Tandis que
tous les chefs, dans le calme des nuit,
Vaincus d'un doux
sommeil, dorment en leurs réduits,
Le pasteur des
humains, le noble fils d'Atrée
Veille, et de soins
divers son âme est déchirée.
Tel l'époux de Junon
fait briller les éclairs,
Quand de grêle ou de
pluie un torrent dans les airs
Tombe, quand sur le
sol la neige étend sa couche.
Ou que l'horrible
guerre ouvre sa large bouche :
Ainsi les longs
soupirs, les sourds gémissements
S'échappent de son
sein dévoré de tourments.
S'il promène ses yeux
sur les champs de Pergame,
Il voit près des
remparts étinceler la flamme,
Et partout aux
clameurs des guerriers menaçants
Les chalumeaux
lointains unissent leurs accents ;
Sur la flotte et le
camp s'il reporte sa vue,
Invoquant Jupiter
qui règne dans la nue,
Il prie et, de sa
tête arrachant les cheveux,
Gémit amèrement dans
son cœur généreux.
Mais avant que des
Grecs la ruine s'achève,
Pour consulter Nestor
tout à coup il se lève ;
La tunique aux longs
plis l'entoure de son lin ;
Il attache à ses
pieds le riche brodequin ;
D'un lion fauve et
grand la dépouille sanglante
Jusques à ses talons
descend étincelante ;
Il s'arme. Un trouble égal agite
Ménélas ;
Sur ses yeux le sommeil ne se repose
pas,
Tant il plaint
les malheurs que sa patrie endure,
Depuis que tous les Grecs, vengeurs
de son injure,
A travers l'Océan, sur ce perfide
bord
Ont apporté la guerre et déchaîné
la mort !
Bientôt d'un léopard la robe
tachetée
Enveloppe son dos où ses bras l'ont
jetée ;
Son front s'est incliné sous le
casque d'airain
Et du
poids de la lance il a chargé sa main.
Impatient, il vole au-devant de son
frère ;
Ce roi que comme un dieu le peuple
entier révère,
Debout, près de sa poupe, avec
empressement
Saisissait des combats le superbe
instrument.
Pour les yeux, fraternels sa
présence a des charmes ;
Ménélas le premier : « Pourquoi
prends-tu les armes ?
0 mon frère ! un
guerrier osera-t-il sans bruit,
Seul parmi les périls d'une profonde
nuit,
Dans le camp des Troyens portant ses
pas rapides,
Épier leurs secrets et leurs trames
perfides ?
Certes, il serait doué d'un cœur
audacieux. »
Agamemnon
réplique : « 0 nourrisson des cieux !
Pour rendre
l'espérance à la Grèce alarmée,
Pour protéger la flotte et défendre
l'armée,
J'ai besoin,
comme toi, d'un appui, d'un sauveur.
Jupiter loin de nous détourne sa
faveur,
Jupiter qui, docile à toutes ses
demandes,
D'Hector seul maintenant accepte
les offrandes.
Jamais on ne m'a
dit et je n'ai vu jamais
Qu'un homme ait
en un jour conçu tant de hauts fait ;
Pourtant un sang
divin n'a point formé sa race ;
Mais son impétueuse et meurtrière
audace
Accomplit des exploits dont les
Grecs à venir
Conserveront longtemps le cruel
souvenir.
0 Ménélas ! parcours la flotte
consternée ;
Hâte-toi d'appeler Ajax, Idoménée.
Je dirige mes pas vers le divin
Nestor ;
A ma voix, son
ardeur va redoubler encor,
Et les gardes
sacrés, révérant sa vieillesse,
Céderont aux conseils de sa rare
sagesse ;
Car, honorés tous
deux de notre auguste choix,
Son fils et Mérion les rangent sous
leurs lois. »
« Que me
commandes-tu ? quand ma bouche fidèle
De tes ordres
puissants aura chargé leur zèle,
Dois-je près de ces chefs attendre
ton retour,
Ou faut-il que vers toi je me rende
à mon tour ? »
« Reste près d'eux ; j'ai peur qu'à
travers la nuit sombre.
Dans les obscurs replis de ces chemins sans nombre
Nos pas mal affermis ne s'égarent au loin.
Ordonne à nos guerriers de veiller avec soin,
Et, montre-leur une âme à l'orgueil étrangère
En appelant chacun par le nom de son père.
Nous aussi, travaillons, puisque dès nos berceaux
Jupiter nous condamne à de pesants travaux. »
Quand Ménélas s'éloigne, Atride
dans sa tente
Trouve Nestor couché sur la pourpre éclatante ;
Près du lit reposaient un riche bouclier,
Deux javelots, un casque, un brillant baudrier
Dont ce hardi vieillard décorait son courage,
Alors qu'inaccessible aux injures de l'âge,
Vers le champ des combats si fatal aux héros
Il guidait vaillamment les enfants de Pylos.
Appuyé sur son coude et relevant la tête,
Nestor s'est écrié : « Qui que tu sois, arrête !
Seul, dans l'ombre, au milieu de ce peuple endormi,
Viens-tu chercher un garde, un soldat, un ami?
Parle : dis-moi ton nom et le soin qui te presse. »
«
Nestor ! fils de Nélée ! ô l'honneur de la Grèce !
Reconnais cet Atride
entre tous les mortels
Voué par Jupiter à
des maux éternels,
Tant qu'un souffle de
vie en mon âme réside,
Et que de mes genoux
le soutien est solide.
J'erre ainsi dans le
camp, rongé d'un sombre ennui ;
Hélas ! loin de mes
yeux le doux sommeil a fui.
Les malheurs dont je
vois la Grèce menacée,
La guerre et ses
fléaux assiègent ma pensée ;
J'ai perdu tout
espoir, et mon cœur palpitant
Pour sortir de
mon sein, bondit à chaque instant ;
D'un tremblement d'effroi mon corps
entier frissonne.
Mais toi, si du repos le désir
t'abandonne,
Visitons les soldats au seuil du
camp placés,
Dans la peur qu'au sommeil livrant
leurs yeux lassés,
Ces soldats, négligents du soin qui
les regarde,
Des fossés et des murs n'aient
oublié la garde.
L'ennemi nous
entoure, et peut-être sur nous
A la faveur de l'ombre il étendra
ses coups. »
«
Atride ! ô roi puissant ! sur le maître du monde
C'est en vain que
d'Hector l'espérance se fonde ;
Loin de voir
s'accomplir ses projets désastreux,
Lui-même il gémirait
sous des maux plus nombreux,
Si du fond de son
cœur d'un courroux trop funeste
Le noble Achille
enfin chassait le dernier reste.
N'importe !
éloigne-toi ; je marche sur tes pas.
Réveillons Diomède
invincible aux combats ;
Avertissons Ulysse,
Ajax, fils d'Oïlée,
Et Mégès, rejeton du
valeureux Phylée.
Sur leurs vaisseaux
lointains qu'une docile voix
Appelle l'autre Ajax
et le chef des Crétois !
J'honore Ménélas ;
mais je ne puis me taire,
Et j'ose l'accuser,
dusse-je te déplaire !
Agamemnon ! eh quoi !
dans le sommeil plongé,
Des plus rudes
travaux il te laisse chargé,
Lui qui,
s'affranchissant d'une lâche indolence,
Devrait de tous les
chefs implorer la vaillance,
Puisqu'il
voit sur nos fronts le destin irrité
Appesantir le joug de
la nécessité ! »
« 0 vieillard ! je pourrais contre mon propre frère
Dans un autre moment enflammer ta
colère ;
S'il refuse d'agir, jamais son cœur
prudent
D'une indigne
terreur ne subit l'ascendant ;
Toujours avec respect son regard me
contemple,
Et sa valeur demande à suivre mon
exemple.
Aujourd'hui, le premier s'arrachant
au repos,
D'après mon ordre il court
rassembler les héros.
Jusqu'aux portes du camp hâtons-nous
de nous rendre ;
Près des gardes, c'est là qu'ils
doivent nous attendre. »
« Eh bien ! répond Nestor, guidés
par Ménélas,
Les Grecs obéiront et ne se
plaindront pas. »
A peine il a parlé, la légère tunique
Entoure sa
poitrine ; un manteau magnifique
Qui d'une pourpre molle étale le
duvet,
De sa double épaisseur tout entier
le revêt.
Le riche brodequin à ses pieds
s'entrelace,
Et d'une forte
lance il a saisi la masse.
Vers la flotte des Grecs aux
cuirasses d'airain
Le vieillard, de Pylos auguste
souverain,
Marche ; il appelle un chef,
l'ornement de la Grèce,
Ulysse, à Jupiter comparable en
sagesse ;
L'intrépide
guerrier, réveillé par sa voix,
Soudain sort de
la tente, et s'adresse aux deux rois :
« Pourquoi donc
errer seuls, et dans la nuit profonde
Égarer de vos pas la course,
vagabonde ?
Quels dangers imprévus nous
menacent encor
« Divin fils de Laërte, Ulysse ! a
dit Nestor,
Excuse des
terreurs, hélas ! trop légitimes.
Les Grecs de tant de maux périssent
les victimes !
Suis-nous ; qu'un
autre chef au Conseil prenne part,
Et décide avec nous la guerre ou le
départ ! »
A ces mots, retiré dans le fond de sa tente,
L'ingénieux
Ulysse a rempli leur attente ;
D'un riche bouclier son dos subit le
poids.
Vers Diomède alors ils marchent tous
les trois.
Devant son pavillon, revêtu de ses
armes,
D'un tranquille sommeil il savoure
les charmes,
Tandis qu'autour
de lui ses soldats répandus
Sur leurs grands boucliers reposent
étendus ;
Dans le sol frémissant leurs piques
sont plongées.
Et les pointes d'airain, vers le
ciel allongées,
Jettent des feux pareils aux éclairs
radieux
Que lance dans les airs le souverain
des Dieux.
D'un sauvage taureau la dépouille
grossière
Fournit à tout son corps une couche
guerrière ;
Il dort, et le
tissu d'un tapis éclatant
Pour soutenir sa tète en longs
replis s'étend.
Nestor d'un pied léger le touche et
le réveille ;
Sa voix l'accuse ainsi : « Quoi !
ta valeur sommeille !
Durant toute la
nuit !... Lève-toi ! les Troyens,
Campés en foule auprès des
vaisseaux argiens,
Occupent la colline, et leur
fougueuse audace
Pourrait rapidement franchir ce
court espace. »
Diomède s'éveille et fait voler ces mots :
« Rien ne te lasse
donc, ô patient héros !
S'il faut
nous réunir, la Grèce manque-t-elle
De jeunes défenseurs qui remplacent
ton zèle ?
Ta
fermeté, vieillard ! jamais ne se dément. »
« Ami ! reprend
Nestor, tu parles sensément ;
J'ai des fils, des
soldats, qui, pleins de vigilance,
Auraient pu de ces
rois réveiller l'indolence ;
Mais un pressant danger nous menace
et la mort
Sur le tranchant
du glaive a placé notre sort.
Un seul, un seul instant perd ou
sauve la Grèce,
Pourtant, jeune guerrier, si tu
plains ma vieillesse,
Que le rapide Ajax et le prudent
Mégès
Accourent, à ta voix, seconder nos
projets ! »
Diomède obéit ;
sur son dos balancée,
La peau d'un grand lion, jusqu'à ses
pieds laissée,
Flotte ; la lance en
main, il s'éloigne, et vers eux
Revient accompagné
du couple valeureux.
Sur le bord des fossés où la foule
s'assemble,
Les chefs et les soldats veillent
armés ensemble.
Quand l'animal féroce, au carnage
excité,
Des monts et des forêts parcourt
l'immensité,
Près des troupeaux, objet de leur
garde attentive,
Les chiens, en
redressant une oreille craintive,
Du danger par leurs cris donnent au
loin l'éveil,
Et ce bruit alarmant chasse le doux
sommeil :
Tels, durant les
terreurs d'une nuit tout entière,
Aux charmes du repos ils ferment
leur paupière,
Et leurs yeux inquiets, qui ne se
lassent pas,
Des Troyens dans la plaine
interrogent les pas.
A cet aspect, Nestor tressaille
d'allégresse ;
Nestor les encourage : « Enfants!
veillez sans cesse,
Et que nul, du sommeil subissant
les liens,
N'offre un sujet de joie et
d'insulte aux Troyens ! »
A ces mots, des
fossés il franchit la distance.
Les rois dont le Conseil réclama
l'assistance,
Mérion, Thrasymède arrivent
jusqu'aux lieux
Où le sang et les
morts n'attristent pas leurs yeux ;
C'est là,
c'est dans ce champ, témoin de sa vaillance.
Que, du meurtre des
Grecs rassasiant sa lance,
Hector se
retourna, quand bornant leurs revers.
L'ombre épaisse des nuits envahit
l'univers.
Tous, assis sur la terre, avec
ardeur discourent,
Lorsque Nestor,
parmi les héros qui l'entourent,
Commence : « Amis ! est-il un homme
audacieux
Qui porte au bout du camp ses pas
silencieux,
Surprenne un des Troyens, et sache
nous apprendre
Le parti qu'en
secret leur Conseil a dû prendre ?
De rester sur ces bords ont-ils
l'ambition,
Ou veulent-ils
vainqueurs rentrer dans Ilion ?
Instruit de leurs
desseins, s'il revient sans blessure,
Son nom vivra
fameux dans la race future ;
Chaque roi lui
promet pour un exploit si beau
Une noire brebis avec son jeune
agneau ;
Fier d'une
récompense à nulle autre semblable,
Il pourra désormais s'asseoir à
notre table. »
Ce discours est
suivi d'un silence profond,
Quand Diomède enfin se présente et
répond :
« C'est moi, Nestor !
c'est moi dont le bouillant courage
Va dans le camp
voisin se frayer un passage,
Mais j'aurais plus d'espoir si
quelqu'autre guerrier
A mon hardi projet
osait s'associer.
Lorsque deux
compagnons forment une entreprise,
L'un mieux que l'autre voit ce qui
la favorise,
Tandis que, s'il
est seul, l'homme le plus prudent
A l'esprit moins solide et le cœur
moins ardent. »
Quels héros ont
brûlé de suivre Diomède ?
C'est le fier Mérion, c'est surtout
Thrasymède,
Ce sont les deux Ajax, ces disciples
de Mars,
C'est Ménélas, si brave au milieu
des hasards,
C'est Ulysse, qui, plein d'une
constante audace,
Du camp des ennemis veut parcourir
l'espace.
Tous enfin à l'envi briguent
l'honneur du choix ;
L'auguste Agamemnon élève ainsi la
voix :
« Mortel cher à mon cœur ! digne
fils de Tydée !
Que par son seul désir ton âme soit
guidée !
Entre tous ces
rivaux ne va pas à ton sort
Attacher le plus faible et laisser
le plus fort,
Et sans
considérer le rang ni la naissance,
Consulte le courage et non pas la
puissance. »
Pour le blond
Ménélas le monarque a tremblé,
Quand soudain en ces mots Diomède a
parlé :
« Si parmi tant de chefs tu veux
que je désigne
Celui que sa valeur proclame le
plus digne,
Puis-je oublier Ulysse, homme cher à
Pallas,
Prévoyant aux Conseils, et vaillant
aux combats ?
Qu'il me suive, et tous deux du sein
des flammes même
Nous sortirions sauvés par sa
prudence extrême. »
« Point d'éloge
flatteur ni de blâme jaloux !
Dit Ulysse, je suis assez connu de
tous.
Partons! l'aurore
vient ; l'ombre aura fui bien vite.
Des étoiles déjà le cours se
précipite.
La nuit a mesuré les deux tiers de
son tour,
Mais le troisième encor nous reste
avant le jour. »
Ils s'arment.
Diomède a laissé son épée
Dans son profond vaisseau languir
inoccupée ;
Aussitôt Thrasymède, intrépide
guerrier,
Prévenant ses désirs, lui donne un
bouclier,
Un glaive à deux
tranchants, et sur son front attache
Ce casque au cuir épais, sans
cimier, sans panache,
Armure qui
souvent garantit du trépas
La novice valeur des plus jeunes
soldats.
Ulysse à Mérion emprunte un arc
rapide,
Une épée, un carquois et le casque
solide
Où des tissus de laine, enlacés
avec art,
Garnissent le
milieu d'un ferme et sûr rempart,
Tandis qu'un
sanglier de ses dents menaçantes
Partout
dresse au dehors les pointes blanchissantes.
Jadis Autolycus en conquit le
trésor,
Quand, forçant le palais du puissant
Amyntor,
Vainqueur,
dans Eléone il porta l'incendie ;
Le noble
Amphidamas qui l'obtint dans Scandie,
Le transmit à Molus, comme le gage
heureux
De l'hospitalité qui les unit tous
deux ;
Enfin, de Mérion
devenu l'héritage,
C'est d'Ulysse
aujourd'hui qu'il couvre le visage.
Quand ils ont revêtu ce terrible appareil,
Les deux guerriers
amis, s'éloignant du Conseil,
De la plaine à
grands pas mesurent l'étendue ;
Par l'ordre de
Minerve échappé de la nue,
Tout à coup un
héron à leur droite, près d'eux,
Vole ; l'ambre des nuits le dérobe à
leurs yeux,
Mais de son cri perçant le signal les
rassure.
Ulysse reconnaît ce favorable augure
:
« Fille de Jupiter, toi que je vis
toujours
Protéger mes
travaux et veiller sur mes jours,
Prouve-moi ta bonté, Pallas ! sur
cette rive
Lorsque nous reviendrons, que la
gloire nous suive,
Et puissent les Troyens garder dans
l'avenir
D'un de nos grands exploits le triste
souvenir ! »
« Entends mes vœux, s'écrie à son
tour Diomède,
Pallas ! comme à Tydée accorde-moi
ton aide.
Envoyé par les Grecs aux cuirasses
d'airain
Des bords de l'Asopus vers le pays
thébain,
Aux enfants de Cadmus jadis mon noble
père
Apporta de la paix le message
prospère,
Et, fort de ton
appui, son bras victorieux
Signala son retour par des faits
glorieux.
Viens aussi m'assister de ton soutien
propice ;
J'immole en ton honneur une belle
génisse,
Qui, fière de
bondir, dressant un large front,
Du joug de nul mortel n'aura subi
l'affront,
Et d'un or
précieux mes mains reconnaissantes
Embelliront sa
tête et ses cornes naissantes. »
Pallas qui les entend, exaucera
leurs veux.
Pareils à deux lions, ces guerriers
généreux
Marchent dans la nuit sombre et
s'ouvrent un passage
Sur les armes, les morts, le sang
et le carnage.
Hector ne laisse pas
languir
dans le repos
Des valeureux Troyens les chefs et
les héros ;
Quand tous sont rassemblés, sa
noble confidence
Dévoile le projet conçu par sa
prudence :
« Mes amis ! parmi vous un guerrier
voudra-t il
D'une illustre entreprise affronter
le péril ?
Un salaire éclatant paira ce noble
ouvrage :
Il obtiendra de moi, pour fruit de
son courage,
Le char le plus
brillant, les coursiers les plus beaux
Qu'aient amenés des
Grecs les rapides vaisseaux.
S'il ose, quelle gloire ! entouré
de mystère,
Diriger vers leur camp sa course
solitaire,
Et savoir si toujours leurs
vigilants regards
Sur la flotte avec soin planent de
toutes parts,
Ou bien si leur armée, au désespoir
réduite,
Lasse de ses revers, a résolu la
fuite. »
Hector parle ; on
se tait, quand Dolon s'est levé.
Fils du héraut Eumède et dans Troie
élevé,
Riche d'or et d'airain, Dolon
charmait son père,
Et de cinq jeunes
sœurs était l'unique frère ;
Si son visage offrait l'aspect de
la laideur,
Rien de ses pieds légers ne
surpassait l'ardeur.
« Hector !
dit-il, je pars ; un élan magnanime
A ce nocturne exploit m'encourage
et m'anime.
Je vais du camp des Grecs parcourir
les sentiers.
Mais toi, lève ton sceptre aux yeux
de ces guerriers ;
Jure que les coursiers et le char
d'Éacide
Seront pour moi le prix d'un
message intrépide.
Je ne trahirai pas ma promesse et
tes vœux.
J'irai, parmi le camp et ses
détours nombreux,
Jusqu'au vaisseau d'Atride, où des
rois de la Grèce
La guerre ou le départ occupe la
sagesse. »
Hector lève son sceptre : « Eh bien ! oui, devant tous,
J'atteste de Junon le
formidable époux,
Que nul Troyen,
traîné par ce noble attelage,
N'usurpera jamais Ion glorieux
partage. »
Vain serment que
le sort ne doit pas accomplir !
Dolon qu'un feu
nouveau tout à coup vient remplir,
S'apprête ;
sur son dos l'arc recourbé résonne ;
Du casque aux poils touffus sa tête
se couronne ;
D'un loup blanchi
par l'âge il revêt aussitôt
La dépouille
flottante et prend un javelot.
Alors, quittant
l'armée, il court vers le rivage,
Mais il ne viendra plus rapporter
son message.
Tandis que loin du camp, des chars et des soldats
L'impatient Dolon
précipite ses pas,
Ulysse l'aperçoit, et rompant le
silence :
« Diomède ! sur nous un ennemi
s'élance ;
Vient-il en espion interroger ces
bords ?
Vient-il nous enlever les dépouilles
des morts ?
Laissons-le
quelque peu s'avancer dans la plaine,
Puis, nous le
saisirons et sa mort est certaine.
S'il croit nous
échapper, toi, la lance à la main,
Presse-le ; d'Ilion ferme-lui le
chemin.»
A ces mots,
Diomède et le fils de Laërte
Se détournent ; les corps dont la
route est couverte,
Les cachent à l'abri de leurs
sanglants monceaux.
Comme on voit deux
mulets dépasser deux taureaux.
Lorsque, d'un champ
fécond sillonnant l'étendue,
Ils traînent sous le joug la pesante
charrue :
Autant l'infortuné les devance tous
deux,
Et, confiant, poursuit son essor
hasardeux,
Mais tous deux, franchissant un
pareil intervalle,
Le menacent ; au bruit de leur
course rivale,
Il s'arrête, espérant que, sur
l'ordre d'Hector,
Ses compagnons venaient le retenir
encor.
Le vol d'un javelot à peine les
sépare,
Le Troyen reconnaît qu'un faux
espoir l'égare ;
A l'aspect des deux Grecs il se
trouble et s'enfuit ;
Le couple furieux à grands pas le
poursuit.
Tels deux adroits limiers à la dent
intrépide
Fatiguent le chevreuil ou le lièvre
timide,
Qui, chassé sans relâche et réduit
aux abois,
Perce de cris aigus la profondeur
des bois :
Tels le fils de Tydée et le prince
d'Ithaque
S'élancent, et
Dolon cède à leur double attaque ;
Du côté de la flotte il va, tout
éperdu,
Aux postes avancés se mêler
confondu.
Diomède se livre à l'ardeur qui
l'enflamme ;
D'un courage
puissant Pallas remplit son âme,
De peur que l'un
des Grecs ne lui vienne, à l'instant,
Ravir du premier
coup le triomphe éclatant.
De sa lance il le
presse : « Arrête, ou je te frappe,
Dit-il, je ne
crois pas que ta fuite m'échappe. »
Il jette un javelot, mais le manque à dessein
Et la pointe de
fer, loin de percer le sein,
Porte à l'épaule
droite une atteinte légère,
Glisse, frémit,
et court s'enfoncer dans la terre.
Dolon s'est arrêté ; Dolon a
tressailli ;
Ses dents
claquent ; son front de terreur a pâli.
Les deux ardents
guerriers arrivent hors d'haleine,
Et bientôt par
les mains le saisissent sans peine.
Mais tout baigné de
pleurs, le malheureux Dolon :
La vie ! et je
promets une forte rançon.
Car mon père possède en ses palais
antiques
De fer, d'or et
d'airain des monceaux magnifiques ;
Ses mains vous
céderont un immense trésor,
S'il sait que dans vos camps son
fils respire encor. »
« Rassure-toi, répond l'ingénieux
Ulysse ;
Cette peur du
trépas, que ton cœur la bannisse !
Mais parle sans détour ; ne me
déguise rien :
Jusque vers nos vaisseaux, si loin
du camp troyen,
Pourquoi
marches-tu seul dans cette nuit profonde,
Tandis que le sommeil enchaîne
encor le monde ?
Viens-tu ravir
aux morts un butin glorieux ?
Viens-tu porter
sur nous tes regards curieux ?
Qui t'amène, insensé ! vers ce
fatal rivage ?
Est-ce l'ordre d'Hector ou ton
propre courage ? »
Les genoux
chancelants, Dolon a répondu :
« Je fus par
Hector seul et séduit et perdu.
Hector m'avait promis, ô promesse
inutile !
Les vigoureux coursiers, le char
brillant d'Achille,
Si j'osais, jusqu'à vous en secret
introduit,
Épiant vos
projets dans l'ombre de la nuit.
Savoir si votre armée, au désespoir
réduite,
Lasse de ses revers, a résolu la
fuite,
Ou si, comme autrefois, vos
vigilants regards
Sur la flotte avec soin planent de
toutes parts. »
L'astucieux
Ulysse en souriant ajoute :
« L'objet de ton envie est glorieux
sans doute !
Les chevaux d'Éacide
! Eh quoi ! ne sais-tu pas
Que leur fougue résiste à de
vulgaires bras,
Et qu'Achille, ce fils d'une mère
immortelle,
Parvient seul à dompter leur audace
rebelle ?
Mais révèle-moi tout avec sincérité
:
Hector, pasteur
du peuple, où donc l'as-tu quitté ?
Où sont et ses coursiers et ses
terribles armes ?
Les Troyens cherchent-ils à semer
les alarmes ?
Quels soldats assidus gardent leurs
pavillons ?
Vont-ils, près
des vaisseaux laissant leurs bataillons,
Demeurer dans la plaine, ou rentrer
dans la ville,
Heureux de remporter un triomphe
facile ? »
« Écoute : mes aveux ne t'abuseront pas.
Vers le tombeau d'Ilus, loin du
choc des combats,
Hector de ses guerriers a rassemblé
l'élite,
Et là, sur nos destins leur sagesse
médite.
Aux barrières du camp, au poste du
danger
Aucun garde, ô héros ! n'est venu
se ranger.
Les Troyens veillent seuls, et si
chaque cohorte
A rester près des feux l'une et
l'autre s'exhorte,
Les peuples étrangers, nos généreux
amis,
Tranquilles, sur
leur foi demeurent endormis ;
Car, libres des soucis qui
tourmentent nos âmes,
Ils n'ont à leurs côtés point
d'enfants ni de femmes. »
Ulysse l'interrompt : «
Ces alliés nombreux
Dans un lieu
séparé reposent-ils loin d'eux,
Ou de leur vaste
camp remplissent-ils l'enceinte ?
Hâte-toi de m'instruire ;
explique-toi sans feinte. »
Alors, le fils d'Eumède :
« Entends la vérité,
Le Lélège hardi, le Caucon indompté,
L'adroit Péonien et le divin
Pélasge,
L'enfant de la Carie occupent le
rivage.
Thymbré rassemble
ailleurs d'autres vaillants guerriers,
Les Phrygiens,
savants à guider leurs coursiers,
Les fiers Méoniens, les peuples de
Lycie,
Et les braves soldats de l'heureuse
Mysie.
Mais réponds : ces détails, pourquoi
les exiger ?
Dans le camp des Troyens veux-tu
donc t'engager ?
Naguère aux derniers
rangs, c'est là que sur ses traces
Rhésus, fils d'Éionée,
a vu courir les Thraces.
Là mon œil admira ses superbes
chevaux ;
En hauteur comme en force ils n'ont
pas de rivaux ;
La neige a moins d'éclat, le vent
moins de vitesse.
L'or, l'argent sur son char étalent
leur richesse ;
Les grandes armes
d'or qui brillent dans ses mains,
Semblent dignes des
Dieux plutôt que des humains.
Guerriers !
conduisez-moi sur les rives prochaines,
Laissez-moi dans ces
lieux chargé du poids des chaînes,
N'importe! vous
verrez, à l'heure du retour,
Si ma bouche mentit ou parla sans
détour. »
Diomède sur lui
jette un regard farouche :
« Dolon ! n'espère point que ton
aveu me touche.
Tremble ! puisqu'en
mes mains le sort t'a fait tomber,
Rien, non, rien au
trépas ne peut te dérober.
Si par l'or et les pleurs notre
haine assouvie
Recevait ta rançon et t'accordait la
vie,
Vers nos légers
vaisseaux bientôt tu reviendrais
Combattre, nos
guerriers, épier nos secrets.
Si tu meurs sous mes coups, ma
valeur vengeresse
D'un fatal ennemi délivrera la
Grèce. »
Il dit ; pour le fléchir,
l'infortuné Dolon
Lève une lourde main jusques à son
menton ;
Mais le vainqueur, de sang toujours
insatiable,
Lui plonge dans le cou son glaive
impitoyable.
Les deux nerfs sont tranchés, et son
front expirant
Roule ; sa faible voix s'éteint en
murmurant.
Alors les deux
héros sous des flots de poussière
Lui ravissent du
loup la dépouille grossière,
Son casque aux
poils épais sur l'arène tombé,
Sa longue et
forte lance, et son arc recourbé.
Ulysse, dans les
airs balançant cette proie,
La consacre à
Minerve : « 0 déesse ! avec joie
Accepte notre
offrande ! Avant les autres Dieux,
Si c'est toi que
sans cesse implorent tous nos vœux,
Daigne vers les
coursiers et le camp de la Thrace,
Au mépris du
péril, conduire notre audace ! »
Comme un signe éclatant, le guerrier, à ces mots,
Élève le trophée
et l'attache aux rameaux
D'un tamaris
voisin, dont la cime touffue,
Malgré la sombre
nuit, pourra frapper la vue.
A travers les débris et les flots d'un sang noir,
Tous deux marchent,
brûlant d'un héroïque espoir,
Jusqu'aux lieux où le
Thrace, épuisé de fatigue.
Savoure les douceurs que le sommeil
prodigue.
Là des armes d'airain les radieux
faisceaux,
Sur trois lignes rangés, s'élèvent
en monceaux ;
Auprès sont les coursiers ; d'un
repos sans alarmes
Parmi ses compagnons Rhésus goûte
les charmes,
Tandis qu'une courroie au bout du
char oisif
De l'attelage ardent retient l'essor
captif.
Ulysse est le premier dont le regard
rencontre
Ce glorieux butin qu'à Diomède il
montre :
« Voici le roi, voici les chevaux,
les soldats
Que désigna Dolon immolé par nos
bras !
Mais, viens ; déploie ici ta force
insurmontable.
Ne porte pas en vain ce glaive
redoutable ;
Point de mollesse ! allons ! détache
les coursiers,
Ou je les prends, et toi, massacre
ces guerriers.
Minerve aux yeux
d'azur d'une audace nouvelle
Enflamme Diomède ; il court guidé
par elle.
Sous son glaive abattus, à leurs
derniers moments
Les Thraces ont poussé de longs
gémissements ;
Tout succombe ; à
grands flots le sang rougit la terre.
Comme un lion,
effroi du bercail solitaire,
Dévorant dans sa rage un immense
troupeau,
Fond sur la jeune
chèvre ou le timide agneau :
Tel de douze guerriers dans les
royaumes sombres
Le héros furieux précipite les
ombres ;
Ulysse par les pieds les traîne en
même temps,
De peur que les chevaux parés de
crins flottants,
Commençant de la
guerre un triste apprentissage,
N'osent pas sur
les morts se frayer un passage.
Par l'ordre de
Pallas, comme un songe ennemi,
Diomède vainqueur sur Rhésus
endormi
S'incline, et ce héros, sa
treizième victime,
Exhale en gémissant le souffle qui
l'anime.
Hors de la foule Ulysse, en
détachant leurs nœuds,
Dirige les coursiers aux ongles
vigoureux,
Et les frappe de l'arc au lieu du
fouet sonore,
Qui sur le char léger repose oisif
encore.
Diomède, averti par un court
sifflement,
Prêt à d'autres
exploits, demeure obstinément ;
Il hésite :
doit-il dans ces plaines sanglantes
S'emparer de ce char couvert
d'armes brillantes,
Le saisir au
timon, l'enlever en ses bras,
Ou s'illustrer toujours par de
nombreux trépas ?
Entre ces deux
partis tour à tour il balance,
Quand jusqu'à lui
soudain la déesse s'élance :
« Fils du noble Tydée ! ami ! songe
au retour ;
Sur les vaisseaux des Grecs va
précéder le jour;
Tremble qu'un
autre Dieu ne réveille et n'excite
Des enfants d'Ilion la courageuse
élite. »
Le
guerrier de Pallas a reconnu la voix.
Sur les fougueux coursiers tous les
deux à la fois
Montent ; le noble Ulysse, animant
leur vitesse,
Les pousse avec son arc aux
vaisseaux de la Grèce.
Phébus à l'arc
d'argent, apercevant Pallas,
Qui du fils de Tydée accompagne les
pas,
Transporté de courroux, altéré de
vengeance,
Dans la foule troyenne, impatient,
s'avance.
Un parent de Rhésus, le sage
Hippocoon
Se réveille et se lève aux accents
d'Apollon ;
Dès qu'il a contemplé la place que
naguère
Occupaient des coursiers pleins
d'ardeur pour la guerre.
Ce carnage hideux et ces corps
palpitants,
Pleurant son compagnon, il
l'appelle longtemps.
Alors un bruit
confus et se prolonge et roule ;
Les Troyens alarmés considèrent en
foule
Les morts qu'avant de fuir vers
leurs profonds vaisseaux,
Le bras des deux vainqueurs entassa
par monceaux.
A l'endroit où le
couple, en sa fureur guerrière,
De l'envoyé d'Hector termina la
carrière,
Ulysse, ce mortel aimé du roi des
cieux,
Arrête des chevaux les pas audacieux
;
Descendu sur le sol que le carnage
souille,
Diomède saisit la sanglante
dépouille,
La lui donne,
remonte et les pressant encor.
Des coursiers vers la mer précipite
l'essor.
Mais Nestor
avant tous les entend et s'écrie :
« Nobles amis ! ô vous, princes de
la patrie !
Est-ce une erreur
ou non ? me serais-je trompé ?
C'est un bruit de
chevaux qui soudain m'a frappé.
Ulysse et Diomède, illustrant leur
courage,
Ont peut-être aux
Troyens ravi cet attelage.
Je tremble que plutôt des chefs si
valeureux
Eux-mêmes, accablés par un peuple
nombreux.
Dans le tumulte...
» Il
parle, et les
guerriers accourent ;
Ils descendent ; les rois à l'envi
les entourent,
Et tous, de
l'amitié leur prodiguant l'accueil,
Enivrés à la fois de plaisir et
d'orgueil,
Leur tendent la
main droite et redoublent d'éloge,
Quand Nestor, le premier, ainsi les
interroge :
« Ulysse ! ô toi, des Grecs
l'ornement et l'espoir !
Dis comment ces coursiers sont en
votre pouvoir.
Les avez-vous conquis sur les
peuples de Troie,
Ou quelque Dieu vint-il vous offrir
cette proie ?
Des rayons du soleil ils ont le vif
éclat.
Auprès de nos vaisseaux loin de
fuir le combat,
Malgré le poids des ans, dans
l'ardente mêlée
L'audace de mon bras s'est toujours
signalée ;
Jamais de tels coursiers n'ont
ébloui mes yeux.
Sans doute ce
présent vient de la part des Dieux.
Pallas à l'œil
d'azur et Jupiter lui-même
Vous couvrent tous les deux de leur
faveur suprême. »
Ulysse au cœur prudent lui répond
en ces mots :
« Fils de Nélée ! ô toi, l'exemple
des héros !
Un des Dieux
tout-puissants que l'univers honore,
Pouvait nous accorder un don plus
riche encore.
Mais naguère la Thrace, ô généreux
vieillard !
Envoya ces
chevaux qu'admiré ton regard.
C'est peu qu'avec Rhésus douze
chefs magnanimes
Du fer de Diomède aient succombé
victimes ;
Un espion, qu'Hector dirigea contre
flous,
Non loin de notre flotte a péri sous
nos coups. »
Il dit ; les
Grecs joyeux abandonnent la lice,
Et, le, fossé franchi, quand
l'orgueilleux Ulysse
Vers la plage a
conduit les coursiers bondissants,
Au camp de Diomède avec des nœuds
puissants
On les lie à la crèche où ses
chevaux superbes
Mangeaient du doux froment les
abondantes gerbes.
Sur la poupe élevée Ulysse à son
vaisseau
De la sanglante
armure attache le faisceau ;
Il
consacre à Pallas son illustre conquête.
Les deux chefs, pour laver leurs
jambes et leur tête,
Tout fumants de
sueur, se plongent dans les mers,
Et raniment leur
force au sein des flots amers,
Puis, dans les
bains polis une onde fraîche et pure
Enlève de leurs corps la dernière
souillure.
Lorsque l'huile a
coulé sur leurs membres luisants,
Tous les deux des
banquets savourent les présents,
Et, puisant un
vin doux dans le profond cratère,
En offrent à
Pallas l'hommage volontaire.