Chant IX

Remonter

   
 

 

     Tels les Troyens faisaient une garde empressée.

La Fuite et la Terreur, sa compagne glacée,

Régnaient parmi les Grecs ; une immense douleur

De leurs chefs les plus fiers accablait la valeur.

Quand des monts de la Thrace et Borée et Zéphyre

De la mer poissonneuse envahissent l'empire,

Les flots noirs, soulevés par leurs bruyants efforts,

D'une algue épaisse au loin chargent ses vastes bords :

Ainsi des Achéens que la terreur domine,

Le cœur désespéré frémit dans leur poitrine.     

Errant de toutes parts, leur roi même, leur roi,

Dont le sein est frappé de douleur et d'effroi,

Commande, et des hérauts la voix accoutumée

A convoqué sans bruit tous les chefs de l'armée.

On accourt. Au milieu du Conseil désolé

Il se lève, et des pleurs dans ses yeux ont roulé,

Comme les flots obscurs d'une profonde source

Du sommet d'un rocher précipitent leur course.

Puis il soupire : « 0 chefs ! Jupiter irrité

M'enchaîne au joug pesant de la nécessité.

Le cruel ! je devais, vainqueur dans les batailles,

Dévaster d'ilion les superbes murailles.

Il le jurait. Eh bien ! j'ai perdu mes guerriers,

Et d'opprobre couvert, je rentre en mes foyers.

Tel est l'arrêt du dieu qui, lançant la défaite,

Brisa de vingt cités et brisera le faîte.

Son pouvoir est terrible. Obéissez-moi tous.

Dans la douce patrie, amis ! retirons-nous !

Fuyons ! car sous mes lois les troupes accourues

N'envahiront jamais Pergame aux larges rues. »

   Les Grecs, ensevelis dans un chagrin profond,

Se taisent, lorsqu'enfin Diomède répond :

« Atride ! ô roi puissant ! le premier je m'oppose

A l'imprudent parti que ta voix nous propose ;

Ne t'en offense point ; à des avis pareils

J'ai droit de résister dans le sein des Conseils. 

A la face des Grecs me prodiguant l'outrage,      

Tu m'as dit que j'étais sans force et sans courage ;     

Tous, ou jeunes ou vieux, ont contemplé l'affront    

Que ton orgueil croyait imprimer sur mon front.     

Si du sceptre royal Jupiter te décore,        

Avare en ses faveurs, il te refuse encore              

Ce courage qui seul, ferme soutien des rois,     

A l'empire absolu leur assure des droits.

Malheureux ! pensais-tu que d'une lâche crainte       

Les enfants de la Grèce éprouveraient l'atteinte ?

Si ta frayeur t'excite à quitter ces remparts,

Je ne t'arrête plus ; la route est libre ; pars !

Les navires nombreux que des champs de Mycènes

Tes ordres ont conduits sur ces plages lointaines,

Rangés près de la mer, attendent le retour.

Mais va ; les autres Grecs lutteront jusqu'au jour      

Où Pergame, par eux condamnée au ravage,     

Succombera. Pourtant vers le natal rivage        

Si tous sur leurs vaisseaux veulent fuir avec toi,       

Forts de notre valeur, seuls, Sthénélus et moi

Suivis sous Ilion de la faveur divine,              

Nous trouverons le jour marqué pour sa ruine. »      

    Par mille cris de joie et d'un commun accord

La foule entière approuve un si noble transport.       

Nestor se lève : « Ami ! les héros de ton âge      

En prudence, en valeur te cèdent l'avantage.

Nul ne saurait combattre ou blâmer tes discours.

Mais tu n'as pas atteint l'heureux, but où tu cours.

Du dernier de mes fils égalant la jeunesse,

Tu fais au roi des Grecs admirer ta sagesse ;

La justice préside à tout ce que tu dis.

D'être plus vieux que toi pourtant je m'applaudis.

Quand je parle à mon tour, j'en ai la confiance,

Rien ne peut échapper à mon expérience,

Et nul parmi les chefs, pas même Agamemnon,

N'osera mépriser la voix de ma raison.

Écoute : il est sans lois, sans foyers, sans patrie,

Le traître dont le bras, instrument de furie,

De la guerre intestine allume les flambeaux.

Mais respectons la nuit ; pour garder nos travaux,

De nos jeunes soldats qu'une active phalange

Jusqu'au-delà des murs près du fossé se range !

Toi, de qui les rois même attendent leur destin,

Commande-nous, Atride ! A l'heure du festin,

Aux chefs les plus anciens viens y marquer leur place ;

Ton rang l'exige ainsi. Des côtes de la Thrace,

En franchissant les mers, chaque jour, sur ces bords

Nos vaisseaux d'un vin pur t'apportent les trésors ;

Dans ce camp populeux où règne l'abondance,

Des héros réunis consulte la prudence,

Et d'un conseil sauveur quand la Grèce a besoin,

Cède au meilleur parti. L'ennemi n'est pas loin ;

Ces innombrables feux répandus dans la plaine,

Menacent nos vaisseaux d'une perte prochaine.

Quel homme à cet aspect ne s'attristerait pas ?

Cette nuit nous arrache ou nous livre au trépas. »

Il parle. De sa voix tout reconnaît l'empire,

Et les gardes armés escortent Déipyre,

Ascalaphe, Ialmène, issus tous deux de Mars,

Mérion, Apharès, vaillants dans les hasards,

Le pasteur des humains, le noble Thrasymède,

Et le fils de Créon, le divin Lycomède.

Chacun de ces sept chefs commande à cent soldats ;

La forte lance en main, s'avançant à grands pas,

Du fossé jusqu'aux murs les guerriers s'amoncellent ;

Là le festin s'apprête et les feux étincellent.

    Mais par Agamemnon dans sa tente appelés,

Les plus vieux des héros déjà sont rassemblés,      

Et quand tous, partageant un repas délectable,

Ont savouré les mets étalés sur la table,

Nestor, dont la sagesse a brillé tant de fois,

Plein d'amour pour les Grecs élève encor la voix :

« Roi des hommes, Atride ! écoute mon langage ;

C'est par toi que commence et finit mon hommage.

Tu règnes : pour veiller au bonheur des humains,

Jupiter déposa le sceptre dans tes mains.

Chef d'un peuple nombreux, ton pouvoir tutélaire

Par d'utiles conseils le gouverne et l'éclairé,

Mais tu dois écouter, accomplir le dessein

Qu'un autre avec prudence a formé dans son sein.

Apprends donc quel projet me séduit davantage.

Nul ne saurait, je crois, en trouver un plus sage ;

J'y pensai du moment où ton orgueil jaloux

Arracha Briséis à son maître en courroux.

Nous osions te blâmer ; dans ton âme hautaine

Moi surtout je tâchai de comprimer ta haine ;

On te vit, enflammé d'un transport furieux,

Outrager ce héros honoré par les Dieux.

C'est peu de la ravir, tu gardes sa conquête.

Mais qu'à délibérer notre équité s'apprête !

Cherchons de sa colère à suspendre le cours

Par des présents amis et par d'humbles discours. »

« Vieillard ! répond le roi, ta voix accusatrice

S'élève avec raison contre mon injustice.

J'ai failli, je l'avoue ; un si noble guerrier,

Chéri par Jupiter, vaut seul un peuple entier ;

Ce dieu, pour l'honorer extermine la Grèce.

Une aveugle fureur égarait ma sagesse ;

D'un rival offensé je prétends en ce jour           

Que des cadeaux nombreux achètent le retour.

Les voici : devant vous, ô Grecs ! je les proclame ;

Dix talents, sept trépieds respectés de la flamme,

Vingt vases éclatants, douze chevaux fougueux

Qui, vainqueurs à la course, illustrèrent nos jeux ;

L'homme, doté des prix conquis par leur vitesse,

Verrait dans ses foyers l'or abonder sans cesse ;

Je lui promets encor sept femmes dont Lesbos

Admira les attraits et les adroits travaux ;

Je les choisis alors que son ardent courage

Dans leur riche patrie apporta le ravage.

Briséis, qu'outragea mon rapt injurieux,

Rentrera dans son camp, et j'atteste les Dieux

Que jamais je n'osai, comme un maître farouche,

M'unir à ma captive en montant sur sa couche.

Qu'il dépose sa haine, et mes dons vont partir.

Je fais plus : si les Dieux, voyant mon repentir,

Nous laissent quelque jour d'une ville rebelle ;

Renverser sous nos coups la grande citadelle,

Au moment du partage, élevés en monceau,

L'or, l'airain et le fer chargeront son vaisseau.

Vingt femmes, ornement de la race troyenne,

Les plus belles du monde après la belle Hélène,

Resteront sa conquête, et si nous revolons

Vers la riche Argolide aux fertiles sillons,

Il deviendra mon gendre. Oreste, fils unique,

Élevé dans le sein de mon palais antique,

Grandit comblé d'honneurs et de trésors. Eh bien !

Achille jouira d'un sort égal au sien.

Trois sœurs, Chrysothémis, la jeune Iphianasse,

Laodice en Argos rivalisent de grâce ;

Sans présent nuptial, au paternel séjour

Il conduira l'objet choisi par son amour ;

Qu'il l'épouse, et jamais de la bonté d'un père

Une fille n'obtint une marque plus chère ;         

Je lui donne pour dot Phères aux murs divins,

La verte Ira, Pédase au sol fécond en vins,

La superbe Épéa, la noble Cardamyle,

Énope avec Anthée en pacages fertile.

Près de la mer, non loin des sables de Pylos,

Les peuples, possesseurs d'innombrables troupeaux,

L'honorant comme un dieu, sous ses lois pacifiques

A son sceptre paîront des tributs magnifiques.

Tels sont tous les présents que ma voix lui promet,

Si son jaloux orgueil à mes vœux se soumet.

Qu'il se soumette enfin ! Seul à l'humaine race

L'inflexible Pluton n'accorde point de grâce ;

Aussi de tous les Dieux c'est le plus abhorré.

Mais quand d'un noir dépit cet homme est dévoré,

En faveur de mon rang, par égard pour mon âge,

Il peut sans déshonneur pardonner un outrage. »

    Nestor parle : « 0 puissant et fier Agamemnon !

Nul de ces dons offerts n'est un vulgaire don.

Hâtons-nous ! que soudain, au gré de ton attente,

D'illustres envoyés se rendent dans sa tente !

Je vais les désigner ; qu'ils partent à ma voix !

Phénix est le premier sur qui tombe mon choix.

Chargé d'un tel devoir, que Phénix le remplisse

Avec le grand Ajax et le divin Ulysse !

Eurybate, Odius marcheront sur leurs pas.

Nous, en silence, amis ! purifions nos bras,

Et prions Jupiter que sa pitié tardive

S'intéresse aux malheurs de la Grèce plaintive. »

    Tous approuvent Nestor. A peine les hérauts

Sur leurs pieuses mains ont épanché les eaux,

Les jeunes échansons se divisent par troupes,

Et couronnent de vin les urnes et les coupes ;

Les trois ambassadeurs, l'offrant d'abord aux Dieux,

En boivent à loisir les flots délicieux.

Lorsqu'ils vont s'élancer de la tente d'Atride,        

Nestor sur chacun d'eux, tourne un regard rapide,  

Et par sa voix surtout Ulysse est excité

A désarmer le cœur du héros irrité.

    De la mer mugissante ils suivent le rivage,

Demandant à Neptune en leur pieux langage,    

Que du jeune guerrier, petit-fils d'Eacus,

L'orgueil et le courroux soient aisément vaincus.

Au camp des Myrmidons tous d'une marche prompte

Arrivent ; sur le luth, qu'un joug d'argent surmonte,

Chef-d'œuvre étincelant, dont ses vaillantes mains

Conquirent le trésor dans les remparts thébains,

Achille, des héros célébrant la mémoire,

Charmait son cœur altier par des accents de gloire ;

Patrocle, assis en face, attend, silencieux,

Qu'Éacide ait fini ses chants mélodieux.

Dirigé par Ulysse auprès du noble Achille,

Le cortège s'approche et s'arrête immobile,

Quand, sa lyre à la main, frappé d'étonnement,

Achille aux pieds légers se lève brusquement ;

Dès qu'il a vu Patrocle imiter son exemple :

« Salut ! avec plaisir, amis ! je vous contemple.

Mais quels si grands dangers vous amènent, ô vous,

Toujours chers à mon cœur malgré mon fier courroux ? » 

    A peine il les conduit, jusqu'au fond de sa tente,

Vers des sièges couverts d'une pourpre éclatante :

« Patrocle ! apporte-nous un cratère aux grands bords,

Et d'un vin généreux épanche les trésors ;

Qu'aussitôt par tes soins les coupes se disposent !

Mes amis les plus chers sous ma tente reposent. » 

    Patrocle, obéissant aux ordres du guerrier,

Vole, tandis qu'Achille étend sur le brasier

Un immense bassin, où d'une chèvre grasse,

D'une brebis, d'un porc le large dos s'entasse ;

Aidé d'Automédon, Achille, armé du fer,

Découpe par lambeaux et sépare leur chair.

Patrocle, égal aux Dieux, d'une main vigilante

Allume des foyers la flamme étincelante ;

Le bois est consumé ; le brasier languissant

Ne répand plus déjà qu'un reflet pâlissant,

Et des dards acérés les pointes suspendues

Sur les charbons rougis s'allongent étendues.

Le sel sacré s'épanche, et prompt à confier

Ces divers aliments aux plateaux d'olivier,

Patrocle se hâtant distribue à la ronde

Les pains que renfermait la corbeille profonde.

Puis, en face d'Ulysse Achille vient s'asseoir ;

Il divise les mets, et, par un saint devoir,

Patrocle, offrant aux Dieux leur part des sacrifices,

Du repas dans la flamme a jeté les prémices.

Vers le banquet servi quand tous portant la main

Ont étanché leur soif et soulagé leur faim,

Sur un signe qu'Ajax au vieux Phénix adresse,

En remplissant sa coupe, Ulysse, qui s'empresse,

La présente au héros : « Noble Achille, salut !

De ces mets, grâce à toi, nous goûtons le tribut ;

Dans le sein de ton camp, sous les tentes d'Atride,

Partout à nos banquets l'abondance préside,

Mais nos cœurs, alarmés de nos cruels destins,

Restent indifférents au charme des festins.

0 fils de Jupiter ! une grande infortune

Nous oppose toujours son image importune.

Nous frémissons... des Grecs quel doit être le sort

De ton bras seul dépend ou leur vie ou leur mort.

Revêts donc ton courage. 0 comble de misères !

Tous ces peuples venus des rives étrangères,

Tous ces hardis Troyens ont déjà menacé

Notre flotte et nos murs où leur camp est placé ;

Les feux sont allumés ; leur haine vengeresse

Jure sur ses vaisseaux d'exterminer la Grèce.

Le puissant Jupiter, favorisant leurs vœux,

A fait gronder sa foudre à la droite des cieux.

Ivre d'un tel augure et fort de son courage,

Hector, l'œil enflammé de vengeance et de rage,

Des Dieux et des mortels insolent contempteur,

De la divine Aurore accuse la lenteur,

Et prédit que demain, pour venger ses injures,

Aux poupes de la flotte arrachant leurs parures,

Vainqueur, il frappera tous les Grecs écrasés

Sous les fumants débris des vaisseaux embrasés.

Je tremble que les Dieux, secondant cette audace,

N'accomplissent d'Hector la terrible menace.

Le destin loin d'Argos, nourrice des coursiers,

Nous fera-t-il périr dans ces champs meurtriers ?

Mais lève-toi ! combats ; à la fureur de Troie,

Après tant de délais, cours arracher sa proie.

Quand le mal s'accomplit, qu'importé un vain remord ?

Défends-nous donc ; préviens le jour de notre mort.

Ami ! quand sur ces bords ta jeunesse appelée

Quitta les champs de Phthie et le toit de Pelée,

Ton père te disait : « Si Minerve et Junon,

Mon fils ! de ta valeur te prodiguent le don,

Réprime dans ton sein un orgueil inutile ;

Fuis l'aveugle Discorde en maux cruels fertile ;

Préfère la douceur, et tous, jeunes ou vieux,

Témoins de ta bonté, t'honoreront bien mieux. » 

Tels étaient ses conseils... Ta fierté les oublie !

Apaise le courroux dont ton âme est remplie.

L'auguste Agamemnon, jaloux de te fléchir,

Des présents les plus beaux consent à t'enrichir.

Les voici : devant toi ma bouche les proclame ;

Dix talents, sept trépieds respectés de la flamme,

Vingt vases éclatants, douze chevaux fougueux

Qui, vainqueurs à la course, illustrèrent nos jeux ;

L'homme, doté des prix conquis par leur vitesse,

Verrait dans ses foyers l'or abonder sans cesse.

Il te promet encor sept femmes dont Lesbos

Admira les attraits et les adroits travaux,

Et qu'il choisit alors que ton ardent courage

Dans leur riche patrie apporta le ravage.

Briséis, qu'outragea son rapt injurieux,

Rentrera dans ton camp ; il atteste les Dieux

Que jamais il n'osa, comme un maître farouche,

S'unir à sa captive en montant sur sa couche.

Dépose ta colère et ses dons vont partir.

Il fait plus : si les Dieux, voyant son repentir,

Nous laissent quelque jour d'une ville rebelle

Renverser sous nos coups la grande citadelle,

Au moment du partage, élevés en monceau,

L'or, l'airain et le fer chargeront ton vaisseau.

Vingt femmes, ornement de la race troyenne,

Les plus belles du monde après la belle Hélène,

Resteront ta conquête, et si nous revolons

Vers la riche Argolide aux fertiles sillons,

Tu deviendras son gendre. Oreste, fils unique,

Élevé dans le sein de son palais antique,

Grandit comblé d'honneurs et de trésors. Eh bien !

Atride te réserve un sort égal au sien.

Trois sœurs, Chrysothémis, la jeune Iphianasse,

Laodice en Argos rivalisent de grâce ;

Sans présent nuptial, au paternel séjour

Tu conduiras l'objet choisi par ton amour ;

On n'aura vu jamais de la bonté d'un père

Une fille obtenir une marque plus chère :

Il lui donne pour dot Phères aux murs divins,

La verte Ira, Pédase au sol fécond en vins,

La superbe Épéa, la noble Cardamyle,

Énope avec Anthée en pacages fertile.

Près de la mer, non loin des sables de Pylos,

Les peuples, possesseurs d'innombrables troupeaux,

T'honorant comme un dieu, sous tes lois pacifiques,

A ton sceptre paîront des tributs magnifiques.

Tels sont tous les présents qu'Atride te promet,

Si ton jaloux orgueil à ses vœux se soumet.

Si ta haine redouble, et si ton âme altière

Refuse ses trésors, rejette sa prière,

De tous les autres Grecs entends au moins le voeu ;

Sauve-les ; tu vivras respecté comme un dieu.

Éternise ta gloire et puisse ton courage

Frapper de près Hector, dont l'insolente rage

Prétend que parmi nous il n'a point de rival

Digne dans les combats de marcher son égal ! »

    « Divin fils de Laërte, astucieux Ulysse !

Dit Achille, je dois parler sans artifice.

Mes projets sont fixés et vous n'oserez plu ?

M'obséder tour à tour de discours superflus.

A l'égal des enfers j'abhorre l'homme infâme

Dont la bouche dément ce que pense son âme.

Je m'expliquerai donc sans vous rien déguiser :

Atride et tous les Grecs ne sauraient m'apaiser,

Puisque l'ami qui sert et venge leur puissance,

Ne se fonde aucun droit à leur reconnaissance.

Point d'honneurs pour le brave ! un sort pareil aliéna

Le guerrier courageux et l'obscur combattant,

Et quand le lâche meurt, quand le héros succombe.

Ils dorment confondus dans la nuit de la tombe.

Quel prix ai-je obtenu, moi qu'on a vu toujours

Souffrir mille travaux en exposant mes jours ?

Comme d'une pâture avec peine trouvée

L'oiseau porte le don à sa tendre couvée :

Tel je me consumais en efforts accablants.

Que de nuits sans sommeil et que de jours sanglants !

Combien j'ai terrassé d'ennemis intrépides,   

Pour venger seulement les femmes des Atrides !

Douze cités sur mer, onze aux champs des Troyens,

Conquises par mon bras, m'ont cédé tous leurs biens.

Ces biens d'Agamemnon sont devenus la proie,

Et ce tyran superbe, en son avare joie,

Gardant sur ses vaisseaux le plus riche tribut,

Laissait à peine aux chefs un modique rebut.

Tous conservent du moins le prix de leur courage ;

C'est moi seul qu'il dépouille, c’est moi seul qu'il outrage ;

Il retient ma compagne. Eh bien! qu'à ses cotés

Il dorme, s'enivrant de molles voluptés !

Mais pourquoi vîmes-nous sur des peuples perfides

Tant de Grecs déchaîner les combats homicides ?

Si leur chef rassembla des bataillons nombreux,

N'est-ce pas pour reprendre Hélène aux beaux cheveux:

Seuls de tous les mortels, dans le fond de leurs âmes

Ces Atrides si fiers chérissent-ils leurs femmes ?

Tout homme sage et bon aime la sienne, et moi,

Quoique la guerre eût mis Briséis sous ma loi,

Je l'adorais... Un traître usurpa mon salaire.

C'est assez ; qu'il renonce à fléchir ma colère !

Qu'avec toi, noble Ulysse ! et d'autres chefs prudents,

Il sauve les vaisseaux promis aux feux ardents !

Déjà, croyant borner le cours des funérailles,

Atride sans mon aide a construit des murailles,

Et creusé près du camp un fossé spacieux

Dont les bords escarpes se hérissent de pieux.

Il n'a point cependant par ce puissant ouvrage

De l'homicide Hector enchaîné le courage.

Tant que je combattais, Hector loin des remparts

N'osait pas affronter les belliqueux hasards ;

Près des portes de Scée et sous l'abri du hêtre

Il s'arrêtait et là, quand il me vit paraître,

S'il m'attendit un jour, de mes terribles coups

Sa prompte fuite à peine évita le courroux.

Je ne veux plus m'armer pour le combattre encore.

Demain, aux premiers feux de la naissante aurore,

Je voue à Jupiter, à tous les Immortels

Un pompeux sacrifice et des dons solennels.

Reste ici, fier Ulysse ! et si tu le désires,

Tu verras sur les eaux s'élancer mes navires,      

Et, la rame à la main, mes joyeux matelots

De la mer poissonneuse agiteront les flots.

Que Neptune m'accorde un propice voyage,

De Phthie avant trois jours j'aurai touché la plage ;

Lorsque pour mon malheur j'accourus vers ces bords,

J'y laissai les monceaux de mes nombreux trésors,

Et j'y rapporterai l'or, l'airain, les captives,

Le fer brillant conquis sur de lointaines rives.

Pour Briséis, Atride, insolent ravisseur,

Du prix qu'il me donna redevient possesseur,

Proclame mon refus devant toute la Grèce,

Qu'il tremble d'irriter sa haine vengeresse,

Si, toujours l'accablant de ses ordres ailiers,

Il veut tromper encor quelqu'un de nos guerriers !

Certes, il n'oserait me regarder en face

Cet homme revêtu d'une impudente audace.

Je ne dois plus jamais aux Conseils, aux combats

Signaler pour sa cause ou ma voix ou mon bras.

Une fois abusé, je ne prétends plus l'être ;

Il suffit... à son sort j'abandonne le traître,

Et, puisque Jupiter égara ses esprits,

Je voue à ses présents ma haine et mon mépris.

Voulût-il, pour moi seul redoublant ses largesses,

Me prodiguer dix fois, vingt fois plus de richesses,

Et m'en livrer non moins qu'en ses vastes remparts

Orchomènes en voit venir de toutes parts,

Ou la Thèbe d'Egypte aux cent fameuses portes,

Dont chacune, s'ouvrant devant tant de cohortes,

Dans les champs d'alentour vomit deux cents guerriers

Avec leurs chars bruyants et leurs fougueux coursiers,

Me donnât-il autant d'or que la terre entière

Contient de grains de sable ou de flots de poussière,

Rien ne me fléchira, si, de fureur rongé,

De mon sanglant affront tout mon cœur n'est vengé.

Vainement de sa fille il m'offre l'hyménée.

Dût-elle, de talents et de grâces ornée,

De l'adresse à Pallas disputer l'heureux prix,

Egaler en beauté la brillante Cypris,

Jamais, au sang d'Atride alliant ma famille,

Je n'unirai mon sort à celui de sa fille.

Parmi les Achéens, surtout parmi leurs rois,

Qu'il fasse, j'y consens, un plus illustre choix !

Si, sauvé par les Dieux, je revois ma patrie,

Mon père m'y promet une épouse chérie ;

Les filles des héros, chefs de puissants états,

S'offriront à mes vœux dans Phthie et dans Hellas :

C'est là que recevant des mains du vieux Pelée

La vierge belle et chaste à l'hymen appelée,

Je saurai, dans ses bras goûtant un pur bonheur,

Des trésors paternels jouir avec honneur.

Rien ne peut de la vie égaler l'avantage,

Ni les biens que Pergame eut, dit-on, en partage,

Alors qu'avant les Grecs la paix régnait encor,

Ni les dons opulents, les vastes monceaux d'or

De ce temple où Pytho, de rochers entourée,

Voit du grand Apollon la puissance honorée.

On remplace aisément des taureaux, des béliers,

Des coursiers aux crins blonds, de superbes trépieds,

Mais l'âme des humains, quand le destin les frappe,

S'envole et sans retour de leurs lèvres s'échappe.

Thétis aux pieds d'argent m'a prédit que le sort

Pouvait par deux chemins me conduire à la mort :

Si dans les champs troyens je signale mon zèle,

J'obtiens, en périssant, une gloire immortelle.

Si je revois la Grèce, en un profond oubli

Mon nom, fameux déjà, retombe enseveli,

Mais au sein de la paix le ciel du moins me laisse

L'espoir consolateur d'une longue vieillesse.

Oui, que les autres Grecs s'apprêtent au retour !

Rien ne peut d'Ilion hâter le dernier jour ;

Le bras de Jupiter, protecteur de sa gloire,  

Rendit à ses guerriers l'audace et la victoire.

Partez donc ! entre nous il n'est plus de liens.

Rapportez ma réponse aux chefs des Argiens :

Tel est votre devoir ; justement alarmée,

Que leur prudence sauve et la flotte et l'armée,

Puisque leur cœur, trompé dans un superbe espoir,

D'apaiser mon courroux n'a pas eu le pouvoir !

Pour Phénix, cette nuit, qu'il dorme sous ma tente !

Demain, sur mes vaisseaux, si ce désir le tente,

Vers nos foyers chéris nous fuirons ; toutefois

Je veux bien lui laisser la liberté du choix. »

    A ce triste refus, dans un morne silence

Tous ont de leur douleur caché la violence,

Mais tremblant pour les Grecs, consterné de leurs maux,

Le vieux Phénix en pleurs a proféré ces mots :

« Achille ! dans ton cœur si ta haine affermie

Abandonne le camp à la flamme ennemie,

Si tu pars, mon enfant ! privé de ton secours,

Puis-je, traînant ici le fardeau de mes jours,

Rester seul ? A mes soins confiant ta faiblesse,

Ton père t'envoya vers le chef de la Grèce,

Lorsque novice encor, tu ne paraissais pas

Dans les Conseils fameux, dans les sanglants combats,

Et tu devins bientôt, en me prenant pour guide.

Un habile orateur, un guerrier intrépide.

0 mon fils bien aimé ! quand même un dieu puissant

Rendrait son jeune éclat à mon front vieillissant,

Comme au jour où, fuyant Hellas aux belles femmes ?

Je dérobai ma vie à d'homicides trames,

Cette sainte amitié qui m'attache à tes pas,

A ton fatal départ ne consentirait pas,

 Amyntor, fils d'Ormène, au mépris de ma mère,

Aimait avec ardeur une esclave étrangère,

Et pleurant à mes pieds, ma mère, chaque jour,

Pour cette belle esclave excitant mon amour,

Voulait que sa rivale, en voyant ma jeunesse,

Rejetât du vieillard l'importune tendresse.

J'obéis... mais, à peine instruit de son affront,

Amyntor me maudit ; Amyntor sur mon front

Appela le courroux des tristes Euménides,

Et demanda, honteux de nos liens perfides,

Qu'un fils né de mon sang et précieux pour nous,

Ne reposât jamais, placé sur ses genoux.

Le Jupiter des morts, l'affreuse Proserpine

Exaucèrent ses vœux formés pour ma ruine.

Le fer déjà levé, j'allais frapper son sein,

Lorsqu'un Dieu, suspendant mon criminel dessein,

Me fit voir mon audace, à tous les yeux flétrie,

Du nom de parricide effrayant ma patrie.

Déchiré de remords, je voulus sans délais

Fuir d'un père indigné l'exécrable palais ;

Mes parents, mes amis, par leur douce prière

Tâchant de retenir ma fuite aventurière,

Autour de moi sans cesse égorgeaient les béliers,

Les bœufs au pied flexible et les forts sangliers,

Dont Vulcain consumait dans ses flammes brûlantes

La graisse délicate et les chairs succulentes.

Après de longs festins où le vin du vieillard,

Dans les urnes puisé, coulait de toute part,

Ils veillaient tour à tour, et leur foule craintive

Faisait à mes côtés une garde attentive ;

Deux éclatants foyers brillaient incessamment

Pour éclairer, au seuil de mon appartement,

L'un, le grand vestibule et l'autre, les portiques

D'une cour que ceignaient des murailles antiques,

A la dixième nuit, d'ombres enveloppé,

Des portes de ma chambre en silence échappé,

Trompant l'œil dés gardiens et des femmes esclaves,

Je franchis les hauts murs et rompis mes entraves.

Libre enfin, au hasard précipitant mes pas,

Seul dans l'immensité des campagnes d'Hellas,

Je volai jusqu'à Phthié et sur ces beaux parages

Où de vastes troupeaux foulent les pâturages.

Ton père m'entoura de ces soins complaisants

Qu'un père a pour le fils, orgueil de ses vieux ans

Le fils, seul héritier de sa vaste opulence ;

J'amassai les trésors dus à sa bienveillance,

Et près de ses états il soumit à ma loi

Les Dolopes nombreux dont je marchai le roi.    

Achille égal aux Dieux ! ta gloire est mon ouvrage ;

Car du fond de mon cœur j'ai chéri ton jeune âge ;  

C'est moi qui constamment te menais aux festins,

Moi, qui sur mes genoux, dans tes jours enfantins

Aimais à te placer et, prompt à tes demandes,       

Te donnais ton breuvage et te coupais tes viandes  

Combien de fois alors, dans ton caprice vain 

Tu souillas ma tunique en rejetant le vin !

Mais soufferte pour toi, ma peine m'était chère.

Si les Dieux me privaient du bonheur d'être père,

Je me flattais qu'un jour,t'adoptant pour mon fils,

Je braverais du sort les terribles défis.

Noble Achille ! à ma voix que ton courroux expire !

Reprends sur ta grande âme un glorieux empire.

Nos maîtres souverains en vertus, en pouvoir,

Les Dieux même, les Dieux se laissent émouvoir.

Les chastes dons, les vœux, l'encens du sacrifice,    

Les Prières surtout désarment leur justice ;      

Filles de Jupiter, humbles, l'œil incliné,

Les Prières, le front par les ans sillonné,

Escortent en boitant l'Injure téméraire,

Qui, d'un pied vigoureux foulant toute la terre,

Court, répandant l'outrage et semant les fléaux,

Et les charge du soin de réparer ses maux.

Heureux de mériter leurs faveurs immortelles,

L'homme qui les révère est exaucé par elles ;

Mais quand avec dédain il méconnaît leurs lois,

Ces vierges, pour venger leurs inflexibles droits,

Montent vers Jupiter, et leur voix le conjure

Qu'aux pas de l'insolent il attache l'Injure.

Rends-leur donc le respect qui du plus fier guerrier

Toujours a su fléchir le courroux meurtrier.

Si ton rival, gardant sa jalouse colère,

Ne t'offrait point lui-même un immense salaire,

Quels que soient nos dangers, tu ne me verrais pas

Implorer en son nom le secours de ton bras,

Mais, s'il donne beaucoup, il promet davantage,

Et charge maintenant d'un illustre message

Tes amis les plus chers, les Grecs les plus vaillants.

Ne méprise donc point leurs discours suppliants.

Jusqu'ici ta fureur n'a pas terni ta gloire.

Ces héros dont les noms vivent dans la mémoire,

Lorsqu'un fougueux courroux avait troublé leurs sens,

Écoutaient la prière et cédaient aux présents,

0 vous tous, mes amis ! laissez ma voix fidèle

Redire un fait ancien que mon cœur se rappelle.

Autour de Calydon luttèrent autrefois

Deux ennemis, rivaux de bravoure et d'exploits,

Le fier Étolien, son vengeur intrépide,

Et le Cureté, ardent au ravage homicide.

Entre ces nations des combats désastreux

Diane an trône d'or avait jeté les feux ;

Quand les Dieux recevaient de pompeux sacrifices,

Des fertiles moissons réclamant les prémices,

Seule elle ne vit pas au pied de ses autels

Oïnée apporter les présents solennels ;

Soit dédain, soit oubli, l'imprudent Oïnée

Négligea ce devoir ; justement indignée,

La vierge dont la main lance les javelots,

D'un cruel châtiment accabla ce héros.

Un sanglier farouche aux dents étincelantes

S'élance furieux dans ses plaines tremblantes,

Et sur le sol partout les grands arbres détruits

Tombent avec leurs fleurs, leurs racines, leurs fruits.

Méléagre, son fils, rassemblant dans les villes

D'innombrables chasseurs et des dogues agiles,

Dompte cet ennemi dont les coups meurtriers

Ont au bûcher fatal livré tant de guerriers.

Diane alors suscite une terrible lutte ;

Des deux peuples armés la fureur se dispute

Les restes palpitants du monstre terrassé,  

Sa tête et tout son dos de longs poils hérissé.

Tant que pour Calydon, cher au dieu des batailles,

Méléagre combat, lançant les funérailles,

Les Curetés nombreux, par son fer renversés,

Hors des murs triomphants s'échappent dispersés ;

Mais lorsque dans son âme il a cédé passage

Au courroux qui souvent gonfle le cœur du sage,

Furieux contre Althée, il languit, et l'hymen

Auprès de Cléopâtre a désarmé sa main.  

Cléopâtre pour mère eut l'agile Marpesse,

Que son époux, jadis si fameux dans la Grèce,

Idée au roi Phébus, à son pouvoir divin,

Armé d'un arc vengeur, voulut soustraire en vain.

Ses parents l'appelaient du nom d'Alcyonée ;

Car, par ce Dieu vainqueur la voyant entraînée,

Marpesse, répandant un long torrent de pleurs,

Imita d'Alcyon les plaintives douleurs.

Méléagre, captif aux bras de Cléopâtre,

Nourrit un noir courroux depuis qu'une marâtre,

Althée, en invoquant les Dieux du sombre bord,

D'un frère assassiné cherche à venger la mort.

Sa bouche fait tonner l'accent de la colère ;

Des pleurs baignent son sein ; ses mains frappent la terre ;

Elle charge, en jetant d'épouvantables cris,

Proserpine et Pluton du trépas de son fils,

Et du fond de l'Erèbe errant dans les ténèbres,       

L'implacable Erinnys entend ces vœux funèbres.

Cependant Calydon frémit ; de toutes parts

La guerre a secoué ses tours et ses remparts.

Pour fléchir le héros les vieillards s'humilient ;

Augustes messagers, les prêtres le supplient ;

Si sa valeur s'arrache à son fatal loisir,

Dans leur reconnaissance ils lui feront choisir

Cinquante arpents féconds qui de leurs champs superbes

Voyaient fleurir la vigne et les flottantes gerbes.

Sur le seuil ébranlé du haut appartement,

Tombant à ses genoux, son père vainement

Vient l'implorer ; ses sœurs, sa vénérable mère

Par de tendres discours font parler leur misère.

Opposant aux efforts de ses plus chers amis

Les sentiments de haine en son cœur raffermis,

Toujours plus inflexible, il conserve sa rage

Jusqu'à l'heure où, semant le deuil et le ravage,

Sur le faîte des tours le Cureté monté

Court assiéger sa chambre et brûler la cité.

Alors sa jeune épouse à la belle ceinture

Suppliante, l'exhorte à saisir son armure,

Et retrace en pleurant les désastres nombreux,

Des remparts pris d'assaut partage douloureux,

Les hommes égorgés, la ville en proie aux flammes,

Les soldats entraînant les enfants et les femmes.

A cet affreux récit, le guerrier frémissant,

De ses armes couvert, se lève éblouissant,

Vainqueur de son courroux que sa raison domine,

Loin des Étoliens repousse la ruine,

Et, sans avoir reçu leurs cadeaux généreux,

N'aspire qu'à l'honneur d'avoir vaincu pour eux.

Triomphe de toi-même, et qu'un démon funeste

De ta sagesse, ami ! n'étouffe pas le reste !

Quel horrible malheur si, livrés au Troyen,

Nos vaisseaux embrasés imploraient ton soutien !

Accueille nos présents et calme ta colère ;

Les Grecs t'honoreront comme un dieu tutélaire.

Mais rejetant nos dons, si quelque jour ton bras

Devait s'armer encor pour les sanglants combats,

C'est en vain que ton fer nous rendrait la victoire ;

Tu ne jouirais pas d'une si belle gloire. »

    Achille lui répond : « Vieillard aimé des cieux !

Phénix ! de mon enfance ô guide précieux !

Qui me fait cette gloire ? Oui, tant qu'à ma vitesse

Mes genoux prêteront leur docile souplesse,

Tant qu'un souffle de vie animera mon cœur,

Jupiter veillera sur mon destin vainqueur.

Mais an fond de ton âme imprime ces paroles

Va ! ne me trouble plus de tes plaintes frivoles.

En faveur d'un tyran cesse de m'attendrir ;

Car je te haïrai, si tu l'oses chérir.

Le devoir te prescrit d'outrager qui m'outrage.

Règne avec moi ; au trône accepte le partage.

Tes amis partiront toi, sur un lit moelleux

Viens goûter le sommeil, et nous verrons tous deux

S'il nous faudra demain, au lever de l'aurore,

Retourner dans la Grèce ou demeurer encore. »

    Alors, des envoyés désirant le départ,

A Patrocle en silence il adresse un regard,

Et veut pour Phénix d'une main prévoyante

Sur la couche il étende une pourpre ondoyante.

Mais le divin Ajax : « Ulysse ! suis mes pas.

Partons ! de tels moyens ne le fléchiront pas.

Courons de ses refus instruire notre armée,

Qui nous attend, de crainte et d'espoir animée.

Il ne porte en son sein qu'une âme sans pitié.

Le cruel ! il résiste à la franche amitié

Dont toujours dans le camp, parmi tous les monarques,

Il a reçu de nous les solennelles marques.

Eh quoi ! du sang versé quand il obtient le prix,

Un père laisse en paix l'assassin de son fils ;

Un frère ne hait plus le meurtrier d'un frère ;

Une riche rançon apaise leur colère,

Tandis que de leurs maux l'artisan criminel

Tranquillement repose au foyer paternel.

Et toi, barbare ! et toi, la puissance divine

Place un cœur inflexible au fond de ta poitrine.

Une seule captive !... eh bien ! nous t'en offrons

Sept de qui la beauté pare les jeunes fronts.

Nous t'apportons encor des présents innombrables.

Montre des sentiments à nos vœux favorables ;

De l'hospitalité respecte ici la loi.

C'est nous qu'on a choisis pour un auguste emploi.

Nous qui t'aimons le mieux, et dans toute la Grèce

Mettons le plus de zèle à garder ta tendresse.»

    « Chef des peuples, Ajax ! enfant de Télamon !

Oh ! Achille, ta voix fait parler la raison ;

Mais au seul souvenir du tyran qui me brave,

Me hait comme un transfuge et me traite en esclave,

Au nom d'Atride seul, gonflé par la fureur,

Tout mon cœur sent pour lui redoubler son horreur.

Portez-lui ma réponse. A la guerre homicide

Si je retourne, il faut qu'Hector seul m'y décide

En venant jusqu'à moi sur de fumants monceaux

Égorger mes soldats, embraser mes vaisseaux.

Alors, près de ma tente et de mon noir navire

J'arrêterai le cours de son fougueux délire. »

    Lorsque les envoyés ont versé pour les Dieux

Dans une large coupe un vin religieux,

Ulysse au camp des Grecs les guide avec vitesse.

Patrocle a commandé ; chaque esclave s'empresse ;

Les toisons des brebis, les tapis éclatants

Et les tissus de lin aux longs replis flottants

Enveloppent la couche où le vieillard sommeille

Jusqu'au prochain retour de l'Aurore vermeille.

Achille se retire au fond de ces réduits

Où par un charme heureux,dans la longueur des nuits

Le sommeil adoucit le chagrin qui l'obsède,

Et fille de Phorbas, la belle Diomède,                  

Captive que lui-même amena de Lesbos,

Dans ses bras s'abandonne aux bienfaits du repos.

De son côté, Patrocle en sa retraite obscure

Conduit la jeune Iphis à la belle ceinturé,

Qu'Achille lui céda, quand ce divin héros

Prit, vainqueur d'Enyé, les hauts murs de Scyros.

    Mais les ambassadeurs dans la royale tente

Ont reparu ; les Grecs, las d'une longue attente,

La coupe d'or en main, pour les interroger,      

Tous en foule autour d'eux accourent se ranger.

Atride le premier : « 0 toi dont la sagesse,

Si fertile en conseils, est l'honneur de la Grèce !

Noble Ulysse ! réponds : Achille viendra-t-il

Des feux à notre flotte épargner le péril,

Ou garde-t-il la haine en son âme ulcérée ? »

    Ulysse a répliqué : « Glorieux fils d'Atrée !

Roi des hommes ! apprends que le cruel toujours,

Loin d'éteindre sa rage, en prolonge le cours ;

Son cœur même respire un orgueil plus farouche.

Si toi, ni tes présents, il n'est rien qui le touche.

Il t'exhorte à chercher par quels moyens nouveaux

Tu sauveras des Grecs l'armée et les vaisseaux,

Et menace, au retour de l'aurore prochaine,

De lancer ses rameurs sur la liquide plaine.

« Grecs ! dit-il, revolez vers In natal séjour.

Rien ne peut d'Ilion hâter le dernier jour ;

Le bras de Jupiter, protecteur de sa gloire,

Rendit à ses guerriers l'audace et la victoire. »

Ces deux sages hérauts dont je fus escorté,

Te diront, comme Ajax, l'arrêt qu'il a porté.

Quant à Phénix, il dort sous la tente d'Achille,

Et demain avec lui sur un navire agile

Pour sa chère patrie il doit fuir ces climats.

Achille toutefois ne l'y forcera pas. »

    A ce cruel discours, la muette assemblée

De surprise et d'effroi longtemps reste accablée ;

Tous se taisent frappés d'un désespoir profond,

Lorsqu'un vaillant héros, Diomède, répond :

« Superbe Agamemnon ! Atride ! roi des hommes !

Tu n'aurais dû jamais, oubliant qui nous sommes,

Par des présents nombreux supplier humblement

Cet Achille implacable en son ressentiment.

Son âme est fière ; eh bien ! tu redoubles encore

Cet insolent orgueil qui toujours le dévore.

Mais laissons-le partir ou rester ! aux combats

Son courage ou les Dieux ramèneront ses pas.

Vous, guerriers ! qu'à ma voix chacun de vous docile

Délasse sa valeur dans un sommeil utile,

Quand le froment, le vin, ces deux soutiens puissants.

Auront rendu la force à vos corps languissants !

A l'heure où brillera l'Aurore aux doigts de rose,

Atride ! que l'armée à vaincre se dispose,

Et, devant les vaisseaux rangeant les fantassins,

Toi-même aux premiers rangs dirige leurs essaims.

A peine dans les airs ces accents retentissent,

A ce hardi transport tous les rois applaudissent ;

Le vin offert aux Dieux s'épanche, et les héros,

Renfermés dans leur tente, y goûtent le repos.