Le soleil sortait du sein de l'onde, remontait au ciel et commençait à
dorer l'horizon, portant la lumière aux dieux immortels et aux hommes qui sont
répandus sur la surface de la terre, lorsque Télémaque arriva à la ville de
Nélée, à la célèbre Pylos. Les Pyliens offraient ce jour-là des sacrifices
sur le rivage de la mer, et immolaient des taureaux noirs à Neptune. Il y avait
neuf bancs, chacun de cinq cents hommes, et chaque banc avait pour sa part neuf
bœufs. Ils avaient déjà goûté aux entrailles et brûlé les cuisses des
victimes sur l'autel, lorsque le vaisseau arriva dans le port. On plie d'abord
les voiles ; on appro-che du rivage, et Télémaque descend le premier, conduit
par Minerve, qui lui adresse ces paroles :
- Télémaque,
il n'est plus temps d'être retenu par la honte ; vous n'avez traversé la mer
que pour apprendre des nouvelles de votre père, et pour tâcher de découvrir
quelle terre le retient loin de nous et quel est son sort. Allez donc
directement aborder Nestor ; sachons s'il n'a point quelque nouvelle à vous
apprendre ou quelque conseil à vous donner ; prions-le de vous dire la vérité
avec sa franchise ordinaire. Il hait naturellement le mensonge et la moindre
dissimulation ; car c'est un homme plein de probité et de sagesse.
Télémaque
lui répondit :
- Mentor,
comment irai-je aborder le roi de Pylos ? Comment le saluerai-je ? Vous savez que
je n'ai point l’expérience des discours où brille la sagesse ; d'ailleurs, la
bienséance ne permet pas qu'un jeune homme fasse des questions à un homme de
cet âge.
- Télémaque, repartit Minerve, vous trouverez de vous même
une partie de ce qu'il faudra dire, et l'autre partie vous sera inspirée par
quelque dieu ; car les dieux qui ont présidé à votre naissance et à votre éducation
ne vous abandonneront pas en cette rencontre.
En
achevant ces mots, elle marche la première et Télémaque la suit. Étant arrivés
au lieu de l'assemblée, ils trouvèrent Nestor assis avec ses enfants, et
autour de lui ses compagnons qui préparaient le festin et faisaient rôtir les
viandes du sacrifice. Les Pyliens ne
les eurent pas plutôt aperçus qu'ils allèrent au-devant d'eux, les saluèrent
elles firent asseoir; et Pisistrate, fils aîné de Nestor, fut le premier qui,
s'avançant, prit ces deux étrangers par la main, et les plaça à table sur
des peaux étendues sur le sable du rivage, entre son père et son frère
Thrasymède. D'abord il leur présenta une portion des entrailles des victimes,
et, remplissant de vin une coupe d'or, il la donna à Minerve, fille de Jupiter,
et lui dit :
-
Étranger, faîtes vos prières au roi Neptune ; car c'est à son festin que vous
êtes admis à votre arrivée. Quand vous lui aurez adressé vos vœux et fait
vos libations, selon la coutume et comme cela se doit, vous donnerez la coupe à
votre ami, afin qu'il fasse après vous ses libations et ses prières ;
car je pense qu'il est du nombre de ceux qui invoquent les dieux, et il n'y a
point d'homme qui n'ait besoin de leur secours. Mais je vois qu'il est plus
jeune que vous et à peu près de mon âge ; c'est pourquoi il ne sera
pas offensé que je vous donne la coupe avant lui.
En
même temps, il lui remet la coupe pleine de vin. Minerve voit avec plaisir la
prudence et la justice de ce jeune prince, qui lui avait présenté à elle la
première la coupe; et, la tenant entre ses mains, elle adresse cette prière au
dieu des flots :
- Puissant
Neptune, qui environnez la terre,
ne refusez pas à nos prières ce que nous vous demandons ; comblez d'abord de
gloire Nestor et les princes ses enfants ; répandez ensuite vos grâces sur tous
les Pyliens, en récompense de leur piété et de la magnifique hécatombe
qu'ils vous offrent, et accordez-nous, à Télémaque et à moi, un prompt
retour dans notre patrie, après avoir béni les desseins qui nous ont fait
traverser la mer.
Elle
fit elle-même ces prières, et elle-même les accomplit. Elle donna ensuite la
double coupe à Télémaque, qui fit les mêmes vœux.
Après
que les chairs des victimes furent rôties et qu'on les eut tirées du feu, on
fit les portions et on servit. Quand la bonne chère eut chassé la faim, Nestor
dit aux Pyliens :
-
Présentement que nous avons reçu ces étrangers à notre table, il est plus décent
de leur demander qui ils sont et d'où ils viennent ; et leur adressant en
même temps la parole : Étrangers,
leur dit-il, qui êtes-vous et d'où ces flots vous ont-ils apportés sur ces
rivages ? Venez-vous pour des affaires publiques ou particulières ? Ou ne faites
vous qu'écumer les mers comme les pirates, qui exposent leur vie pour aller
piller les autres nations ?
Le
sage Télémaque répondit avec une hardiesse que Minerve lui avait inspirée,
afin qu'il demandât à ce prince des nouvelles de son père, et que cette
recherche lui acquît parmi les hommes un grand renom :
-
Nestor, fils de Nélée, et le plus grand ornement des Grecs, lui dit-il, vous
demandez qui nous sommes ; je vous satisferai : nous venons de l'île d'Ithaque,
et ce n'est point une affaire publique qui nous amène dans vos états, mais une
affaire particulière. Je viens pour tâcher d'apprendre des nouvelles de mon père,
du divin Ulysse, qui a essuyé tant de travaux, qui a rempli l'univers du bruit
de son nom, et qui, comme la Renommée nous l'a appris, combattant avec vous, a
saccagé la superbe ville de Troie. Le sort de tous les princes qui ont porté
les armes contre les Troyens nous est connu ; nous savons comment et en quel
endroit une mort cruelle les a emportés. Ulysse est le seul dont le fils de
Saturne nous cache la triste destinée, car personne ne peut nous dire
certainement où il est mort ; s'il a succombé sous l'effort de ses ennemis dans
une terre étrangère ou si les flots d'Amphitrite l'ont englouti. J'embrasse
donc vos genoux pour vous supplier de m'apprendre le genre de sa mort, si vous
l'avez vue de vos yeux ou si vous l'avez apprise par les relations de quelque
voyageur. Car il n'est que trop certain que sa naissance l'avait destiné à
quelque fin malheureuse. Que ni la compassion ni aucun ména-gement ne vous
portent à me flatter. Dites moi sincèrement tout ce que vous en avez vu on
appris. Si jamais mon père vous a heureusement servi ou de son épée ou de ses
conseils devant les murs de Troie, où les Grecs ont souffert tant de maux, je
vous conjure de me faire paraître, en cette occasion, que vous n'en avez pas
perdu la mémoire, et de me dire la vérité.
Nestor
lui répondit :
- Vous
me faites ressouvenir des maux infinis que nous avons soufferts avec tant de
constance, soit en courant les mers sous la conduite d'Achille pour piller les
villes des Troyens, soit en combattant devant les murs de la superbe Ilion. Là,
nos plus grands capitaines ont trouvé leur tombeau : là gît Ajax, ce grand
guerrier, semblable à Mars ; là gît Achille ; là gît Patrocle, égal aux
dieux par la sagesse de ses conseils ; là gît mon cher fils, le brave et sage
Antiloque, qui était aussi léger à la course que ferme dans les combats corps
à corps. Tous les autres maux que nous avons endurés sont en si grand nombre,
qu'il n'y a point de mortel qui pût les raconter. Plusieurs années suffiraient
à peine à faire le détail de tout ce que les Grecs ont eu à soutenir dans
cette fatale guerre ; et avant que d'en entendre la fin, l'impatience vous
porterait à regagner voire patrie. Neuf années entières se passèrent de
notre part à machiner la ruine des Troyens par toutes sortes de ruses de
guerre, et encore le fils de Saturne ne nous accorda qu'avec peine de voir
l'issue de la guerre. Dans toute l'armée il n'y avait pas un seul homme qui osât
s'égaler à Ulysse en prudence, car il les surpassait tous ; et personne n'était
si fécond en ressources et en stratagèmes que votre père. Je vois bien que
vous êtes son fils ; vous me jetez dans l'admiration ; je crois l'entendre lui-même,
et l'on ne dirait pas qu'un jeune homme pût lui ressembler si parfaitement par
son langage. Pendant tout le temps qu'a duré le siégé, le divin Ulysse et moi
nous avons toujours été de même avis, soit dans les assemblées, soit dans
les conseils ; animés tous deux d'un même esprit, nous avons toujours dit aux
Grecs tout ce qui pouvait assurer un heureux succès à leurs entreprises. Après
que nous eûmes renversé la superbe Ilion, nous montâmes sur nos vaisseaux, prêts
à faire voile ; mais quelque dieu ennemi divisa les Grecs : et dès ce moment-là
il était aisé de voir que Jupiter leur préparait un retour funeste, parce
qu'ils n'avaient pas tous été prudents et justes. Voilà pourquoi aussi la
plupart ont eu un sort si malheureux ; car ils avaient attiré l'indignation de
la fille de Jupiter, de la grande Minerve, qui jeta la dissension entre les deux
fils d'Atrée. Ces deux princes ayant sans nécessité et contre la bienséance
convoqué tous les Grecs à une assemblée à l'entrée de la nuit, les Grecs
arrivèrent tout appesantis par le vin. Là, Agamemnon et Ménélas commencèrent
à leur expliquer le sujet pour lequel ils les avaient assemblés. Ménélas était
d'avis que l'on s'embarquât sans attendre davantage; mais cet avis ne plut pas
à Agamemnon, car il voulait retenir les troupes jusqu'à ce qu'on eût offert, des hécatombes pour désarmer la terrible colère de Pallas ? Insensé qu'il était !
il ignorait qu'il ne devait pas se flatter d'apaiser cette déesse, et que les
dieux immortels, justement irrités, ne se laissent pas si facilement fléchir
par des sacrifices. Les deux Atrides en vinrent à des paroles d'aigreur. Les
Grecs se lèvent avec un grand bruit et une confusion épouvantable ; car ils étaient
tous partagés. Nous passâmes la nuit en cet état, tout prêts à nous porter
aux plus grandes extrémités les uns contre les autres ; car Jupiter avait donné
le signal de notre perte. Dès que le jour eut paru, la moitié des Grecs,
mettant leurs vaisseaux à la mer, y chargent le butin, et y font monter leurs
belles captives. L'autre moitié demeure avec Agamemnon. Nous qui étions
embarqués, nous faisions route et nos vaisseaux fendaient rapidement les flots
que Neptune avait aplanis devant nous. Étant abordés à Ténédos, nous descendîmes
pour faire des sacrifices aux dieux, afin de nous les rendre favorables, et que
notre retour fût heureux. Mais Jupiter n'avait pas résolu de nous eu accorder
un si prompt. Ce dieu irrité jeta entre nous une nouvelle discorde ; nous nous séparâmes
encore : les uns, reprenant le chemin de Troie, s'en retournèrent avec le
prudent Ulysse retrouver Agamemnon pour plaire à ce prince. Mais moi je
continuai ma route avec mes vaisseaux, parce que je prévoyais les maux que le
destin nous préparait. Le fils de Tydée, le grand Diomède, vint avec nous et
porta ses compagnons à le suivre. Ménélas nous joignit le soir à l'île de
Lesbos, comme nous délibérions sur le chemin que nous devions prendre. Car il
y avait deux avis : les uns voulaient qu'en côtoyant la petite île de Psyria
nous prissions au-dessus de Chio, que nous laisserions à gauche; et les autres
proposaient de prendre au-dessous, entre Chio et le mont Mimas. Dans ce doute,
nous demandâmes à la divinité un signe qui nous déterminât ; elle nous
l'accorda et nous obligea de tenir le milieu de la mer, et de faire route tout
droit vers l'Eubée, pour nous dérober plus tôt aux malheurs qui nous menaçaient.
Un petit vent frais commence à souffler ; nos vaisseaux volent aisément sur
l'humide plaine, et le lendemain avant le jour ils arrivent à Géreste. Nous
mettons pied à terre, et nous faisons des sacrifices à Neptune pour le
remercier du grand trajet que nous avions fait. Le quatrième jour après notre
départ, Diomède et ses compagnons arrivèrent à Argos, et moi je continuai ma
route vers Pylos. Le même vent frais, que le ciel nous avait envoyé, ne cessa
point de souffler pendant tout mon voyage. Ainsi, mon cher fils, j'arrivai
heureusement à Pylos, sans avoir pu apprendre la moindre nouvelle des Grecs. Je
ne sais même encore certainement ni ceux qui se sont sauvés, ni ceux qui ont péri.
Mais tout ce que j'ai appris dans mon palais depuis mon retour, je vous en ferai
part sans vous en rien cacher. On m'a dit que les braves Myrmidons sont arrivés
heureusement chez eux, conduits par le célèbre fils du vaillant Achille ; que
le grand Philoctète, fils de Péan,
est aussi
arrivé chez lui ; qu'Idoménée
a ramené en Crête tous ceux de ses compagnons que le dieu Mars avait épargnés
à Troie, et qu'il n'en a pas perdu un seul sur la mer. Pour le sort du fils
d'Atrée, quelque éloigné que vous soyez, il ne se peut qu'il ne soit parvenu
jusqu'à vous. Vous savez comment ce prince est arrivé dans son palais, comment
Égisthe l'a traîtreusement assassine, et comment ce malheureux assassin reçu
le châtiment que méritait son crime. Ah ! c'est un grand bien de laisser
en mourant un fils plein de courage ! Ce fils d'Agamemnon. s'est
glorieusement vengé de ce traître qui avait tué son père. Et vous, mon cher
fils, imitez cet exemple : vous êtes grand, bien fait et de bonne mine;
que le courage réponde donc à ce dehors, afin que vous receviez de la postérité
le même éloge.
Télémaque
répondit :
- Sage
Nestor, l'ornement et la gloire des Grecs, ce jeune prince a fort bien fait de
punir l'assassin de son père, et les Grecs relèvent fort justement la gloire
de cette action ; la postérité ne lui refusera jamais les louanges qu'elle mérite.
Je ne demanderais aux dieux, pour toute grâce, que de pouvoir me venger de même
de l'insolence des poursuivants de ma mère, qui commettent tous les jours dans
ma maison des excès infinis, qui m'outragent et machinent contre moi toute
sorte de scélératesses ; mais les dieux n'ont pas résolu de nous accorder à
mon père et à moi un si grand bonheur. C'est pourquoi il faut que je dévore
cet affront, quelque dur qu'il me paraisse.
- Mon
cher fils, repartit Nestor, puisque vous m'en faites ressouvenir en m'en
parlant, j'ai ouï dire qu’un grand nombre de jeunes princes, amoureux de
votre mère, se tiennent dans votre palais malgré vous et consument votre bien.
Apprenez-moi donc si vous vous soumettez à eux sans vous opposer à leurs
violences, ou si ce sont les peuples d'Ithaque qui, pour obéir à la voix de
quelque dieu, se déclarent contre vous. Qui sait si votre père, venant un jour
sans être attendu, ne les punira pas lui seul de leurs injustices, ou même si
tous les Grecs ne s'uniront pas pour vous venger ? Si Minerve voulait vous protéger,
comme elle a protégé le célèbre Ulysse tant qu'il a combattu sous les murs
de Troie, où nous avons souffert tant de maux (car je n'ai jamais vu les dieux
se déclarer pour personne aussi manifestement que cette déesse s'est déclarée
pour votre père en l'assistant en toute occasion) ; si elle voulait donc vous témoigner
la même bienveillance et avoir de vous le même soin, il n'y aurait assurément
bientôt aucun de ces poursuivants qui fût en état de penser au mariage.
- Vénérable
Nestor, repartit Télémaque, je ne pense pas que ce que vous venez de dire
s'accomplisse jamais ; vous dites là une grande chose, dont la pensée seule me
jette dans l'étonnement. Je n'ai garde d'oser me flatter d'un si grand bonheur
; car mes espérances seraient vaines, quand même les dieux voudraient me
favoriser.
-
Ah ! Télémaque, repartit
Minerve, quelle parole
venez-vous de laisser échapper ? Quand la divinité le veut, Aie peut
facilement sauver un homme et le ramener du bout de la terre. Pour moi,
j'aimerais bien mieux, après avoir essuyé pendant longtemps des travaux
infinis, me voir enfin heureusement de retour dans ma patrie, que d'avoir le
sort d'Agamemnon, qui, après un trop heureux voyage, s'est vu assassiner dans
son palais par la trahison de sa femme et d'Égisthe. Il est vrai que pour ce qui
est de la mort, terme fatal assigné à tous les hommes, les dieux ne sauraient
en exempter le mortel qui leur serait la plus cher, quand la Parque cruelle l'a
conduit à sa dernière heure.
Télémaque, reprenant la parole, dit :
- Mentor,
quittons ces discours, quelque affligés que nous soyons. Il n'est plus question
de retour pour mon père : les dieux l'ont abandonné à sa noire destinée, et
l'ont livré à la mort. Présentement je veux parler d'autre chose au fils de Nélée
et lui adresser une question : car je vois qu'en prudence et en justice il
surpasse tous les autres hommes aussi
dit-on qu'il a régné sur trois générations. Et véritablement, quand je le
regarde, je crois voir une image des Immortels. Dites-moi donc, je vous prie,
sage Nestor, comment a été tué le toi Agamemnon ? Où était son frère Ménélas
? Quelle sorte de piégé lui a tendu le perfide Égisthe ? Car il a tué un
homme bien plus vaillant que lui. Ménélas n'était-il point à Argos ? Était-il
errant dans quelque terre étrangère ? C'est sans doute son absence qui a donné
de la confiance au meurtrier.
- Mon
fils, lui répond Nestor je vous dirai la vérité toute pure ; les choses se
sont passées comme vous l'avez fort bien conjecturé. Si Ménélas, à son
retour de Troie, eût trouvé dans son palais Égisthe encore vivant, jamais on
n'aurait élevé de tombeau à ce traître ; son cadavre gisant sur la terre,
loin des murailles, aurait servi de pâture aux chiens et aux oiseaux, et pas
une des femmes grecques n'aurait honoré sa mort de ses larmes ; car il avait
commis le plus horrible de tous les forfaits. Il faut que vous sachiez, mon
fils, que, pendant que nous étions devant Troie à livrer tous les jours de
nouveaux combats, ce malheureux, qui vivait dans une lâche oisiveté dans un
coin du Péloponnèse, conçut une passion criminelle pour la femme d'Agamemnon,
pour la reine Clytemnestre, qu'il sollicitait tous les jours de répondre
à ses désirs. La reine résista longtemps, et refusa de consentir à fine
action si infâme ; car, outre que son esprit était encore sain et entier, elle
avait auprès d'elle un chantre qu'Agamemnon lui avait laissé en partant pour
Troie, et qu'il avait chargé particulièrement du soin de la garder et de
veiller à sa conduite. Mais quand l'heure marquée par les Destins fut arrivée,
où ce malheureux Égisthe devait triompher de sa chasteté, il commença par éloigner
d'auprès d'elle ce chantre ; il le mena dans une île déserte et l'abandonna en
proie aux oiseaux des cieux, et retournant à Mycènes, il se vit enfin maître
de Clytemnestre, qui le suivit volontairement dans son palais. Alors il offrit
sur les autels une infinité de victimes, et consacra dans les temples les
offrandes les plus précieuses, de l'or, de riches étoffes pour remercier les
dieux d'avoir réussi dans une entreprise si difficile, et dont il avait
toujours désespéré. Cependant Ménélas et moi, étroitement unis par les nœuds
de l'amitié, nous étions partis de Troie sur nos vaisseaux. Quand nous arrivâmes
à Sunium, sacré promontoire d'Athènes ; là, Apollon attaqua et tua de ses douées
flèches le pilote Phrontis, fils d'Onétor, qui conduisait le vaisseau de Ménélas,
comme il était au gouvernail. C'était le plus habile de tous les pilotes, et
celui qui savait le mieux gouverner un vaisseau pendant les plus affreuses tempêtes.
Quelque pressé que fût Ménélas de continuer sa route, il fut retenu là pour
enterrer son compagnon et pour faire sur son tombeau les sacrifices ordinaires.
Quand il se fut rembarqué et que sa flotte eut gagné les hauteurs du
promontoire de Malée ; alors Jupiter, dont les yeux découvrent toute l'étendue
de la terre, mit de grands obstacles à son retour. Il déchaîna contre lui les
vents les plus orageux, excita les flots les plus terribles, les amoncela et les
éleva comme les plus hautes montagnes ; et séparant ses vaisseaux, il poussa
les uns à l'île de Crète, du côté qu'habitent les Cydoniens, sur les rives
du Jardan. Là, vis-à-vis de Gortyne, s'avance dans la mer, toujours couverte
d'un brouillard épais, un rocher escarpé et poli. C'est le promontoire
occidental de l'île, du côté de Pheste. Le vent du midi pousse les flots
contre ce rocher, qui les arrêtant et brisant leur impétuosité, couvre le
port et assure la plage. Ce fut contre ce rocher que donnèrent ses vaisseaux,
qui furent brisés ; les hommes ne se sauvèrent qu'avec beaucoup de peine. Il y
avait encore quatre navires avec celui que montait Ménélas ; ils avaient été
séparés des autres ; les vents et les flots, après les avoir fort maltraités,
les portèrent à l'embouchure du fleuve Egyptus. Ce prince amassa quantité
d'or et d'argent en parcourant ce fleuve, et en visitant sur ses vaisseaux les
nations qui habitent les contrées les plus éloignées. Pendant ce temps-là,
Égisthe exécuta ses pernicieux desseins, et assassina Agamemnon ; le peuple se
soumit à ce meurtrier, et le tyran régna sept années entières à Mycènes.
Mais, la huitième année, le divin Oreste revint d'Athènes pour le punir ; il
tua le meurtrier de son père, le traître Égisthe, et après l'avoir tué, il
donna aux peuples d'Argos le festin des funérailles de son abominable mère et
de ce lâche assassin. Et ce jour-là même, le vaillant Ménélas arriva à Lacédémone
avec des richesses infinies ; car il en amenait autant qu'il en avait pu charger
sur ses vaisseaux. Vous donc, mon fils, ne vous tenez pas longtemps éloigné de
votre maison en abandonnant ainsi tous vos biens à ces orgueilleux
poursuivants, de peur qu'ils n'achèvent de vous ruiner, en partageant entre eux
ce qui vous appartient, et que vous n'ayez fait un voyage inutile et ruineux.
Mais, avant de vous en retourner, je vous conseille et je vous recommande
d'aller voir Ménélas. Il n'y a pas longtemps qu'il est de retour de ces régions
éloignées, d'où un homme qui y aurait été poussé par les tempêtes au
travers de cette mer immense n'oserait jamais espérer de revenir, et d'où les
oiseaux mêmes ne reviendraient qu'à peine en un an, tant ce trajet est long et
pénible. Allez donc, partez avec votre vaisseau et vos compagnons. Que si vous
aimez mieux aller par terre, je vous offre un char et des chevaux, et mes
enfants vous conduiront eux mêmes à Lacédémone, où habite Ménélas. Vous
prierez ce prince de vous dire sans déguisement ce qu'il sait de votre père :
il vous dira la vérité ; car, étant sage et prudent, il abhorre le mensonge.
Ainsi
parla Nestor. Cependant le soleil se coucha, et les ténèbres se répandirent
sur la terre. Minerve, prenant la parole, dit à ce prince :
- Nestor,
vous venez de parler avec beaucoup de raison et de sagesse. Présentement donc,
que l'on offre en sacrifice les langues des victimes et que l'on mêle le vin
dans les urnes, afin qu'après avoir fait nos libations
à Neptune et aux autres dieux immortels, nous pensions à aller prendre
quelque repos ; car il en est temps. Déjà le soleil a fait place à la nuit, et
il ne convient pas d'être si longtemps à table aux sacrifices des dieux : il
est l'heure de se retirer.
La fille de Jupiter ayant ainsi parlé, on obéit à sa voix. Les hérauts
donnent à laver, et de jeunes hommes remplissent les urnes et présentent du
vin dans les coupes à toute l'assemblée. On jette les langues dans le feu de
l'autel. Alors tout le monde se lève, et fait ses libations sur les langues.
Quand
les libations furent faites et le repas fini, Minerve et Télémaque voulurent
s'en retourner dans leur vaisseau ; mais Nestor, les retenant, leur dit avec
quelque chagrin :
- Que
Jupiter et les autres dieux ne permettent pas que vous vous en retourniez sur
votre vaisseau, et que vous refusiez ma maison comme la maison d'un homme nécessiteux,
qui n'aurait chez lui ni lits ni couvertures, ni robes pour donner aux étrangers.
J'ai chez moi assez de lits, de couvertures et de robes ; et il ne sera jamais
dit que le fils d'Ulysse s'en ira coucher sur son bord pendant que je vivrai et
que j'aurai chez moi des enfants en état de recevoir les hôtes qui pourront
venir dans mon palais.
- Vous
avez raison, sage Nestor, répondit Minerve ; il est juste que Télémaque vous
obéisse, cela sera plus honnête : il vous suivra donc, et profitera de la grâce
que vous lui faites. Pour moi, je m'en retourne dans le vaisseau, pour rassurer
nos compagnons et pour leur donner les ordres ; car dans toute la troupe il n'y a
d'homme âgé que moi seul : tous les autres sont des jeunes gens de même âge
que Télémaque, qui ont suivi ce prince par l'attachement qu'ils ont pour lui.
Je passerai la nuit dans le vaisseau, et demain, dès la pointe du jour, j'irai
chez les magnanimes Caucons, où il m'est dû depuis longtemps une assez grosse
somme ; et puisque Télémaque a été reçu chez vous, vous lui donnerez un char
avec vos meilleurs chevaux et un des princes vos fils pour le conduire.
En
achevant ces mots, la fille de Jupiter disparut sous là formé d'une orfraie.
Tous ceux qui furent témoins de
ce
miracle furent saisis d'étonnement, et Nestor, rempli d'admiration, prit la
main de Télémaque et lui dit :
- Je
ne doute pas, mon fils, que vous ne soyez un jour ni grand personnage, puisque,
si jeune, vous avez déjà des
dieux
pour conducteurs, et quels dieux ! Celui que nous venons de voir, c'est
Minerve elle-même, la fille du grand Jupiter, la déesse qui préside aux
assemblées. Elle prend de vous le même soin qu'elle a pris du divin Ulysse
votre père, qu'elle a toujours honoré entre tous les Grecs. Grande déesse,
soyez-nous favorable ; accordez-nous une gloire immortelle, à moi, à ma femme
et à mes enfants ; des demain, j'immolerai sur votre autel une génisse d'un an
qui n'a jamais porté le joug, et dont je ferai dorer les cornes pour la rendre
plus agréable à vos yeux.
-Ainsi
pria Nestor, et la déesse écouta favorablement sa prière. Ensuite ce vénérable
vieillard, marchant le premier, conduisit dans son palais ses fils, ses gendres
et son hôte ; et quand ils y furent arrivés, et qu'ils se furent placés par
ordre sur leurs sièges, Nestor fit remplir les urnes d'un excellent vin de onze
ans, que celle qui avait soin de sa dépense venait de tirer en brisant le
couvercle ; il présenta les coupes aux princes, et commença à
faire les libations en adressant ses prières à la déesse Minerve. Après les
libations, ils allèrent tous se coucher dans leurs appartements. Nestor fit
coucher Télémaque dans un beau lit, sous un portique sonore, et voulut que le
vaillant Pisistrate, le seul de ses enfants qui c'était pas encore marié,
couchât près de lui pour lui faire honneur. Pour lui, il alla se coucher dans
l'appartement le plus
reculé de son magnifique palais, où la reine, sa femme, lui avait préparé
sa couche.
Le
lendemain, dès que parut l'Aurore aux doigts de rose, Nestor se leva, sortit
de son appartement, et alla s'asseoir sur des pierres blanches, polies et plus
luisantes que l'essence. Elles, étaient aux portes de son palais. Le roi Nélée,
égal aux dieux par sa sagesse, avait accoutumé de s'y asseoir ; mais la Parque
l'ayant précipité dans le tombeau, son fils Nestor, le plus fort rempart des
Grecs, s'y assit après lui, tenant en sa main son sceptre. Tous ses fils se
rendirent près de lui, Échéphron, Stratius, Persée, Arétus et Thrasymède,
semblable à un dieu. Le héros Pisistrate vint le dernier avec Télémaque,
qu'ils placèrent près de Nestor. Quand ils furent tous autour de lui, ce vénérable
vieillard leur dit :
-Mes
chers enfants, exécutez promptement ce que je désire et que je vais vous
ordonner, afin que je puisse me rendre favorable la déesse Minerve, qui n'a pas
dédaigné de se manifester à moi, et qui a assisté au sacrifice que j'ai fait
à Neptune. Que l'un de vous aille donc à ma maison de campagne pour faire
venir une génisse, qu'un pasteur aura soin de conduire ; qu'un autre aille au
vaisseau de Télémaque pour avertir tous ses compagnons ; il n'en laissera que
deux qui auront soin du vaisseau. Vous, continua-t-il, en s'adressant à un
autre, allez ordonner
au doreur Laërce de venir promptement pour dorer les cornes delà
génisse ; et vous, dit
il, aux autres, demeurez ici avec moi, et donnez ordre aux femmes de ma maison
de préparer le festin, et d'avoir soin d'apporter les sièges, l'eau et le bois
pour le sacrifice.
Il
parla ainsi, et les princes obéirent. La génisse vint de la maison de campagne
; les compagnons de Télémaque vinrent du vaisseau ; le doreur vint
aussi en même temps, portant lui-même les instruments de son art, l'enclume,
le marteau et les tenailles dont il se servait pour travailler l'or. La déesse
Minerve vint aussi pour assister au sacrifice. Nestor fournit l'or au doreur,
qui, le réduisant en feuilles, en revêtit les cornes de la génisse, afin que
la déesse prît plaisir à voir la victime si richement ornée. Stratius et le
divin Échéphron la présentèrent en la tenant par les cornes ; Arétus vint du
palais, portant d'une main un bassin magnifique avec une aiguière d'or, et de
l'autre une corbeille où était l'orge sacrée nécessaire pour l'oblation. Le
vaillant Thrasymède se tint près de la victime, la hache à la main, tout prêt
à la frapper ; et son frère Persée tenait le vaisseau pour recevoir le sang.
Aussitôt Nestor lave ses mains, tire du poil du front
de
la victime, répand sur la tête l'orge sacrée, et accompagne cette action de
prières qu'il adresse à Minerve. Ces prières ne furent pas plutôt achevées,
et la victime consacrée par l'orge, que Thrasymède, levant sa hache, frappe la
génisse, lui coupe les nerfs du cou et l'abat à ses pieds. Les filles de
Nestor, ces belles-filles et la reine, son épouse, la vénérable Eurydice, l'aînée
des filles de Glyménus, la voyant tomber, font des prières accompagnées de
grands cris. Aussitôt les princes la relèvent, et, pendant qu'ils la tiennent,
Pisistrate tire son poignard et, l'égorge. Le sang sort à gros bouillons, tel
elle demeure sans force et sans vie. En même temps, ils la dépouillent et la
mettent en pièces. Ils séparent les cuisses entières, selon la coutume, les
enveloppent d'une double couche de graisse, et mettent par-dessus des morceaux
de toutes les autres parties. Nestor lui-même les fait brûler sur le bois de
l'autel, et ait des aversions de vin. Près de lui. de jeunes hommes tenaient
des broches à cinq dents. Quand les cuisses de la victime furent toutes consumées
par le feu, et qu'on eut goûté aux entrailles, on coupa les autres pièces par
morceaux, et on les fit rôtir. Cependant la plus jeune des filles de Nestor, la
belle Polycaste, met Télémaque au bain ; et après qu'elle l'eut baigné et
frotté d'huile onctueuse, elle le revêtit d'une belle tunique et d'un manteau
magnifique, et ce prince sortit de la chambre du bain semblable aux Immortels.
Nestor, s'avançant, le fit asseoir près de lui.
Quand
les viandes furent rôties, on se mit à table, et de jeunes hommes bien faits
présentaient le vin dans des coupes d'or. Le repas fini, Nestor, adressant la
parole à ses enfants, leur dit :
- Allez,
mes enfants, allez promptement atteler un char pour Télémaque ; choisissez les
meilleurs chevaux, afin qu'ils le mènent plus vite.
Il
dit ; et ces princes obéissent. Ils eurent attelé le char dans un instant. La
femme qui avait soin de la dépense, y met du pain et du vin ; avec les mets les
plus exquis, qu'elle choisit comme pour des rois. Télémaque monte le premier ;
Pisistrate, le fils de Nestor, se place près de lui, et, prenant les rênes, il
pousse ses généreux coursiers, qui, plus légers que les vents, s'éloignent
des portes de Pylos, volent dans la plaine, et marchent ainsi tout le jour sans
s'arrêter. Dès que le soleil fut couché et que les chemins commencèrent à
être obscurcis par les ténèbres, ces princes arrivèrent à Phères, dans le
palais de Diodes, fils d'Orsiloque, qui devait sa naissance au fleuve Alphée ;
ils y passèrent la nuit, et Diodes leur présenta les rafraîchissements qu'on
donne à ses hôtes. Le lendemain, dès que l'aurore annonce le jour, ils
remontent sur leur char, sortent de la cour au travers de grands portiques et
poussent leurs chevaux, qui, dans un moment, eurent traversé la plaine grasse
et fertile. Ils continuent leur chemin avec une extrême diligence, et ils
arrivent dans le palais de Ménélas, lorsque la nuit commençait à répandre
ses sombres voiles sur la surface de la terre.