Chant XVIII

Remonter

   
 

 

    Les peuples combattaient comme un feu dévorant,

Quand, messager rapide, Antiloque en pleurant

Accourt jusqu'à la place aux vaisseaux réservée,

Où seul, devant sa flotte à la poupe élevée,

Méditant du Destin l'inévitable arrêt,

Dans son cœur magnanime Achille soupirait :

0 douleur ! pourquoi donc, en leur fuite soudaine,

Les Grecs aux longs cheveux parcourent-ils la plaine ?

Puisse-je, ô justes Dieux ! voir enfin démentis

Les présages cruels révélés par Thétis !

Le plus vaillant guerrier de mon armée entière

Du soleil, moi vivant, doit perdre la lumière.

Vaincu par les Troyens... Ah ! peut-être il n'est plus

Le glorieux héros, fils de Ménétius.

L'infortuné ! Ma voix exhortait son courage

A repousser de nous la flamme et le ravage,

Mais à rentrer au camp, sans affronter Hector. »

    En roulant ces pensers, son esprit flotte encor ;

Et s'approchant, les yeux pleins de brûlantes larmes,

L'enfant du vieux Nestor confirme ses alarmes :

« Fils du vaillant Pelée ! ô ciel ! malheur à moi !

Je t'apporte un message et de deuil et d'effroi.

Les Dieux ne devaient pas t'accabler de leur haine.

Patrocle reste, hélas ! étendu sur l'arène ;

Du sang des deux partis son cadavre est souillé,

Et de sa belle armure Hector l'a dépouillé. »

    A ces mots, de douleur un ténébreux nuage

D'Achille pâlissant obscurcit le visage.

Prenant de ses deux mains un sable tout brûlant,

Sur son front de beauté naguère étincelant

Il le jette à longs flots ; dans une cendre obscure

De sa riche tunique il traîne la parure,

Arrache ses cheveux, et, consumé d'efforts,

Sur l'aride poussière étend son vaste corps.

Bientôt, frappant les airs de leurs clameurs plaintives,

De Patrocle et d'Achille accourent les captives ;

Hors de la tente on voit leur lamentable essaim,

Fléchissant le genou, se déchirer le sein.

Les yeux baignés de pleurs, Antiloque immobile

Gémit, et dans ses mains retient les mains d'Achille,

De peur qu'au désespoir se livrant tout entier,

Il ne plonge en sa gorge un glaive meurtrier.

Dans le gouffre où, des mers déesse vénérée,

Thétis demeure assise auprès du vieux Nérée,

Aux douloureux sanglots de son fils éperdu

Par des gémissements son cœur a répondu.

A sa voix, autour d'elle, en ces palais humides

S'assemblent à l'envi les jeunes Néréides.     

Alors Cathanire et Mélite et Glaucé,

Halie aux larges yeux, Thoê, Cymodocé,

La riante Proto, l'illustre Galatée,

Dexamène, Orithye et la belle Amathée,

Amphinome, Méra, Spio, Cymothoë,

Doto, Némerte, Apseude, Agave, Amphithoë,     

Janire et Phéruse, Actée et Dynamène,    

Thalie avec Nésée, lanasse, Clymène,       

Ière, Limnorie et Panope et Doris, 

Toutes en même temps frappant leurs seins meurtris,

De la grotte argentée envahissent l'enceinte,

Quand Thétis inquiète a commencé sa plainte :

« Néréides ! mes sœurs, écoutez-moi ; sachez

Quels tourments maternels dans mon cœur sont cachés.

Déesse infortunée et mère misérable,

J'eus un fils courageux, illustre, irréprochable ;

Au plus grand des héros j'avais donné le jour ;

J'entourais son enfance et de soins et d'amour ;

Comme une belle plante, honneur d'un sol fertile,

Joyeuse, je voyais s'élever mon Achille.

C'est moi qui l'envoyai sur ses profonds vaisseaux

De la guerre aux Troyens apporter les fléaux ;

Mais il ne viendra plus sous le toit de Pelée

Charmer par son retour sa mère inconsolée.

Dieux ! tandis qu'il respire et que des cieux pour lui

Resplendit la lumière, un solitaire ennui

Accable sa jeunesse, et je ne puis encore

Soulager un malheur que ma tendresse ignore.

Mais vers ce fils chéri je porterai mes pas,

Et saurai le chagrin qui l'arrache aux combats. »

    A ce discours, quittant sa grotte retirée,

De ses nymphes en pleurs la déesse entourée

S'éloigne. De la mer les flots respectueux

Suspendent aussitôt leur cours impétueux,

S'ouvrent, et lui cédant un facile passage,

La transportent sans bruit vers la féconde plage

Où tous les Myrmidons, oisifs aux bords des eaux,

Près du vaisseau d'Achille ont rangé leurs vaisseaux.

Vers son fils gémissant Thétis vole et s'arrête ;

D'une main caressante elle embrasse sa tête,

Et plaintive, sa voix laisse échapper ces mots :

« Mon fils ! pourquoi pleurer ? parle : quels sont tes maux ?

Jupiter exauça ta haine impatiente,

Quand tu lui demandais d'une main suppliante

Que tous les Argiens vers leur flotte chassés,

Privés de ton appui, périssent entassés. »

    Achille aux pieds légers dans sa douleur amère

Profondément soupire : « 0 Thétis ! ô ma mère !

Si le roi de l'Olympe accomplit mes souhaits,

A quel prix je payai ses perfides bienfaits !

Ce héros qu'entre tous mes soins et ma tendresse

A l'égal de moi-même ont honoré sans cesse,

Mon plus fidèle ami, Patrocle enfin est mort.

C'était peu d'envoyer son âme au sombre bord !

Hector l'a dépouillé de cette riche armure

Dont Pelée a reçu la divine parure

Le jour, le jour funeste où les Dieux ont permis

Qu'au lit d'une déesse un homme fût admis ;

Plût au ciel que Thétis, à l'hymen appelée,

N'eût pas quitté les mers, et que le roi Pelée

D'une épouse mortelle eût accepté la foi.

Car un chagrin profond va s'emparer de toi.

Hélas ! ton fila mourra ; les foyers de mon père

Ne me reverront pas consoler ta misère.

Si je vis, si je reste au nombre des humains,

C'est pour qu'Hector bientôt expire sous mes mains ;

Le meurtre de Patrocle attend des représailles. »

    Thétis en pleurs répond : « Mon fils ! dans les batailles,

Comme tu le prévois, ton trépas est certain ;

Suivre Hector au cercueil, tel sera ton destin. »

    Mais le fougueux Achille : « Ah ! qu'à l'instant je meure,

Puisqu'il est descendu dans la sombre demeure 

Cet ami qui, frappé loin du pays natal,

Désira mon secours en ce combat fatal !

Je ne rentrerai plus dans ma douce patrie ;

Mon bras n'a point d'Hector enchaîné la furie.

Combien d'autres soldats, ô Patrocle ! avec toi

Sous ses coups meurtriers succombèrent ! et moi,

Qu'on surpasse aux Conseils, mais non pas à la guerre,

J'ai langui dans mon camp, vain fardeau de la terre !

Périssent la Discorde et son souffle odieux

Parmi tous les mortels et parmi tous les Dieux

Périsse la colère! Au cœur même du sage,

Afin de l'irriter, sa voix s'ouvre un passage,

Plus douce que le miel, distille le poison,

Et comme une fumée, obscurcit la raison.

Ainsi le roi des Grecs, Atride dans mon âme

Alluma du courroux la dévorante flamme.

Mais oublions ses torts ; soumettons noblement

A la nécessité notre ressentiment.

Dans la lice à présent je revole et j'espère

Trouver le meurtrier d'une tête si chère, Hector.

Des Dieux pourtant je ne me plaindrai pas,

Lorsque viendra le jour marqué pour mon trépas.

L'ami de Jupiter, le généreux Alcide

N'a pu se dérober à la Parque homicide ;

La haine de Junon et les arrêts du sort

L'ont vaincu. Je suis prêt à recevoir la mort,

Mais je veux dans la tombe illustrer ma mémoire.

Couvrons-nous aujourd'hui d'une immortelle gloire.

Puissent, de leurs deux mains en essuyant leurs pleurs,

Les femmes d'Ilion soupirer leurs malheurs,        

Et contraignons enfin Pergame à reconnaître

Que longtemps aux combats je cessai de paraître.

Loin des plaines de Mars ne crois pas m'enchaîner ;

Ton amour, quel qu'il soit, ne peut m'en détourner. »

    Thétis aux pieds d'argent en ces mots lui réplique :

« Oui, j'approuve, ô mon fils ! ce transport héroïque ;

Venger et secourir ses amis malheureux,       

C'est le devoir sacré d'un guerrier généreux.

Mais Hector, étalant sa conquête nouvelle,

Triomphe, et sur son dos ton armure étincelle ;

L'insensé paîra cher cet orgueil d'un moment,

Et le trépas vers lui marche rapidement.

Avant de t'exposer aux hasards de la guerre.

Attends encore ici le retour de ta mère ;

Au lever du soleil, tu recevras demain

Une armure superbe, œuvre du roi Vulcain. »

    De son fils, à ces mots, l'immortelle déesse

Se sépare, et soudain à ses nymphes s'adresse :

« 0 mes sœurs ! plongez-vous dans le gouffre des mers,

Et, retrouvant Nérée en ses palais déserts,

Contez-lui mes douleurs. Sous la céleste voûte,

Vers l'habile Vulcain me frayant une route,

D'une splendide armure à son art complaisant

Je m'en vais pour mon fils demander le présent. » 

    Elle dit. A sa voix, les belles Néréides

Redescendent au fond de leurs grottes humides,

Et, pour en rapporter un trésor précieux,      

Thétis aux pieds d'argent s'élève jusqu'aux cieux.

    Dans l'Olympe tandis que son vol la transporte,

L'Hellespont voit des Grecs la tremblante cohorte

Vers la flotte à grands cris fuir d'un rapide essor

Pour échapper aux coups de l'homicide Hector.

Du compagnon d'Achille embrassant la défense,

En vain des traits nombreux ils détournent l'offense.

Sous le poids des coursiers, des fantassins, des chars

Le cadavre sanglant roule de toutes parts ;

En excitant les siens, par les pieds sur l'arène,

Fougueux comme la flamme, Hector trois fois l'entraîne,

Et tous deux revêtus d'un courage indompté,

Les Ajax triomphants l'ont trois fois écarté.

Hector, qui se confie en sa mâle vaillance,

S'arrête, ou dans la foule, impétueux, s'élance ;

Sans jamais reculer, il demeure debout,

Et ses vives clameurs retentissent partout.

Tel, bravant les pasteurs, et rugissant de joie,

Un lion affamé ne lâche pas sa proie :

Ainsi dans son courroux le Troyen affermi    

S'acharne obstinément sur le corps ennemi. 

Peut-être de Patrocle il se fût rendu maître,

Un éternel honneur l'eût couronné peut-être,

Si, trompant Jupiter et tous les autres Dieux,

A la voix de Junon, la courrière des cieux,

Iris n'eût de ses pas tourné l'essor agile

Des hauteurs de l'Olympe aux navires d'Achille.

Debout, fils de Pelée, ô terrible héros !

Viens secourir Patrocle ; en face des vaisseaux,

Deux peuples, pour lui seul prolongeant les batailles,

L'un sur l'autre à l'envi lancent les funérailles ;

Tous les Troyens voudraient par leurs efforts constants

L'emporter dans Pergame exposée aux autans ;

Hector, ambitieux d'une illustre conquête,

De son cou délicat va séparer sa tête ;

A quelque vil poteau ses mains la suspendront...

Lève-toi donc ; agis ; sois sensible à l'affront.

Quel opprobre t'attend, si pour jouet infâme

On livre ce cadavre aux dogues de Pergame ! »

    Achille aux pieds légers répond : « Divine Iris !

Quel Dieu te fait venir des célestes lambris ? »

    La prompte Iris reprend : « C'est Junon qui l'ordonne,

Et comme Jupiter au faîte de son trône,

Tous les Dieux, habitants de l'Olympe neigeux,

Ignorent le dessein qui m'occupe loin d'eux. »

« Eh ! comment de la guerre affronter les alarmes

Crie alors le héros ; ils possèdent mes armes.

Une mère adorée ici retient mes pas,

Et jusqu'à son retour m'interdit les combats.

Des palais de Vulcain avant que sous ma tente

Thétis ait apporté mon armure éclatante,

Quel ami me pourrait céder son bouclier ?

Le grand Ajax lui seul ; mais ce hardi guerrier 

Pour Patrocle, j'espère, exerce son courage,          

Et sème aux premiers rangs la fuite et le carnage. » 

« Nous savons, dit la nymphe aux pieds aériens,  

Que ta céleste armure enrichit les Troyens.

Mais viens jusqu'au fossé ; parais ! que ta vaillance

Réprime des vainqueurs la coupable insolence !

Tous fuiront éperdus, et les Grecs satisfaits

D'un instant de repos goûteront les bienfaits. »

    Dès qu'Achille a vu fuir Iris au vol rapide,

Il se lève ; Pallas le couvre de l'égide,

Et d'un nuage d'or par elle environné

De feux inattendus son front s'est couronné.

Tandis que jusqu'au ciel dans une île lointaine

Monte d'une cité la fumée incertaine,

Le jour, les assiégés, sortis de leurs remparts,

Vont d'un rude combat soutenir les hasards,

Mais lorsque le soleil termine sa carrière,

De leurs nombreux signaux la nocturne lumière    

Rayonne, dans l'espoir qu'ils verront sur les eaux

Des alliés voisins arriver les vaisseaux :      

Ainsi du fier Achille étincelle la tête.

Sur les bords du fossé, hors des murs il s'arrête ;

A l'ordre maternel avec respect soumis,

Il ne se mêle point aux rangs de ses amis.      

C'est là que se dressant, il pousse un cri terrible,

Et Pallas lui répond par un cri plus horrible.

Parmi tous les Troyens le tumulte s'étend.

Sa voix d'airain rugit, comme une ville entend

La trompette sonner, quand la guerre autour d'elle

Rassemble d'ennemis une foule cruelle.

Pressentant un malheur, les superbes coursiers

Ont entraîné leurs chars ; les tremblants écuyers

Reculent à l'aspect de la flamme homicide

Que Minerve alluma sur le front d'Éacide.

Trois fois Achille crie ; aux accents de sa voix,

Alliés et Troyens se dispersent trois fois ;

Dans leurs rangs fugitifs douze chefs qui succombent,

Sous leurs lances, leurs chars s'embarrassent et tombent.

Par les Grecs empressés au choc fougueux des traits

Les débris de Patrocle aisément sont soustraits,

Et tous ses compagnons en gémissant escortent

La couche funéraire où leurs mains les emportent.

Achille qui les suit, d'un œil désespéré

Voit par l'airain aigu son ami déchiré ;

Il le baigne à longs flots de ses brûlantes larmes.

Naguère il l'envoya, revêtu de ses armes,

Sur son rapide char combattre... Mais hélas !

Au moment du retour il ne le reçut pas.

    L'infatigable Dieu qui brille sur le monde,

Par l'auguste Junon précipité dans l'onde,

Ne s'éteint qu'à regret, lorsqu'au champ des combats

Les Grecs ne sèment plus le deuil et le trépas.

    Les Troyens à leur tour abandonnent la plaine

Et détachent du joug les coursiers hors d'haleine ;

Avant que des banquets on dresse l'appareil,

Tous forment à la hâte un nocturne Conseil.

Aucun n'ose s'asseoir et debout, immobile,

Leur foule épouvantée a cru revoir Achille,

Achille, dont longtemps le courage indigné

Languit dans le repos, de la lice éloigné.

Alors, Polydamas, que la prudence éclaire,  

Prononce le premier un avis tutélaire.

Ce qui fut autrefois, ce qui n'est pas encor,

Seul il a tout connu ; ce noble ami d'Hector,

Ce compagnon des jeux de son adolescence

Durant la même nuit a reçu la naissance,

Et tous deux, signalant ou leur voix ou leur bras,

Brillaient, l'un aux Conseils, l'autre dans les combats.

« 0 mes amis ! dit-il, montrez votre sagesse.

Rentrez dans Ilion ; c'est moi qui vous en presse ;

Trop loin de nos remparts, n'allez point jusqu'au jour

De la divine Aurore attendre le retour.

Partez. Tant que cet homme en son âme ulcérée

A gardé sa fureur contre le fils d'Atrée,

La défaite des Grecs nous coûtait moins d'efforts ;

Par un superbe espoir retenu sur ces bords,

Je me réjouissais, pensant que mon courage

Aux vaisseaux envahis porterait le ravage ;

Mais le fils de Pelée excite ma terreur.

Troyens ! n'espérez pas, dans votre vaine erreur,

Que son féroce orgueil seulement nous dispute

Cette plaine, l'objet d'une incertaine lutte ;

Bientôt il nous faudra de ses coups triomphants

Garantir nos maisons, nos femmes, nos enfants.

Courez donc à nos murs demander un asile ;

Croyez-en mes avis et redoutez Achille.

Achille encor sommeille, et seule à son courroux

La Nuit sacrée oppose un obstacle jaloux ;

Mais demain, en ce lieu s'il nous voit reparaître,

Les armes à la main, il se fera connaître.

Heureux qui, par la fuite évitant le trépas,

Dans nos divins remparts aura porté ses pas !  

Que de Troyens, grands Dieux ! détournez cet augure !

Des chiens et des vautours deviendront la pâture !

Si, domptant vos regrets, cédant à mon conseil,

Cette nuit, des combats vous hâtez l'appareil,

L'audace renaîtra dans nos âmes guerrières ;

Ilion, protégé par d'épaisses barrières.

De ses portes d'airain et de ses larges tours

Nous offre la hauteur qui défendra nos jours.

Au réveil de l'Aurore, armés pour les batailles,

On nous reverra tous debout sur nos murailles ;

Que de peines pour lui, si du fond des vaisseaux

Il veut contre Ilion diriger ses assauts !

Loin de continuer une course inutile

En lassant ses chevaux autour de notre ville,

Il fuira sans nous vaincre, et les chiens dévorants

S'arracheront plutôt ses membres expirants. »

    Hector roule des yeux enflammés de colère :

« Un semblable conseil n'a pas lieu de me plaire,

Polydamas ! Faut-il qu'en l'enceinte des tours

Nos courages obscurs se renferment toujours,

Et devons-nous souffrir que depuis tant d'années

Nos troupes au repos languissent condamnées ?

Tous les hommes jadis vantaient l'airain et l'or

Dont les murs de Priam recelaient le trésor.

Les meubles précieux de nos maisons désertes

Sont perdus désormais, et, riches de nos pertes,

L'aimable Méonie et les champs phrygiens

Ont dès longtemps, hélas ! acheté tous nos biens.

Jupiter courroucé nous ôtait la victoire.

Mais lorsque maintenant il me comble de gloire, 

Quand les Grecs sur ces bords périssent sans secours,

Insensé ! ne va point semer de tels discours.  

Repoussez le conseil donné par ses alarmes ;

Mes amis ! conservez et vos rangs et vos armes ;

Préparez le festin et que de toutes parts

Les gardes vigilants étendent leurs regards !

S'il est quelque Troyen qu'en secret importune

Le soin embarrassant de sa vaste fortune,

Que sa main, rassemblant ses trésors tout entiers,

Pour nourrir Ilion, les cède à nos guerriers !

Car il vaut mieux laisser une telle richesse

A nos concitoyens qu'aux enfants de la Grèce.

Dès l'aurore, demain, de nos armes couverts,

Courons éveiller Mars sur la plage des mers.

Là, s'il est vrai qu'Achille, altéré de carnage,

Ait reparu, malheur à son fougueux courage !

Dans les combats sanglants je ne le fuirai pas ;

Ce jour doit éclairer sa chute ou mon trépas.

Mars, de tous les partis divinité suprême,

Immole quelquefois le meurtrier lui-même. »

    Il dit ; chaque Troyen lui répond par des cris.

Les insensés ! Minerve égare leurs esprits ;

L'avis fatal d'Hector est l'avis qui l'emporte.

En vain Polydamas au départ les exhorte...

Pour le repas du soir leur foule a demeuré.

Les Grecs toute la nuit sur Patrocle ont pleuré.

Achille ouvre le deuil ; dans sa main homicide

Pressant de son ami la poitrine livide,

Il trahit sa douleur par des sanglots bruyants.

Comme un lion superbe aux longs crins ondoyants,

En cherchant la famille à sa sombre retraite   

Par la main d'un chasseur adroitement soustraite,  

Dans les vallons lointains et dans les bois profonds

Précipite ses pas ardents et vagabonds,

Partout du ravisseur interroge la trace,

Se lamente et rugit, se désole et menace :

Tel Achille, entouré des soldats gémissants,

Exhale son chagrin en lugubres accents :

« Grands Dieux ! Ménétius, trompé dans sa tendresse,

Espérait, sur la foi de ma fausse promesse,

Que dans Oponte un jour son fils victorieux

Reparaîtrait, chargé d'un butin glorieux.

Mais Jupiter, rebelle à nos prières vaines,

N'accomplit pas toujours les volontés humaines.

Patrocle a succombé ; de son sang et du mien     

Le Destin rougira le rivage troyen.

Livrés dans leurs palais à la tristesse amère,

Le vieux guerrier Pelée et ma divine mère      

Ne verront point, hélas ! mon retour désiré ;        

Englouti par la terre, ici je dormirai.

Si les Dieux sur ces bords veulent que je succombe,

S'il me faut le dernier descendre dans la tombe,

Patrocle ! ô tendre objet de regrets éternels !

Avant de t'accorder les honneurs solennels,

De ton ombre offensée apaisant le murmure,

Je te promets d'Hector et la tête et l'armure

Et douze beaux Troyens, égorgés par mon bras,

Sur ton bûcher fumant vengeront ton trépas.

Jusqu'à cette heure ainsi repose sur ces rives ;

Les femmes d'Ilion et les jeunes captives

Soumises à nos lois, lorsqu'on nos fortes mains

La lance ravageait les cités des humains,

Pleurant à tes côtés, de leur deuil unanime

T'offriront nuit et jour le tribut légitime. »

    A ces mots, il commande et les nombreux guerriers

Étendent à l'envi sur les ardents brasiers

Un trépied que soudain remplit l'onde limpide,

Qui nettoîra le corps de l'ami d'Éacide.

On allume le bois ; le feu qui resplendit,

Autour du large vase et s'élève et grandit ;

L'eau par degrés s'échauffe et dans l'airain sonore

Tourbillonne, s'apaise et tourbillonne encore.

Quand les Grecs ont lavé les membres du héros,    

D'une huile adoucissante ils leur versent les flots ;   

Un baume de neuf ans arrose ses blessures ;  

Des pieds jusqu'à la tête affranchi de souillures,  

Dans un léger linceul couvert d'un voile blanc

Sur un lit il repose, et près de lui veillant,

Durant toute la nuit la foule consternée

Déplore amèrement sa triste destinée.

    Mais Jupiter blâmant son épouse et sa sœur :

« Junon ! Achille aux Grecs rend donc un défenseur !

Tes désirs sont remplis. Sans doute à ta puissance

Ces Grecs aux longs cheveux doivent tous la naissance. »

« Que dis-tu ? de Saturne ô fils impérieux !

Lui réplique Junon, déesse aux larges yeux ;

Un mortel dont le sort borna l'intelligence,

Sur un autre mortel assouvit sa vengeance,

Et moi, fière d'un titre et d'un sang glorieux,

Moi, que l'hymen attache au souverain des cieux,

Je ne peux, exerçant ma colère divine,

Des Troyens abhorrés méditer la ruine ! »

    Pendant cet entretien des deux divinités,

Thétis aux pieds d'argent à pas précipités

Monte vers le séjour éternel et splendide,

D'étoiles parsemé, construit d'airain solide,

Qui, bâti par Vulcain, s'élève radieux

Entre tous les palais habités par les Dieux.

Tandis que sa sueur ruisselait abondante,

Le boiteux ouvrier près de la forge ardente,

Haletant, fabriquait vingt trépieds d'un grand prix

Qui devaient, ornement de somptueux lambris,

Sur de beaux cercles d'or, ô prodiges suprêmes !

S'avancer dans l'Olympe et reculer d'eux-mêmes.

Pour achever son œuvre il n'avait pas encor      

Des anses ajusté l'étincelant trésor,       

Et de leurs forts liens sa main laborieuse         

Taillait adroitement la forme industrieuse.

Cet habile travail occupait ses esprits,

Quand Thétis tout-à-coup se présente. Charis,

L'épouse de Vulcain, s'élance au-devant d'elle ;

L'élégante Charis prend sa main et l'appelle :

« Thétis ! ô digne objet de respect et d'amour !

0 déesse au long voile ! en ce lointain séjour

Pourquoi viens-tu ? Jamais tu n'en franchis l'enceinte.

Entre ; tu recevras l'hospitalité sainte. »

    Introduite, à ces mots, par son zèle obligeant,

Sur un trône superbe orné de clous d'argent

Thétis monte et Charis, des Grâces la plus belle,

Étend sous ses deux pieds une riche escabelle ;

Puis, appelant Vulcain : «. 0 mon époux ! accours.

Thétis même, Thétis implore ton secours. »

    L'illustre Dieu répond : « Oui, que cette déesse.

Soit comblée en ces lieux d'honneurs et de tendresse !

Seule elle m'a sauvé le jour où Jupiter,

En me précipitant du sommet de l'éther,

M'eût fait subir, hélas! une douleur mortelle

Par le fatal conseil d'une mère cruelle,

Qui voulait de son fils chancelant et boiteux

Ravir à l'univers le spectacle honteux.

Eurynome et Thétis, filles du roi des ondes,

Entr'ouvrirent pour moi leurs demeures profondes :

Là l'Océan roulait ses flots retentissants ;

Aux hommes comme aux Dieux caché durant neuf ans,

Près d'elles je forgeai de nombreuses parures,

Des boucles, des anneaux , des colliers, des ceintures,

Et ces nymphes des mers, sans qui j'eusse péri,

Gardèrent le secret de mon heureux abri.

Allons ! que maintenant d'un zèle tutélaire

Thétis aux beaux cheveux reçoive le salaire !

Offre-lui nos présents ; moi, je vais à l'écart

Déposer ces objets, instruments de mon art. »

    Loin de l'enclume, alors, sur sa jambe incertaine,

S'avançant d'un pas lent, l'énorme Dieu se traîne,

Et plaçant les soufflets hors des brûlants fourneaux,

Dans un coffre d'argent renferme les marteaux.

Son sein velu, son cou, ses deux mains, sa figure,

Par l'éponge essuyés, ont perdu leur souillure ;

Il revêt sa tunique et sort au même instant ;

Sur un sceptre noueux il s'appuie en boitant ;

A ses côtés marchaient les dociles statues,

Qui, recouvertes d'or, de grâce revêtues,

Paraissaient respirer et des Dieux autrefois

Reçurent la pensée, et la forcé et la voix.

Vers Thétis avec peine il arrive, et près d'elle

Sur un beau trône assis, prend sa main et l'appelle :

« Thétis ! ô digne objet de respect et d'amour !

0 déesse au long voile ! en ce lointain séjour

Pourquoi viens-tu ? Jamais, jamais jusqu'à cette heure

Tu n'as de ta présence honoré ma demeure.

Explique-toi ; soudain mon art officieux,

S'il peut les accomplir, accomplira tes vœux. »

« Vulcain ! répond Thétis les yeux baignés de larmes,

Dans son cœur tourmenté d'éternelles alarmes

Est-il une déesse, habitante des cieux,

Qui jamais ait souffert un sort plus odieux ?

Seule, de Jupiter victime infortunée,

Seule au lit d'un mortel je me vis enchaînée,

Et le fils d'Eacus, consumé par les ans,

Repose en son palais ses membres languissants.

Hélas ! c'est peu ; du ciel la jalouse colère

A tant de maux passés joint une autre misère.

Au plus grand des héros j'avais donné le jour ;

J'entourais son enfance et de soins et d'amour ;

Comme une belle plante, honneur d'un sol fertile,

Joyeuse, je voyais s'élever mon Achille.

C'est moi qui l'envoyai sur ses profonds vaisseaux

De la guerre aux Troyens apporter les fléaux ;

Mais il ne viendra plus sous le toit de Pelée

Charmer par son retour sa mère inconsolée.

Dieux ! tandis qu'il respire et que des cieux pour lui

Resplendit la lumière, un solitaire ennui

Accable sa jeunesse et je ne puis encore

Soulager ce chagrin qui toujours le dévore.

Agamemnon l'outrage ; il arrache à ses lois

L'esclave dont l'armée a payé ses exploits,

Et près de ses vaisseaux la Grèce prisonnière

Sous les coups des Troyens va périr tout entière.

Les chefs des Argiens au héros irrité

Viennent offrir leurs dons avec humilité ;

Pour délivrer les Grecs que le péril entoure,

Il ne veut pas lui-même illustrer sa bravoure,

Et prête à son ami qui retourne aux combats,

Son armure, son char et ses nombreux soldats.

Près des portes de Scée on a vu la victoire

Hésiter tout un jour, et dans ce jour de gloire,

Ilion sous les Grecs succombait expirant,

Si, protégeant Hector, Phébus au premier rang

N'eût immolé Patrocle, auteur d'un long carnage.

Pour mon fils qui mourra dans la fleur de son âge,

Façonne, à tes genoux je viens t'en supplier,

Une riche cuirasse, un casque, un bouclier,

Et de beaux brodequins dont l'agrafe étincelle.

Par les Troyens vaincu, son compagnon fidèle

A perdu son armure et lui, dans ce malheur,

Sur la terre languit accablé de douleur. »

    Vulcain alors : « Dépose une crainte inutile.

Que ne puis-je sauver le magnanime Achille,

Et quand viendra l'instant désigné par le sort,

Le dérober aux coups de l'inflexible mort,     

Comme il possédera l'armure la plus belle,

Objet d'étonnement pour la race mortelle ! »        

    Il s'éloigne à ces mots ; vers les feux éclatants

Dès qu'il a dirigé ses soufflets haletants,

Sur vingt fourneaux le vent, à ses désirs docile,

Mugit impétueux ou s'apaise tranquille,

Dans le vaste brasier l'industrieux Vulcain

Jette l'argent, l'or pur, et l'indomptable airain ;

A peine il voit rougir leur masse encore informe,

Sur le billot dressé plaçant l'enclume énorme,

Il saisit, pour forger son chef-d'œuvre nouveau,

Les tenailles d'un bras, de l'autre un lourd marteau.

    D'abord du bouclier, grand et solide ouvrage,

Cinq lames de métal composent l'assemblage ;

Trois cercles radieux en bordent le contour ;      

Le baudrier d'argent s'y suspend à son tour,      

Et par un art savant la surface polie

D'ornements variés resplendit embellie.     

    On y voit et la terre et la mer et les cieux,

Le soleil qui répand d'infatigables feux,

La lune tout entière et la voûte éthérée

Que des astres brillants la foule a décorée,

Les Pléiades en chœur, le puissant Orion,

Et l'Ourse qui du Char acceptant le surnom,

Fidèle au tour prescrit, vers Orion penchée,

Seule dans l'Océan ne s'est jamais couchée.

    Là paraissent aussi deux superbes cités.

Dans l'une des festins, des jeux de tous côtés.

Aux lueurs des flambeaux, hors de leur chaste asile

Les vierges s'avançaient conduites par la ville ;

Les jeunes gens au bruit d'un joyeux chant d'hymen

Dansaient en rond ; la flûte et la lyre à la main,

Tous unissaient leurs voix, et devant les portiques,

Les femmes admiraient ces fêtes pacifiques.

Non loin, deux citoyens dans leur jaloux débat

D'un meurtre avec ardeur discutent le rachat ;

L'un, debout au milieu du peuple qu'il atteste,

Jure avoir tout payé, mais l'autre le conteste.

Les témoins ont paru ; les spectateurs nombreux

Entre les deux plaideurs laissent flotter leurs vœux,

Et lorsque, de leurs cris calmant la violence,

Les hérauts à la foule ont imposé silence,

Sur la pierre luisante, en un cercle sacré,

Les vieillards, balançant leur sceptre révéré,

Se lèvent, et chacun par un noble langage

Refuse tour à tour ou donne son suffrage.

Un double talent d'or, offert à tous les yeux,      

Est promis au mortel qui jugera le mieux.

L'autre ville contemple autour de ses murailles

Deux peuples méditant sur le sort des batailles ;

L'un voudrait la piller, et l'autre de son or

En un partage égal diviser le trésor.

L'ennemi, résistant aux horreurs d'un long siège,

Leur prépare en secret un homicide piège.

Tandis que les enfants, les femmes, les vieillards,

Pour garder la cité veillent sur les remparts,

Des hardis combattants la troupe se rassemble ;

Elle part ; à sa tête on voit marcher ensemble

La superbe Pallas et le terrible Mars

Dont les tuniques d'or frappent tous les regards ;

Dans leur maintien respire une fierté divine

Et sur les fronts mortels leur noble front domine.

Les soldats, revêtus de l'éclatant airain,

Cherchant pour l'embuscade un propice terrain,    

Se glissent jusqu'aux bords où dans le lit d'un fleuve

La foule des troupeaux et descend et s'abreuve.

Deux gardes avancés, se postant près des eaux,

Attendent les brebis avec les forts taureaux.

Tout à coup deux pasteurs, mêlant leurs voix légères

Aux sons mélodieux des flûtes bocagères,

S'approchent lentement et ne se doutent pas

Quelle perfide embûche on dresse sous leurs pas.

La cohorte sur eux se précipite et tombe ;

Brebis, taureaux, bergers, tout à la fois succombe.

Quand le bruit en parvient au Conseil des guerriers,

Ils montent sur leurs chars et pressent leurs coursiers,

Et de ce fleuve à peine ils touchent le rivage,

Leur bouillante fureur redouble le carnage ;  

Des deux côtés on donne, on reçoit le trépas,

Et les lances d'airain ne se reposent pas.

Le Tumulte frémit ; la Discorde effrénée

Vole. Parmi les rangs l'horrible Destinée,

Tantôt prend les soldats blessés, vivants ou morts,

Et tantôt par les pieds avec de longs efforts

Saisit un corps livide, et sa robe flottante

D'un sang noir sur son dos s'agite dégouttante.

Comme s'ils respiraient, on voit de toutes parts

Les soldats s'arracher les cadavres épars.

    Ici s'offre une plaine où trois fois la charrue

Retourna des guérets la fertile étendue.

Lorsque les laboureurs des taureaux mugissants

Ont conduit jusqu'au bout les pas obéissants,

Le maître, ranimant le zèle de la troupe,

Verse un vin doux et pur dans la profonde coupe,

Et, jaloux d'arriver au terme du sillon,

Chacun avec ardeur ressaisit l'aiguillon.

La terre qui du soc semble garder l'empreinte,

A l'éclat de son or mêle une sombre teinte.

Tel est d'un art divin l'ouvrage précieux.

    Là se déploie un champ fécond et spacieux.

Dès que les travailleurs, armés de la faucille,

Des gerbes ont tranché l'ondoyante famille,

Dans le creux des guérets les débris ramassés,

Par des liens étroits l'un à l'autre enlacés,

S'entassent et soudain de ces moissons nouvelles

Trois hommes en faisceaux unissent les javelles ;

Puis, de jeunes enfants, accourus sur leurs pas,

Leur tendent les épis balancés dans leurs bras.

Son sceptre dans la main, le monarque en silence

Debout, de ses trésors contemple l'opulence

Et jouit dans son cœur. Sous un chêne lointain,

Apprêtant à l'écart le rustique festin,

Autour d'un grand taureau qu'ils vont livrer aux flammes,

Les hérauts rassemblés s'empressent, et des femmes

La main, prompte à broyer le blanc et pur froment.

Prépare aux moissonneurs un utile aliment.

    Plus loin, les raisins noirs qu'une vigne présente,

Semblent la surcharger de leur masse pesante ;

Ses larges rameaux d'or, en festons allongés,

Par des soutiens d'argent s'élèvent protégés ;

De son métal bleuâtre un fossé la couronne,

Et d'un buisson d'étain l'épaisseur l'environne.

Des nombreux vendangeurs l'essaim laborieux

Court par un seul sentier, et tendrement joyeux,

Les vierges, les garçons dans le jonc des corbeilles

Portent de leurs doux fruits les richesses vermeilles.

Un enfant au milieu paraît, et sous ses doigts

Fait résonner d'un luth l'harmonieuse voix.

Les couples de leurs chants accompagnent leur danse,

Et leurs pieds sur le sol bondissent en cadence.

    De génisses ailleurs un essaim mugissant,

Formé d'or et d'étain, s'avance éblouissant,

Et marche, le front haut, vers un fleuve limpide

Dont les roseaux touffus bordent le cours rapide.

Leurs pas sont dirigés par quatre bergers d'or

Que neuf chiens vigoureux suivent d'un prompt essor.

La tête du troupeau voit deux lions terribles

Sur un taureau poussant des beuglements horribles

S'élancer et bientôt ces monstres destructeurs,

Malgré les chiens ardents et les jeunes pasteurs,

Ont déchiré la peau de l'animal immense,

Et par ses flancs sanglants leur long festin commence ;

En vain on les poursuit ; en vain les chiens fougueux,

Redoutant de les mordre, ont aboyé contr'eux.

    Par l'illustre artisan savamment ciselée,

Dans un gras pâturage une riche vallée

Montre de toutes parts l'essaim des blancs agneaux,

Les enclos des bercails et les toits des hameaux.

    Vulcain figure ensuite une danse pareille

A celle que, témoin d'une rare merveille,

Cnosse avait vu Dédale en ses murs populeux

Créer pour Ariane aux ondoyants cheveux.

Là les jeunes garçons et leurs belles amantes,

Se tenant par la main, en des danses charmantes

S'enlaçaient ; celles-ci sous un voile léger,

Une couronne au front, paraissaient voltiger,

Et ceux-là, déployant en replis magnifiques

La moelleuse splendeur de leurs souples tuniques,

Portaient des glaives d'or que d'un soin diligent

Ils avaient suspendus aux baudriers d'argent.

Comme un potier assis, pour travailler l'argile,

Par un prélude adroit tourne sa roue agile :

Tels leurs dociles pas, dans un vif mouvement,

S'arrondissant en chœur, glissent rapidement ;

Quand le cercle est rompu, chaque couple avec grâce

Se chasse tour à tour, tour à tour se remplace ;

La foule les admire ; un chantre, aimé des Dieux,

S'accompagne des sons d'un luth mélodieux,

Et deux sauteurs, parmi le groupe qui se presse,

De leurs tours en chantant font applaudir, l'adresse.

    Enfin aux vastes bords du divin bouclier

Le grand fleuve Océan circule tout entier.

    Lorsqu'il a terminé ce bouclier solide,

Vulcain apprête encor pour le front d'Éacide

Un casque merveilleux avec art façonné,

Et d'une aigrette d'or richement couronné.

De feux éblouissants la cuirasse remplie

Brille, et l'étain flexible en brodequins se plie.

Tout le travail fini, l'immortel ouvrier

A la mère d'Achille offre ce don guerrier,

Et l'Olympe neigeux voit soudain la déesse,

Du rapide épervier égalant la vitesse,

Emporter dans les airs cette armure d'airain,

Chef-d'œuvre étincelant de l'habile Vulcain.