CONSEIL
DES DIEUX — JUPITER, A L'INSTIGATION DE JUNON, ENVOIE
MINERVE POUR ROMPRE LE TRAITÉ.
Dans
l'Olympe trônait des Dieux l'auguste troupe.
La
jeune Hébé circule et dans l'or de la coupe
Verse
le doux nectar. Cependant tous les Dieux
Sur
les murs d'Ilion ont attaché les yeux.
Soudain
Jupiter parle, et les mots qu'il profère.
A
dessein, de Junon excitent la colère.
—
« Deux déesses, dit-il, protègent Ménélas,
Junon,
Reine d'Argos, et la sage Pallas :
Contentes
de le voir dans les sanglantes lices,
Toutes
deux du repos savourent les délices.
Et
pendant ce temps-là Vénus, au doux souris,
Parmi
tous les périls est auprès de Pâris ;
S'attachant
à ses pas, aux Parques le dispute
Et
vient de l'arracher à la mort, dans la lutte
D'où
pourtant Ménélas sortît victorieux.
Des
faits réglons le cours : c'est le souci des cieux,
Entre
les deux partis faut-il que la discorde
Se
rallume, ou veut-on qu'un traité les accorde ?
Si
ce dernier avis par vous est adopté,
Alors
du roi Priam subsiste la cité ;
Ménélas
peut partir, et la coupable Hélène
Suivre
au pays des Grecs l'époux qui la remmène. »
En
écoutant ces mots qui lui vont droit au cœur,
Junon,
comme Minerve, a frémi de fureur :
L'une
et l'autre de Troie ont juré la ruine.
Pallas
se tait, domptant la rage qui la mine,
Mais
la fière Junon, ne peut se contenir :
«
Cruel fils de Saturne, oses-tu bien tenir
Un
tel langage ? Hé quoi ! j'aurais perdu ma peine !
Vainement
j'aurais mis mes coursiers hors d'haleine
Pour
créer à Priam des milliers d'ennemis !
A
tout ce que tu veux serons-nous donc soumis ? »
—
« Malheureuse, reprend Jupiter, par quel crime
Priam
mérita-t-il la haine qui t'anime ?
Faut-il
que, pénétrant jusqu'aux murs d'Ilion,
Tu
dévores Priam, ses fils, sa nation.
Afin
de satisfaire une rage inhumaine ?
Eh
!
bien je le permets, soit! assouvis ta haine.
Qui
mettrait entre nous des débats éternels :
Mais
retiens bien ces mots : si parmi les mortels
Quelque
ville en ton cœur tient une grande place.
N'arrête
point mon bras, au jour de la menace.
Je
te cède à regret... sous le ciel étoile
Nul
séjour n'est plus cher à mon cœur désolé
Que
celui de Priam, de sa race vaillante.
Empressés
de m'offrir la victime fumante
Les
Troyens ont toujours honoré nos autels
Et
payé le tribut qu'on doit aux Immortels. »
—
« Pour moi, reprit Junon, trois villes me sont chères.
Sparte,
Mycène, Argos : que tes décrets sévères
Les
perdent, s'il le faut ; pour les sauver, ma main
Ne
fera rien ; d'ailleurs mon effort serait vain
Pour
braver les effets de ta toute-puissance.
Mais
ne traverse pas mes projets... Ma naissance
Est
égale à la tienne, et je reçus le jour
Comme
toi de Saturne : au terrestre séjour
Comme
au ciel, on me doit respect à double titre,
Femme
et sœur de Celui qui du monde est l'arbitre.
Pour
l'exemple des Dieux, qui fixent leurs regards
Sur
nous deux, montrons-nous de mutuels égards.
Qu'à
ton ordre Minerve entre les deux armées
Vole,
et souffle le feu dans ces masses calmées :
Qu'au
mépris de la trêve on pousse les Troyens
A
faire quelque insulte aux braves Achéens. »
Elle
dit : Jupiter accède à sa demande :
Il
consent que Pallas sur la terre descende
Et
pousse les Troyens, en dépit des traités,
A
porter le défi chez les Grecs insultés.
Pallas
cède à l'ardeur qui dès longtemps l'excite :
Des
sommets de l'Olympe elle se précipite.
LA
DÉESSE, PRENANT LA FORME D E LAODOCUS, FILS D'ANTÉNOR,
EXCITE PANDARUS, FILS DE
LYCAON, A TIRER UNE FLÈCHE CONTRE MÉNÉLAS.
Tel
un astre brillant, lancé par Jupiter,
Traverse
au sein des nuits les plaines de l'éther,
Et
darde mille feux qui frappent d'épouvante
Le
marin sur les flots, le guerrier sous la tente :
Telle
Pallas vint fondre entre les combattants.
La
surprise et la crainte ont glacé les deux camps.
On
cherche, on s'interroge... Est-ce qu'ils vont renaître
Les
combats meurtriers ? Ou, le Souverain Maître
De
la paix, de la guerre, aurait-il donc permis
Qu'un
traité sûr rendît les deux peuples amis ?
Cependant
la Déesse adroitement se glisse
Dans
les rangs des Troyens. — Un habile artifice
Lui
prête tous les traits du fier Laodocus
Fils
d'Anténor ; elle erre et cherche Pandarus.
Elle
le voit, debout, respirant les alarmes,
Entouré
des soldats, tout couverts de leurs armes,
Qui
des bords de l'Aesèpe avaient suivi ses pas.
«
Veux-tu me croire, ami ? lui murmure Pallas :
Toi,
fils de Lycaon, toi, l'archer intrépide,
Lance
sur Ménélas une flèche rapide,
Des
chefs Troyens tu vas mériter les faveurs :
Pâris
te comblera de présents et d'honneurs
Si,
grâce au trait parti de ton arme célèbre.
Son
rival est monté sur le bûcher funèbre.
N'hésite
pas : promets à Phébus, dans ton cœur,
Une
riche hécatombe en ces jours où, vainqueur,
Tu
reverras les murs de ta chère patrie. »
Ainsi
parle Pallas, lui soufflant sa furie,
Et
Pandarus, qu'excité un espoir séduisant,
Tire
de son étui l'arc énorme et luisant.
C'est
le bois précieux d'une chèvre sauvage :
Autrefois,
à l'affût sous un épais bocage,
Au
cœur il la perça d'un trait, et vit rouler
Sur
les rocs l'animal qu'il venait d'immoler.
Ses
cornes mesuraient seize palmes entières :
L'artisan
les orna des plus riches matières.
Les
lia, les polit, en dora le sommet.
Le
guerrier tend cet arc : sur la terre il le met ;
Avec
des boucliers prudemment on l'abrite,
Car
des Grecs on peut craindre une attaque subite :
Le
fils de Lycaon ouvre son carquois d'or,
Il
y choisit un trait cruel, mais vierge encor,
Promet
une hécatombe au Dieu de la Lycie
Dès
qu'il aura revu les murs de la patrie,
Puis
saisit flèche et corde, et, d'un effort puissant,
Les
ramène vers lui : l'arc, en retentissant,
S'est
détendu... l'air vibre au loin... la flèche ailée
Part
et vole, brûlant de fendre la mêlée.
MÉNÉLAS
EST BLESSÉ - LA TRÊVE EST ROMPUE, AGAMEMNON
EXCITE SES GUERRIERS.
Les
Dieux, dans cet instant critique, ô Ménélas,
Ne
t'oublièrent point ! — La première, Pallas,
Se
jetant devant lui, par un geste rapide
Fait
dévier le dard de sa route homicide.
Une
mère attentive, avec un soin pareil,
Du
berceau de son fils, plongé dans le sommeil,
Chasse
l'insecte allé. — Le fer, de sa piqûre
Frappe
les cuirs dorés qui bouclent la ceinture ;
Il
traverse pourtant cuirasse et baudrier,
Et
la cotte de maille, égide du guerrier ;
Il
la perce... et la peau, par la pointe effleurée.
D'une
teinte de sang soudain s'est colorée.
Parfois
de blanc ivoire un superbe fragment
Qui
du frein d'un coursier deviendra l'ornement,
Sous
les habiles mains d'une Moeonienne.
Revêt
un riche enduit de pourpre Tyrienne ;
Par
elle en sa demeure avec soin conservé,
Pour
le harnais royal elle l'a réservé :
Plus
d'un chef envia cette noble parure.
De
même, ô Ménélas, le sang de ta blessure
A
rougi tout à-coup les contours de ton flanc
Et
jusque sur tes pieds il tombe en ruisselant.
Agamemnon
frémit à cette triste vue ;
Même
de Ménélas d'abord l'âme est émue :
Mais
ce n'est qu'un éclair; il se sent rassuré
Dès
qu'il a reconnu que le fer acéré
N'a
produit dans les chairs qu'une légère atteinte.
Le
Roi des Rois gémit... il exhale sa plainte
Au
milieu des amis près de lui rassemblés
Dont,
à l'égal du sien, tous les cœurs sont troublés.
La
main de Ménélas dans la sienne, « ô mon frère.
Dit-il,
c'est donc par moi qu'une tête si chère
Fut
vouée au trépas ! Des Grecs le champion
Seul
attire sur lui tous les coups d'Ilion.
Hélas
!
ils ont osé te frapper, les parjures !
Mais
le sang des agneaux, les libations pures.
Et
ce gage de foi que nous donna leur main,
Tout
cela, sois en sûr, n'aura pas été vain.
Si
le maître des Dieux diffère sa vengeance,
Quand
son bras frappera cette coupable engeance,
(
Et
ce terrible jour tôt ou tard doit venir )
Dans
leurs femmes, leurs fils il saura les punir.
Je
lis dans l'avenir : il semble que j'y voie
La
chute de Priam, la ruine de Troie :
Oui,
le fils de Saturne, à bon droit soucieux
De
la foi des traités que reçurent les cieux,
Châtiant
les auteurs d'un acte aussi perfide,
Agitera
contre eux sa formidable égide.
Mais
quel deuil pour ton frère et quelle honte, hélas !
Si
tu viens à périr, ô mon cher Ménélas.
Les
Grecs ne songeront qu'à revoir leur patrie,
Je
rentre dans Argos et ma gloire est flétrie
Et
nous laissons Hélène aux Troyens réjouis.
Sous
un sol odieux tes os sont enfouis :
J'entends
un fils de Troie insulter à ta tombe :
«
D'Atride, dira-t-il, que la colère tombe
»
Sur tous ses ennemis comme sur Ilion !
»
Ce Roi qui contre nous arma sa nation.
»
Remmenant sur ses nefs une armée inutile,
»
Laissant enseveli sous le sillon fertile
»
Le corps de Ménélas, est contraint de partir. »
Ah
! puisse avant ce jour la terre m'engloutir ! ».
—
Ménélas lui répond : « Que ton âme calmée
Ne
jette point le trouble et l'effroi dans l'armée.
Le
coup n'est pas mortel et contre un vrai danger
La
cuirasse, la cotte ont su me protéger,
Grâce
aux habiles mains qui firent cette armure. »
—«
Puisses-tu dire vrai ! Mais que sur ta blessure
Par
le fils d'Esculape, en son art exercé,
Un
baume salutaire au plus tôt soit versé.
Alors
Agamemnon à son héraut s'adresse :
«
Talthybîus, amène à l'instant, le temps presse,
»
Le brave Machaon, fils d'Esculape : cours,
»
Dis-lui que Ménélas réclame son secours,
»
Blessé par un archer de Lycie ou de Troie
»
Ce qui jette aux deux camps ou le deuil ou la joie. »
Le
héraut obéit ; il fend les rangs pressés
Des
soldats Grecs, de fer et d'airain hérissés,
Pour
trouver Machaon. Mainte brave cohorte
A
ce noble guerrier voulant servir d'escorte,
Abandonna
les champs, les fertiles coteaux
De
Trice, qui nourrit de superbes chevaux.
C'est
au milieu des siens que le héraut fidèle
Voit
le fils d'Esculape : « Agamemnon t'appelle,
»
Viens, je te guiderai, dit-il... Ne tarde pas,
»
Viens porter tes secours au vaillant Ménélas,
»
Blessé par un archer de Lycie ou de Troie
»
Ce
qui jette aux deux camps ou le deuil ou la joie. »
Machaon,
que ces mots ont touché vivement,
A
travers les soldats le suit rapidement.
Ils
parviennent aux lieux où des chefs de la Grèce
La
plus brillante élite inquiète se presse
Autour
de Ménélas, Pour lui, semblable aux Dieux.
Sa
fière contenance attire tous les yeux.
Machaon,
avec soin, du baudrier splendide
A
retiré la flèche, au crochet homicide.
Détaché
la cuirasse et les mailles d'airain ;
Puis
il suce la plaie, et son habile main
Y
verse doucement un baume salutaire,
Présent
que fit Chiron à son illustre père.
Pendant
que l’on s'empresse autour du chef blessé,
Des
bataillons Troyens le flot s'est avancé.
Les
Grecs prennent aussi leurs armures puissantes.
Impatients
de Mars et des luttes sanglantes.
Alors
on eût pu voir le grand Agamemnon,
Chef
prévoyant et brave, et digne de son nom.
Le
Roi, pour parcourir tous les rangs de l'armée,
Laisse
à son écuyer, le fils de Ptolémée,
Son
char étincelant conduit par des coursiers
Que
signalent leur force et leurs instincts guerriers.
«
Non loin de moi, dit-il, contiens mon attelage.
Si
mes forces venaient à trahir mon courage. »
Seul,
à pied, il s'avance au milieu des soldats.
Ceux
qu'il voit disposés pour les rudes combats
Agamemnon
joyeux tout haut les félicite
De
cette noble ardeur que sa parole excite.
« Courage,
enfants ! dit-il — Comptez pour vous les Dieux
Ennemis
des auteurs d'un parjure odieux.
Des
avides vautours leur chair sera la proie :
Et
nous, rasant les murs de leur perfide Troie,
Nous
pourrons aux champs Grecs emmener, triomphants,
Avec
tout le butin, leurs femmes, leurs enfants. »
Pour
ceux dont l'attitude est hésitante et molle.
Ils
tombent sous le coup de sa dure parole :
« Vil
rebut de l'armée, ô Grecs déjà promis
Aux
javelots aigus de nos fiers ennemis,
N'êtes-vous
pas honteux de rester immobiles
Comme
de jeunes faons dont les jambes agiles
Tremblent
devant les chiens de fatigue et de peur ?
Qu'attendez-vous
? Quand donc montrerez-vous du cœur ?
Faut-il
que le Troyen vienne jusqu'au rivage
Au
sein de notre flotte apporter le ravage,
Et
pensez-vous qu'alors Jupiter étendra
Sa
droite protectrice, et qu'il vous défendra ? »
Ainsi
de ses devoirs s'acquitte le Monarque.
Il
vient près des Crétois : avec joie il remarque
Qu'autour
d'Idoménée on s'arme avec fureur.
D'un
cruel sanglier ce chef a la vigueur :
En
face des Troyens des premiers il se range,
Et
Mérion conduit la dernière phalange.
Atride
satisfait prononce alors ces mots :
« Idoménée,
ô toi la fleur de nos héros,
Certes,
je t'ai toujours distingué dans la guerre
Comme
dans nos festins : quand l'écumant cratère
Passe
de main en main, tous les chefs, tous les Rois,
A
leur tour, du banquet suivent l'ordre et les lois ;
Mais
pour toi point de règle ; aussi bien que la mienne.
D'un
vin pur et choisi ta coupe est toujours pleine.
Ami,
sois en ce jour digne de ton renom
Par
de nouveaux exploits. - Puissant Agamemnon,
Répond
le roi de Crète, à ta cause, avec zèle,
Comme
je l'ai juré, je resterai fidèle.
Anime
tous les Grecs : au mépris des traités
Par
les fils d'Ilion nous fûmes insultés :
Ils
auront les douleurs et la mort en partage...
Nous,
marchons, hâtons-nous, montrons notre courage. »
Il
dit ; Agamemnon ne lui réplique pas
Et
vers les deux Ajax il dirige ses pas.
En
armes sont près d'eux des cohortes nombreuses.
Un
berger, l'œil fixé sur les ondes houleuses,
Du
haut d'un roc, parfois voit naître sur les mers
Un
nuage tout noir obscurcissant les airs
Qui,
poussé par les vents précurseurs de l'orage,
S'avance
et dans les champs apporte le ravage ;
Dans
un antre le pâtre abrite ses troupeaux :
Telles,
pour le combat marchant à pas égaux,
S'avancent
des Ajax les phalanges pressées,
Toutes
noires d'airain, et de fer hérissées.
« Nobles
Ajax, leur dit Agamemnon ravi,
Quand
par tous vos soldats votre exemple est suivi,
Ah !
ce serait vous faire un inutile outrage
Que
de vous conseiller d'exciter leur courage.
Par
Minerve et Phébus, si des cœurs aussi forts
Battaient
chez tous les Grecs, bientôt sous nos efforts
La
cité de Priam, cette ville si fière,
Inclinerait
ses tours jusque dans la poussière.
A
ces mots, il s'éloigne et marche vers Nestor.
Près
du Roi dé Pylos, Pélagon, Alastor,
Hoemon
et Chromius, tous chefs pleins de vaillance
De
ses sages conseils admiraient la prudence.
Nestor
dispose tout : les chars et les guerriers
Qui
les montent, par lui sont placés les premiers.
Les
meilleurs fantassins, innombrable cohorte,
Contre
le choc Troyen digue solide et forte,
Sont
postés en arrière; au centre, les douteux
Suivront,
bon gré mal gré, l'effort des valeureux.
« Guerriers
des premiers rangs, je vous le recommande,
« Contenez
les chevaux, et qu'une ardeur trop grande
« Loin
de vos compagnons n'emporte point vos pas ;
« Restez
fermes ensemble, et ne reculez pas,
« Renversé
de son char, si l'un de vous s'élance
« Sur
le char d'un voisin, qu'il lutte avec la lance,
« Sans
prétendre guider des chevaux étrangers.
« Nos
pères, autrefois fameux dans les dangers,
« Virent,
en pratiquant ce système si sage,
« Les
remparts les plus forts céder à leur courage. »
C'est
ainsi que Nestor prodiguait ses avis.
Atride
le contemple avec des yeux ravis :
« Noble
vieillard, dit-il, ton âme est indomptable.
Faut-il
que, dans son cours, le temps inexorable
Ait
affaibli ton bras ! Que n'es-tu jeune encor ! »
-
« Sans doute je voudrais, lui répondît Nestor,
Être
ce que j'étais à l'heure mémorable
Où
d'Ereuthalion, ennemi formidable,
Je
pus trancher les jours; mais les bontés des Dieux
Ne
nous prodiguent pas tous les dons... Je suis vieux ;
Par
sa voix, ses conseils, la vieillesse débile
Au
milieu des combats peut encore être utile.
Et
guider les guerriers dont la mâle vigueur
Seconde
les élans qu'inspiré un noble cœur. »
Le
Roi passe et, venant auprès de Ménesthée,
S'étonne
du repos où ce fils de Pétée
Maintient
les bataillons de ses Athéniens.
Ulysse,
qui conduit les Céphalléniens,
Tranquille
aussi, n'a point encor saisi les armes :
Ils
n'ont pas entendu le signal des alarmes,
Le
premier corps s'ébranle à peine en ce moment ;
Ils
restent dans l'attente et prêts au mouvement
Aussitôt
qu'ils verront s'engager la bataille.
Atride
mécontent les gourmande et les raille :
« Fils
de Pétée, et toi dont l'esprit est subtil,
Pourquoi
vous tenez-vous à l'écart du péril,
Laissant
d'autres montrer avant vous leur audace ?
Quoi
donc ! Le premier rang n'est-il plus votre place,
Ou
n'y prétendez-vous que le jour du festin ?
Assis
parmi les chefs, il est doux, c'est certain,
De
savourer les mets et de vider les coupes ;
Mais
peut-on, en repos, de nos ardentes troupes
Fondant
sur l'ennemi voir l'intrépidité ? »
-
Ulysse, lui lançant un regard irrité
S'écrie
: « Agamemnon, qu'oses-tu dire ?
Ecoute,
Toi qui sur ma valeur viens de jeter un doute :
Dans
le combat sanglant tout prêt à s'engager,
Confondu
dans les rangs au plus fort du danger
Tu
verras le guerrier père de Télémaque,
-
Si
tu prends toutefois quelque part à l'attaque,
Et
ton discours m'aura vainement insulté. »
En
voyant le courroux dont il est transporté
Atride
tout à-coup a changé de langage :
-
« Ulysse, je n'ai point douté de ton courage
Ni
voulu t'offenser; sages dans les conseils
Toujours
tes sentiments aux miens furent pareils :
Mais
le combat t'attend : Va donc, et que la trace
De
tout propos blessant dans ton esprit s'efface. »
Il
s'éloigne d'Ulysse et trouve, en le quittant,
Diomède
debout sur son char éclatant,
Près
de lui, Sthénélus, le fils de Capanée :
Ils
s'offrent inactifs à sa vue étonnée...
Le
courroux le saisit, et, cette fois encor
En
reproches le Roi lui donne un libre essor :
« L'aspect
de l'ennemi, dit-il, fils de Tydée,
Est-il
fait pour troubler ton âme intimidée ?
Les
races ont changé... De Tydée autrefois,
Sans
en être témoin, je connus les exploits :
Ses
braves compagnons, qu'il surpassait en gloire,
De
ses nombreux hauts faits ont public l'histoire.
Ce
héros, et le Roi Polynice avec lui,
A
Mycènes jadis demandaient de l'appui :
Sous
les remparts Thèbains prêts à porter la guerre
Ils
voulaient les secours d'une force étrangère,
Et
ces secours sans doute eussent été donnés.
Lorsque
de ce projet nous fûmes détournés
Par
l'imposante voix des oracles célestes
Qui
nous annonçaient tous des présages funestes.
Ils
partent... et bientôt Aesope, aux joncs épais,
Les
reçoit sur ses bords. - Pour traiter de la paix
Tydée
est député vers la ville Thébaine.
Au
palais d'Etéocle arrivé, non sans peine,
Il
y voit tous les chefs au milieu d'un repas ;
Leur
nombre, leur valeur ne l'intimident pas :
Il
les défie aux jeux de Mars, et, dans la lutte,
Il
gagne tous les prix que Thèbes lui dispute :
La
divine Pallas l'avait su protéger.
Les
Thébains furieux jurent de se venger.
Sur
ses pas, au départ, une embuscade est prête :
Cinquante
jeunes gens bien armés, à leur tête
Lycophonte
et Méon, lui barrent le chemin.
Tous
ces fiers ennemis succombent sous sa main :
Un
seul d'entre eux ( les Dieux ne veulent pas qu'il meure ! ),
Méon,
peut sain et sauf regagner sa demeure.
Tel
parut ce héros, et l'honneur et l'appui
De
l'Eolie... hélas ! son fils vaut moins que lui,
Mais
du discours habile il a le don frivole.
Diomède
se tait ; mais, prenant la parole,
« Pourquoi,
dit Sthénélus, trahir la vérité ?
Nos
pères, nous dis-tu, sur nous l'ont emporté
Atride
;
et cependant nos vaillantes cohortes,
Moins
nombreuses, ont pris cette ville aux sept portes,
Grâce
aux Dieux qui pour nous ont alors combattu.
Quand
sous ces mêmes murs échoua leur vertu,
Ne
nous rabaisse plus au-dessous de nos pères ! »
Diomède
lui dit ces paroles sévères :
« Sthénélus,
à ma voix sois docile, et tais-toi :
Je
ne m'irrite point des reproches du Roi :
Il
est le chef des Grecs ; c'est sur lui que repose,
Avec
tout le souci, le succès de leur cause :
Ilion
tombe, à lui le principal honneur ;
Nous
succombons, à lui la honte et la douleur !
Ne
songeons qu'à montrer une rare vaillance. »
Il
dit, saute du char et dans les rangs s'élance.
Le
plus brave frémit, au seul bruit de l'airain
Résonnant
sur le corps de ce chef souverain.
Les
vagues de la mer, par les vents agitées,
Lorsque
vers le rivage elles sont emportées,
Se
soulevant d'abord sur l'humide élément,
Roulent
à terre avec un sourd mugissement,
Escaladent
des rocs la cime menaçante
Et
vomissent au loin l'écume blanchissante :
Tels
on peut voir des Grecs les bataillons pressés
Marcher
vers le combat, l'un sur l'autre entassés.
Chacun
des chefs commande à sa troupe ; on s'avance
En
bon ordre... et surtout le plus profond silence
Est
gardé dans les rangs... on la croirait sans voix
Cette
foule docile aux ordres de ses rois...
Les
armes font jaillir dans ces masses mouvantes,
Aux
rayons du soleil, des lueurs éclatantes.
Les
Troyens, au contraire, emplissent l'air de cris.
Dans
une riche étable on entend les brebis
Bêler
à leurs agneaux, lorsque de leur mamelle
Un
lait pur à longs flots dans les vases ruisselle.
De
même, les guerriers, de mille points divers
Venus
au camp Troyen, font retentir les airs
Des
bruits les plus confus ; et l'horrible mélange
De
ces sons discordants forme un concert étrange.
Le
cruel Mars lui-même anime leur fureur;
Pallas
guide les Grecs. - Des deux parts, la Terreur,
Et,
compagne de Mars, la Discorde homicide
Règnent
dans les esprits... De sang toujours avide
La
Discorde paraît d'abord faible en naissant :
Bientôt
elle grandit, s'élève et va croissant,
Sur
la terre poursuit sa marche meurtrière
Et
jusque dans les cieux cache sa tête altière.
C'est
elle qui domine en ce fatal moment,
Excite
la fureur, le noir ressentiment,
Et
souffle en tous les cœurs cette haine sauvage,
Sinistre
avant-coureur du meurtre et du carnage.
LE
COMBAT S'ENGAGE ET DIFFERENTS GUERRIERS SE SIGNALENT
DANS
LA MÊLÉE.
Sur
le champ de bataille avec rage emportés
Les
groupes ennemis soudain se sont heurtés.
Lances
et boucliers se croisent, se confondent;
Le
tumulte est partout ; des flots de sang inondent
Le
sol rougi... l’on peut entendre dans les rangs
Les
clameurs du triomphe et les cris des mourants.
Quand
des torrents fougueux les eaux amoncelées
Roulent
avec fracas dans le creux des vallées,
Du
haut des monts le pâtre écoute avec terreur
Les
bruits retentissants des ondes en fureur :
C'est
ainsi que les bruits de la lutte sanglante
Et
les cris du combat ont semé l'épouvante.
Le
premier, Antiloque abat Echépolus,
Troyen
des plus vaillants, fils de Thalysius.
Le
fer perce le casque à la crinière épaisse,
Il
fracasse le front du guerrier qui s'affaisse ;
Ses
yeux sont obscurcis et se ferment au jour
Et
son corps sur le sol tombe comme une tour.
Eléphénor,
le chef des valeureux Abantes,
Le
saisit dans sa chute et, de ses mains puissantes,
Hors
du lieu du combat il cherche à le tirer,
De
sa riche dépouille ardent à s'emparer.
Agénor
l'aperçoit entraînant cette proie :
Dans
son flanc découvert avec force il envoie
Un
trait mortel. - Soudain de cet audacieux
L'âme,
quittant le corps, s'envole vers les cieux.
Alors
Grecs et Troyens s'échauffent au carnage,
Pareils
dans leurs élans à des loups pleins de rage ;
Et
maint brave guerrier, dans ce sanglant effort,
Presque
au même moment donne et reçoit la mort.
Le
bras d'Ajax immole une jeune victime,
C'est
Simoïsius. - Descendant de la cime
Du
mont Ida, sa mère, en gardant ses troupeaux,
Autrefois
l'enfanta sur les bords de ces eaux
Dont
il porte le nom ; ce fils ne pourra rendre
Tous
les soins qu'il reçut d'une mère si tendre :
A
la fleur de ses ans à mourir condamné
Sous
la lance d'Ajax il tombe moissonné.
De
ce jeune guerrier traversant la mamelle
L'impitoyable
fer de la lance cruelle
Lui
ressort par l'épaule... il roule dans le sang.
Dans
un marais s'élève un peuplier luisant
Qui
déjà de feuillage a couronné sa tête :
Un
artisan l'abat, le recourbe et l'apprête
Pour
les cercles d'un char; sur la terre couché
Le
long du frais ruisseau gît l'arbre desséché :
Tel
Simoïsius, triste sujet de larmes,
Est
par le grand Ajax dépouillé de ses armes.
Contre
Ajax par Antiphe un javelot lancé
Le
manque; mais Leucus par le dard est blessé :
Du
sage Ulysse il est le compagnon fidèle;
II
reçoit de ce coup une atteinte mortelle
Et
tombe sur le corps de Simoïsius.
Ulysse,
furieux de la mort de Leucus,
Brandit
sur l'ennemi sa pique étincelante :
Les
Troyens à l'instant sont saisis d'épouvante.
Le
bâtard de Priam, le fier Démocoon,
Accouru
d'Abydos au secours d'Ilion,
A
la tempe est frappé par la pique terrible :
Un
sang noir a jailli d'une blessure horrible ;
Ses
yeux se sont couverts des ombres du trépas
Et
sur le sol sanglant il tombe avec fracas.
Dans
les rangs des Troyens les plus hardis hésitent,
Même
l'illustre Hector ; les Grecs se précipitent
En
poussant de grands cris, pour emporter les morts.
Phébus,
qui des Troyens a suivi les efforts,
Indigné,
de sa voix les ranime et leur crie :
«
Revolez à l'attaque, ô vous, race aguerrie !
Les
Grecs n'ont pas des corps de roche ni de fer,
Vous
verrez si vos dards n'entament pas leur chair.
Marchez
et triomphez, Troyens, pendant qu'Achille
Nourrit
loin des combats sa colère inutile. »
Ainsi
parle Apollon du sommet des remparts.
Pallas,
de son côté, vole de toutes parts
Parmi
les rangs des Grecs, enflamme leur courage
Et
d'une vive ardeur les excite au carnage.
Là
succombe, marqué par le doigt du Destin.
D'une
pierre anguleuse à la cheville atteint,
Diorès
l'Epéen, le fils d'Aramyncée.
Par
le Thrace Pirus la pierre fut lancée :
Diorès
en tombant vers les siens tend la main ;
Pirus
accourt, se baisse, et son fer inhumain
A
fouillé du vaincu les entrailles fumantes :
Diorès
a fermé ses paupières sanglantes.
Mais
pendant que Pirus est tout à sa fureur,
Thoas
l'Etolien l'atteint d'un trait vengeur
En
plein poumon ; Thoas bondit, tire son glaive
Et
se jette à l'instant sur Pirus qu'il achève.
Il
veut le dépouiller, mais son effort est vain ;
Il
se voit entouré par un nombreux essaim
De
Thraces vigoureux, à courte chevelure,
Et,
malgré sa vigueur et sa haute stature,
Par
ce groupe vaillant, de piques hérissé,
Contraint
de reculer, Thoas est repoussé.
Ainsi
deux braves chefs, l'un commandant les Thraces.
L'autre
les Epéens, aux pesantes cuirasses.
Ensemble
sont gisants, étendus sur le dos.
Environnés
des corps de bien d'autres héros.
Un
guerrier qui pourrait, protégé par Minerve
Dont
la divine main de tout danger préserve,
Parcourir
la mêlée, en contempler l'aspect,
Compterait
en ce jour, saisi d'un saint respect,
Ces
morts, noble moisson que la guerre a fauchée.
Héros
Grecs et Troyens dont la terre est jonchée.
