ridicule & la grossièreté de ce
stratagème ; mais il a cherché à l'excuser par
l'intervention d'une Divinité qui pousse Hélène à
une action que son cœur auroit sans doute désavouée,
Cette justification est peu satisfaisante, & je ne
sais pourquoi on se seroit plutôt un scrupule de
rétablir un sens convenable, en supprimant un vers
absurde, que de chercher des raisons si misérables.
Hélène venant sonder cette vaste machine, où les Héros
Grecs étoient enfermés, les invitait, sans doute, à
en sortir ; & ils étoient perdus s'ils avaient obéi.
(17) J'ai supprimé ici les
dix vers qui suivent dans l'original, & qui ne sont
qu'une répétition de ceux qu'on trouve au III°
livre, vers 95. S'il y a quelque chose qui prouve
que cette répétition est plutôt du fait des
Rhapsodes que du Poète, c'est qu'au III° livre, ils
sont très-bien placés, & amènent nécessairement la
réponse de Nestor ; au lieu qu'ici ces mêmes vers
sont inutiles, & que Ménélas prend soudain la parole
pour répondre avec véhémence à l'exposition des maux
de Télémaque, qui est finie dans le discours de ce
Prince tel que je l'ai rapporté.
Je fais bien tout ce qu'on peut dire contre ces sortes de
suppressions ; je sais de quelle conséquence elles
pourroient être pour l'altération des Anciens ; mais
comme les interpolations d'Homère sont avouées par
les plus religieux Commentateurs, je crois que
l'inutilité & l'absurdité bien reconnues, sont les
caractères les plus distinctifs de ces
interpolations, & que tout homme de sens peut en
user sans scrupule, pour venger un Poète que le
temps & l'ignorance ont souvent maltraité.
(18) C'étoit, comme dit
Eustathe, un Roi de Lesbos, qui, prévenu de sa
force, défioit à sa lutte tous ceux qui se
présentoient. Du temps de l'ancienne Chevalerie, on
auroit trouvé cet usage bien moins extraordinaire
que nous ne le trouvons aujourd'hui.
(19) Ce fleuve alors se
nommoit Égyptus ; il a donné son nom au pays qu'il
arrose, comme l'Indus à l'Inde, & plusieurs autres
fleuves qui semblent avoir eu la même destinée. Du
temps d'Hésiode, il avoit déjà le nom qu'il a
conservé ; & c'est un de ces mots dont l'usage
postérieur à Homère, serviroit à prouver qu'Hésiode
n'est venu que long-temps après lui ; si, en lisant
avec attention ces deux Poètes, on pouvoit encore en
douter.
(20) Le texte dit :
Aussi éloigné du fleuve qu 'un Vaisseau, secondé
d'un bon vent, pourrait faire de trajet en un jour.
Madame Dacier prétend que jamais cette île n'a été
plus éloignée du continent qu'elle ne l'est
aujourd'hui; mais je ne sais si par cette assertion
elle ne rejette pas trop légèrement le témoignage
d'un Historien tel qu'Hérodote, qui confirme
beaucoup le sentiment d'Homère, en attribuant la
formation du terrain de l'Égypte au-dessous de
Memphis, aux ensablemens successifs du Nil. Quant à
l'éloignement qu'Homère donne à l'île de Pharos, il
est très-permis de croire qu'il a usé du privilège
des Poètes, & qu'il a exagéré ; mais il aura fondé
son exagération sur la tradition d'une distance
beaucoup plus grande que celle qui subsistoit de son
temps.
Strabon dit qu'Homère a parlé en Historien, quand il a
sait de Pharos une île éloignée du continent ; mais
qu'il a parlé en Poëte, en supposant que cet
éloignement subsistoit encore. Strabon, liv. I,
page 30..
Au reste, un savant Anglois, M. Wood, a vengé Homère des
critiques que Bochart, Madame Dacier & Pope ont
faites de cet endroit d'Homère, par les observations
judicieuses qu'il a insérées dans son Ouvrage ,
intitulé : Du Génie original d'Homère, p. 103,
(21) Madame Dacier, d'après
le sentiment de quelques Anciens rapporté par
Eustathe, croit que Protée étoit un célèbre
Magicien, & prétend que cette opinion est
très-prouvée par tout ce que l'Écriture nous dit
des Magiciens de Pharaon.
(22) J'ai suivi
l'interprétation du Scholiaste, que j'ai crue plus
juste que celle de Madame Dacier, qui rend ces mots
μελαίνηι φρικὶ
καλυφθείς (vers 402), par ceux - ci : tout
couvert d'algue & d'écume.
(23)
νέποδες καλῆς
ἁλοσύδνης (vers 404). J'ai pris le mot
νέποδες pour
απύνονοι, progenies, comme on en voit des exemples
dans plusieurs Poètes, & entr'autres, dans Théocrite,
Callimaque, Apollonius, &c.
(24)Homère est plus précis
; & Horace a parfaitement imité la concision dans
ce vers :
Fiet aper modo avis, modo faxum, & cùm volet arbo.,
Serm. lib. II
Virgile eu plus étendu, mais plus élégant dans ceux-ci :
Aut acrem flaimnœ sonmnn dabit atque ita vinclis
Excidet, aut in aquas tenues dilapsus abibit.
Georg IV
(25) Virgile en cet endroit
a suivi de plus près Homère par ia précision de ses
images :
Ille suoe contrà non immemor artis
Omnia transformat sese in iniracula rerum,
Ignemyque horribilemque serarn, fluviumque
liquentem
Georg. IV.
Le Lecteur remarquera, sans doute avec plaisir, dit Pope,
que Virgile a emprunté d'Homère toute cette histoire
de Protée, & qu'il l'a traduite presque
littéralement. Le Père Rapin ose avancer que la
description d'Homère montre plus de génie &
d'invention, & celle de Virgile plus de jugement.
J'ignore où peut être cette supériorité de jugement
dans l'emploi de ce merveilleux. Virgile ne fait-il
pas intervenir les merveilles de Protée pour
recouvrer des abeilles perdues ! Ici, du moins,
l'importance du motif a des rapports de convenance
avec les prodiges que le Poëte met en jeu ; & cette
règle des convenances sera toujours la pierre de
touche du plus ou moins de jugement des Écrivains.
(26) Les champs Élysées,
tels que Virgile nous les a dépeints, n'étoient
point connus d'Homère. L'étymologie du mot est aussi
incertaine chez les Anciens, que la véritable
position du lieu. Quelques-uns ont cru que les
champs Elysées étoient ces îles voisines du détroit,
qu'on a depuis appelées les îles Fortunées,
d'autres les plaines d'Andalousie. Apion avoit
imaginé qu'Homère avoit entendu par les champs
Élysiens, la ville de Canope & ses environs, près
des bouches du Nil ; & il avoit trouvé cette
explication dans l'étymologie du mot. Il prétendoit
que
Ηλύσιον venoit d'ἰλυς parce que ce pays avoit
été formé par les alluvions du Nil. Suivant
Hérodote, le nom d'Oasis, qui étoit une ville
à sept journées de distance de Thèbes en Égypte,
signifioit, en égyptien, l'île des Bienheureux.
Les Commentateurs de Lycophron ont prétendu que les
environs de Thèbes en Grèce, portoient aussi le nom
de l'île des Bienheureux, à cause de la
beauté du pays. Strabon, enfin, a imaginé
qu'Homère, instruit par les Phœniciens de la
richesse des côtes d'Espagne proche le détroit, y
avoit placé la demeure des Bienheureux. Lib. III.
Il seroit moins intéressant d'assigner la véritable
position des champs Elysiens, que de pouvoir dire
comment cette imagination d'Homère se lioit au
système mythologique des Grecs dans les siècles
héroïques ; car il paroît certain que l'opinion des
champs Élysées, telle que l'ont professée dans la
suite les Grecs & les Romains, n'étoit point connue
d'Homère. Je serois porté à croire que notre Poëte,
qui rassembloit les traditions de tous les pays,
avoit apporté celle-ci d'Égypte, & que cette fable
étrangère sera devenue l'origine de la croyance des
Grecs postérieurs.
(27) Ce passage n'avoit pas
échappé aux réflexions philosophiques d'Horace ; &
c'est ainsi qu'il l'emploie pour servir de leçon à
la vaine ambition des hommes.
Haud malé Telémachus, proles patientis Ulyssei ;
Non est aptus equis Ithacea locus, ut neque planis
Porrestus spatiis, née multae prodigus herbœ,
Atride, magis apta tibi tua dona relinquam.
EP. VIII, lib 1.
(28) Voilà Télémaque occupe
d'un festin qui doit le retenir encore quelques
momens à Sparte, & qui ne nous présenteroit plus
rien d'intéressant, puisque Télémaque vient
d'apprendre de Ménélas tout ce que ce Roi savoit sur
le sort d'Ulysse.
Cet épisode est suspendu ici ; mais Homère, qui ne le perd
pas de vue, saura bien, quand il faudra, le renouer
à l'action principale ; & c'est ce que nous verrons
au XVI° Livre.
(29) Pourquoi Homère fait-il
ici parler Antinoüs le premier ? Pourquoi donnent-il
à ce Prince, plutôt qu'aux autres, ce discours & ces
conseils de violence qu'on voit éclater ici ! Si le
Lecteur fait ces questions, c'est qu'il a perdu de
vue sa manière dont le caractère de ce jeune
Prétendant est annoncé dans le I° Livre.
(30) Le Lecteur verra, sans doute, ici avec plaisir, la
traduction de ce même passage par Boileau :
De
mes fâcheux Amans ministre injurieux,
Héraut, que cherches-tu ! qui t'amène en ces lieux ?
Y viens-tu de la part de cette troupe avare,
Ordonner qu'à l'instant le festin se prépare ?
Fasse le juste Ciel, avançant leur trépas.
Que ce repas pour eux fait le dernier repas !
Lâches, qui, pleins d'orgueil, & foibles de courage,
Consumez de son fils le fertile héritage,
Vos pères, autrefois, ne vous ont-ils pas dit
Quel homme était Ulysse, &c.
Ces vers sont assurément fort beaux ; mais Boileau n'avoit
pas intention de donner une traduction exacte de ce
passage, qui est cité par Longin, comme un de ces
morceaux où la passion se peint plus parfaitement
par une transition imprévue, qu'elle ne le pourroit
être par tout autre trait d'éloquence. Ceux qui
compareront l'original & la traduction de Boileau,
ne doivent juger sa traduction que relativement à la
beauté que Longin vouloit y faire admirer, & que le
Législateur de la Poësie françoise a parfaitement
rendue ; & il ne faudroit point lui reprocher ce qui
manque d'ailleurs du côté de la fidélité. Par
exemple, le ton injurieux que Pénélope emploie
envers Médon, & qui n'est point dans Homère ni dans
le caractère de Pénélope, ni dans les convenances
du sujet ; l'omission de ces mots de Pénélope, si
propres à caractériser l'horreur de sa situation :
Venez-vous dire à mes Femmes de quitter leurs
travaux, pour s'occuper du festin de ces Amans
orgueilleux, &c...
(31) Madame Dacier fait
ici, ce me semble, une faute grave ; elle prétend
que, suivant ce partage d'Homère, il est permis aux
Rois d'avoir des favoris ; tandis que notre Poëte,
chez lequel on ne sauroit trouver une seule de ces
maximes dictées par la flatterie, dit simplement que
c'est la coutume des Rois :
ἥ τ᾽
ἐστὶ δίκη θείων βασιλήων
(vers
691).
Cette Savante a pris ici le mot
δίκη pour justice, tandis
qu'il signifie simplement ici mos, ritus, coutume.
Comme au livre XIV,
ἥ γὰρρ δμωῶν
δίκη έςἱ. Je suis
d'autant plus étonné de cette erreur, qu'Eustathe a
suivi l'interprétation que j'ai adoptée ;
δίκη,ὑιονἐι
νόμος ἥ ἔφος.
(32) Madame Dacier n'a pas
osé employer dans sa traduction cette forte de
métaphore qui est dans le texte, & qui paroît un peu
hardie dans l'endroit où elle est placée ; &
cependant elle ne laisse pas de la justifier dans
une note, en remarquant qu'il y a dans cette phrase
une forte d'indignation contre cette malheureuse
invention des hommes de voyager sur les eaux. C'est
dans ce sens que je l'ai prise, & que j'ai cru
pouvoir rendre cette métaphore ; non-seulement
supportable, mais encore intéressante.
(33) Le texte ajoute :
Cet Esclave que mon père me donna quand je vins ici,
& qui a l'intendance de mes jardins. Dolius,
dont le nom est ici prononcé pour la première sois,
ne l'est pas inutilement. Il paroîtra dans la
dernière scène du Poëme, d'une manière sort
intéressante.
Au reste, le vers 740 de l'original me paroît susceptible
d'une légère correction, qui le rendrait plus
intelligible, & mieux lié avec le suivant. Au lieu
de
οἳ μεμάασιν (vers 740), je proposerois de lire :
οἳα μεμάασιν,
en sous-entendant
μνηςὓρες ; car en laissant la
leçon actuelle, Pénélope accuse, mal-à-propos, les
Peuples d'Ithaque de vouloir perdre sont fils.
Madame Dacier a sentit la difficulté, & a mis
seulement dans sa traduction, que les Peuples
allaient laisser périr Télémaque. Ce qui est bien
éloigné du sens & de la force du texte.
(34) Voilà bien les
précautions des insensés, qui ne s'en avisent jamais
que lorsque la saute est déjà commise Médon, qui les
avoit entendus, a tout rapporté à sa Reine, comme
nous venons de le voir.
(35) On ne demandera pas,
sans doute, pourquoi Pénélope tient ce langage : on
sait que dans les douleurs accumulées, c'est la
dernière qui est la plus sensible, parce qu'elle
renouvelle toutes les autres. Mais il saut remarquer
que chez les Anciens, la mort d'un homme comblé de
gloire, & qui avoit rempli dignement sa carrière,
coûtoit moins de larmes que celle d'un jeune homme,
qui, en mourant, n'emportoit pas la satisfaction
d'avoir rendu quelque grand service à ses amis, à
ses parens, ou à sa patrie.
(36) Pénélope ne prononce
point le nom d'Ulysse ; elle parle à sa sœur : mais
quand elle parleroit à toute autre, elle ne le
nommeroit pas davantage ; l'objet de sa passion lui
est si présent, qu'elle ne sauroit se figurer qu'on
pût s'y méprendre
|
|
|
|