Chant XX

Remonter

   
 

 

   Telle dvant la flotte, ardent fils de Pelée !

Des Grecs autour de toi la foule amoncelée

S'arme, et d'une autre part les guerriers d'ilion

Sur le tertre voisin rangent leur bataillon.

    Des sommets de l'Olympe où Jupiter l'appelle,

De son ordre sacré messagère fidèle,

Thémis vole partout et le divin palais,

Excepté l'Océan, accueille sans délais

Les fleuves mugissants et les nymphes chéries,

Habitantes des bois, des sources, des prairies.

Le maître du tonnerre au céleste séjour

Voit bientôt tous les Dieux arriver tour à tour,

Et se ranger devant le radieux portique,

De l'habile Vulcain ouvrage magnifique.

Ainsi dans sa demeure ils accourent soumis.

Neptune n'est point sourd à la voix de Thémis ;

Il est sorti des flots, et lui-même avec zèle

S'empresse de s'unir à la troupe immortelle ;

Aux premiers rangs placé, là le Dieu de la mer

S'informe des projets conçus par Jupiter :

« Pourquoi nous convoquer, monarque de la foudre !

Sur deux peuples rivaux que vas-tu donc résoudre ?

La guerre se prépare à rallumer ses feux. »

0 Neptune ! répond le roi tonnant des deux,

Tu sais quelle pensée en mon âme réside.    

Je songe à ces héros, à leur sort homicide.         

Dans l'Olympe élevé tandis qu'assis en paix, 

J'abaisserai sur eux des regards satisfaits,

Allez, et que chacun, descendu dans la plaine,

Témoigne aux deux partis son amour ou sa haine !

Si contre les Troyens Achille seul luttant

S'avance, Us ne pourront résister un instant ;

Déjà même sa vue effraya leur armée.

Je crains que sa valeur, de vengeance enflammée,

Avant le temps marqué frappant des coups trop sûrs,

D'Ilion aujourd'hui ne renverse les murs. »              

    A ces mots, Jupiter, en allumant leur rage,

Précipite les Dieux vers les champs du carnage,

Et les voit, excités de sentiments divers,

D'un vol impatient courir aux bords des mers.

Bientôt Junon, Pallas, Neptune dont les ondes

D'une humide ceinture enveloppent les mondes,

Mercure, Dieu prudent et propice aux humains,

Des combats vers la flotte ont suivi les chemins ;

Sur leurs traces Vulcain d'une marche inégale

Se traîne, et de ses yeux la colère s'exhale.

Mars au casque embelli d'un éclatant cimier

Parmi les rangs troyens se montre le premier ;

Latone qui frémit, le Xanthe qui murmure,

Phébus qui livre aux vents sa longue chevelure,

Vénus au doux souris, Diane aux traits légers

Affrontent avec lui les belliqueux dangers.

    En l'absence des Dieux le peuple de la Grèce

Signale, ivre d'orgueil, son ardeur vengeresse ;

Car Achille, pareil à l'homicide Mars,

Après un long repos, dans les sanglants hasards

Reparaît en vainqueur et ses armes rayonnent ;

Des Troyens alarmés tous les membres frissonnent.

Mais à peine l'Olympe a vu ses habitants

Descendre et se mêler aux nombreux combattants,

De vengeance altérée et de meurtres avide,

La Discorde se lève et dans son vol rapide,   

Tantôt aux bords des mers, tantôt hors du rempart,

Près du fossé Pallas rugit de toute part.

Tel qu'un sombre ouragan, des hauteurs de Pergame

Mars pousse les Troyens que son exemple enflamme,

Ou, terrible, parcourt les champs du Simoïs,

Et le Callicolone effrayé de ses cris.      

    Ainsi les Immortels guident les deux armées

D'une égale furie, à leur voix, animées.

Des hommes et des Dieux le père tout-puissant

Tonne du haut des airs. A ce bruit menaçant,

Neptune a secoué les entrailles du monde ;

Les monts tremblent ; la flotte a tressailli sur l'onde ;

De la base au sommet l'Ida s'est ébranlé,

Et des remparts troyens le faite a chancelé.

Dans les lieux souterrains où ce fracas résonne,

Platon épouvanté s'élance de son trône

Et pousse un cri, de peur qu'au-dessus des enfers

Neptune, dont le sceptre agite l'univers,

Ouvrant la terre immense en ses abîmes sombres,

Ne dévoile aux vivants cet empire des ombres,

Empire désolé, redoutable, odieux,

Maudit par les mortels, horrible même aux Dieux,

Des célestes rivaux tant la fureur guerrière

Fait au loin retentir la lice tout entière !

Ses flèches à la main, Apollon irrité

S'oppose au roi Neptune avec célérité ;

Pallas aux yeux d'azur contre Mars se déchaîne,

Et sur elle Junon voit marcher dans la plaine

Cette sœur de Phébus, Diane, dont les traits,

Par son arc d'or lancés, volent dans les forêts.       

Mercure, Dieu sauveur que la force environne,

Soutient le choc hardi de la belle Latone ;

Enfin Vulcain combat ce fleuve audacieux,

Scamandre sur la terre et Xanthe dans les cieux.

    Ainsi contre les Dieux les Dieux luttaient.

Achille, Cherchant parmi les rangs un passage facile,

Brûle d'atteindre Hector, et voudrait dans son sang

Rassasier de Mars le courroux frémissant.

Témoin de la colère où son âme est en proie,

Pour ranimer l'ardeur des phalanges de Troie,

Phébus, de Jupiter ce brillant rejeton,

D'un enfant de Priam, du jeune Lycaon

Emprunte la figure, imite le langage,

Et debout près d'Énée, à combattre l'engage :

« Prudent chef des Troyens ! où sont-ils ces exploits

Qu'en nos joyeux banquets tu promis à nos rois ?

Tu défiais Achille et sa rage effrénée. »

« Noble fils de Priam ! répond le sage Énée,

Pourquoi donc m'exciter à braver, malgré moi,

Ce guerrier, artisan et de deuil et d'effroi ?

Plus d'une fois déjà d'Achille aux pieds rapides

Je supportai l'attaque et les coups intrépides.

Je connus sur l'Ida ce terrible agresseur,

Lorsque, de nos troupeaux insolent ravisseur,

Dans Pédase et Lyrnesse il lança le ravage ;

Pallas le conduisait, et, semant le carnage,

Du belliqueux Lélège et des fils d'Ilion

L'exhortait à frapper le vaste bataillon,

Et moi, sans Jupiter, sans ma vigueur agile,

Je tombais sous les mains de Pallas et d'Achille.

Achille ! quel mortel lutterait contre lui ?

A ses côtés un Dieu, lui vouant son appui,

Toujours veille, et jamais sa flèche ne s'arrête

Qu'au sein de l'ennemi, sa sanglante conquête.

Si le sort entre nous balançait les combats,

Eût-il un corps d'airain, il ne me vaincrait pas. »

« Brave guerrier ! des Dieux implore l'assistance,

Dit Phébus ; si Thétis lui donna l'existence,

Tu la dois à Vénus, et du roi de la mer   

Le sang n'égale point le sang de Jupiter.

Pousse en avant l'airain de ta lance invincible ;

A son frivole orgueil montre un cœur insensible. »

D'une fougueuse ardeur par Phébus enflammé,

Le pasteur des humains s'élance tout armé ;    

Tandis que le premier sur ce sanglant théâtre  

Le fils d'Anchise court, Junon aux bras d'albâtre

L'aperçoit, à travers la foule des soldats,

Contre son fier rival précipitant ses pas ;

Elle appelle les Dieux : « 0 Minerve ! ô Neptune !

Dans le fond de vos cœurs redoutez l'infortune ;

Pour défier Achille, Énée en menaçant

S'avance, revêtu d'airain resplendissant.

Phébus même l'excite... Allons ! dans la carrière

Repoussons du Troyen la fureur meurtrière.

Qu'Achille, ceint de force et vainqueur aujourd'hui,

Sache quels Dieux puissants s'intéressent à lui,

Et l'emportent sur ceux qui, défenseurs de Troie,

Au trépas jusqu'ici dérobèrent sa proie !

Si, du haut de l'Olympe à l'envi descendus,

Nous venons tous lutter, aux hommes confondus,

C'est pour sauver encor ce héros indomptable.

Plus tard il subira le sort inévitable

Que les Parques, tournant leur avare fuseau,

Lui filèrent jadis aux bords de son berceau.

S'il n'est point averti par quelque voix divine,

Loin de braver les traits qu'Apollon lui destine,

Il fuira sans combat son céleste pouvoir,

Tant les Dieux aux mortels sont terribles à voir ! »

     Mais Neptune : « Bannis ces indignes alarmes.

Nous autres, Dieux plus forts, ne prenons pas les armes,

Et, sur un tertre assis, spectateurs du danger,

Laissons tous ces humains combattre et s'égorger.

Si Mars et si Phébus engagent la querelle,

Ou d'Achille irrité s'ils compriment le zèle,

De funestes discords régneront parmi nous ;

Ces deux divinités, en cédant à nos coups,

Auprès des Immortels, par une fuite prompte,

Reviendront dans l'Olympe ensevelir leur honte. »

     Neptune aux noirs cheveux conduit soudain leurs pas

Vers le mur dont jadis les Troyens et Pallas

Bâtirent la hauteur pour garantir Alcide,

Poursuivi loin des mers par un monstre homicide.

Là s'arrête Neptune avec les autres Dieux,

Qu'un nuage profond dérobe à tous les yeux.

Ailleurs, sur le penchant du mont Callicolone

Des vengeurs d'Ilion la foule t'environne,

Puissant Phébus ! et Mars, ravageur des cités,

Prêt à combattre aussi, se place à tes côtés.

En deux troupes rangé, chaque Dieu délibère

Sans commencer encor cette, sanglante guerre,

Lorsqu'assis dans les cieux, Jupiter a tonné.

L'airain brille ; partout la plaine a résonné ;

Des chevaux, des soldats l'essaim se précipite,

Et sous leurs pas bruyants le sol tremblant palpite.

Tout à coup deux guerriers, illustres tous les deux,

Énée, issu d'Anchise, Achille, enfant des Dieux,

Sortent, impatients, de l'une et l'autre armée,

Et d'un égal courroux leur âme est enflammée.

En relevant son front sous le casque d'airain,

Couvert du bouclier et la lance à la main,

Énée accourt ; Achille à son tour le menace.

Tel d'abord un lion, dans sa farouche audace,

Brave tout un hameau brûlant de l'égorger ;

Mais d'un trait ennemi quand un jeune berger

Le frappe, il se retourne, et de sa gueule ardente

Ruisselle entre ses dents une écume abondante ;

Son courage frémit dans son sein généreux ;

De sa queue irritée il bat ses flancs poudreux,

Et les yeux flamboyants, affamé de carnage,

Ou triomphe ou périt, vengeur de son outrage :

Tel, poussé par l'instinct de son courroux guerrier,

Le Grec fougueux s'approche et parle le premier :

«Énée ! en t'arrachant à cette foule immense,

Contre moi quel destin entraîne ta démence ?

Crois-tu, si tes efforts l'emportent sur les miens,

Puissant comme Priam, régner sur les Troyens ?

Priam entre tes mains ne mettrait pas l'empire,

Car il a des enfants ; la sagesse l'inspire.

Si je meurs sous tes coups, pour te récompenser,

Ilion voudra-t-il jamais te dispenser

Un champ superbe, en blés, en vignobles fertile ?

Toi, mon vainqueur ! abjure un projet difficile.

Ne te souvient-il plus que, loin de tes troupeaux,

Sur les monts de l'Ida je troublai ton repos,

Quand, te rencontrant seul, ardente à ta poursuite,

Cette lance d'airain déjà te mit en fuite ?

Alors, n'osant sur moi reporter tes regards,

Tu courus de Lyrnesse implorer les remparts ;

C'est là que, dispersant le deuil et le ravage,

Secondé de Pallas qui guidait mon courage,

Aux femmes qu'enfermait cette vaste cité,

Triomphant, je ravis la douce liberté.

Jupiter te sauva ; mais contre ma colère

N'espère plus des Dieux le soutien tutélaire.

Va donc ! retire-toi ; fuis la mort ! l'insensé

Borne sa prévoyance à juger le passé. »

« Achille ! lui répond le héros immobile,

Ne crois pas m'effrayer comme un enfant débile.

Je pourrais bien aussi par d'outrageants discours

A ma haine aisément laisser un libre cours.

Les récits, prononcés par la bouche des hommes,

Nous ont depuis longtemps enseigné qui nous sommes,

Quoique de nos parents le destin des deux parts

N'ait présenté jamais l'aspect à nos regards.

Si Pelée et Thétis t'ont donné la lumière,

Moi je suis né d'Anchise, et Vénus est ma mère ;

J'ai droit de m'en vanter. Ou Vénus ou Thétis

Va pleurer en ce jour sur le trépas d'un fils ;

Car je ne pense pas qu'oubliant notre haine,

Après de vains discours, nous désertions l'arène.

Mais si tu veux, je puis te citer mes aïeux ;

Le monde entier connaît leur renom glorieux.

Quand le saint Ilion n'existait pas encore,

Engendré par le Dieu que l'univers adore,

Régnait ce Dardanus dont le pouvoir fonda

L'antique Dardanie au pied du mont Ida,

Et les mortels doués d'un sonore langage

N'habitaient point la plaine et déserte et sauvas.

Né de ce roi puissant, et des hommes d'alors

Surpassant la splendeur par ses vastes trésors,

Lorsqu' Érichthonius de ses verts marécages

A trois mille juments livra les pâturages,

Borée aima, dit-on, leur orgueilleux essaim,

Et coursier aux crins noirs, il féconda leur sein

D'où sortirent bientôt douze jeunes cavales,

Qui volaient, du Zéphyr bondissantes rivales,

Sans courber des épis le sommet frémissant,

Sans Incliner les mers et leur dos blanchissant.

Fils d'Érichthonius, d'une auguste alliance

Tros obtint trois enfants fameux par leur vaillance,

Ilus, Assaracus, et ce mortel si beau,

Ganymède qui, fier de son destin nouveau,

Enlevé par les Dieux à l'amour de son père,

Verse le doux nectar au maître du tonnerre.

Ilus donna la vie au grand Laomédon,

Et plus tard Clytius, Lampus, Priam, Tithon,

Hicétaon, de Mars rejeton redoutable,

Durent tous la naissance à ce prince équitable.

Enfin d'Assaracus vint le noble Capys

Dont Anchise a reçu le jour qu'il m'a transmis.

Priam fit naître Hector. Voilà mon origine.

Et mon sang s'applaudit de sa source divine.

Jupiter seul, au gré de ses puissantes mains,

Fait décroître ou grandir la force des humains.

Loin de nous accabler de ces propos infâmes,

Que ne porterait pas un navire à cent rames,

Dans les sanglants combats puérils discoureurs,

N'allons point vainement exhaler nos fureurs.

La langue des mortels, fertile en impostures,

Peut dans un vaste champ répandre mille injures.

Les outrages subis, je te les rendrais tous.

Mais que sert d'imiter dans leur brûlant courroux

Deux femmes tour à tour au milieu d'une place.

Prodiguant sans pudeur le mensonge et l'audace ?

Je n'ai pas peur de toi ; viens donc : rivaux fougueux,

De nos lances d'airain mesurons-nous tous deux. »

     A peine il a parlé, son javelot rapide

D'Achille fait mugir le bouclier solide ;

Achille s'en étonne et d'un bras vigoureux

Détourne de son corps ce rempart dangereux.

De la flèche d'Énée il redoute l'atteinte.

L'insensé dans son cœur aveuglé par la crainte

Ignore que toujours sur un présent divin

Les efforts des mortels se dirigent en vain.

Le trait, loin d'enfoncer l'armure d'Éacide,

Est retenu par l'or, d'un Dieu cadeau splendide ;

Deux lames ont cédé ; trois résistent ; Vulcain

Pour cette riche armure en forgea deux d'airain ;

Deux autres sont d'étain, et l'or de la dernière

Oppose au javelot une ferme barrière.

Mais Achille, à son tour, frappe d'un coup adroit

Le bouclier troyen près du bord, à l'endroit

Où l'airain moins épais, où le cuir plus fragile

Au bois du Pélion laisse un accès facile.

Le bouclier percé frémit. Énée alors

Effrayé, le repousse en rassemblant son corps,

Et, sans avoir atteint son épaule effleurée,

Dans le sol entr'ouvert la pique est demeurée.

A cette arme fatale avec peine échappé,

D'un morne accablement il s'arrête frappé ;

Quand il voit à ses pieds la lance meurtrière,

Un voile de douleur obscurcit sa paupière.

Le Grec plus furieux et l'épée à la main,

En Jetant de grands cris, tombe sur lui ; soudain

Prenant un lourd rocher que, malgré leur courage,

Ne pourraient soulever deux hommes de notre âge,

Le Troyen d'un seul bras le lance tout entier ;

Défendu par son casque et par son bouclier,

Achille vient de près le menacer du glaive,

Lorsque Neptune, avant que le meurtre s'achève,

Parle aux Dieux immortels : « Pour moi quelle douleur !

Achille va d'Énée immoler la valeur.

Malheureux ! Apollon, égarant sa bravoure,

Ne le sauvera point de la mort qui l'entoure.

Mais des fautes d'autrui souffrons-nous lâchement

Qu'un innocent héros porte le châtiment,

Lui qui toujours offrit des présents agréables

Aux Dieux, du vaste Olympe habitants vénérables ?

Empêchons son trépas, ou tremblons que sur nous

De Jupiter vengeur n'éclate le courroux,

S'il périt égorgé par le bras d'Éacide.

Son destin est de vivre, et d'un coup homicide

Le sort préservera le germe précieux

De ce vieux Dardanus qui, cher au roi des cieux,

Parmi tous ses enfants nés de femmes mortelles,

Mérita le premier ses bontés paternelles.

La race de Priam a perdu son amour ;

Le noble Énée enfin doit régner à son tour,

Et les fils de ses fils garderont d'âge en âge

Du sceptre des Troyens l'immortel héritage. »

     Mais Junon aux grands yeux : « Délibère en ton coeur

Si tu veux le sauver et le rendre vainqueur,

Ou si tu laisseras sa vaillance inutile

Succomber et périr sous le glaive d'Achille.

Souvent comme Pallas j'ai juré que mon bras

N'arracherait jamais les Troyens au trépas,

Quand même je verrais par les Grecs allumée

La flamme anéantir Pergame consumée. »

    Junon parle ; Neptune affronte les combats,

Des lances et des dards traverse le fracas,

Et s'avance à la place où, loin de la mêlée,

Luttent le fils d'Anchise et le fils de Pelée.

Du bouclier d'Énée il arrache soudain

Le long frêne muni d'un éclatant airain,

Le jette aux pieds d'Achille et répand sut sa vue

D'un nuage profond la nuit inattendue,

Puis, il saisit Énée et l'enlevant du sol,

Dans les airs avec lui précipite son vol ;

Le héros, franchissant, dans cette course ailée,

Des soldats, des chevaux la foule amoncelée,

Par une main divine aisément soutenu,

Parmi les rangs nombreux est bientôt parvenu    

Jusques au bout du champ fertile en funérailles,

Où les vaillants Caucons s'armaient pour les batailles.

Près du guerrier troyen là Neptune arrêté ;

« Fils d'Anchise ! dit-il, quelle divinité

T'excitait à combattre un rival magnanime

Que préfère le ciel, que plus de force anime ?

Quand tu le trouveras, tremble, malgré le sort,

Tremble, qu'il ne t'envoie au séjour de la mort.    

Évite son aspect ; mais, lorsque de son âme

L'avare Destinée aura coupé la trame,

Intrépide, au combat reviens te signaler ;

Car nul autre des Grecs ne pourra t'immoler. »

    Neptune qui le laisse instruit par ce langage.

Des paupières d'Achille ôte l'épais nuage,

Et le héros, frappé d'un jour éblouissant,

Dans son sein généreux se dit en gémissant ;

Ciel ! quel prodige ! eh quoi ! mon arme est sur la terre !

Je ne vois plus celui que cherchait ma colère.

Énée est cher aux Dieux, mais je pensais qu'en vain

Il se glorifiait de cet appui divin.

Qu'il parte donc ! heureux d'échapper à ma lance,

Il n'aura plus le cœur de braver ma vaillance.

Mais allons ! exhortant mes valeureux soldats,

A d'autres ennemis renvoyons le trépas ! »

    Alors de rang en rang à chacun il s'adresse :

« Poursuivez les Troyens, nobles fils de la Grèce !

Marchez homme contre homme ! Enorgueillissez-vous

De combattre, enflammés d'un généreux courroux.

Car, malgré les transports de ma fureur guerrière,

Je ne puis seul courir sur une armée entière.

Non, Mars, quoique immortel, non, l'altière Pallas

A tant de bataillons ne s'opposeraient pas

Pour moi, loin de montrer un moment de faiblesse.

De mes pieds, de mes bras je lutterai sans cesse ;

J'enfoncerai la foule, et malheur au Troyen

Dont le fer imprudent s'approchera du mien ! »

    L'illustre Hector qu'entouré une vaillante élite,

A fondre sur Achille en menaçant l'excite :

« Magnanimes Troyens ! qu'Achille et sa fureur

Ne voua inspirent point une lâche terreur !

Ces Dieux, que je pourrais injurier sans doute,

Ces Dieux sont tout-puissants ; ma lance les redoute.

Achille, dans sa haine à moitié satisfait,

De tous ses vœux cruels ne verra pas l'effet.

Je marche contre lui, prêt à venger Pergame,

Son bras fût-il pareil, oui, pareil à la flamme.

Eut-il un cœur de fer ! » Les Troyens, à sa voix,

Leurs lances en avant, courent tous à la fois ;

Le tumulte est horrible. Alors d'un pas agile

Phébus s'approche : « Hector ! ne combats point Achille.

Cache-toi ; n'attends pas qu'il plonge dans ton cœur

De loin ses traits légers, de près son fer vainqueur. »

    Aux accents d'Apollon, une terreur soudaine,

Frappant l'âme d'Hector, dans la foule l'entraîne.

D'une force invincible Achille revêtu,

Poursuivant l'ennemi sous ses coups abattu,

Pousse des cris affreux. D'abord son fer immole

Iphition, qui, né sous les neiges du Tmole,

Dans l'opulente Hyda fut engendré jadis

Par le vaillant Otrynte et la nymphe Néis.

Le vainqueur, en deux parts faisant rouler sa tête,

Avec bruit le renverse, et fier de sa conquête :

« Meurs, ô le plus terrible entre tous les mortels !

Meurs loin du lac Gygée et des champs paternels,

Où l'Hyllus poissonneux roule ses eaux profondes,

Où serpente l'Hermus aux tournoyantes ondes. »

    La nuit couvre ses yeux ; de ses membres meurtris

Les chars grecs sous leur roue écrasent les débris.  

Un des fils d'Anténor, un guerrier intrépide,

Démoléon périt, victime d'Éacide,

Et du trait acéré dirigé sur son front

Le grand casque d'airain n'écarte pas l'affront ;

La pointe a brisé l'os ; l'armure est traversée,

Et la cervelle au loin rejaillit dispersée.

Le trépas l'a vaincu. Tandis qu'Hippodamas

Du faîte de son char descendait à grands pas,     

Achille, qui l'arrête en sa fuite rapide,    

Lui plonge dans le dos une lance homicide.   

Comme on voit dans Hélice un taureau mugissant

Devant l'autel pieux arrosé de son sang

Expirer sous les coups d'une avide jeunesse,

Aux regards de Neptune enivré d'allégresse :

L'âme d'Hippodamas, qui s'enfuit promptement,

Exhale avec sa vie un sourd gémissement.

Achille, armé du fer, et plus terrible encore,

S'élance furieux sur le beau Polydore,

Dernier fils de Priam, à qui son père, hélas !

Le chérissant le plus, défendait les combats,

Et qui, joyeux de voir les Troyens de son âge  

A la course toujours lui céder l'avantage,

Maintenant, le cœur plein d'un orgueil puéril,

Provoquait le trépas en volant au péril.

L'impétueux Achille arrête son audace ;

Près du double rempart que forme la cuirasse,

Il le frappe à l'endroit où de ses anneaux d'or

Le baudrier solide assemble le trésor ;

Au milieu de son dos la forte javeline

A pénétré ; la pointe au bas de la poitrine

Ressort par le nombril. Le héros pâlissant,

D'ombres environné, succombe gémissant ;

Tombé sur ses genoux, ses deux mains défaillantes

Cherchent à retenir ses entrailles sanglantes.

    Hector a vu son frère avec un long effort,

Sur l'arène étendu, lutter contre la mort ;

D'un voile épais soudain ses regards s'obscurcissent ;

Ardent comme le feu dont les éclairs jaillissent,

Il ne veut plus de loin défier les hasards,

Et marche sur Achille en agitant ses dards.

Achille, dédaigneux de sa vaine furie,

Dès qu'il le voit, s'élance et, plein d'orgueil, s'écrie :

« Il est donc près de moi cet homme dont le fer

Ravit à ma douleur mon ami le plus cher !

On ne nous verra point devant les funérailles

Fuir tous deux plus longtemps le sentier des batailles.

Puis, l'œil ardent de rage : « Accélère tes pas ;

Approche, et viens franchir les portes du trépas. »

Hector au front couvert d'un casque magnifique,

Sans frissonner de peur, en ces termes réplique :

« Achille ! ne crois point par ton langage allier,

Comme un timide enfant, effrayer un guerrier.

Ma voix pourrait te rendre outrage pour outrage,

Mais non ; si je n'ai pas ta force et ton courage,

Sur les genoux des Dieux repose notre sort,

Et ma lance ou mon dard peut t'envoyer la mort. »

    Il parle ; de son trait la pointe courroucée

Qu'un souffle de Pallas loin d'Achille a poussée,

Tombe à ses pieds. Achille avec un cri perçant

Sur le Troyen s'avance, altéré de son sang ;

Grâce au pouvoir céleste, Apollon à sa rage

Enlève Hector caché dans un épais nuage.

Trois fois Achille vole et balance son fer,       

Mais de son fer trois fois il n'a frappé que l'air.

Terrible comme un Dieu, dans sa bouillante audace,

La lance encor levée, il s'approche, il menace :

« Chien cruel ! du trépas te voilà préservé !

Il planait près de toi ; mais Phébus t'a sauvé.

Car c'est lui que toujours invoque ton courage,

Lorsque des traits sifflants tu vas braver l'orage.

Plus tard, si quelque Dieu daigne me secourir,

Si nous nous retrouvons, tu n'as plus qu'à mourir.

Maintenant, dans la plaine où mon audace vole,

Qu'un Troyen se présente, et soudain je l'immole. »

     Il s'élance à ces mots, et son dard meurtrier

Du malheureux Dryops traverse le gosier.     

Dryops à ses pieds tombe, et le fils de Pelée

Arrête Démuchus dans l'épaisse mêlée ;

Malgré sa taille immense, il brise ses genoux,

Et, l'épée à la main, l'accable de ses coups.

Laogon, Dardanus dont Bias est le père,

Renversés de leur char, ont mesuré la terre ;

Achille de son glaive et de son javelot

Les frappe ; l'un et l'autre expirent aussitôt.

Tros, enfant d'Alastor, s'offre sur son passage ;

Il le supplie et croit, comme ils sont du même âge,

Que le héros, ému d'une douce pitié,  

Ne l'immolera point à son inimitié.

Malheureux ! vain espoir! dans son âme insensible

Achille renfermait un courroux inflexible.

Tandis que le Troyen, menacé de périr,

Embrasse ses genoux, tâche de l'attendrir,

Le fer de son vainqueur lui déchire le foie

Qui tombe en s'échappant par une large voie ;

Sa force l'abandonne ; un sang noir a coulé,

Et d'un nuage obscur son regard s'est voilé.

Achille à Mulios court porter la défaite ;

De l'une à l'autre oreille il lui perce la tête.

De son glaive fumant le tranchant allongé

Dans le front d'Échéclus tout entier s'est plongé,

Et le sanglant Trépas, la Parque meurtrière

De ce fils d'Agénor ont fermé la paupière.

Après, Deucalion cède au rapide airain

Qui traverse à la fois et son coude et sa main ;

Les nerfs sont déchirés ; le Troyen Immobile

Voit la mort devant lui ; l'inexorable Achille

Vient lui trancher la gorge, et sous les coups du fer

Sa tête avec son casque au loin vole dans l'air ;

La moelle au même instant jaillit de ses vertèbres,

Et sur la terre il gît chargé d'ombres funèbres.

     Noble fils de Pirée, un guerrier valeureux,

Rhigmus, qui de la Thrace a fui les champs heureux,

Lorsque le javelot du fougueux Éacide

Dans ses poumons enfonce un airain homicide,

Tombe ; Aréthoüs, son fidèle écuyer,

Détourne les chevaux ; mais un dard meurtrier

Le blesse dans le dos, et loin du char il roule :

L'attelage effrayé s'égare dans la foule.

    Quand le feu, propagé par le souffle des vents,

Disperse avec fureur ses tourbillons mouvants,

Des arides coteaux, des profondes vallées,

Il dévore, en courant, les forêts ébranlées :

Tel partout, comme un Dieu, le terrible héros

Frappe, et sur un sol noir le sang coule à grands flots.

Des bœufs au large front, dans une aire aplanie,

Pliant au même joug leur tête réunie,

Foulent en mugissant l'orge blanche, et loin d'eux

La paille a voltigé sous leurs pieds vigoureux :

Tels les coursiers d'Achille armés d'ongles solides

Brisent les boucliers, les cadavres livides ;

Du sang que fait jaillir la roue an vol de feu.

Les gouttes ont couvert les anneaux et l'essieu,

Et d'Achille, orgueilleux d'illustrer son courage,

Les invincibles mains se souillent de carnage.