Dixieme Rhapsodie

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Les Lestrygons détruisent les navires d'Ulysse

Les hardis Lestrygons s'avancent innombrables,

 A des géants plutôt qu'à des hommes semblables.

 Sous leurs rocs monstrueux du haut ces murs lancés

 Des guerriers expirants, des vaisseaux fracassés

 Le tumulte confus ébranle au loin ces côtes.

 Comme un pêcheur des eaux perce les faibles hôtes,

 Tous, de mes compagnons achevant les destins,

 Emportent leurs débris pour d'horribles festins.

 Sur ces murs mon vaisseau trouvant seul un abri,

 Fuit les rochers profonds où ma flotte a péri.

 Nous repartons, heureux de conserver la vie,

 Mais déplorant la troupe à notre amour ravie.

 

 

Ulysse domptant Circé

Je l'appelle ; à ma voix soudain elle s'empresse,

 M'ouvre le seuil brillant, m'invite et je la suis

 L'âme toujours plongée en de cruels ennuis.

 Introduit par ses soins, j'entre, et je reçois d'elle

 Un trône aux clous d'argent, une riche escabelle,

 Dans une coupe d'or lorsque j'ai vu ses mains

 Mélanger l'appareil de ses sucs inhumains.

 Elle m'offre, apprêtant un funeste artifice,

 La coupe que je bois sans que le charme agisse.

 Bientôt de sa baguette elle me touche.

 « Allons ! Dit-elle, dans l'étable avec tes compagnons,

 Va parmi les pourceaux ; va ! » Mon bras intrépide

 Fait resplendir l'acier de mon glaive homicide,

 Et je me précipite, ardent à la frapper ;

 Mais j'entends de sa bouche un grand cri s'échapper.

 Rapide, jusqu'à moi l'infortunée arrive,

 S'attache à mes genoux, et d'une voix plaintive :

 « Qui donc es-tu? réponds, quel peuple as-tu quitté?

 Nomme-moi tes parents, ton pays, ta cité.

 Je m'étonne qu'en vain t'offrant sa douée amorce

 Ce breuvage sur toi soit demeuré sans force ;

 Car, l'eût-il de sa lèvre approché seulement,

 Nul homme n'en saurait braver l'enchantement.

 Un courage indomptable, en ton âme respire,

 Serais-tu ce mortel qui sur un noir navire

 Devait, comme l'a dit Mercure au sceptre d'or,

 Loin d'ilion vers nous diriger son essor,

 L'astucieux Ulysse?... Emprisonne ton glaive.

 Viens ; montons sur le lit qui pour nous deux s'élève,

 Restons-y de sommeil et d'amour enivrés,

 Dans un tendre abandon l'un à l'autre livrés. »

 

Ulysse sur la couche de Circé

 Montant près de Circé sur son lit radieux,

 J'embrasse ses genoux, et lorsque la déesse

 Consent à m'écouter : « Accomplis ta promesse,

 Lui dis-je, laisse-nous rentrer dans nos foyers ;

— Divin fils de Laërte ! a répondu Circé,

 A rester près de moi nul de vous n'est forcé.

 Mais il te faut d'abord tenter une autre voie ;

 Il faut qu'avec Pluton, Proserpine te voie

 Consulter dans le fond de ses sombres

 États Le prophète thébain, le vieux Tirésias,

 Cet aveugle qui doit à Proserpine même

 L'honneur de conserver sa science suprême ;

 Quoique mort, il sait tout, et les autres devins

 Ne sont plus aux enfers que des fantômes vains. »