Vingt et unieme Rhapsodie

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Pénélope contemple l'arc d'Ulysse

Pénélope contemple l'arc d'Ulysse ;

 Sa main de la cheville enlève, en se hâtant,

 L'arc d'Ulysse, captif dans le bois éclatant ;

 Pleurant, elle s'assied, sur ses genoux le place,

 Et de l'étui profond enfin le débarrasse.
 

Pénélope harangue les prétendants et dépose l'arc au concours

 Les yeux lassés de pleurs, jusqu'au lieu du repas

 Vers les fiers prétendants elle tourne ses pas,

 Balançant dans ses mains l'arme aux cordes flexibles

 Et le carquois rempli de flèches invincibles.

 Les servantes portaient dans un coffre pesant

 Cet airain et ce fer, magnifique présent,

 Qu'aux vainqueurs de ces jeux gardait leur noble maître;

 Sur le seuil de la salle, hésitant à paraître,

 Pénélope s'arrête ; un voile radieux

 Dérobe son visage à ces chefs odieux.

 Debout à ses côtés, deux femmes attentives

 L'accompagnent. Alors, s'adressant aux convives :

 « 0 princes orgueilleux ! écoutez-moi, vous tous,

 « Qui d'un héros, long-temps retenu loin de nous,

 « En festins éternels dévorez la fortune !

 « Le seul prétexte, hélas ! d'une brigue importune,

 « C'est mon hymen. Venez ! pour un combat nouveau,

 « De l'arc de mon époux, j'apporte le fardeau ;

 «  Si l'un de vous le tend par un essai facile,

 « Et des douze piliers si sa flèche docile

 « Traverse la longueur, j'accepte son amour ;

 « Je quitte ce palais, cet opulent séjour,

 « Dont l'heureux souvenir, chéri de ma jeunesse,

 « Jusque dans mon sommeil me charmera sans cesse. »

 

Ulysse montre sa blessure à Eumée et Philitius

 Philétius s'écrie : « 0 Jupiter ! puissé-je

 « Voir mes souhaits remplis ! oui, qu'un Dieu nous protège

 « En  ramenant ce  prince au sein clé ses  États !

 « Alors on connaîtrait la force de mon bras. »

 Eumée à tous les dieux pareillement s'adresse

 Pour que dans ses foyers Ulysse reparaisse.

 Lorsqu'aux yeux du héros leur cœur se dévoila.

 « Eh bien ! dit-il, eh bien ! ce maître, le voilà !

 « C'est moi, moi qui, long-temps jouet des destinées,

 « Reviens dans ma patrie au bout de vingt années.

 « Mais je vous convaincrai par des marques sincères :

 " Reconnaissez-moi bien au coup dont autrefois »

 Un monstre aux blanches dents me frappa dans les bois »

 Quand sur le mont Parnèse aux périls de la chasse,

 « Les fils d'Autolycus conduisaient mon audace. »

 A ces mots, le monarque entr'ouvre les haillons

 Qui cachaient la blessure et ses larges sillons ;

 Dès qu'ils ont reconnu la vieille cicatrice,

 Ils pleurent, et jetant leurs bras autour d'Ulysse,

 Baisent avec ivresse et son front et son dos.

 Ému de leur bonheur, le sensible héros

 Couvre aussi de baisers et leurs mains et leur tête ;

 Mais ces touchants transports, lui-même il les arrête ;

 Car ils auraient ensemble en un trouble pareil

 Pleuré jusqu'au moment où s'éteint le soleil.

 

Ulysse tend l'arc et traverse les douze piliers

 Ulysse, tenant l'arc, objet d'un long désir,

 Fier de le manier, l'examine à loisir,

 Dans la peur que des vers la morsure peut-être

 N'en ait ronge la corne en l'absence du maître.

 Par la forte poignée, il saisit l'arc puissant,

 Amène sur le nerf le trait obéissant,

 Ne quitte pas son siège et lance avec justesse

 Le dard muni d'airain qui fuit plein de vitesse

 Et, de tous les piliers perçant les trous nombreux,

 Pousse au delà du but son élan vigoureux