Chant XIX

Remonter

   
 

 

     Du fond des mers l'Aurore au voile radieux

Sortait pour éclairer les hommes et les Dieux ;

Thétis, les bras chargés de l'armure éclatante,

Court vers son fils chéri, qui non loin de sa tente,

Sur le corps du héros, objet de ses douleurs,

Se roulait en versant un long torrent de pleurs.

Ses nombreux compagnons gémissaient.

La déesse lui prend la main, le nomme et parle avec tendresse :

« Mon fils ! laissons Patrocle étendu sur ce bord,

Puisque l'arrêt des Dieux a décidé sa mort.

Terminons notre deuil et comprimons nos larmes.

Accepte toutefois ces glorieuses armes ;

Vulcain en est l'auteur; d'un chef-d'œuvre si beau

Aucun mortel jamais ne porta le fardeau. »

    Quand Thétis a parlé, la merveilleuse armure,

Posée aux pieds d'Achille avec un sourd murmure,

Glace d'un prompt effroi l'immobile soldat

Dont le regard ne peut en soutenir l'éclat.

Mais Achille respire une fureur nouvelle,

Et sous d'épais sourcils son regard étincelle ;

Joyeux de promener sur les divins présents

Une main curieuse et des yeux complaisants,

Il s'écrie : « 0 ma mère ! un si brillant ouvrage

Du talent d'un mortel n'est point l'apprentissage ;

L'habileté des Dieux seule a pu le former.

Tu l'ordonnes : eh bien ! je consens à m'armer.

Mais je crains que, rongeant ces blessures livides,

Les vers impurs, produits par les mouches avides,

Sur Patrocle acharnés, de ses membres meurtris

Ne corrompent les chairs, ne souillent les débris. »

    Thétis aux pieds d'argent répond soudain :

«Achille! Ne trouble pas ton cœur de ce soin inutile ;

C'est moi qui chasserai ces mouches dont l'essaim

Vole autour des héros pour dévorer leur sein.

Dût Patrocle rester un an sans sépulture,

Plus superbe, du temps il bravera l'injure.

Toi, rassemblant les Grecs, dépose aux yeux de tous

Contre leur chef puissant ton orgueilleux courroux ;

Arme-toi pour la guerre et revêts ton courage. »

    Par ce discours Thétis a redoublé sa rage ;

De la corruption pour garantir son corps,

L'odorante ambroisie aux célestes trésors,

Et le rouge nectar coulent dans sa narine.

L'ardent Achille alors sur la plage marine,

En jetant de grands cris, s'élance. Les guerriers

Qui mesurent au camp les tributs nourriciers,

Les pilotes nombreux qui d'une main habile

Dirigent des vaisseaux le gouvernail mobile,

Tous volent au Conseil, où parait le héros

Dont la valeur longtemps resta dans le repos.

Disciples du dieu Mars, Ulysse et Diomède

Révèlent, en boitant, le mal qui les obsède ;

Sur leur lance appuyés, par un pénible effort

Tous deux au premier rang viennent s'asseoir d'abord.

Atride sur leurs pas languissamment se traîne ;

Car, parmi les périls de la sanglante arène,

Coon, fils d'Anténor, de sa pique d'airain

Avait blessé des Grecs ce noble souverain.

Dans le Conseil partout quand la foule est entrée,

Achille aux pieds légers se lève : « Fils d'Atrée !       

Il aurait mieux valu jadis pour tous les deux

Triompher sagement de nos transports fougueux.

Une esclave excita notre ardeur vengeresse.

Plût au ciel que le jour où, maître de Lyrnesse,

Sur mes profonds vaisseaux je l'entraînai vainqueur,

Les flèches de Diane eussent frappé son cœur !        

Jamais des ennemis la lance meurtrière

N'eût réduit tant de Grecs à mordre la poussière.

A ma libre fureur quand je donnais l'essor,

J'exauçais le désir des Troyens et d'Hector.

Je crois que d'une longue et fatale querelle

Les Grecs conserveront la mémoire éternelle.

Quels que soient nos chagrins, négligeons le passé ;

Étouffons le courroux dans nos cœurs amassé.

La nécessité parle et sa voix souveraine

Me défend de nourrir une implacable haine.

Excite sans retards les Grecs aux longs cheveux ;       

Les Troyens !.. que je sache, en m'élançant contr'eux,

S'ils garderont le poste où veille leur vaillance ;    

Certes, tout ennemi qu'épargnera ma lance,

Heureux, dans le péril, d'échapper à mes coups.

Volontiers, pour s'asseoir, fléchira les genoux. »

    Tandis que le guerrier, oubliant ses injures,

Réjouit tous les Grecs aux solides chaussures,

Atride, sans marcher au milieu des héros,

Ne quitte pas son siège et s'exprime en ces mots :

« 0 disciples de Mars ! braves fils de la Grèce !

Amis ! votre devoir est d'écouter sans cesse.

N'interrompez jamais, de peur de le troubler,

L'orateur qui se lève et demande à parler.

Comment se faire entendre au sein de la licence ?

La voix la plus sonore y perdrait sa puissance

Achille ! c'est à toi que je m'adresse, et vous.

Grecs ! pesez mes discours pour les retenir tous.

Souvent des Argiens le courroux unanime

Sur moi de nos débats a rejeté le crime.

Seul je n'ai pu causer tant de maux réunis.

Jupiter, le Destin et la sombre Erinnys

Jetèrent dans mon âme une fureur sauvage

Le jour où l’on me vit, lui prodiguant l'outrage,

Du prix de sa valeur dépouiller mon rival.

Mais que pouvais-je alors ? Auteur de tout le mal,

Até m'avait soufflé sa rage inexorable,

Até, de Jupiter cette fille exécrable,

Qui va semant au loin la haine et les affronts,

Ne touche pas le sol et marche sur nos fronts.

Des Dieux et des mortels le monarque suprême

Aux traits de son courroux fut exposé lui-même.

Employant l'artifice à défaut du pouvoir,

Une femme, Junon confondit son espoir,

Lorsqu'Alcide devait naître des flancs d'Alcmène

Dans les superbes murs de la ville thébaine.

Jupiter convoqua ses célestes sujets :

« Déesses, et vous, Dieux ! connaissez mes projets.

En ce jour Ilithye entr'ouvre à la lumière

D'un glorieux mortel la naissante paupière,

Et ce mortel, parmi les rois nés de mon sang,

Courbera ses voisins sous un sceptre puissant. »

« Tu m'abuses, répond la perfide déesse,

Ta promesse est encore une vaine promesse.

Mais si tu ne mens pas, qu'un serment éternel

M'assure de ta part, dans ce jour solennel,

Que l'enfant précieux qui des flancs de sa mère

En tombant à ses pieds doit venir sur la terre,

Héros fameux, parmi les rois nés de ton sang,

Courbera ses voisins sous un sceptre puissant ! »

Sans deviner sa ruse et sans craindre sa haine,

Le Dieu par un serment imprudemment s'enchaîne.

Serment fatal ! Junon s'élance au même instant

Des sommets élevés de l'Olympe éclatant,

Court dans Argos, fidèle à sa fureur jalouse,

Trouver de Sthénélus la magnanime épouse,

Avant le jour marqué, fait naître le mortel

Captif depuis sept mois dans le sein maternel,

S'éloigne, et, d'Ilithye arrêtant la puissance,

Du jeune Alcide encor retarde la naissance,

Puis, remontant aux cieux et d'un air triomphant

« 0 maître de la foudre ! il est né cet enfant

Qui soumettra les Grecs à sa loi respectée ;

Son père est Sthénélus ; son nom est Eurysthée ;

Ton sang divin l'anime, et ce vaillant héros

Méritera l'honneur de régner sur Argos. »

Accablé de douleur, furieux de l'injure,

Le Dieu saisit d'Até la belle chevelure,

Atteste avec serment que l'Olympe étoile

Par ses pieds criminels ne sera plus foulé,

Et, loin des cieux, bientôt d'une main irritée

Sur le sol des humains il l'a précipitée.

Mais il gémit de voir son fils sans défenseur

Subir dans Eurysthée un cruel oppresseur.

Terrible Até ! mon cœur n'a pu la méconnaître

A ce bouillant courroux dont je n'étais plus maître,

Quand sous le grand Hector au panache éclatant

Les Grecs près des vaisseaux mouraient en combattant.

Jupiter m'aveugla ; le repentir m'éclaire.

J'espère avec mes dons apaiser ta colère,

Achille ! lève-toi ! que nos braves guerriers

Retournent sur tes pas aux périls meurtriers !

Je t'offre tous les biens qu'en venant sous ta tente,

Le noble Ulysse hier promit à ton attente,

Ou, si tu veux dompter tes belliqueux transports,

Du fond de mon navire apportant ces trésors,

Mes nombreux serviteurs prouveront à la Grèce

Que j'aspire à calmer ta haine vengeresse. »

    Achille aux pieds légers lui répond sans délais :

« Atride ! accorde-moi ces dons ou garde-les ;

Il n'importe ! aujourd'hui ne songeons qu'au carnage ;

Plus de discours frivole! achevons notre ouvrage.

Les Grecs verront bientôt Achille aux premiers rang

Frapper, la lance en main, les Troyens expirants.

Qu'ainsi chacun de vous les frappe et les immole ! »

    L'ingénieux Ulysse alors prend la parole :

« Achille égal aux Dieux ! non ; qu'avant leur repas,

Aux combats avec toi les Grecs ne marchent pas !

Si leur fer d'Ilion menace les murailles,

Rien n'arrêtera plus la fureur des batailles,

Et des peuples rivaux ou vaincus ou vainqueurs

Longtemps un Dieu terrible embrasera les cœurs.

Va ; suspendons encor le signal de la guerre.

Laisse tous nos soldats sur leur flotte légère

Savourer ce froment et ce vin généreux

Qui procurent leur force aux mortels vigoureux.

Jusqu'au soleil couchant quel guerrier intrépide,

S'il ne s'est pas nourri d'un aliment solide,

Dévoré par la soif, consumé par la faim,

Au milieu des combats, en attendrait la fin ?

Bien que d'un noble feu ses regards étincellent,

Son corps s'appesantit et ses genoux chancellent.

L'homme que fortifie un festin abondant,

Garde dans sa poitrine un cœur toujours ardent,

Résiste tout le jour, et, ferme en son courage,

Ne s'arrête lassé qu'après un long carnage.

Sépare tes guerriers. Atride à tous les yeux

Fera porter ici ses cadeaux glorieux.

Ton sein tressaillera d'une douce allégresse.

Tu l'entendras jurer, debout devant la Grèce,

Qu'il n'a pas, écoutant une insolente ardeur,

De la jeune captive outragé la pudeur

Et n'a jamais osé, comme un maître farouche,

S'unir à Briséïs en montant sur sa couche.

Toi, deviens-nous propice et dans sa tente alors,

Ce monarque, jaloux de réparer ses torts,

En scellera l'oubli par un banquet splendide.

Plus juste désormais, ô généreux Atride !

Tu sauras comprimer ton aveugle fureur.

Un roi peut bien sans honte expier une erreur. »

Agamemnon reprend : « Sage fils de Laërte !

Toujours pour l'équité ta bouche s'est ouverte.     

J'y consens ; enchaîné par un serment pieux,

Je ne me rendrai point parjure envers les Dieux.

Tel est tout mon désir. Qu'Achille encor modère

Ce généreux élan qui le pousse à la guerre !

Grecs ! attendez aussi que mes divers trésors

Soient du fond de ma tente apportés sur ces bords.

La foi de nos serments réclame les victimes.

C'est à toi d'accomplir mes ordres légitimes,

Ulysse ! choisissant l'élite des soldats,

Jusque vers mon vaisseau précipite tes pas.

Cherche les dons promis ; amène les captives,

Et que Talthybius conduise sur ces rives

Le sanglier qui doit, immolé par mon fer,

Honorer le Soleil et le grand Jupiter. »

« Roi des hommes, Atride ! un pareil sacrifice

Demande, a dit Achille, un instant plus propice.

Attends que le dieu Mars, rassasié de sang,

Ait apaisé l'ardeur de mon cœur frémissant.

Hector, quand Jupiter lui donnait la victoire,

Immola nos guerriers ; ils gisent tous sans gloire.

Et l'on pense aux festins ! suivez donc mon conseil,

Fils des Grecs ! vous pourrez au coucher du soleil

Préparer le repas, alors que nos courages

Auront par le triomphe effacé nos outrages.

Quant à moi, je ne veux jusques à ce moment

Ni d'aucune boisson, ni d'aucun aliment.

Eh quoi ! de vos banquets j'accepterais les charmes.

Tandis qu'environné de nos amis en larmes,

Déchiré par l'airain, et tourné vers le seuil,

Patrocle dans ma tente est couché sans cercueil !

Des festins !... Non ; la guerre ! il ne faut à ma rage

Que des gémissements, du sang et du carnage. »

    Ulysse au cœur prudent lui répond en ces mots :

« Fils de Pelée ! Achille ! invincible héros !

Tu sais, la lance au bras, défendre mieux la Grèce.

Je te cède en valeur, mais non point en sagesse ;

Je naquis le premier, et dans mon souvenir

Des faits bien plus nombreux viennent se réunir.

Souffre donc que ma voix te conseille et t'instruise.

Aisément des mortels le courage s'épuise ;     

Des héros abattus par l'homicide airain

Si la moisson d'abord a jonché le terrain,

Les épis moins fréquents succombent sous les lances,

A l'heure où Jupiter incline ses balances,  

Le puissant Jupiter qui, maître des humains,

Voit le sort des combats reposer dans ses mains.

Ce n'est pas en jeûnant qu'il faut pleurer la foule

Des Grecs dont chaque jour le sang généreux coule.

Pourrions-nous respirer sous le poids d'un long deuil ?

Décernons à nos morts les honneurs du cercueil,

Et, d'un cœur patient supportant nos misères,

Donnons une journée à des larmes sincères,

Une seule ; et nous tous au trépas échappés,

Quand les soins des banquets nous auront occupés,

Revêtus de l'airain, combattons sans relâche.

Car un ordre nouveau serait funeste au lâche

Qui languirait ici loin des sanglants hasards.

Courons sur les Troyens ; réveillons le Dieu Mars. »

    Il a parlé. Soudain, suivant ses pas rapides,

De l'illustre Nestor les enfants intrépides,

Mélanippe et Mégès, Thoas et Mérion,

Lycomède, ce fils du généreux Créon,

Des chefs impatiens prompts à remplir l'attente,

Vont chercher dans le sein de la royale tente

Vingt vases radieux et sept riches trépieds ;

Ils amènent aussi douze fougueux coursiers,

Sept femmes dont l'adresse au travail est la même ;

La belle Briséïs arrive la huitième.

Ulysse les conduit portant dix talents d'or

Dont la vaste balance a pesé le trésor.

Quand les jeunes guerriers aux regards de la Grèce

Ont des autres présents étalé la richesse,

Agamemnon se lève au milieu du Conseil,

Et par sa voix aux Dieux Talthybius pareil,

Tenant le sanglier, à ses côtés s'arrête.

De la victime à peine il a saisi la tête,

Le pasteur des humains s'empare du couteau

Sans cesse suspendu près de son long fourreau,

Coupe du poil sauvage une offrande première,

Et les bras étendus, commence sa prière.

Tous en ordre placés, les Grecs silencieux

Ont écouté leur roi qui regardant les cieux :

0 Jupiter ! des Dieux dominateur suprême !

Terre ! Soleil ! et vous, terribles au blasphème,

Déesses des enfers ! je vous prends à témoins

Que Briséis, objet de respects et de soins,

A ma couche jamais esclave condamnée,

Par mes royales mains ne se vit profanée.

Que les Dieux, si ma voix prononce un faux serment,

Me frappent des rigueurs d'un juste châtiment !

Qu'ils m'infligent les maux mérités par le crime ! »

    Quand son fer a tranché le cou de la victime,

Talthybius la prend, l'agite dans les airs,

La précipite au fond des blanchissantes mers,

Et la livre en pâture à leur race affamée.

Mais Achille, debout, entouré de l'armée,

S'écrie : « 0 Jupiter ! tes redoutables mains

D'infortunes sans nombre accablent les humains.

Jamais Agamemnon, m'arrachant cette femme,

D'un violent courroux n'eût embrasé mon âme,

Si tu n'avais des Grecs résolu le trépas.

Vous, courez au festin et songez aux combats. »

    Il dit, rompt l'assemblée, et la foule docile

De ses larges vaisseaux a regagné l'asile.

On se disperse. Alors les braves Myrmidons

Sous les tentes d'Achille ont transporté les dons ;   

Chaque esclave s'assied ; les serviteurs fidèles

Conduisent les chevaux vers leurs crèches nouvelles.

    Belle comme Vénus, Briséis voit soudain

Patrocle déchiré par le cruel airain,

Le presse entre ses bras, avec ses mains outrage

Sa gorge délicate et son charmant visage,

Et, mortelle semblable aux déesses des cieux,

Le cœur gros de soupirs, des larmes dans les yeux :

« Ami d'une captive et d'une infortunée,

Patrocle ! loin d'ici quand je fus entraînée,

Je te laissai vivant... je te retrouve mort..,

Chef des peuples ! combien je dois pleurer mon sort !

La misère pour moi succède à la misère.

L'époux que me choisit ma vénérable mère,

Mourut sous nos remparts. J'eus trois frères chéris,

Formés du même sang, du même lait nourris ;

Je les vis expirer. Quand le fougueux Achille

De Mynès, fils des Dieux, eût ravagé la ville,

Et du plus tendre époux privé mon jeune amour,

Prompt à sécher mes pleurs, tu me disais qu'un jour,

Par ce divin héros jusqu'à Phthie emmenée,

Je le verrais dresser nos banquets d'hyménée.

Toujours me rappelant mon noble défenseur,

Je pleurerai ta mort, ami plein de douceur ! »

    A ces cris déchirants les captives répondent.

On dirait que leurs maux et leur sort se confondent,

Mais lorsque sur Patrocle elles versent des pleurs,

Leur cœur souffre en secret de leurs propres malheurs.

    Près d'Achille rangés, tous les rois de la Grèce

Veulent dans les repas consoler sa tristesse ;

Achille s'y refuse et dit en gémissant :

« Amis ! si votre zèle à me plaire consent,

Laissez-moi, je vous prie; aux tourments que j'endure

N'offrez point de breuvage et point de nourriture.

D'un cruel désespoir tout mon cœur est atteint.

J'attendrai jusqu'à l'heure où le soleil s'éteint ;

J'en aurai le courage. » A ces mots il ordonne ;

Des princes et des chefs la foule l'abandonne.

A ses côtés pourtant il voit rester encor

Le sage Idoménée, Ulysse avec Nestor,

Le vieux guerrier Phénix, et les deux fils d'Atrée.

De la même douleur son âme est pénétrée,

Mais la guerre pourra seule le soulager,

Dans son gouffre sanglant s'il court se replonger.     

Plein d'amers souvenirs, il gémit : « Quand nos armes

Aux belliqueux Troyens renvoyaient les alarmes,

C'est toi qui dans ma tente apprêtais nos festins,

Et tu gis maintenant, vaincu par les destins !

Mon cœur, ne regrettant que toi sur ce rivage,       

S'obstine à repousser tout mets et tout breuvage.   

Il n'est pas de malheur à mon malheur égal,

Non, quand même de Phthie un message fatal

M'instruirait que la Parque enleva mon vieux père ;

Traînant dans son palais le poids de sa misère,

Il soupire, et ses pleurs, versés incessamment,

Redemandent le fils, objet d'un long tourment,

Le fils qui sur les bords d'une terre lointaine

Doit combattre et périr pour l'odieuse Hélène.

Avec moins de regrets j'apprendrais que la mort

Du beau Néoptolème a terminé le sort ;

Qui sait encor, qui sait si, promis à l'empire,

Élevé dans Scyros, mon jeune enfant respire ?

Dans le fond de mon cœur bercé d'un vain espoir,

Je croyais, tendre ami que je ne dois plus voir !

Mourir seul, loin d'Argos en prompts coursiers fertile,

Dans la plaine de Troie où le Destin m'exile.

Patrocle ! j'espérais que sur tes noirs vaisseaux,

De Scyros jusqu'à Phthie en traversant les eaux,

Tu conduirais ce fils et lui ferais connaître,

Esclaves, biens, palais, tout ce dont j'étais maître.

Pelée est mort sans doute ou sa longue douleur,

Succombant sous le poids de l'âge et du malheur,

Pour descendre au séjour de la nuit éternelle,

Attend de mon trépas la sinistre nouvelle. »

    Ainsi, frappant les rois d'un cruel souvenir,

Le héros à ses pleurs voyait leurs pleurs s'unir ;      

Chacun se rappelait la famille chérie     

Laissée, à son départ, dans la douce patrie.    

    Jupiter, contemplant tous ces chefs désolés,         

S'émeut et de sa bouche ont fui ces mots ailés :

« 0 ma fille ! ô Pallas ! veux-tu trahir Achille,      

Et n'est-il que l'objet de ta pitié stérile ?

De son fidèle ami déplorant le trépas,

Devant ses grands vaisseaux il reste assis, hélas !

Et du festin commun seul refuse les charmes.

Pour prévenir sa faim et pour tarir ses larmes,

Qu'une douce ambroisie, un nectar bienfaisant

Dans le sein du héros épanchent leur présent ! »

    Il dit. Comme un milan, hôte léger des nues,

A la clameur perçante, aux ailes étendues,

Minerve, qu'excita le souverain des Dieux,

S'élance de l'Olympe, et traversant les deux,     

Court près d'Achille et verse au fond de sa poitrine

Et la douce ambroisie et la liqueur divine,

Pour que la faim cruelle aux aiguillons pressants

Ne fasse point fléchir ses genoux languissants.

    Tandis qu'elle remonte au palais de son père,

Loin des légers vaisseaux vers les champs de la guerre

Marchent des Grecs armés le nombreux bataillons.

Quand Jupiter les lance en errants tourbillons,

Les flocons abondants d'une neige serrée

Volent glacés dans l'air au souille de Borée :

Tels les ronds boucliers, les cuirasses, les dards,

Les casques radieux sortent de toutes parts ;

L'Olympe s'en éclaire et la terre charmée

Partout sourit aux feux dont resplendit l'armé

Sous les pas des guerriers le sol profond gémit.

Entouré de soldats, le fils des Dieux frémit ;     

Ses dents claquent ; ses yeux brillent comme la flamme ;

Une immense douleur s'empare de son âme.

Menaçant les Troyens d'un courroux meurtrier,

Il revêt les présents du divin ouvrier.

Le riche brodequin à ses jambes s'enlace ;

Sur son corps s'arrondit la superbe cuirasse.

Le glaive aux clous d'argent, à la lame d'airain,

Brille sur son épaule, et dans sa forte main

Du vaste bouclier la masse tout entière,

Comme la lune, envoie une vive lumière :

Tel encore, éclairant l'Océan poissonneux,

Sur le mont solitaire un phare lumineux

Apparaît aux nochers qu'en sa bruyante rage,

Loin de tous leurs amis entraîne un sombre orage.

D'un panache flottant par Vulcain embelli,

Le grand casque a chargé son front enorgueilli,

Et, de ses crins touffus balançant la couronne,

La chevelure d'or, comme un astre, rayonne.

    Sous ce riche appareil préludant aux combats.

Achille, en agitant et ses pieds et ses bras,

S'avance, et l'on dirait que ces armes nouvelles

L'enlèvent dans les airs sur de légères ailes.

De son étui profond il retire bientôt     

La masse d'un énorme et pesant javelot ;       

Aucun Grec ne pouvait en remuer le frêne,

Tandis que le héros seul maniait sans peine

Cet instrument de guerre et de destruction,

Que sur le haut sommet du vaste Pélion

Façonna le Centaure, et dont sa main habile

Jadis avait armé le vieux père d'Achille.

Avec de forts liens Alcime, Automédon

S'empressent d'attacher les coursiers au timon ;

Le frein serre leur bouche et l'une et l'autre guide

En arrière s'étend jusqu'au siège solide.

Soudain Automédon prend le fouet éclatant ;

Le premier sur le char il monte ; en se hâtant,

Achille y monte aussi ; de fureur il murmure,

Et comme le soleil, resplendit son armure.

Aux coursiers paternels l'impétueux héros

D'un accent formidable adresse alors ces mots :

« 0 race de Podarge, ô Balie, et toi, Xanthe !

Quand la guerre pour nous deviendra trop pesante,

Ramenez-moi vainqueur ; courage ! n'allez pas

Comme Patrocle ici me livrer au trépas. »

    Xanthe incline la tête, et sa crinière épaisse,

Flottant sur le collier, jusqu'à terre s'abaisse.

Inspiré par Junon qui lui donne la voix :

« Oui, dit-il, oui, guerrier aux terribles exploits !

Nous sauverons tes jours, mais la mort te menace ;

Le Ciel et les Destins briseront ton audace.

Si Patrocle périt dépouillé sur ce bord,

Notre lâche lenteur ne causa pas sa mort,

Et seul le fils puissant de la belle Latone,

Comblant de gloire Hector, à ses coups l'abandonne.

Quand même du Zéphyr, le plus léger des Dieux,

Nos pas égaleraient le vol audacieux,

Ton sort n'est point de fuir les Parques homicides.

Tremble, Achille ! un mortel, un Dieu... » Les Euménides

De sa voix prophétique ont étouffé l'accent.

« 0 Xanthe ! lui répond le héros frémissant,

Pourquoi me révéler un funeste présage ?

Je connais mon destin : sur ce cruel rivage,

Loin d'une tendre mère et d'un père chéri,

Frappé dans les combats, j'aurai bientôt péri.

J'espère toutefois, avant mes funérailles,

Fatiguer les Troyens à force de batailles. »

    A ces mots, le héros jette des cris guerriers,

Et pousse aux premiers rangs ses vigoureux coursiers.