Chant X

Remonter

   
 

 

     Tandis que tous les chefs, dans le calme des nuit,

Vaincus d'un doux sommeil, dorment en leurs réduits,

Le pasteur des humains, le noble fils d'Atrée

Veille, et de soins divers son âme est déchirée.   

Tel l'époux de Junon fait briller les éclairs,

Quand de grêle ou de pluie un torrent dans les airs

Tombe, quand sur le sol la neige étend sa couche.

Ou que l'horrible guerre ouvre sa large bouche :

Ainsi les longs soupirs, les sourds gémissements

S'échappent de son sein dévoré de tourments.

S'il promène ses yeux sur les champs de Pergame,

Il voit près des remparts étinceler la flamme,

Et partout aux clameurs des guerriers menaçants

Les chalumeaux lointains unissent leurs accents ;  

Sur la flotte et le camp s'il reporte sa vue,       

Invoquant Jupiter qui règne dans la nue,    

Il prie et, de sa tête arrachant les cheveux, 

Gémit amèrement dans son cœur généreux.

Mais avant que des Grecs la ruine s'achève,

Pour consulter Nestor tout à coup il se lève ;

La tunique aux longs plis l'entoure de son lin ;

Il attache à ses pieds le riche brodequin ;           

D'un lion fauve et grand la dépouille sanglante

Jusques à ses talons descend étincelante ;

Il s'arme. Un trouble égal agite Ménélas ;

Sur ses yeux le sommeil ne se repose pas,

Tant il plaint les malheurs que sa patrie endure,

Depuis que tous les Grecs, vengeurs de son injure,

A travers l'Océan, sur ce perfide bord

Ont apporté la guerre et déchaîné la mort !

Bientôt d'un léopard la robe tachetée

Enveloppe son dos où ses bras l'ont jetée ;

Son front s'est incliné sous le casque d'airain

Et du poids de la lance il a chargé sa main.

Impatient, il vole au-devant de son frère ;

Ce roi que comme un dieu le peuple entier révère,

Debout, près de sa poupe, avec empressement

Saisissait des combats le superbe instrument.

Pour les yeux, fraternels sa présence a des charmes ;

Ménélas le premier : « Pourquoi prends-tu les armes ?

0 mon frère ! un guerrier osera-t-il sans bruit,

Seul parmi les périls d'une profonde nuit,

Dans le camp des Troyens portant ses pas rapides,

Épier leurs secrets et leurs trames perfides ?

Certes, il serait doué d'un cœur audacieux. »

    Agamemnon réplique : « 0 nourrisson des cieux !

Pour rendre l'espérance à la Grèce alarmée,

Pour protéger la flotte et défendre l'armée,

J'ai besoin, comme toi, d'un appui, d'un sauveur.

Jupiter loin de nous détourne sa faveur,

Jupiter qui, docile à toutes ses demandes,

D'Hector seul maintenant accepte les offrandes.

Jamais on ne m'a dit et je n'ai vu jamais

Qu'un homme ait en un jour conçu tant de hauts fait ;

Pourtant un sang divin n'a point formé sa race ;

Mais son impétueuse et meurtrière audace

Accomplit des exploits dont les Grecs à venir

Conserveront longtemps le cruel souvenir.

0 Ménélas ! parcours la flotte consternée ;

Hâte-toi d'appeler Ajax, Idoménée.

Je dirige mes pas vers le divin Nestor ;

A ma voix, son ardeur va redoubler encor,

Et les gardes sacrés, révérant sa vieillesse,

Céderont aux conseils de sa rare sagesse ;        

Car, honorés tous deux de notre auguste choix,

Son fils et Mérion les rangent sous leurs lois. »

    « Que me commandes-tu ? quand ma bouche fidèle

De tes ordres puissants aura chargé leur zèle,

Dois-je près de ces chefs attendre ton retour,

Ou faut-il que vers toi je me rende à mon tour ? »

    « Reste près d'eux ; j'ai peur qu'à travers la nuit sombre.

Dans les obscurs replis de ces chemins sans nombre

Nos pas mal affermis ne s'égarent au loin.

Ordonne à nos guerriers de veiller avec soin,

Et, montre-leur une âme à l'orgueil étrangère    

En appelant chacun par le nom de son père.

Nous aussi, travaillons, puisque dès nos berceaux

Jupiter nous condamne à de pesants travaux. »

    Quand Ménélas s'éloigne, Atride dans sa tente   

Trouve Nestor couché sur la pourpre éclatante ;    

Près du lit reposaient un riche bouclier,

Deux javelots, un casque, un brillant baudrier

Dont ce hardi vieillard décorait son courage,

Alors qu'inaccessible aux injures de l'âge,

Vers le champ des combats si fatal aux héros

Il guidait vaillamment les enfants de Pylos.

Appuyé sur son coude et relevant la tête,

Nestor s'est écrié : « Qui que tu sois, arrête !

Seul, dans l'ombre, au milieu de ce peuple endormi,

Viens-tu chercher un garde, un soldat, un ami?

Parle : dis-moi ton nom et le soin qui te presse. »

    « Nestor ! fils de Nélée ! ô l'honneur de la Grèce !

Reconnais cet Atride entre tous les mortels

Voué par Jupiter à des maux éternels,   

Tant qu'un souffle de vie en mon âme réside,

Et que de mes genoux le soutien est solide.    

J'erre ainsi dans le camp, rongé d'un sombre ennui ;

Hélas ! loin de mes yeux le doux sommeil a fui.

Les malheurs dont je vois la Grèce menacée,

La guerre et ses fléaux assiègent ma pensée ;

J'ai perdu tout espoir, et mon cœur palpitant

Pour sortir de mon sein, bondit à chaque instant ;

D'un tremblement d'effroi mon corps entier frissonne.

Mais toi, si du repos le désir t'abandonne,

Visitons les soldats au seuil du camp placés,

Dans la peur qu'au sommeil livrant leurs yeux lassés,

Ces soldats, négligents du soin qui les regarde,

Des fossés et des murs n'aient oublié la garde.

L'ennemi nous entoure, et peut-être sur nous

A la faveur de l'ombre il étendra ses coups. »

    « Atride ! ô roi puissant ! sur le maître du monde

C'est en vain que d'Hector l'espérance se fonde ;

Loin de voir s'accomplir ses projets désastreux,

Lui-même il gémirait sous des maux plus nombreux,

Si du fond de son cœur d'un courroux trop funeste

Le noble Achille enfin chassait le dernier reste.

N'importe ! éloigne-toi ; je marche sur tes pas.

Réveillons Diomède invincible aux combats ;

Avertissons Ulysse, Ajax, fils d'Oïlée,

Et Mégès, rejeton du valeureux Phylée.

Sur leurs vaisseaux lointains qu'une docile voix

Appelle l'autre Ajax et le chef des Crétois !

J'honore Ménélas ; mais je ne puis me taire,

Et j'ose l'accuser, dusse-je te déplaire !

Agamemnon ! eh quoi ! dans le sommeil plongé,

Des plus rudes travaux il te laisse chargé,

Lui qui, s'affranchissant d'une lâche indolence,

Devrait de tous les chefs implorer la vaillance,

Puisqu'il voit sur nos fronts le destin irrité

Appesantir le joug de la nécessité ! »

    « 0 vieillard ! je pourrais contre mon propre frère

Dans un autre moment enflammer ta colère ;

S'il refuse d'agir, jamais son cœur prudent

D'une indigne terreur ne subit l'ascendant ;

Toujours avec respect son regard me contemple,

Et sa valeur demande à suivre mon exemple.

Aujourd'hui, le premier s'arrachant au repos,

D'après mon ordre il court rassembler les héros.

Jusqu'aux portes du camp hâtons-nous de nous rendre ;

Près des gardes, c'est là qu'ils doivent nous attendre. »

« Eh bien ! répond Nestor, guidés par Ménélas,

Les Grecs obéiront et ne se plaindront pas. »

    A peine il a parlé, la légère tunique

Entoure sa poitrine ; un manteau magnifique

Qui d'une pourpre molle étale le duvet,

De sa double épaisseur tout entier le revêt.

Le riche brodequin à ses pieds s'entrelace,

Et d'une forte lance il a saisi la masse.

Vers la flotte des Grecs aux cuirasses d'airain

Le vieillard, de Pylos auguste souverain,

Marche ; il appelle un chef, l'ornement de la Grèce,

Ulysse, à Jupiter comparable en sagesse ;

L'intrépide guerrier, réveillé par sa voix,

Soudain sort de la tente, et s'adresse aux deux rois :

« Pourquoi donc errer seuls, et dans la nuit profonde

Égarer de vos pas la course, vagabonde ?

Quels dangers imprévus nous menacent encor  

« Divin fils de Laërte, Ulysse ! a dit Nestor,

Excuse des terreurs, hélas ! trop légitimes.

Les Grecs de tant de maux périssent les victimes !

Suis-nous ; qu'un autre chef au Conseil prenne part,

Et décide avec nous la guerre ou le départ ! »

    A ces mots, retiré dans le fond de sa tente,

L'ingénieux Ulysse a rempli leur attente ;

D'un riche bouclier son dos subit le poids.

Vers Diomède alors ils marchent tous les trois.

Devant son pavillon, revêtu de ses armes,

D'un tranquille sommeil il savoure les charmes,

Tandis qu'autour de lui ses soldats répandus

Sur leurs grands boucliers reposent étendus ;

Dans le sol frémissant leurs piques sont plongées.

Et les pointes d'airain, vers le ciel allongées,

Jettent des feux pareils aux éclairs radieux

Que lance dans les airs le souverain des Dieux.

D'un sauvage taureau la dépouille grossière

Fournit à tout son corps une couche guerrière ;

Il dort, et le tissu d'un tapis éclatant

Pour soutenir sa tète en longs replis s'étend.

Nestor d'un pied léger le touche et le réveille ;

Sa voix l'accuse ainsi : « Quoi ! ta valeur sommeille !

Durant toute la nuit !... Lève-toi ! les Troyens,

Campés en foule auprès des vaisseaux argiens,

Occupent la colline, et leur fougueuse audace

Pourrait rapidement franchir ce court espace. » 

    Diomède s'éveille et fait voler ces mots :

« Rien ne te lasse donc, ô patient héros !         

S'il faut nous réunir, la Grèce manque-t-elle

De jeunes défenseurs qui remplacent ton zèle ?

Ta fermeté, vieillard ! jamais ne se dément. »

    « Ami ! reprend Nestor, tu parles sensément ;

J'ai des fils, des soldats, qui, pleins de vigilance,

Auraient pu de ces rois réveiller l'indolence ;

Mais un pressant danger nous menace et la mort

Sur le tranchant du glaive a placé notre sort.

Un seul, un seul instant perd ou sauve la Grèce,

Pourtant, jeune guerrier, si tu plains ma vieillesse,

Que le rapide Ajax et le prudent Mégès

Accourent, à ta voix, seconder nos projets ! »   

    Diomède obéit ; sur son dos balancée,

La peau d'un grand lion, jusqu'à ses pieds laissée,

Flotte ; la lance en main, il s'éloigne, et vers eux

Revient accompagné du couple valeureux.   

Sur le bord des fossés où la foule s'assemble,

Les chefs et les soldats veillent armés ensemble.

Quand l'animal féroce, au carnage excité,

Des monts et des forêts parcourt l'immensité,

Près des troupeaux, objet de leur garde attentive,

Les chiens, en redressant une oreille craintive,

Du danger par leurs cris donnent au loin l'éveil,

Et ce bruit alarmant chasse le doux sommeil :

Tels, durant les terreurs d'une nuit tout entière,

Aux charmes du repos ils ferment leur paupière,

Et leurs yeux inquiets, qui ne se lassent pas,

Des Troyens dans la plaine interrogent les pas.

A cet aspect, Nestor tressaille d'allégresse ;

Nestor les encourage : « Enfants! veillez sans cesse,

Et que nul, du sommeil subissant les liens,

N'offre un sujet de joie et d'insulte aux Troyens ! »

    A ces mots, des fossés il franchit la distance.

Les rois dont le Conseil réclama l'assistance,

Mérion, Thrasymède arrivent jusqu'aux lieux

Où le sang et les morts n'attristent pas leurs yeux ;

C'est là, c'est dans ce champ, témoin de sa vaillance.

Que, du meurtre des Grecs rassasiant sa lance,

Hector se retourna, quand bornant leurs revers.

L'ombre épaisse des nuits envahit l'univers.

Tous, assis sur la terre, avec ardeur discourent,

Lorsque Nestor, parmi les héros qui l'entourent,   

Commence : « Amis ! est-il un homme audacieux

Qui porte au bout du camp ses pas silencieux,

Surprenne un des Troyens, et sache nous apprendre

Le parti qu'en secret leur Conseil a dû prendre ?

De rester sur ces bords ont-ils l'ambition,

Ou veulent-ils vainqueurs rentrer dans Ilion ?

Instruit de leurs desseins, s'il revient sans blessure,

Son nom vivra fameux dans la race future ;

Chaque roi lui promet pour un exploit si beau

Une noire brebis avec son jeune agneau ;

Fier d'une récompense à nulle autre semblable,

Il pourra désormais s'asseoir à notre table. »

    Ce discours est suivi d'un silence profond,

Quand Diomède enfin se présente et répond :

« C'est moi, Nestor ! c'est moi dont le bouillant courage

Va dans le camp voisin se frayer un passage,

Mais j'aurais plus d'espoir si quelqu'autre guerrier

A mon hardi projet osait s'associer.

Lorsque deux compagnons forment une entreprise,

L'un mieux que l'autre voit ce qui la favorise,

Tandis que, s'il est seul, l'homme le plus prudent

A l'esprit moins solide et le cœur moins ardent. »

    Quels héros ont brûlé de suivre Diomède ?

C'est le fier Mérion, c'est surtout Thrasymède,

Ce sont les deux Ajax, ces disciples de Mars,

C'est Ménélas, si brave au milieu des hasards,

C'est Ulysse, qui, plein d'une constante audace,

Du camp des ennemis veut parcourir l'espace.

Tous enfin à l'envi briguent l'honneur du choix ;

L'auguste Agamemnon élève ainsi la voix :

« Mortel cher à mon cœur ! digne fils de Tydée !

Que par son seul désir ton âme soit guidée !

Entre tous ces rivaux ne va pas à ton sort

Attacher le plus faible et laisser le plus fort,

Et sans considérer le rang ni la naissance,

Consulte le courage et non pas la puissance. »

    Pour le blond Ménélas le monarque a tremblé,

Quand soudain en ces mots Diomède a parlé :

« Si parmi tant de chefs tu veux que je désigne

Celui que sa valeur proclame le plus digne,

Puis-je oublier Ulysse, homme cher à Pallas,

Prévoyant aux Conseils, et vaillant aux combats ? 

Qu'il me suive, et tous deux du sein des flammes même

Nous sortirions sauvés par sa prudence extrême. »

« Point d'éloge flatteur ni de blâme jaloux !

Dit Ulysse, je suis assez connu de tous.

Partons! l'aurore vient ; l'ombre aura fui bien vite.

Des étoiles déjà le cours se précipite.

La nuit a mesuré les deux tiers de son tour,

Mais le troisième encor nous reste avant le jour. »

    Ils s'arment. Diomède a laissé son épée

Dans son profond vaisseau languir inoccupée ;

Aussitôt Thrasymède, intrépide guerrier,

Prévenant ses désirs, lui donne un bouclier,

Un glaive à deux tranchants, et sur son front attache

Ce casque au cuir épais, sans cimier, sans panache,

Armure qui souvent garantit du trépas

La novice valeur des plus jeunes soldats.

Ulysse à Mérion emprunte un arc rapide,

Une épée, un carquois et le casque solide

Où des tissus de laine, enlacés avec art,

Garnissent le milieu d'un ferme et sûr rempart,

Tandis qu'un sanglier de ses dents menaçantes

Partout dresse au dehors les pointes blanchissantes.

Jadis Autolycus en conquit le trésor,

Quand, forçant le palais du puissant Amyntor,   

Vainqueur, dans Eléone il porta l'incendie ; 

Le noble Amphidamas qui l'obtint dans Scandie,

Le transmit à Molus, comme le gage heureux

De l'hospitalité qui les unit tous deux ;

Enfin, de Mérion devenu l'héritage,

C'est d'Ulysse aujourd'hui qu'il couvre le visage.

    Quand ils ont revêtu ce terrible appareil,

Les deux guerriers amis, s'éloignant du Conseil,

De la plaine à grands pas mesurent l'étendue ;

Par l'ordre de Minerve échappé de la nue,

Tout à coup un héron à leur droite, près d'eux,

Vole ; l'ambre des nuits le dérobe à leurs yeux,

Mais de son cri perçant le signal les rassure.

Ulysse reconnaît ce favorable augure :  

« Fille de Jupiter, toi que je vis toujours

Protéger mes travaux et veiller sur mes jours,

Prouve-moi ta bonté, Pallas ! sur cette rive

Lorsque nous reviendrons, que la gloire nous suive,

Et puissent les Troyens garder dans l'avenir

D'un de nos grands exploits le triste souvenir ! »

« Entends mes vœux, s'écrie à son tour Diomède,

Pallas ! comme à Tydée accorde-moi ton aide.

Envoyé par les Grecs aux cuirasses d'airain

Des bords de l'Asopus vers le pays thébain,

Aux enfants de Cadmus jadis mon noble père

Apporta de la paix le message prospère,          

Et, fort de ton appui, son bras victorieux

Signala son retour par des faits glorieux.

Viens aussi m'assister de ton soutien propice ;

J'immole en ton honneur une belle génisse,

Qui, fière de bondir, dressant un large front,

Du joug de nul mortel n'aura subi l'affront,

Et d'un or précieux mes mains reconnaissantes       

Embelliront sa tête et ses cornes naissantes. »

Pallas qui les entend, exaucera leurs veux.

Pareils à deux lions, ces guerriers généreux

Marchent dans la nuit sombre et s'ouvrent un passage

Sur les armes, les morts, le sang et le carnage.

    Hector ne laisse pas languir dans le repos

Des valeureux Troyens les chefs et les héros ;

Quand tous sont rassemblés, sa noble confidence

Dévoile le projet conçu par sa prudence :

« Mes amis ! parmi vous un guerrier voudra-t il

D'une illustre entreprise affronter le péril ?

Un salaire éclatant paira ce noble ouvrage :

Il obtiendra de moi, pour fruit de son courage,

Le char le plus brillant, les coursiers les plus beaux

Qu'aient amenés des Grecs les rapides vaisseaux.

S'il ose, quelle gloire ! entouré de mystère,

Diriger vers leur camp sa course solitaire,

Et savoir si toujours leurs vigilants regards

Sur la flotte avec soin planent de toutes parts,

Ou bien si leur armée, au désespoir réduite,

Lasse de ses revers, a résolu la fuite. »

    Hector parle ; on se tait, quand Dolon s'est levé.

Fils du héraut Eumède et dans Troie élevé,

Riche d'or et d'airain, Dolon charmait son père,

Et de cinq jeunes sœurs était l'unique frère ;

Si son visage offrait l'aspect de la laideur,

Rien de ses pieds légers ne surpassait l'ardeur.

« Hector ! dit-il, je pars ; un élan magnanime

A ce nocturne exploit m'encourage et m'anime.

Je vais du camp des Grecs parcourir les sentiers.

Mais toi, lève ton sceptre aux yeux de ces guerriers ;

Jure que les coursiers et le char d'Éacide

Seront pour moi le prix d'un message intrépide.

Je ne trahirai pas ma promesse et tes vœux.

J'irai, parmi le camp et ses détours nombreux,

Jusqu'au vaisseau d'Atride, où des rois de la Grèce

La guerre ou le départ occupe la sagesse. »

    Hector lève son sceptre : « Eh bien ! oui, devant tous,

J'atteste de Junon le formidable époux,

Que nul Troyen, traîné par ce noble attelage,

N'usurpera jamais Ion glorieux partage. »

    Vain serment que le sort ne doit pas accomplir !

Dolon qu'un feu nouveau tout à coup vient remplir,

 S'apprête ; sur son dos l'arc recourbé résonne ;

Du casque aux poils touffus sa tête se couronne ;

D'un loup blanchi par l'âge il revêt aussitôt

La dépouille flottante et prend un javelot.

Alors, quittant l'armée, il court vers le rivage,

Mais il ne viendra plus rapporter son message.

    Tandis que loin du camp, des chars et des soldats

L'impatient Dolon précipite ses pas,

Ulysse l'aperçoit, et rompant le silence :

« Diomède ! sur nous un ennemi s'élance ;

Vient-il en espion interroger ces bords ?

Vient-il nous enlever les dépouilles des morts ?

Laissons-le quelque peu s'avancer dans la plaine,

Puis, nous le saisirons et sa mort est certaine.

S'il croit nous échapper, toi, la lance à la main,

Presse-le ; d'Ilion ferme-lui le chemin.»

    A ces mots, Diomède et le fils de Laërte

Se détournent ; les corps dont la route est couverte,

Les cachent à l'abri de leurs sanglants monceaux.

Comme on voit deux mulets dépasser deux taureaux.

Lorsque, d'un champ fécond sillonnant l'étendue,

Ils traînent sous le joug la pesante charrue :

Autant l'infortuné les devance tous deux,

Et, confiant, poursuit son essor hasardeux,

Mais tous deux, franchissant un pareil intervalle,

Le menacent ; au bruit de leur course rivale,

Il s'arrête, espérant que, sur l'ordre d'Hector,

Ses compagnons venaient le retenir encor.

Le vol d'un javelot à peine les sépare,

Le Troyen reconnaît qu'un faux espoir l'égare ;  

A l'aspect des deux Grecs il se trouble et s'enfuit ;

Le couple furieux à grands pas le poursuit.

Tels deux adroits limiers à la dent intrépide

Fatiguent le chevreuil ou le lièvre timide,

Qui, chassé sans relâche et réduit aux abois,

Perce de cris aigus la profondeur des bois :

Tels le fils de Tydée et le prince d'Ithaque

S'élancent, et Dolon cède à leur double attaque ;

Du côté de la flotte il va, tout éperdu,

Aux postes avancés se mêler confondu.

Diomède se livre à l'ardeur qui l'enflamme ;

D'un courage puissant Pallas remplit son âme,

De peur que l'un des Grecs ne lui vienne, à l'instant,

Ravir du premier coup le triomphe éclatant.

De sa lance il le presse : « Arrête, ou je te frappe,

Dit-il, je ne crois pas que ta fuite m'échappe. »

    Il jette un javelot, mais le manque à dessein

Et la pointe de fer, loin de percer le sein,

Porte à l'épaule droite une atteinte légère,

Glisse, frémit, et court s'enfoncer dans la terre.

Dolon s'est arrêté ; Dolon a tressailli ;

Ses dents claquent ; son front de terreur a pâli.

Les deux ardents guerriers arrivent hors d'haleine,

Et bientôt par les mains le saisissent sans peine.

Mais tout baigné de pleurs, le malheureux Dolon :  

La vie ! et je promets une forte rançon.

Car mon père possède en ses palais antiques

De fer, d'or et d'airain des monceaux magnifiques ;

Ses mains vous céderont un immense trésor,

S'il sait que dans vos camps son fils respire encor. »

« Rassure-toi, répond l'ingénieux Ulysse ;

Cette peur du trépas, que ton cœur la bannisse !

Mais parle sans détour ; ne me déguise rien :

Jusque vers nos vaisseaux, si loin du camp troyen,

Pourquoi marches-tu seul dans cette nuit profonde,

Tandis que le sommeil enchaîne encor le monde ?

Viens-tu ravir aux morts un butin glorieux ?

Viens-tu porter sur nous tes regards curieux ?

Qui t'amène, insensé ! vers ce fatal rivage ?

Est-ce l'ordre d'Hector ou ton propre courage ? »

    Les genoux chancelants, Dolon a répondu :

« Je fus par Hector seul et séduit et perdu.

Hector m'avait promis, ô promesse inutile !

Les vigoureux coursiers, le char brillant d'Achille,

Si j'osais, jusqu'à vous en secret introduit,

Épiant vos projets dans l'ombre de la nuit.

Savoir si votre armée, au désespoir réduite,

Lasse de ses revers, a résolu la fuite,

Ou si, comme autrefois, vos vigilants regards

Sur la flotte avec soin planent de toutes parts. »

    L'astucieux Ulysse en souriant ajoute :

« L'objet de ton envie est glorieux sans doute !

Les chevaux d'Éacide ! Eh quoi ! ne sais-tu pas

Que leur fougue résiste à de vulgaires bras,

Et qu'Achille, ce fils d'une mère immortelle,

Parvient seul à dompter leur audace rebelle ?

Mais révèle-moi tout avec sincérité :

Hector, pasteur du peuple, où donc l'as-tu quitté ?

Où sont et ses coursiers et ses terribles armes ?

Les Troyens cherchent-ils à semer les alarmes ?

Quels soldats assidus gardent leurs pavillons ?

Vont-ils, près des vaisseaux laissant leurs bataillons,

Demeurer dans la plaine, ou rentrer dans la ville,

Heureux de remporter un triomphe facile ? »

    « Écoute : mes aveux ne t'abuseront pas.

Vers le tombeau d'Ilus, loin du choc des combats,

Hector de ses guerriers a rassemblé l'élite,

Et là, sur nos destins leur sagesse médite.

Aux barrières du camp, au poste du danger

Aucun garde, ô héros ! n'est venu se ranger.

Les Troyens veillent seuls, et si chaque cohorte

A rester près des feux l'une et l'autre s'exhorte,

Les peuples étrangers, nos généreux amis,

Tranquilles, sur leur foi demeurent endormis ;

Car, libres des soucis qui tourmentent nos âmes,

Ils n'ont à leurs côtés point d'enfants ni de femmes. »

   Ulysse l'interrompt : « Ces alliés nombreux

Dans un lieu séparé reposent-ils loin d'eux,

Ou de leur vaste camp remplissent-ils l'enceinte ?

Hâte-toi de m'instruire ; explique-toi sans feinte. »

    Alors, le fils d'Eumède : « Entends la vérité,

Le Lélège hardi, le Caucon indompté,

L'adroit Péonien et le divin Pélasge,

L'enfant de la Carie occupent le rivage.

Thymbré rassemble ailleurs d'autres vaillants guerriers,

Les Phrygiens, savants à guider leurs coursiers,

Les fiers Méoniens, les peuples de Lycie,

Et les braves soldats de l'heureuse Mysie.

Mais réponds : ces détails, pourquoi les exiger ?

Dans le camp des Troyens veux-tu donc t'engager ?

Naguère aux derniers rangs, c'est là que sur ses traces

Rhésus, fils d'Éionée, a vu courir les Thraces.

Là mon œil admira ses superbes chevaux ;

En hauteur comme en force ils n'ont pas de rivaux ;

La neige a moins d'éclat, le vent moins de vitesse.

L'or, l'argent sur son char étalent leur richesse ;

Les grandes armes d'or qui brillent dans ses mains,

Semblent dignes des Dieux plutôt que des humains.

Guerriers ! conduisez-moi sur les rives prochaines,

Laissez-moi dans ces lieux chargé du poids des chaînes,

N'importe! vous verrez, à l'heure du retour,

Si ma bouche mentit ou parla sans détour. »

    Diomède sur lui jette un regard farouche :

« Dolon ! n'espère point que ton aveu me touche.

Tremble ! puisqu'en mes mains le sort t'a fait tomber,

Rien, non, rien au trépas ne peut te dérober.

Si par l'or et les pleurs notre haine assouvie

Recevait ta rançon et t'accordait la vie,

Vers nos légers vaisseaux bientôt tu reviendrais

Combattre, nos guerriers, épier nos secrets.

Si tu meurs sous mes coups, ma valeur vengeresse

D'un fatal ennemi délivrera la Grèce. »

Il dit ; pour le fléchir, l'infortuné Dolon

Lève une lourde main jusques à son menton ;

Mais le vainqueur, de sang toujours insatiable,

Lui plonge dans le cou son glaive impitoyable.

Les deux nerfs sont tranchés, et son front expirant

Roule ; sa faible voix s'éteint en murmurant.

Alors les deux héros sous des flots de poussière        

Lui ravissent du loup la dépouille grossière,

Son casque aux poils épais sur l'arène tombé,

Sa longue et forte lance, et son arc recourbé.

Ulysse, dans les airs balançant cette proie,

La consacre à Minerve : « 0 déesse ! avec joie

Accepte notre offrande ! Avant les autres Dieux,

Si c'est toi que sans cesse implorent tous nos vœux,

Daigne vers les coursiers et le camp de la Thrace,

Au mépris du péril, conduire notre audace ! »

   Comme un signe éclatant, le guerrier, à ces mots,

Élève le trophée et l'attache aux rameaux

D'un tamaris voisin, dont la cime touffue,

Malgré la sombre nuit, pourra frapper la vue.

    A travers les débris et les flots d'un sang noir,

Tous deux marchent, brûlant d'un héroïque espoir,

Jusqu'aux lieux où le Thrace, épuisé de fatigue.

Savoure les douceurs que le sommeil prodigue.

Là des armes d'airain les radieux faisceaux,

Sur trois lignes rangés, s'élèvent en monceaux ;

Auprès sont les coursiers ; d'un repos sans alarmes

Parmi ses compagnons Rhésus goûte les charmes,

Tandis qu'une courroie au bout du char oisif

De l'attelage ardent retient l'essor captif.

Ulysse est le premier dont le regard rencontre

Ce glorieux butin qu'à Diomède il montre :

« Voici le roi, voici les chevaux, les soldats

Que désigna Dolon immolé par nos bras !

Mais, viens ; déploie ici ta force insurmontable.

Ne porte pas en vain ce glaive redoutable ;

Point de mollesse ! allons ! détache les coursiers,

Ou je les prends, et toi, massacre ces guerriers.

    Minerve aux yeux d'azur d'une audace nouvelle

Enflamme Diomède ; il court guidé par elle.

Sous son glaive abattus, à leurs derniers moments

Les Thraces ont poussé de longs gémissements ;

Tout succombe ; à grands flots le sang rougit la terre.

Comme un lion, effroi du bercail solitaire,

Dévorant dans sa rage un immense troupeau,

Fond sur la jeune chèvre ou le timide agneau :

Tel de douze guerriers dans les royaumes sombres

Le héros furieux précipite les ombres ;

Ulysse par les pieds les traîne en même temps,

De peur que les chevaux parés de crins flottants,

Commençant de la guerre un triste apprentissage,

N'osent pas sur les morts se frayer un passage.

Par l'ordre de Pallas, comme un songe ennemi,

Diomède vainqueur sur Rhésus endormi

S'incline, et ce héros, sa treizième victime,

Exhale en gémissant le souffle qui l'anime.

Hors de la foule Ulysse, en détachant leurs nœuds,

Dirige les coursiers aux ongles vigoureux,

Et les frappe de l'arc au lieu du fouet sonore,          

Qui sur le char léger repose oisif encore.

Diomède, averti par un court sifflement,

Prêt à d'autres exploits, demeure obstinément ;

Il hésite : doit-il dans ces plaines sanglantes

S'emparer de ce char couvert d'armes brillantes,

Le saisir au timon, l'enlever en ses bras,

Ou s'illustrer toujours par de nombreux trépas ?

Entre ces deux partis tour à tour il balance,

Quand jusqu'à lui soudain la déesse s'élance :

« Fils du noble Tydée ! ami ! songe au retour ;

Sur les vaisseaux des Grecs va précéder le jour;

Tremble qu'un autre Dieu ne réveille et n'excite

Des enfants d'Ilion la courageuse élite. »

   Le guerrier de Pallas a reconnu la voix.

Sur les fougueux coursiers tous les deux à la fois

Montent ; le noble Ulysse, animant leur vitesse,

Les pousse avec son arc aux vaisseaux de la Grèce.

Phébus à l'arc d'argent, apercevant Pallas,

Qui du fils de Tydée accompagne les pas,

Transporté de courroux, altéré de vengeance,

Dans la foule troyenne, impatient, s'avance.

Un parent de Rhésus, le sage Hippocoon

Se réveille et se lève aux accents d'Apollon ;

Dès qu'il a contemplé la place que naguère

Occupaient des coursiers pleins d'ardeur pour la guerre.

Ce carnage hideux et ces corps palpitants,

Pleurant son compagnon, il l'appelle longtemps.

Alors un bruit confus et se prolonge et roule ;

Les Troyens alarmés considèrent en foule

Les morts qu'avant de fuir vers leurs profonds vaisseaux,

Le bras des deux vainqueurs entassa par monceaux.

A l'endroit où le couple, en sa fureur guerrière,

De l'envoyé d'Hector termina la carrière,

Ulysse, ce mortel aimé du roi des cieux,

Arrête des chevaux les pas audacieux ;

Descendu sur le sol que le carnage souille,

Diomède saisit la sanglante dépouille,

La lui donne, remonte et les pressant encor.

Des coursiers vers la mer précipite l'essor.

    Mais Nestor avant tous les entend et s'écrie :

« Nobles amis ! ô vous, princes de la patrie !

Est-ce une erreur ou non ? me serais-je trompé ?

C'est un bruit de chevaux qui soudain m'a frappé.

Ulysse et Diomède, illustrant leur courage,

Ont peut-être aux Troyens ravi cet attelage.

Je tremble que plutôt des chefs si valeureux

Eux-mêmes, accablés par un peuple nombreux.

Dans le tumulte... » Il parle, et les guerriers accourent ;

Ils descendent ; les rois à l'envi les entourent,

Et tous, de l'amitié leur prodiguant l'accueil,

Enivrés à la fois de plaisir et d'orgueil,

Leur tendent la main droite et redoublent d'éloge,

Quand Nestor, le premier, ainsi les interroge :

« Ulysse ! ô toi, des Grecs l'ornement et l'espoir !

Dis comment ces coursiers sont en votre pouvoir.

Les avez-vous conquis sur les peuples de Troie,

Ou quelque Dieu vint-il vous offrir cette proie ?

Des rayons du soleil ils ont le vif éclat.

Auprès de nos vaisseaux loin de fuir le combat,

Malgré le poids des ans, dans l'ardente mêlée

L'audace de mon bras s'est toujours signalée ;

Jamais de tels coursiers n'ont ébloui mes yeux.

Sans doute ce présent vient de la part des Dieux.

Pallas à l'œil d'azur et Jupiter lui-même

Vous couvrent tous les deux de leur faveur suprême. »

Ulysse au cœur prudent lui répond en ces mots :

« Fils de Nélée ! ô toi, l'exemple des héros !

Un des Dieux tout-puissants que l'univers honore,

Pouvait nous accorder un don plus riche encore.

Mais naguère la Thrace, ô généreux vieillard !

Envoya ces chevaux qu'admiré ton regard.

C'est peu qu'avec Rhésus douze chefs magnanimes

Du fer de Diomède aient succombé victimes ;

Un espion, qu'Hector dirigea contre flous,

Non loin de notre flotte a péri sous nos coups. »

    Il dit ; les Grecs joyeux abandonnent la lice,

Et, le, fossé franchi, quand l'orgueilleux Ulysse

Vers la plage a conduit les coursiers bondissants,

Au camp de Diomède avec des nœuds puissants

On les lie à la crèche où ses chevaux superbes

Mangeaient du doux froment les abondantes gerbes. 

Sur la poupe élevée Ulysse à son vaisseau

De la sanglante armure attache le faisceau ;

Il consacre à Pallas son illustre conquête.

Les deux chefs, pour laver leurs jambes et leur tête,

Tout fumants de sueur, se plongent dans les mers,

Et raniment leur force au sein des flots amers,       

Puis, dans les bains polis une onde fraîche et pure 

Enlève de leurs corps la dernière souillure.

Lorsque l'huile a coulé sur leurs membres luisants,

Tous les deux des banquets savourent les présents,

Et, puisant un vin doux dans le profond cratère,

En offrent à Pallas l'hommage volontaire.