Hector et les Troyens, guidés par Jupiter,
Arrivent triomphants jusqu'aux bords de la mer,
Et supportent le poids d'une guerre accablante,
Quand le Dieu, détournant sa vue étincelante,
Considère la Thrace abondante en chevaux,
Le Mysien savant aux belliqueux travaux,
L'Abien qui reçut la justice en partage,
Et l'illustre Hippémolgue, abreuvé de laitage.
Ainsi de l'univers le maître impérieux
Sur les murs d'Ilion n'abaisse plus ses yeux,
Car il ne pense pas qu'aucun des Dieux s'empresse
A marcher au secours de Troie ou de la Grèce.
Mais ce n'est pas en vain que d'un œil vigilant
Neptune a contemplé ce spectacle sanglant.
Sur l'une des hauteurs de ces vastes montagnes,
Qui de la Samothrace ombragent les campagnes,
Il découvre l'Ida, Pergame et les vaisseaux ;
C'est là qu'il s'est assis, quand il sortait des eaux ;
Là, déplorant les Grecs que le Troyen opprime,
Contre le roi des cieux sa fureur se ranime.
Loin de l'âpre sommet avec célérité
Le Dieu des mers descend et s'avance irrité ;
Des monts et des forêts la cime obéissante
Sous ses pieds immortels s'incline frémissante.
A peine il fait trois pas, et bientôt sans efforts
D'Aiguës, au quatrième, il a touché les bords.
Au fond de l'Océan, sous l'abri solitaire
De ses palais
formés d'un or que rien n'altère,
Du couple aux pieds d'airain, à la crinière d'or,
Il asservit au joug le diligent essor ;
L'or de ses vêtements à son corps s'entrelace ;
Le fouet en main, il part, et le char fend l'espace.
Les baleines, montant de leurs antres profonds,
Libres, autour de lui précipitent leurs bonds,
Et leurs joyeux regards ont reconnu leur maître.
L'Océan, orgueilleux de le voir reparaître,
S'entr'ouvre d'allégresse, et l'essieu mollement
Vole, effleurant l'azur du liquide clément.
D'Imbros à Ténédos, de roches entourée,
S'étend au sein des mers une grotte ignorée :
Là le puissant Neptune arrête ses coursiers,
Les dételle
du char, de ses dons nourriciers
Leur offre le tribut, serre leurs pieds agiles
Dans une entrave d'or qui les tient immobiles,
Et, dirigeant ses pas vers les tentes d'Argos,
Jusques à son retour les condamne au repos.
Pareils à la tempête, à la flamme rapide,
Les Troyens à grands cris volent ; Hector les guide ;
Tous espèrent enfin s'emparer des vaisseaux,
Et des Grecs expirants entasser les monceaux.
Neptune dont le sceptre ébranle au loin le monde,
En quittant
de la mer la retraite profonde,
Prend les
traits de Calchas et sa tonnante voix,
Et pousse les Ajax à de nouveaux
exploits :
« Amis ! sauvez l'armée à tant
de maux réduite ;
Consultez la valeur et non l'horrible fuite.
Ailleurs je ne crains pas les
intrépides mains
Du peuple à qui nos murs ont
ouvert des chemins,
Car tous fuiront les Grecs aux solides chaussures ;
Mais je redoute ici les attaques plus sûres
De ce fougueux Hector, qui rival de l'éclair,
Aime à se proclamer le fils de Jupiter.
Ah ! puisse un Dieu vouloir que vos liras
lui
résistent,
Et qu'exhortés par vous, nos
guerriers vous assistent !
La flotte le verra reculer de terreur,
Dût le roi de l'Olympe exciter sa fureur. »
A ces mots son trident, qui sur leurs corps
s'incline,
Les frappe et
les remplit d'une force divine ;
Leurs pas
sont plus légers et leurs bras plus nerveux.
Neptune alors
s'élance en se séparant d'eux :
Tel du haut
d'une roche escarpée et lointaine
Un épervier
poursuit un oiseau dans la plaine.
Mais Ajax, d'Oïlée illustre
rejeton,
S'adresse le premier au fils de Télamon :
« Ajax ! un
habitant de l'immortelle voûte
Sous les
traits d'un augure est accouru sans doute ;
Ce n'est point là Calchas, le chef de nos devins,
L'interprète inspiré des oracles divins.
C'est un Dieu ; de ses pas la trace manifeste
Révèle à mes regards sa démarche céleste ;
La présence des Dieux se trahit aisément.
J'ai besoin de combattre ; Ajax ! en ce moment
Mon âme a
palpité d'un transport sanguinaire ;
Mes pieds,
mes bras, mon cœur, tout m'entraîne à la guerre. »
Le grand Ajax répond : « Mon invincible main,
En agitant ma
lance, a tressailli soudain ;
Mes deux pieds frémissants m'emportent ; mon courage
S'enflamme et
seul d'Hector j'affronterai la rage. »
Ainsi tous deux parlaient en se réjouissant
De l'ardeur
qu'à leur sein versait un Dieu puissant.
Neptune aux derniers rangs, près des vaisseaux rapides
Court exciter des Grecs les âmes intrépides ;
La fatigue a rompu leurs membres accablés,
Et de pleurs
abondants leurs regards sont troublés :
La foule des Troyens sur la grande muraille
S'élance ; à cet aspect leur cœur ému tressaille.
Aucun
n'espère plus échapper au malheur.
Mais Neptune bientôt ranime leur valeur ;
Dissipant la
terreur que la mort leur inspire,
Il exhorte Teucer, Léite, Déipyre,
Mérion, Pénélée, Antiloque, Thoas,
Tous héros
illustrés dans le champ des combats.
Alors ces
mots ailés s'envolent de sa bouche :
« 0 jeunes Argiens ! que la honte vous touche !
Pour sauver
nos vaisseaux je me fiais à vous,
A vous qui de la guerre affrontiez le courroux.
Mais, si vous faiblissez, le jour fatal arrive
Où nous succomberons frappés sur cette rive.
Grands Dieux ! de quel revers suis-je témoin ! Mes yeux
Ne croyaient voir jamais ce prodige odieux.
Les Troyens sur la flotte ! eux qui tremblaient naguère,
Comme des cerfs qu'emporté une fuite légère,
Promis à la
panthère, au loup, au léopard,
Dans les
bois, sans défense, errent de toute part !
Aux bras des Grecs vainqueurs, à leur mâle constance
Ils
n'opposaient pas même un peu de résistance.
Et loin de
leur cité sur nos profonds vaisseaux
Leur glaive insolemment dirige ses assauts !
Voilà les
maux produits par les tristes querelles
De ce chef orgueilleux, de ces peuples rebelles,
Qui sur leur
flotte oisifs, n'osant la protéger,
Par le fer ennemi se laissent égorger.
Mais si les torts d'Atride offensèrent Achille,
Faut-il que
des combats notre audace s'exile ?
Apportons à ces maux un prompt soulagement ;
Les mortels
généreux s'apaisent promptement.
0 les plus fiers des Grecs ! que dans toutes vos âmes
Votre ardente valeur n'éteigne pas ses flammes !
Je ne
m'irrite point contre l'obscur soldat
Que la guerre épouvante et la mollesse abat ;
Malheureux ! c'est vous seuls qui méritez ma haine.
En de plus
grands revers votre effroi nous entraîne.
Ah ! redoutez
la honte et le blâme jaloux.
Car une lutte
horrible éclate autour de nous.
Près des
vaisseaux Hector de ses mains meurtrières
Rompit déjà
la porte et les hautes barrières. »
Par les conseils du Dieu les Grecs encouragea,
Avec les deux Ajax en bataille rangés,
Se rassemblent, et Mars ou Pallas vengeresse
Ne pourrait de leurs cœurs accuser !a faiblesse.
Les chefs les plus vaillants des Troyens et d'Hector
Attendent, sans trembler, l'impétueux essor.
La lance bruyamment se croise avec la lance ;
Sur le casque d'airain le casque se balance ;
Partout les boucliers touchent les boucliers
Et les guerriers partout se joignent aux guerriers.
Les cimiers dont les crins à flots brillants se dressent,
Confondent leur éclat, tant les soldats se pressent !
Le javelot s'irrite, agité par leurs bras,
Et leur ardeur aspire à marcher aux combats.
Les Troyens les premiers s'avancent ; a leur tête
Hector se montre ; Hector au triomphe s'apprête.
Comme en un jour de pluie, un énorme rocher,
De son ferme support prompt à se détacher,
Tombe avec le torrent du sommet des montagnes,
Bondit, ébranle au loin les forêts, les campagnes,
Lorsque dans le vallon où sa course a fini,
Il cesse de rouler sur un sol aplani :
Telle du grand Hector la triomphante rage
Brûle vers les vaisseaux de s'ouvrir un passage ;
De toutes parts il vole et sème le trépas,
Mais un soudain obstacle a retenu ses pas ;
Au moment de heurter une phalange épaisse,
Devant elle il s'arrête, et des fils de la Grèce
La lance à deux tranchants, les glaives et les dards
A son choc furieux opposent leurs remparts.
Contraint de s'éloigner, il s'indigne et s'écrie :
« Enfants de Dardanus ! soutiens de la patrie !
Lyciens ! demeurez ! Ces nombreux ennemis,
Comme une large tour bien qu'ils soient affermis,
Tomberont sous mes coups, si le maître du monde,
Si l'époux de Junon m'enflamme et me seconde. »
Les Troyens ont frémi d'un transport belliqueux.
Un des fils de Priam, Déiphobe avec eux,
Ivre d'un noble orgueil, soudain se précipite ;
Sous un rond bouclier sa poitrine s'abrite.
Lancé par Mérion, un brillant javelot,
Sans s'écarter du but, vole et frappe aussitôt
Ce large bouclier, qui dans sa masse entière
Contenait d'un
taureau la dépouille grossière.
Mais la pointe se brise et ne le
perce pas ;
Tandis que le
Troyen, redoutant le trépas,
L'éloigné de son sein, aux coups de
Déiphobe
Parmi ses compagnons Mérion se dérobe ;
Honteux d'avoir perdu la victoire et son fer,
Transporté de fureur, jusqu'aux bords de la mer
Il retourne, cédant au désir qui le tente
De saisir le long dard qu'il laissa dans sa tente.
Teucer, quand partout règne un tumulte confus,
Immole, le premier, le vaillant Imbrius,
Qui, fils du vieux Mentor riche en coursiers agiles,
Dans Pédée où jadis ses jours coulaient tranquilles,
Par un chaste
hyménée unit à son destin
Medésicaste, enfant d'un amour clandestin.
Lorsque les vaisseaux grecs voguèrent vers Pergame,
Entre tous les Troyens signalant sa grande âme,
Il combattit. Priam dans ses riches palais
A l'égal de ses fils l'entoura de bienfaits.
Un frêne au vert
feuillage, ébranlé par la hache,
Sur la hauteur
d'un mont à l'effort qui l'arrache
Cède en retentissant et ses rameaux flétris
Jonchent le sol natal de leurs tendres débris :
Imbrius, par la
lance atteint près de l'oreille,
Éprouve à cette chute une chute pareille ;
Son armure
frémit. Teucer au même instant
S'apprête à conquérir ce trophée éclatant.
A peine il accourait, Hector, qui se dépêche,
Lui jette,
impatient, une brillante flèche,
Et dès qu'il
l'aperçoit, l'intrépide guerrier,
Se détournant un
peu, fuit le coup meurtrier ;
Mais le trait dans le sein vient frapper Amphimaque,
Alors qu'il
s'élançait préparant une attaque,
Et ce fils de Ctéate issu d'Actor soudain
Roule avec tout le poids de ses armes d'airain.
Hector se précipite, espérant la conquête
Du casque étincelant qui lui couvrait la tête,
Et la lance d'Ajax enchaîne ses efforts
Sans que la pointe aiguë ait pu toucher son corps.
Un airain menaçant tout entier l'environne,
Mais quand, frappé du coup, son bouclier résonne,
Repoussé par le choc, il laisse, en reculant,
Des deux Grecs immolés le cadavre sanglant.
Chefs des Athéniens, Stichius, Ménesthée
Ramènent Amphimaque à la flotte attristée,
Tandis que les Ajax, dans leurs fougueux transports,
S'emparent d'Imbrius gisant parmi les morts.
Tels, vainqueurs d'une meute à la dent dévorante,
Deux lions, entraînant une chèvre expirante,
Au-dessus des taillis de leur butin nouveau
Dans leur forte mâchoire élèvent le fardeau :
Ainsi de la victime à l'envi dépouillée
Ils emportent le corps ; Ajax, fils d'Oïlée,
Pour venger Amphimaque, avec fureur abat
La tête qu'il arrache à son cou délicat,
La lance en tournoyant, et voit dans la carrière
Son bloc aux pieds d'Hector rouler sur la poussière.
Mais Neptune indigné déplore le trépas
D'un petit-fils vaincu dans ces affreux combats ;
Il vole au camp des Grecs, de son ardeur divine
Les remplit, et de Troie apprête !a ruine.
Idoménée alors, s'offrant à ses regards,
Quittait un compagnon qui des sanglants hasards
Revenait et, plaintif, d'une flèche perçante
Emportait au genou la blessure récente.
Tandis que ses amis emmenaient ce guerrier,
Aux soins des médecins prompt à le confier,
De batailles encore Idoménée avide
Vers sa tente marchait d'un pas ferme et rapide.
Sous l'aspect de Thoas, de ce fils d'Andrémon
Qui soumit à ses lois la haute Calydon,
Roi des Étoliens, habita dans Pleurone,
Et tel qu'un Dieu vécut respecté sur son trône,
Neptune en
s'approchant fait retentir sa voix :
« 0 sage Idoménée ! ô prince des Crétois !
Que sont-ils devenus tous ces cris de menace
Dont les Grecs des Troyens épouvantaient l'audace ? »
« Thoas ! répond
le roi, dans les jours du danger
Nul n'est
coupable, autant que je puis en juger.
Nous savons tous combattre ; une terreur vulgaire
Ne nous détourne point des périls de la guerre.
Mais Jupiter se plaît à voir tant de héros,
Moissonnés sans honneur, succomber loin d'Argos.
0 toi, des Grecs jadis conseiller magnanime !
Poursuis ! que leur vaillance à ta voix se ranime ! »
Le Dieu réplique : « Eh bien ! si quelqu'un en ce
jour
Refuse le combat, pour lui plus de retour !
Aux dogues affamés qu'il serve de pâture !
Mais je t'attends ici ; va chercher ton armure.
Hâtons-nous tous les deux ; notre ferme valeur
Pourra prêter secours aux Grecs dans leur malheur.
L'union rend puissants même les plus timides,
Et nous qui combattons des rivaux intrépides,
Nous triomphons toujours. » Le Dieu qui parle encor,
De ses pas dans la foule a dirigé l'essor.
Idoménée au fond de sa superbe tente,
Impatient, revêt
son armure éclatante,
Saisit, deux javelots, et son sein belliqueux
De l'airain qui le couvre a fait jaillir les feux :
Telle, lorsqu'on sa main Jupiter la balance,
De l'Olympe étoile la foudre qui s'élance,
Jetant au sein des airs ses rayons menaçants,
Montre un signe fatal aux mortels frémissants.
Dès qu'il voit près de lui Mérion dont le zèle
S'avançait pour chercher une lance nouvelle :
« Léger fils de Molus ! cher Mérion ! dit-il,
Des combats meurtriers pourquoi fuir le péril ?
De la pointe d'un dard as-tu souffert l'outrage ?
Es-tu blessé ? viens-tu m'apporter un message ?
Pour moi, je vais, fuyant un indigne repos,
M'arracher à ma tente et combattre en héros. »
« Chef prudent des Crétois ! je songe à me défendre ;
S'il te reste une lance, ici je viens la prendre ;
La mienne s'est brisée, et sur mon bouclier
L'orgueilleux Déiphobe en a rompu l'acier. »
« Va ! s'il faut une armure à tes mains héroïques,
Tu verras dans mon camp des lances magnifiques,
Non pas une, mais vingt qui suspendent encor
Aux murs resplendissants leur belliqueux trésor ;
Abattus par mes coups, tous les guerriers de Troie,
Expirants, m'ont
livré cette superbe proie.
Car ce n'est pas
de loin que je lutte contr'eux.
Aussi j'ai vu souvent les casques radieux,
Les vastes boucliers, les brillantes cuirasses
Charger mon bras vainqueur de leurs pesantes masses.»
« Comme toi dans ma tente et sur mon noir vaisseau
J'ai de plus d'un trophée élevé le monceau.
Mais d'ici jusque là règne trop de distance.
Certes, aucun péril n'ébranle ma constance ;
Quand le feu de la guerre éclate déchaîné,
Toujours au
premier rang mon zèle est entraîné ;
Sans que lés autres Grecs m'aient remarqué peut-être,
J'ai combattu ;
mais toi tu m'as dû reconnaître. »
« J'admire tes exploits ; pourquoi les rappeler ?
Quand tous nos meilleurs chefs, pour mieux se signaler,
Dressent quelque embuscade, une si rude épreuve
Du lâche et du
vaillant fournit la double preuve.
Le lâche à tout
moment pâlit épouvanté ;
En pensant à la
mort, dans son sein tourmenté
Son cœur frémit ;
ses dents claquent et retentissent ;
Sur ses pieds il chancelle, et ses genoux fléchissent.
Mais debout, sans trembler ni changer de couleur,
Le brave reste au poste où combat sa valeur ;
Il désire sa part de la tâche homicide.
Nul ne blâmerait
donc ta vigueur intrépide ;
Ou de près ou de loin tu ne recevrais pas
Dans la nuque ou le dos l'atteinte du trépas,
Et c'est aux premiers rangs, dans le choc des batailles,
Que le fer percerait ton sein ou tes entrailles.
Mais viens, et n'allons point, fiers de ces vains discours,
Comme des insensés, en prolonger le cours.
De quelque Grec jaloux redoutons la colère.
Hâte-toi ; dans mon camp va t'armer pour la guerre. »
Mérion, comparable à Mars, dieu des combats,
D'une lance
d'airain charge son jeune bras,
Puis il quitte la
tente, et vers Idoménée
Son ardente
bravoure est bientôt ramenée.
Quand le farouche Mars, et l'aveugle Terreur,
Sa fille, du plus
brave enchaînant la fureur,
Aux cris des
combattants de Phlégée et d'Ephyre,
Des sommets de la
Thrace abandonnent l'empire,
Ces implacables Dieux, de leurs armes couverts,
Tour à tour
invoqués par des souhaits divers,
Entre ce double
peuple arbitres de la gloire,
Font en faveur d'un seul incliner la victoire :
Tel le couple
guerrier, d'airain étincelant,
Précipite ses pas
vers le combat sanglant.
« Fils de Deucalion ! dit l'écuyer fidèle,
Marcherons-nous au centre, à la droite, à l'autre aile ?
Les Grecs aux longs cheveux, pressés par le Troyen,
N'eurent jamais besoin d'un plus ferme soutien. »
Le monarque répond : « D'autres sur Je rivage
Du milieu de la flotte écartent le ravage ;
Là brillent les
Ajax et Teucer qui sait l'art
De lutter d'un pied ferme et de lancer un dard.
D'Hector, fils de
Priam, dédaignant la menace.
Leurs efforts de ses coups arrêteront l'audace ;
Jamais il ne pourra par ses fougueux assauts
Ni dompter leur
valeur, ni brûler nos vaisseaux,
A moins que Jupiter sur la flotte alarmée
Ne jette ici lui-même une torche enflammée.
Ajax ne craint
personne entre tous les mortels
Qui, nourris par Gérés de ses fruits maternels,
Tombent, lorsque les Dieux manquent à leur vaillance,
Atteints d'un
lourd rocher, ou frappés par la lance.
D'Achille dans la
lutte il marcherait l'égal,
Mais toujours à la course Achille est sans rival.
Défendons l'aile
gauche, et qu'une prompte lutte
Y décide pour nous le triomphe ou la chute ! »
Émule du dieu Mars, Mérion sans effroi
S'avance jusqu'au lieu désigné par son roi.
A peine Idoménée, à la flamme semblable,
Et Mérion, couvert de l'airain formidable,
Paraissent, les
Troyens s'élancent tous sur eux,
Et devant les
vaisseaux règne un combat douteux.
Comme en un jour
brûlant, quand les routes désertes
D'une aride poussière au loin restent couvertes,
On voit s'amonceler ces tourbillons mouvants
Qui volent
soutenus par l'haleine des vents :
Telles dans leur fureur luttent les deux armées,
De meurtres mutuels tour à tour affamées ;
L'homicide combat se hérisse de dards,
Qui, déchirant les chairs, sifflent de toutes parts,
Et les grands boucliers, les casques, les cuirasses
Des éclairs de l'airain font jaillir les menaces.
Quel mortel au
cœur dur, à cet aspect d'horreur,
Palpiterait de
joie et non pas de terreur ?
Les deux fils de Saturne,en leurs desseins
contraires,
Pour ces peuples forgeaient de nouvelles misères.
Si, donnant la
victoire aux Troyens valeureux,
Il honore Thétis et son fils
généreux,
Jupiter ne veut pas que sous les murs de Troie
Les Grecs du sort cruel succombent tous la proie.
En secret échappé de l'écume des
flots,
Neptune, ranimant
les combattants d'Argos,
Témoin de leur trépas, les plaint du
fond de l'âme,
Et contre Jupiter la colère l'enflamme ;
Formé du même sang, mais respectant les droits
Dont l'âge et la
raison l'armèrent à la fois,
Il n'ose ouvertement leur montrer sa
puissance,
Et sous des traits mortels déguise sa présence.
D'un combat meurtrier et longtemps
suspendu
Entre les deux partis les Dieux ont
étendu
L'indestructible
chaîne, instrument de carnage,
Qui de guerriers nombreux a brisé le courage.
Bien qu'à moitié blanchi par l'injure des ans,
Idoménée
éclate en belliqueux accents ;
Parmi les rangs
troyens sa valeur entraînée
Disperse l'épouvante et frappe Othryonée,
Ce héros qui naguère, an seul bruit des combats,
Des remparts de Cabèse accourut à grands pas.
Sans cadeau nuptial orgueilleux de prétendre
Au glorieux hymen de la belle Cassandre,
Par un triomphe insigne il promit sur ces bords
De repousser des Grecs les courageux efforts.
Confiant dans Priam et sûr de sa parole,
D'un pied aérien ce jeune guerrier vole,
Lorsque le trait
brillant, contre lui dirigé,
Traversant sa cuirasse, en son flanc s'est plongé.
Il roule avec fracas, et le roi de la Crète
Par ce langage allier insulte à sa défaite :
« 0 brave Othryonée ! entre mille mortels
Je te décernerai des honneurs solennels,
Si ton bras intrépide accomplit la promesse
Que fit au vieux Priam ton ardente jeunesse.
Mais en vain de
Cassandre il t'assura la main ;
La Grèce te propose un plus auguste hymen,
Et, comme Agamemnon, à ses serments fidèle,
Des filles de ce roi te donne la plus belle ;
Argos te
l'enverra, si tu veux avec nous
Sur les murs d'Ilion déchaîner ton courroux.
Viens ; que dans nos vaisseaux cet accord se prépare !
Tes beaux-pères, crois-moi, n'ont pas le cœur avare. »
Par les pieds dans les rangs il le traîne à ces mots.
Mais Asius accourt pour venger le héros ;
Tandis qu'un écuyer ne retient qu'avec peine
Les coursiers sur son dos exhalant leur haleine,
Seul debout auprès d'eux, Asius a frémi,
Avide d'immoler un cruel ennemi.
Mais le Grec le
prévient, et l'airain qu'il allonge
Au-dessous du menton dans sa gorge
se plonge.
Il tombe, comme on voit tomber en tressaillant
Le haut sapin, le chêne ou le peuplier blanc,
Que sur le mont natal le fer aigu déchire,
Quand l'habile artisan veut tailler un navire.
Ainsi devant son char Asius rugissant
De ses mains presse un sol inondé de son sang.
Son écuyer troublé, que l'épouvante glace,
Pour fuir les ennemis, n'ose quitter la place.
Antiloque paraît,
et lance un trait sifflant,
Qui brise sa cuirasse et lui perce le flanc ;
Loin du char magnifique en gémissant il roule,
Et le fils de Nestor vainqueur, loin de la foule,
Vers les tentes des Grecs aux brodequins guerriers
Entraîne d'Asius les bondissants coursiers.
Affligé de sa mort, Déiphobe s'approche.
Le Crétois, menacé du dard qu'il lui décoche,
L'aperçoit et
l'évite, abrité tout entier
Sous le large rempart de son rond bouclier,
Formé de cuirs épais et d'un airain solide,
Et facile à saisir par une double bride.
Si l'armure effleurée a soudain retenti,
Le trait d'un
bras robuste en vain n'est point parti.
Le pasteur des humains, Hypsénor, fils d'Hippase,
Fléchit, sans résister, sous le choc qui l'écrase ;
L'airain jusqu'en ses flancs pénètre avec courroux,
Lui déchire le foie et brise ses genoux.
Déiphobe s'écrie, enivré d'arrogance :
« Asius a péri, mais non pas sans vengeance ;
Le compagnon nouveau que lui donne mon fer,
Réjouira son âme aux portes de l'enfer. »
A ces mots proférés par un orgueil barbare,
D'Antiloque et des Grecs le désespoir s'empare.
Antiloque éperdu sur le guerrier chéri
De son grand bouclier vient étendre l'abri ;
Deux amis, Mécistée, Alastor vers la rive
Emportent sur leur dos la victime plaintive.
Le prince des Crétois, qui ne se lasse pas,
Terrible, veut toujours dans la nuit du trépas
Plonger quelque Troyen, ou, succombant lui-même,
Sauve du moins les Grecs à son heure suprême.
Il renverse d'abord d'un bras audacieux
Un fils d'Esyétès issu du roi des deux,
Le jeune Alcathoüs, qu'au sein de sa famille
Anchise avait
admis en lui donnant sa fille ;
La noble Hippodamie, en son natal
séjour,
Pour son père et
sa mère objet d'un tendre amour,
De talents, de sagesse et de grâces
ornée,
Plus belle que ses sœurs, marchait
leur sœur aînée ;
Alcathoüs, fameux parmi tous les
Troyens,
S'était joint à son sort par de chastes liens.
Neptune l'abandonne aux coups d'Idoménée ;
Son œil brillant s'éteint ; sa force est enchaînée,
Et tel qu'une
colonne, un arbre au front allier,
Sans avancer ni fuir, l'immobile
guerrier
Reste debout. Le trait déchire la cuirasse,
Qui du trépas toujours repoussa la menace ;
L'airain qu'il a brisé résonne sourdement ;
Le Troyen avec bruit sur un sable fumant
Tombe, et son sein, percé par l'arme
tout entière,
Secoue, en palpitant, la pointe
meurtrière ;
Mars épuise sa vie ; il meurt et le Crétois,
Plein d'un farouche orgueil, s'écrie à haute voix :
« Déiphobe ! crois-tu qu'une triple victime
Venge un seul Grec plongé dans
l'infernal abîme ?
Tu t'applaudis !
eh bien, ô brave ! attaque-moi ;
Le sang de Jupiter te glacera
d'effroi.
Oui, Jupiter transmit le sceptre et la naissance
A Minos dont la Crète honora la puissance.
L'hyménée à Minos donna Deucalion,
E't moi, fils de ce prince, aux remparts d'Ilion
J'accourus sur ma flotte, et sans pitié ni grâce
J'espérais t'immoler toi, ton père et ta race. »
Déiphobe incertain balance dans son cœur
S'il doit, se retirant devant le Grec vainqueur,
Implorer un appui contre les funérailles,
Ou s'il tentera seul la chance des
batailles.
A marcher près d'Énée enfin il se
résout.
Énée, aux derniers rangs, solitaire et debout,
Frémissait, indigné de voir qu'à son courage
Priam ne rendait point un légitime hommage.
Déiphobe soudain s'approche du héros,
Et sa rapide bouche a fait voler ces mots :
« Conseiller des Troyens ! viens, secours ton beau-frère,
Si toutefois encor ta famille t'est chère.
Vengeons Alcathoüs, cet époux de ta sœur.
De sa tendre amitié tu connus la douceur;
Jadis dans son palais il soigna ton enfance,
Mais le fer du Crétois l'immole sans défense. »
Il dit. Le fils d'Anchise, ému par la douleur,
S'élance, bouillonnant d'une mâle valeur.
Sans fuir comme un enfant, le prince de la Crète
Résiste inébranlable aux. coups de la tempête.
Quand sur un mont
désert un hardi sanglier
Attend ses ennemis et leur choc meurtrier,
Il aiguise ses dents ; ses longs poils se hérissent,
Et mille ardents éclairs de ses regards jaillissent,
Tant il cherche, assailli de chiens et de chasseurs,
A briser les efforts de leurs rangs agresseurs !
Tel le Crétois demeure immobile à sa place.
En vain le brave Énée accourt et le menace ;
Il ne recule pas, mais appelle à grands cris
Ses plus chers compagnons au péril aguerris,
Apharès, Déipyre, Ascalaphe, Antiloque,
Mérion, et sa voix en ces mots les invoque :
« Venez donc ! je suis seul ; amis ! secourez-moi !
Énée
aux pieds légers m'inspire un juste effroi ;
Il m'atteint ce héros qui, triomphant sans cesse,
A pour ferme soutien la fleur de sa jeunesse.
Doué d'un âge égal, je ne le craindrais pas ;
Ce jour éclairerait sa chute ou mon trépas. »
Tous, pleins d'un même esprit, à ses côtés se
pressent,
Et soudain sur leurs dos les boucliers s'abaissent.
Parmi les chefs troyens qu'il a vus près de lui,
Le fils d'Anchise espère obtenir un appui ;
Dès qu'Agénor, Pâris, Déiphobe l'entourent,
Les nombreux bataillons de toutes parts accourent.
Quand le bélier conduit ses fidèles troupeaux
Du sein des prés féconds sur le bord des ruisseaux,
Le berger en éprouve une douce allégresse :
Ainsi, le cœur rempli d'une orgueilleuse ivresse,
Énée avec plaisir voit ses vaillants soldats
Se réunir en foule et marcher sur ses pas.
Autour d'Alcathoüs les guerriers s'amoncellent,
Et les longs javelots dans leurs mains étincellent ;
Ils se heurtent
ensemble, et l'airain bondissant
Se brise, entrechoqué sur leur sein
frémissant.
Mais entre deux héros la fortune indécise
Hésite. Idoménée et l'ardent fils
d'Anchise,
Tous deux rivaux de Mars, armés d'un
fer cruel,
Brûlent de se donner un trépas mutuel.
Le Troyen le premier attaque Idoménée ;
Du javelot d'airain la pointe détournée,
De son bras vigoureux inutile
instrument,
Dans le sol entr'ouvert s'enfonce
brusquement.
Alors d'OEnomaüs promis aux funérailles
La lance du Crétois déchire les entrailles ;
Sa cuirasse est fendue ; il tombe en
reculant,
Et sa pesante
main presse un sable brûlant.
Le vainqueur, retirant son fer de la
blessure,
Tâche en vain d'arracher étincelante
armure ;
Les genoux affaiblis, serré de toute part,
Il ne peut éviter, ni ressaisir un dard.
Qui repousse la mort, par un destin
contraire
Ses deux pieds au combat tardent à le soustraire ;
Il s'éloigne à pas lents. Déiphobe
bientôt,
Sans l'atteindre,
lui lance un brillant javelot ;
Déiphobe à sa haine est demeuré
fidèle,
Et, le dos traversé par la flèche mortelle,
Ascalaphe, abattu sur le poudreux
terrain,
Roule, attachant au sol sa
défaillante main.
Mars, ce crieur terrible, ignorant
que la vie
Dans la lutte sanglante à son fils est ravie,
Tranquillement assis dans un nuage d'or,
Au repos condamné, languit oisif encor
Sur le haut de l'Olympe où le roi du tonnerre
Défend aux Immortels cette homicide guerre.
Quand d'un tumulte affreux Déiphobe entouré
Enlève son beau casque au héros expiré,
Jeté par Mérion, un javelot le frappe ;
Son bras cède ; avec bruit le casque s'en échappe.
Tel qu'un ardent vautour Mérion élancé
A retiré son fer dans la plaie enfoncé ;
Il part. Polite alors, frère de Déiphobe,
L'enlaçant de ses mains, aux combats le dérobe ;
Derrière tous les rangs gardés par l'écuyer,
Les coursiers vers la ville entraînent ce guerrier,
Qui souffre et de son cœur exhale un sourd murmure ;
Car le sang à longs flots coule de sa blessure.
Le combat retentit plus furieux encor.
L'intrépide Apharès, enfant de Calétor,
S'avance, mais d'Énée il voit la javeline
Lui traverser la gorge, et sa tête s'incline ;
Comme le bouclier, le casque radieux
Penche et l'horrible mort enveloppe ses yeux.
A peine il aperçoit Thoon qui prend la fuite,
Antiloque irrité s'élance à sa poursuite ;
Il l'atteint et
son fer lui tranche en un instant
La veine qui du dos juques au cou s'étend.
Ce fer victorieux la brise tout entière.
L'infortuné soudain, le front dans la poussière,
Succombe, et ses deux bras à la fois allongés
Implorent vainement ses amis affligés.
Lorsque, roulant
partout une vue inquiète,
Le Grec de son armure a ravi la conquête,
Les bataillons troyens, prompts à se rallier,
Fatiguent de leurs coups son large bouclier.
Mais leurs traits, vers son cœur sans trouver un passage,
A sa peau délicate ont épargné l'outrage.
Car ce fils de Nestor, que Neptune défend,
A tant de dards mortels résiste triomphant ;
Assiégé d'ennemis, il agite sans cesse,
Se tournant contre eux, sa pique vengeresse,
Incertain si le fer que balance son bras,
Doit de près ou de loin envoyer le trépas.
Adamas, qui l'a vu dans l'épaisse mêlée,
Atteint d'un
javelot son armure ébranlée ;
Neptune aux noirs cheveux,
protecteur de ses jours,
Vient émousser l'airain par un
adroit secours.
Le dard en deux éclats tout à coup se divise ;
Sur le terrain tombée, une moitié se brise ;
L'autre, semblable au pieu durci par
le foyer,
Du bouclier fendu perce le cuir grossier.
Adamas dans la foule au noir trépas échappe,
Mais l'ardent Mérion de sa lance le frappe
Au-dessous du nombril, à l'endroit où le sort
Aux victimes de Mars donne une prompte mort.
Comme un taureau,
rebelle au bouvier qui l'entraîne,
Sur le faite d'un mont se débat dans
sa chaîne :
Tel, en suivant le fer, on le voit
s'agiter ;
Mais son cœur a bientôt cessé de palpiter.
Tandis que Mérion retire son armure,
Sur les yeux du héros s'étend une
ombre obscure.
Dans la nuit du cercueil Déipyre descend ;
L'intrépide
Hélénus arrive, et balançant
Un long glaive forgé dans les champs
de la Thrace,
D'un seul coup à sa tempe en assène la masse.
Le casque dont ce choc a fracassé l'airain,
Roule aux pieds d'un soldat qui l'emporte soudain.
Le vaillant Ménélas, à ce trépas sensible,
Courant vers Hélénus qui tend un arc
flexible,
Brandit sa javeline, et ces rivaux
fougueux,
L'un contre
l'autre armés, s'avancent tous les doux.
Déjà sur Ménélas une flèche poussée
Vient heurter sa cuirasse et retombe émoussée.
Si dans une aire immense aux zéphyrs frémissants
Un vanneur a livré ses grains
retentissants,
Les débris du pois vert et de la noire fève
Jaillissent dans l'osier du van qui les soulève :
Ainsi le dard cruel au loin a
rebondi,
Et d'un prompt javelot Ménélas enhardi
Frappant l'arc d'Hélénus, fixe sa main sanglante
Sur le bois déchiré de l'arme étincelante.
Pour fuir la
mort, les pas du tremblant Hélénus
Dans les rangs des Troyens sont bientôt revenus ;
Le frêne encor pendait ; mais Agénor l'arrache ;
Par les soins d'Agénor, sur la main qu'elle attache,
La fronde que portait l'écuyer valeureux,
D'une laine moelleuse entrelace les nœuds.
Pisandre, ô Ménélas ! dans la sanglante arène
S'avance, et de
la mort le destin te l'amène.
Le couple ardent s'approche, et, malgré son courroux,
De sa lance le Grec voit s'égarer les coups.
Pisandre fond sur lui, mais sa pique homicide,
Sans traverser l'airain du bouclier solide,
Se brise près du bois, et pourtant dans son cœur
Il se réjouissait en se croyant vainqueur.
Le glaive aux clous d'argent arme le fils d'Atrée ;
Il vole, et son rival d'une main assurée
Prend la hache d'airain, ce chef-d'œuvre embelli
D'un manche d'olivier habilement poli ;
Mais lorsque dans leur choc un coup de cette hache
A du casque ennemi frappé le haut panache,
Soudain l'os de son front éclate mutilé,
Et ses yeux pleins de sang dans la poudre ont roulé.
Il tombe. Alors, foulant sa poitrine meurtrie,
Ménélas le dépouille et, triomphant, s'écrie :
« Oui, c'est ainsi que tous vous fuirez les vaisseaux
Des fils de Danaüs, ces dompteurs de chevaux !
Implacables Troyens ! il n'est pas un outrage
Que votre avide orgueil n'ait rendu mon partage.
0 dogues impudents ! vous avez irrité
Jupiter, protecteur de l'hospitalité,
Jupiter qui, bientôt jetant sur vous sa foudre,
Renversera les murs d'Ilion mis en poudre.
Vous m'avez lâchement sans raison ni remords
Ravi ma chaste épouse et mes nombreux trésors ;
Son accueil vous montra la bonté de son âme,
Et vous voulez, lançant là dévorante flamme,
Consumer notre flotte, égorger nos soldats !
Mais vos hardis efforts ne triompheront pas.
0 père des
humains, dont la sagesse austère
L'emporte, nous
dit-on, sur le ciel et la terre,
Tant de malheurs, hélas ! c'est toi qui les as faits !
Tu soutiens ces pervers, artisans de forfaits,
Ce peuple insatiable et de meurtre et de larmes !
Pourtant le doux sommeil, l'amour si plein de charmes,
Le chant harmonieux, la danse aux nobles chœurs
Plus chère encor pour nous que la guerre aux vainqueurs,
Tout fatigue nos sens, mais, constants dans leur rage,
Les Troyens sont toujours affamés de carnage. »
Ménélas, achevant ce langage hautain,
De la sanglante armure enlève le butin,
Le donne aux écuyers, et d'une ardeur nouvelle,
Parmi les premiers rangs, à la foule se mêle.
En ce moment fatal s'élance Harpalion ;
Fils du roi Pylémène, aux remparts d'Ilion
Il l'escorta,
brûlant d'une noble furie,
Mais il ne revit plus les champs de
la patrie.
Il frappe de sa lance et ne traverse pas
Le bouclier d'airain du vaillant Ménélas.
Roulant partout ses yeux, honteux de sa défaite,
Contre les dards mortels il cherche
une retraite,
Et court vers ses
soldats, quand par un coup adroit
Un trait de Mérion qui l'atteint au
flanc droit,
Passe au-dessous de l'os et perce ses entrailles :
Aux bras de ses amis, compagnons de
batailles,
En exhalant sa vie, Harpalion penché
Tombe et reste d'abord, ainsi qu'un
ver, couché
Sur le sol où les flots de son sang noir ruissellent.
Les Paphlagoniens près de lui
s'amoncellent,
Le placent sur un char et, de douleur navrés,
Le conduisent ainsi dans Troie aux murs sacrés.
L'œil en pleurs, avec eux Pylémène
s'avance.
Hélas ! la mort d'un fils demeure
sans vengeance.
Pâris voit succomber ce guerrier généreux
Dont il fut l'hôte au sein de son peuple nombreux.
Enflammé de
courroux, il lance un trait rapide.
Un fils riche et vaillant du devin Polyide,
Euchénor, au
moment d'un funeste départ,
Connaissait son destin ; car le sage vieillard
Lui prédisait souvent qu'aux remparts de Corinthe
Sa jeunesse
mourrait, d'un mal cruel atteinte,
Ou que près de la flotte, au rang des morts compté,
Il tomberait un jour par les Troyens dompté.
D'une affreuse douleur pour détourner l'approche,
Pour éviter des Grecs le sévère reproche,
Au-devant de son sort Euchénor élancé,
Par le trait de Pâris sous l'oreille blessé,
Roule en se débattant ; ses forces l'abandonnent ;
De l'infernale nuit les ombres l'environnent.
Ainsi les deux partis, comme un feu dévorant,
Combattaient déchaînés ; mais Hector, ignorant
Que la valeur des Grecs, au succès animée,
A la gauche du camp moissonne son armée,
Et que le dieu des mers, propice aux Grecs vainqueurs,
D'une force immortelle a rempli tous leurs cœurs,
Hector garde la place où, franchissant les portes,
Son audace a rompu les épaisses cohortes,
Où les vaisseaux d'Ajax et de Protésilas
Près des flots blanchissants restaient loin des combats,
Où les peuples autour des plus humbles murailles,
Cavaliers, fantassins, bravaient les funérailles.
Là les guerriers venus des champs béotiens,
Des campagnes de Phthie et des bords locriens,
L'Ionien couvert de la longue tunique,
L'Épéens enflammé d'un courage héroïque
S'opposent vainement à ce divin Hector,
Émule de la foudre en son rapide essor.
L'élite des héros envoyés par Athènes
Paraît aux premiers rangs, et, vaillants capitaines,
Mas et Stichius, Ménesthée et Phidas
D'une ardeur généreuse embrasent les soldats.
Mégès a commandé ; sous ses ordres se range
Des nombreux Épéens l'intrépide phalange ;
Dracius, Amphion secondent ses efforts.
Les peuples qui de Phthie ont vogué vers ces bords,
Reconnaissent Médon et Podarcès pour guides.
Podarcès descendait du sang des Phylacides ;
Fils d'Oilée, issu d'un hymen clandestin,
Médon vit dans Phylace accueillir son destin,
Loin des champs
paternels où sa main téméraire
Avait d'Eriopis assassiné le frère.
Aidés de ces deux chefs, loin des profonds vaisseaux
Les fiers Béotiens repoussent les assauts.
Le fils de Télamon n'est pas dans la mêlée
Quitté même un instant par le fils d'Oïlée.
Comme deux taureaux noirs, ensemble haletant,
Seulement séparés par le joug éclatant,
Traînant d'un pas
égal la pesante charrue,
Des fertiles guérets déchirent l'étendue,
Tandis que de
leur corne en leurs travaux ardents
Une mâle sueur coule à flots abondants :
Tel marche uni toujours ce couple redoutable.
Pour reposer son corps que la fatigue accable,
Le magnanime Ajax peut du moins confier
A ses braves soldats son large bouclier.
Mais le fils d'Oilée en vain pour son escorte
Cherche des Locriens la légère cohorte.
Du combat de pied ferme ils détournent leurs pas ;
Le casque aux poils touffus ne les ombrage pas ;
Jamais on ne les
voit manier sur l'arène
Ni le rond bouclier, ni la lance de frêne ;
Confiants dans leur fronde et leurs arcs meurtriers,
Souvent ils ont rompu des bataillons entiers.
Ainsi, quand
leurs amis, s'élançant à la guerre,
Des Troyens et d'Hector provoquent la colère,
Cachés par ces soldats d'airain étincelants,
Ils décochent partout leurs javelots sifflants,
Et les Troyens sont près d'oublier leur courage,
Troublés par
mille dards, messagers de carnage.
Alors vers Ilion aux autans exposé
Fuyait loin des vaisseaux le Troyen épuisé.
Lorsqu'au fougueux Hector Polidamas s'adresse :
« Hector ! tu crains toujours de suivre la sagesse.
Parce que de ton fer le ciel guide les coups,
Ton orgueil au Conseil croit l'emporter sur nous !
Tu ne peux seul
en tout mériter l'avantage.
Les Dieux donnent à l'un la bravoure
en partage ;
L'autre, habile
danseur, sait charmer le regard ;
De la lyre et du
chant l'autre possède l'art,
Ou doit à Jupiter cet esprit de
prudence
Qui des riches cités prévient la décadence,
Et, d'utiles conseils leur prodiguant les fruits,
Jouit des biens féconds par lui-même produits.
Écoute le parti que la sagesse
ordonne :
De son cercle brûlant la guerre
t'environne ;
Les Troyens, dont l'audace envahit ce
rempart,
Les armes à la main, demeurent à l'écart,
Ou, devant les vaisseaux dispersés non sans gloire,
Au plus grand nombre encor disputent la victoire.
Cesse donc un moment ces transports
belliqueux ;
Rassemble tous les chefs ;
délibère avec eux
S'il nous faut, protégés par quelque Dieu fidèle,
Marcher contre la flotte ou fuir vivants loin d'elle.
Peut-être, hélas ! les Grecs nous
feront payer cher
Leur opprobre récent, et nos exploits d'hier.
Dans le fond de leur camp un homme reste encore,
Que la soif du carnage incessamment
dévore ;
Il a besoin de vaincre, et je ne pense pas
Qu'il languisse longtemps exilé des combats. »
Le noble Hector approuve un avis salutaire,
Et, tout armé, du
char s'élance sur la terre.
Soudain ces mots ailés volent : « Polyclamas !
Des chefs les plus vaillants retiens ici les pas.
Je cours où le péril m'a prescrit de me rendre,
Et, mes ordres donnés, je reviens te défendre. »
Il s'éloigne et, jetant des cris multipliés,
Enflamme les Troyens, les peuples alliés ;
De ses armes paré, tout entier il rayonne
Comme un mont blanchissant que la neige couronne.
Près de Polydamas, ce fils de Panthoüs,
Quand, à la voix d'Hector, les chefs sont accourus,
Il tremble qu'à ses yeux la foule ne dérobe
Hélénus, Adamas, Asius, Déiphobe ;
Tous sont blessés ou morts ; les uns dans les remparts
Virent leur sang couler sous la lance ou les dards ;
D'autres, sur les vaisseaux que menaçait la flamme,
Immolés par les Grecs, exhalèrent leur âme.
Pâris, divin époux d'Hélène aux beaux cheveux,
A l'aile gauche, assiste au combat désastreux ;
Pendant que des Troyens il excite l'audace,
Hector s'approche ; Hector l'outrage et le menace :
« Pâris, vil séducteur, si fier de ta beauté,
Femme par ta faiblesse et par ta lâcheté !
La valeur d'Hélénus est-elle moissonnée?
Déiphobe, Adamas, le noble Othryonée,
Asius, où sont-ils ? Ah ! Pergame aujourd'hui
Du faite de ses murs croulera sans appui ;
Aujourd'hui le
trépas va planer sur ta tête. »
Pâris, beau comme un Dieu, répond : « Hector ! arrête !
Ta bouche injustement accuse ma froideur.
Jamais je ne brûlai d'une plus vive ardeur ;
Certes, ma mère en moi n'enfanta point un lâche,
Et nous avons lutté sans crainte ni relâche
Depuis que ta valeur, rassemblant nos soldats,
Osa près des vaisseaux transporter les combats.
Tes amis sont tombés sous les coups de la Parque ;
Déiphobe, Hélénus, noble et puissant monarque,
Sauvés par Jupiter, mais blessés à la main,
De la bataille ont seuls déserté le chemin.
Conduis-nous main tenant où ton grand cœur t'appelle ;
Tant qu'un peu de vigueur servira
noire
zèle,
Nous ne faiblirons pas ; mais on ne saurait voir
Le plus brave lutter par delà son pouvoir. »
Quand Pâris de son frère a désarmé la haine,
Tous les deux vont chercher dans la sanglante plaine
Polyphète, Orthéus, Polydamas, Palmys,
Cébrion et Phalcès, puis Ascagne et Morys,
Ces fils d'Hippotion, dont la bravoure unie,
La veille, loin des champs de la riche Ascanie,
Par Jupiter
guidée, accourut sur ces bords
Remplacer les héros descendus chez les morts.
Lorsqu'avec l'aquilon s'échappant des nuages,
La foudre dans les airs déchaîne les orages,
L'Océan soulevé se gonfle blanchissant,
Et les flots sur les flots roulent en mugissant
Ainsi, fiers d'imiter les chefs qui les précèdent,
D'armes étincelants, les Troyens se succèdent.
Fougueux rival de Mars, Hector vole soudain ;
Muni d'un cuir épais et de lames d'airain,
Son large bouclier le protégeât le cache,
Et sur son front
s'agite un splendide panache.
Défendu par un vaste et solide rempart,
Il s'avance, cherchant si, vainqueur quelque part,
Il forcera des Grecs la phalange ennemie ;
Mais leur âme en leur sein demeure raffermie.
S'élançant à grands pas, Ajax est le premier
Qui le provoque ainsi : « Viens, ô brave guerrier !
Crois-tu frapper d'effroi nos troupes immobiles ?
Va ! nous ne sommes point à la guerre inhabiles.
C'est Jupiter qui, seul déployant son courroux,
De son terrible fouet nous extermine tous.
Tu penses
triompher sur notre flotte en cendre!
Tremble ! il nous reste encor des bras pour la défendre,
Et tu verras
plutôt tes remparts assiégés
Succomber par nos mains conquis et ravagés.
Bientôt, je t'en préviens, dans des flots de poussière
Traîné par tes coursiers à la belle crinière,
Tu priras tous les Dieux que ces ardents coursiers
Dépassent, en fuyant, le vol des éperviers. »
Il dit ; soudain un aigle aux ailes étendues
A la droite du ciel s'envole vers les nues.
A ce présage heureux, la foule des héros
Pousse un long cri de joie. Hector parle en ces mots :
« Ajax ! quels vains discours ton audace profère !
Pour moi, fils de Junon et du roi de la terre,
Que ne puis-je, doté des honneurs immortels,
D'Apollon, de Pallas partager les autels,
Comme cette journée, à tous les Grecs fatale,
Les plongera vaincus dans la nuit infernale !
Ose affronter ma lance ! avec eux tu mourras ;
Déchirant de ta
peau les tissus délicats,
Ce fer va te
punir, et dans ta chair impure
Les chiens et les oiseaux trouveront leur pâture. »
Ses soldats à grands cris le suivent en courant,
Et l'armée a crié
jusques au dernier rang.
Les Grecs aussi criaient et leur mâle courage
Bravait des chefs troyens l'impétueuse rage ;
Ces clameurs, des deux parts s'élevant vers les deux,
Frappaient de Jupiter le palais radieux.