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CHANT
V
L'AURORE SE LEVAIT DE SA COUCHE, AUX CÔTÉS DU GLORIEUX
TITHON, POUR APPORTER LE JOUR AUX DIEUX ET AUX MORTELS. LES
DIEUX PRENAIENT SÉANCE AUTOUR DU HAUT-TONNANT, DE ZEUS, QUI,
SUR EUX TOUS, L'EMPORTE PAR LA FORCE. ATHÉNA LEUR CONTAIT
LES ANGOISSES D'ULYSSE, CAR, Y PENSANT TOUJOURS, ELLE AVAIT
SUR LE CŒUR QU'IL RESTÂT CHEZ LA NYMPHE :
ATHÉNA : ZEUS LE PÈRE ! ET VOUS TOUS ÉTERNELS BIENHEUREUX! À
QUOI SERT D'ÊTRE SAGE, ACCOMMODANT ET DOUX, LORSQUE L'ON
TIENT LE SCEPTRE, ET DE N'AVOIR JAMAIS L'INJUSTICE EN SON
CŒUR? VIVENT LES MAUVAIS ROIS ET LEURS ACTES IMPIES ! CAR
EST-IL SOUVENIR DE CE DIVIN ULYSSE CHEZ CEUX QU'IL
GOUVERNAIT EN PÈRE DES PLUS DOUX ? MAIS IL GÎT DANS UNE ÎLE,
OÙ LES MAUX LE TORTURENT; LÀ-BAS, EN SON MANOIR, LA NYMPHE
CALYPSO, DE FORCE, LE RETIENT : IL NE PEUT REVENIR AU PAYS
DE SES PÈRES, N'AYANT NI LES VAISSEAUX À RAMES NI LES HOMMES
POUR VOGUER SUR LE DOS DE LA PLAINE MARINE... ET L'ON VEUT
LUI TUER LE FILS DE SON AMOUR, QUI REVIENT AU LOGIS, CAR IL
ÉTAIT ALLÉ S'ENQUÉRIR DE SON PÈRE, VERS LA BONNE PYLOS ET
SPARTE LA DIVINE.
ZEUS, L'ASSEMBLEUR DES NUES, LUI FIT CETTE RÉPONSE :
ZEUS : QUEL MOT S'EST ÉCHAPPÉ DE L'ENCLOS DE TES DENTS ?
N'EST-CE PAS TOI QUI VIENS DE DÉCIDER, MA FILLE, QU'ULYSSE RENTRERAIT POUR CHÂTIER CES GENS ?... ET QUANT À TÉLÉMAQUE, À
TOI DE LE GUIDER ! N'ES-TU PAS ASSEZ FORTE ? FAIS DONC QUE,
SAIN ET SAUF, IL RENTRE EN SON ITHAQUE ET QUE, SUR LEUR
VAISSEAU, LES PRÉTENDANTS REVIENNENT SANS L'AVOIR
RENCONTRÉ.
À
CES MOTS, SE TOURNANT VERS SON CHER FILS HERMÈS :
ZEUS : HERMÈS, PUISQUE C'EST TOI QUI PORTES NOS MESSAGES,
PARS ! VA-T-EN RÉVÉLER À LA NYMPHE BOUCLÉE LE DÉCRET SANS
APPEL SUR LE RETOUR D'ULYSSE ET COMMENT CE GRAND CŒUR CHEZ
LUI DEVRA RENTRER! SANS LE CONCOURS DES DIEUX NI DES HOMMES
MORTELS, MAIS SEUL, SUR UN RADEAU DE POUTRES ASSEMBLÉES, IL
DOIT, VINGT JOURS ENCORE, SOUFFRIR AVANT D'ATTEINDRE LA
FERTILE SCHÉRIE, TERRE DES PHÉACIENS QUI SONT PARENTS DES
DIEUX : SUR UN DE LEURS VAISSEAUX, C'EST EUX QUI, L'HONORANT
DE TOUT CŒUR, COMME UN DIEU, DOIVENT LE RAMENER AU PAYS DE
SES PÈRES, APRÈS L'AVOIR COMBLÉ D'OR, DE BRONZE ET D'ÉTOFFES
EN SI GRANDE ABONDANCE QU'ULYSSE, REVENU D'ILION SANS
ENCOMBRE, N'EÛT JAMAIS RAPPORTÉ PAREIL LOT DE BUTIN. CAR SON
DESTIN, À LUI, EST DE REVOIR LES SIENS, DE RENTRER SOUS LE
TOIT DE SA HAUTE MAISON, AU PAYS DE SES PÈRES.
COMME IL DISAIT, LE MESSAGER AUX RAYONS CLAIRS SE HÂTA D'OBÉIR
: IL NOUA SOUS SES PIEDS SES DIVINES SANDALES, QUI, BRODÉES
DE BEL OR, LE PORTENT SUR LES ONDES ET LA TERRE SANS BORNES,
VITE COMME LE VENT, IL SAISIT LA BA-GUETTE DONT TOUR À TOUR
IL CHARME LE REGARD DES HUMAINS OU LES TIRE À SON GRÉ DU PLUS PROFOND SOMMEIL ET, SA BAGUETTE EN MAINS, L'ALERTE DIEU
AUX RAYONS CLAIRS PRENAIT SON VOL, ET, PLONGEANT DE L'AZUR,
À TRAVERS LA PÉRIE, IL TOMBA SUR LA MER, PUIS COURUT SUR
LES FLOTS, PAREIL AU GOÉLAND QUI CHASSE LES POISSONS DANS
LES TERRIBLES CREUX DE LA MER INFÉCONDE ET VA MOUILLANT DANS
LES EMBRUNS SON LOURD PLUMAGE. PAREIL À CET OISEAU, HERMÈS ÉTAIT PORTÉ SUR LES VAGUES SANS NOMBRE.
MAIS QUAND, AU BOUT DU MONDE, HERMÈS ABORDA L'ÎLE, IL SORTIT
EN MARCHANT DE LA MER VIOLETTE, PRIT TERRE ET S'EN ALLA
VERS LA GRANDE CAVERNE, DONT LA NYMPHE BOUCLÉE AVAIT FAIT SA
DEMEURE.
IL LA TROUVA CHEZ ELLE, AUPRÈS DE SON FOYER OÙ FLAMBAIT UN
GRAND FEU. ON SENTAIT DU PLUS LOIN LE CÈDRE PÉTILLANT ET LE THUIA, DONT LES FUMÉES EMBAUMAIENT L'ÎLE. ELLE ÉTAIT
LÀ-DEDANS, CHANTANT À BELLE VOIX ET TISSANT AU MÉTIER DE SA
NAVETTE D'OR. AUTOUR DE LA CAVERNE, UN BOIS AVAIT POUSSÉ SA
FUTAIE VIGOUREUSE : AUNES ET PEUPLIERS ET CYPRÈS ODORANTS,
OÙ GÎTAIENT LES OISEAUX À LA LARGE ENVERGURE, CHOUETTES,
ÉPERVIERS ET CRIARDES CORNEILLES, QUI VIVENT DANS LA MER ET
TRAVAILLENT AU LARGE.
AU REBORD DE LA VOÛTE, UNE VIGNE EN SA FORCE ÉPLOYAIT SES
RAMEAUX, TOUTE FLEURIE DE GRAPPES, ET PRÈS L'UNE DE L'AUTRE,
EN LIGNE, QUATRE SOURCES VERSAIENT LEUR ONDE CLAIRE,
PUIS LEURS EAUX DIVERGEAIENT À TRAVERS DES PRAIRIES MOLLES, OÙ
VERDOYAIENT PERSIL ET VIOLETTES. DÈS L'ABORD EN CES LIEUX,
IL N'EST PAS D'IMMORTEL QUI N'AURAIT EU LES YEUX CHARMÉS, L'AME
RAVIE. LE DIEU AUX RAYONS CLAIRS RESTAIT A CONTEMPLER. MAIS,
LORSQUE, DANS SON CŒUR, IL EUT TOUT ADMIRÉ, IL SE HATA D'ENTRER
DANS LA VASTE CAVERNE ET, DÉS QU'IL APPARUT AUX YEUX DE
CALYPSO, VITE IL FUT RECONNU PAR LA TOUTE DIVINE : JAMAIS
DEUX IMMORTEL NE PEUVENT S'IGNORER, QUELQUE LOIN QUE L'UN D'EUX
PUISSE HABITER DE L'AUTRE.
DANS LA CAVERNE, HERMÈS NE TROUVA
PAS ULYSSE : IL PLEURAIT SUR LE CAP, LE HÉROS MAGNANIME,
ASSIS EN CETTE PLACE OÙ CHAQUE JOUR LES LARMES, LES SANGLOTS,
LE CHAGRIN LUI SECOUAIENT LE CŒUR, PROMENANT SES REGARDS SUR
LA MER INFÉCONDE ET RÉPANDANT DES LARMES.
CALYPSO FIT ASSEOIR HERMÈS EN UN FAUTEUIL AUX GLACIS
RELUISANTS, ET LA TOUTE DIVINE INTERROGEA LE DIEU :
CALYPSO : TU VIENS CHEZ NOUS, HERMÈS À LA BAGUETTE D'OR ?...
ET POUR QUELLE RAISON ? JE T'AIME ET TE RESPECTE. MAIS CE N'EST
PAS SOUVENT QU'ON TE RENCONTRE ICI. EXPRIME TON DÉSIR : MON
CŒUR VEUT L'EXAUCER, SI JE PUIS LE REMPLIR, S'IL N'EST PAS
IMPOSSIBLE. MAIS SUIS-MOI TOUT D'ABORD QUE JE T'OFFRE LES
DONS DE L'HOSPITALITÉ !
CE DISANT, CALYPSO APPROCHAIT UNE TABLE, LA CHARGEAIT D'AMBROISIE,
PUIS D'UN ROUGE NECTAR LUI FAISAIT LE MÉLANGE ET, MANGEANT
ET BUVANT, LE MESSAGER DE ZEUS, LE DIEU AUX RAYONS CLAIRS SE
RESTAURAIT LE CŒUR. LE REPAS TERMINÉ, HERMÈS PRIT LA PAROLE
ET LUI DIT EN RÉPONSE :
HERMÈS : POURQUOI JE SUIS VENU, MOI, DIEU, CHEZ TOI, DÉESSE
? JE M'EN VAIS FRANCHEMENT TE LE DIRE : À TES ORDRES. C'EST
ZEUS QUI M'OBLIGEA DE VENIR JUSQU'ICI, CONTRE MA VOLONTÉ :
QUI METTRAIT SON PLAISIR À COURIR CETTE IMMENSITÉ DE
L'ONDE AMÈRE ? ET DANS TON VOISINAGE, IL N'EST PAS UNE VILLE
DONT LE PEUPLE OFFRE AUX DIEUX, EN UN BEAU SACRIFICE, L'HÉCATOMBE
DE CHOIX ! MAIS QUAND LE ZEUS QUI TIENT L'ÉGIDE A DÉCIDÉ,
QUEL MOYEN POUR UN DIEU DE MARCHER À L'ENCONTRE OU DE SE
DÉROBER ?... ZEUS PRÉTEND QU'UN HÉROS EST ICI, PRÈS DE TOI,
ET LE PLUS LAMENTABLE DE TOUS CEUX QUI, SOUS LA GRAND'VILLE
DE PRIAM, ÉTAIENT ALLÉS COMBATTRE NEUF ANS ET, LE DIXIÈME,
AYANT PILLÉ LA VILLE, RENTRÈRENT AU LOGIS ; ATHÉNA, QU'ILS
AVAIENT OFFEN-SÉE AU DÉPART, DÉCHAÎNA LA TEMPÊTE ET DES VAGUES ÉNORMES ; SON ÉQUIPAGE ENTIER DE BRAVES SUCCOMBA ;
MAIS LA HOULE ET LE VENT SUR CES BORDS LE JETÈRENT...
AUJOURD'HUI, SANS RETARD IL FAUT LE RENVOYER : C'EST ZEUS
QUI TE L'ORDONNE ; CAR SON DESTIN N'EST PAS DE MOURIR EN
CETTE ÎLE, ÉLOIGNÉ DE SES PROCHES. SON SORT, EN VÉRITÉ, EST
DE REVOIR LES SIENS, DE RENTRER SOUS LE TOIT DE SA HAUTE
MAISON, AU PAYS DE SES PÈRES.
À CES MOTS, UN FRISSON SECOUA ÇA-LYPSO ; MAIS ÉLEVANT LA
VOIX, CETTE TOUTE DIVINE LUI DIT CES MOTS AILÉS :
CALYPSO : QUE VOUS FAITES PITIÉ, DIEUX JALOUX ENTRE TOUS ! Ô
VOUS QUI REFUSEZ AUX DÉESSES LE DROIT DE PRENDRE DANS LEUR
LIT, AU GRAND JOUR, LE MORTEL QUE LEUR CŒUR A CHOISI POUR
COMPAGNON DE VIE ! C'EST AINSI QU'AUTREFOIS, L'AURORE AUX
DOIGTS DE ROSES AVAIT PRIS ORION : QUELLE COLÈRE, Ô DIEUX,
DONT LA VIE N'EST QUE JOIE ! IL FALLUT QU'ARTÉMIS, CETTE
CHASTE DÉESSE, VÎNT DE SON TRÔNE D'OR LE FRAPPER À DÉLOS DE
SES PLUS DOUCES FLÈCHES !... UNE SECONDE FOIS, QUAND IASION
GAGNA LE CŒUR DE DÉMÈTER, LA DÉESSE BOUCLÉE LUI DONNA, DANS
LE CHAMP DU TROISIÈME LABOUR, SON AMOUR ET SON LIT ; MAIS
ZEUS NE FUT PAS LONG À SAVOIR LA NOUVELLE ! IL LE TUA D'UN
COUP DE SA FOUDRE LIVIDE. AUJOURD'HUI, C'EST MON TOUR : VOUS
M'ENVIEZ, Ô DIEUX, LA PRÉSENCE D'UN HOMME, ALORS QUE CE
MORTEL, C'EST MOI QUI L'AI SAUVÉ ! ABANDONNÉ DE TOUS, IL
FLOTTAIT SUR SA QUILLE ! DE SON ÉCLAIR LIVIDE, ZEUS AVAIT FOUDROYÉ ET FENDU SON CROISEUR EN PLEINE MER VINEUSE !...
SON ÉQUIPAGE ENTIER DE BRAVES ÉTAIT MORT. QUAND LA HOULE ET
LE VENT SUR CES BORDS LE JETTERENT, C'EST MOI QUI
L'ACCUEILLIS, LE NOURRIS, LUI PROMIS DE LE RENDRE IMMORTEL ET
JEUNE À TOUT JAMAIS... MAIS IL N'EST QUE TROP VRAI : LORSQUE LE
ZEUS QUI TIENT L'ÉGIDE A DÉCIDÉ, QUEL MOYEN
POUR UN DIEU
DE MARCHER ÀL'ENCONTRE OU DE SE DÉROBER?... QU'IL PARTE,
PUIS-QUE ZEUS L'INCITE À SE JETER SUR LA MER INFÉCONDE !...
QUANT À LE RAMENER, COMMENT FERAIS-JE, MOI ? JE N'AI NI LES
VAISSEAUX À RAMES NI LES HOMMES... POUR VOGUER SUR LE DOS DE
LA PLAINE MARINE, JE NE PUIS LUI DONNER QUE MES CONSEILS D'AMIE,
ET LUI DIRE, SANS RIEN LUI CACHER, LES MOYENS DE RENTRER
SAIN ET SAUF AU PAYS DE SES PÈRES.
LE MESSAGER AUX RAYONS CLAIRS LUI RÉPONDIT :
HERMÈS : RENVOIE-LE MÊME AINSI ; CRAINS LE COURROUX DE ZEUS ;
CAR SA RANCUNE, UN JOUR, POURRAIT TE CHER-CHER NOISE.
ET, QUAND IL EUT PARLÉ, ALERTE IL DISPARUT, LE DIEU AUX
RAYONS CLAIRS.
LA NYMPHE AUGUSTE ALLAIT VERS SON GRAND CŒUR D'ULYSSE, TOUTE
PRÊTE À CÉDER AU MESSAGE DE ZEUS. QUAND ELLE LE TROUVA, IL
ÉTAIT SUR LE CAP,
TOUJOURS ASSIS, LES YEUX TOUJOURS BAIGNÉS DE LARMES,
PERDANT LA DOUCE VIE À PLEURER LE RETOUR. C'EST QU'IL NE
GOÛTAIT PLUS LES CHARMES DE LA NYMPHE ! LA NUIT, IL
FALLAIT BIEN QU'IL RENTRÂT AUPRÈS D'ELLE, AU
CREUX DE SES CAVERNES : IL N'AURAIT PAS VOULU ; C'EST ELLE
QUI VOULAIT ! MAIS IL PASSAIT LES JOURS, ASSIS AUX ROCS DES
GRÈVES, TOUT SECOUÉ DE LARMES, DE SANGLOTS, DE
CHAGRINS, PROMENANT SES REGARDS SUR LA MER INFÉCONDE ET
RÉPANDANT DES LARMES. DEBOUT À
SES CÔTÉS, CETTE TOUTE DIVINE AVAIT PRIS LA PAROLE :
CALYPSO : JE NE VEUX PLUS QU'ICI, PAUVRE AMI ! DANS LES
LARMES, TU CONSUMES TES JOURS. ME VOICI TOUTE PRÊTE À TE
CONGÉDIER. PRENDS LES OUTILS DE BRONZE, ABATS DE LONGUES
POUTRES, UNIS-LES POUR BÂTIR LE PLANCHER D'UN RADEAU !...
DESSUS, TU PLANTERAS UN GAILLARD EN HAUTEUR, QUI PUISSE TE
PORTER SUR LA BRUME DES MERS. MOI, QUAND J'AURAI CHARGÉ LE
PAIN, L'EAU, LE VIN ROUGE ET TOUTES
LES DOUCEURS POUR T'ÉVITER LA FAIM,
ET LORSQUE JE T'AURAI FOURNI DE VÊTEMENTS, JE TE FERAI
SOUFFLER UNE BRISE D'ARRIÈRE, QUI TE RAMÈNERA, SAIN ET SAUF,
AU PAYS..., S'IL PLAÎT AUX IMMORTELS, MAÎTRES
DES CHAMPS DU CIEL : ILS PEUVENT MIEUX QUE MOI DÉCIDER ET
PARFAIRE.
ELLE PARLAIT AINSI À CE DIVIN ULYSSE. UN FRISSON SECOUA LE
HÉROS D'ENDURANCE ; MAIS, ÉLEVANT LA VOIX, IL DIT CES MOTS
AILÉS :
ULYSSE : CE N'EST PAS MON RETOUR, AH ! C'EST TOUT AUTRE
CHOSE QUE TU RÊVES, DÉESSE ! LORSQUE, SUR UN RADEAU, TU ME
DIS DE FRANCHIR LE GRAND GOUFFRE DES MERS, SES
TERREURS, SES DANGERS, QUE LES PLUS FINS
DE NOS VAISSEAUX, LES PLUS RAPIDES, N'OSENT PAS
AFFRONTER, MÊME EN AYANT DE ZEUS LA BRISE FAVORABLE.
DUSSÉ-JE TE DÉPLAIRE, NON ! JE NE METTRAI PAS LE PIED SUR UN
RADEAU, SI TU NE CONSENS PAS À ME JURER, DÉESSE, LE
GRAND SERMENT DES DIEUX QUE TU N'AS CONTRE MOI AUCUN AUTRE
DESSEIN POUR MON MAL ET MA PERTE.
IL DIT; MAIS CALYPSO SE PRENAIT À SOURIRE, ET LA TOUTE
DIVINE, LE FLATTANT DE LA MAIN, LUI DÉCLARAIT TOUT DROIT :
CALYPSO : LE BRIGAND QUE TU FAIS ! TU CONNAIS LA PRUDENCE !
QUELS MOTS TU SAIS TROUVER POUR NOUS DIRE CELA ! SOYEZ DONC
MES TÉMOINS, TERRE, VOÛTE DU CIEL, EAUX TOMBANTES DU STYX, —
POUR LES DIEUX BIENHEUREUX C'EST LE PLUS REDOUTÉ, LE PLUS
GRAND DES
SERMENTS ! — NON ! JE N'AI CONTRE TOI AUCUN AUTRE DESSEIN
POUR TON MAL ET TA PERTE ! MAIS RIEN DANS MES PENSÉES ET
RIEN DANS MES CONSEILS NE SERAIT DIFFÉRENT, SI MOI-MÊME J'ÉTAIS
EN SI GRAVE BESOIN. MON ESPRIT, TU LE SAIS, N'EST PAS DE
PERFIDIE ; CE N'EST PAS EN MON SEIN QU'HABITE UN CŒUR
DE FER ; LE MIEN N'EST QUE PITIÉ.
ELLE DIT ET DÉJÀ CETTE TOUTE DIVINE L'EMMENAIT AU PLUS COURT.
ULYSSE LA SUIVAIT EN MARCHANT SUR SES TRACES,
ET LE COUPLE, MORTEL ET DÉESSE, RENTRA SOUS LA GROTTE VOÛTÉE.
QUAND LE HÉROS SE FUT ASSIS DANS LE FAUTEUIL QU'HERMÈS AVAIT
QUITTÉ, LA NYMPHE LUI SERVIT TOUTE LA NOURRITURE, LES METS ET
LA BOISSON, DONT USENT LES HUMAINS DESTINÉS À LA MORT ; EN
FACE DU DIVIN ULYSSE, ELLE PRIT SIÈGE ; SES FEMMES LUI
DONNÈRENT AMBROISIE ET NECTAR, PUIS, VERS LES PARTS DE
CHOIX PRÉPARÉES ET SERVIES, ILS TENDIRENT LES MAINS.
MAIS, APRÈS LES PLAISIRS DU MANGER ET DU
BOIRE, C'EST ELLE QUI REPRIT, CETTE TOUTE DIVINE :
CALYPSO : FILS DE LAERTE, ÉCOUTE, Ô REJETON DES DIEUX, ULYSSE
AUX MILLE RUSES !... C'EST DONC VRAI QU'AU
LOGIS, AU PAYS DE TES PÈRES, TU PENSES À PRÉSENT T'EN ALLER ?...
TOUT DE SUITE ?... ADIEU DONC MALGRÉ TOUT !... MAIS SI TON CŒUR
POUVAIT SAVOIR DE QUELS CHAGRINS LE SORT DOIT TE COMBLER AVANT
TON ARRIVÉE À LA TERRE NATALE, C'EST ICI, PRÈS DE MOI, QUE TU
VOUDRAIS RESTER POUR GARDER CE LOGIS ET DEVENIR UN DIEU, QUEL
QUE SOIT TON DÉSIR DE REVOIR UNE ÉPOUSE VERS LAQUELLE TES VŒUX
CHAQUE JOUR TE RAMÈNENT... JE ME FLATTE POURTANT DE N'ÊTRE PAS
MOINS BELLE DE TAILLE NI D'ALLURE, ET JE N'AI JAMAIS VU QUE, DE
FEMME À DÉESSE, ON PÛT RIVALISER DE CORPS OU DE VISAGE.
ULYSSE L'AVISÉ LUI FIT CETTE RÉPONSE :
ULYSSE : DÉESSE VÉNÉRÉE, ÉCOUTE ET ME PARDONNE : JE ME DIS
TOUT CELA !... TOUTE SAGE QU'ELLE EST, JE SAIS QU'AUPRÈS DE
TOI, PÉNÉLOPE SERAIT SANS GRANDEUR NI BEAUTÉ ; CE N'EST QU'UNE
MORTELLE, ET TU NE CONNAÎTRAS NI L'ÂGE NI LA MORT... ET POURTANT

LE
SEUL VŒU QUE CHAQUE JOUR JE
FASSE EST DE RENTRER LÀ-BAS, DE VOIR EN
MON LOGIS LA JOURNÉE DU RETOUR ! SI L'UN DES IMMORTELS,
SUR LES VAGUES VINEUSES, DÉSIRE ENCOR ME TOURMENTER, JE
TIENDRAI BON : J'AI TOUJOURS LÀ CE CŒUR ENDURANT TOUS LES
MAUX; J'AI DÉJÀ TANT SOUFFERT, J'AI DÉJÀ TANT PEINÉ
SUR LES FLOTS, À LA GUERRE !... S'IL Y FAUT UN
SURCROÎT DE PEINES, QU'IL M'ADVIENNE !
COMME ULYSSE PARLAIT, LE SOLEIL SE COUCHA ; LE CRÉPUSCULE
VINT : SOUS LA VOÛTE, AU PROFOND DE LA GROTTE, ILS
RENTRÈRENT POUR RESTER DANS LES BRAS L'UN DE L'AUTRE À S'AIMER.
LE RADEAU D'ULYSSE
DE SON BERCEAU DE BRUME, À PEINE ÉTAIT SORTIE L'AURORE AUX
DOIGTS DE ROSES, QU'ULYSSE REVÊTAIT LA ROBE ET LE
MANTEAU. LA NYMPHE SE DRAPA D'UN GRAND LINON NEIGEUX, À LA
GRÂCE LÉGÈRE; ELLE CEIGNIT SES REINS DE L'ORFROI LE PLUS
BEAU ; D'UN VOILE RETOMBANT, ELLE COUVRIT SA TÊTE, PUIS FUT
TOUTE AU DÉPART DE SON GRAND CŒUR D'ULYSSE. TOUT D'ABORD,
ELLE VINT LUI DONNER UNE HACHE AUX DEUX JOUES AFFÛTÉES,
UN GROS OUTIL DE BRONZE, QUE METTAIT BIEN EN MAINS UN MANCHE
D'OLIVIER AUSSI FERME QUE BEAU; ENSUITE ELLE APPORTA UNE
FINE DOLOIRE ET MONTRA LE CHEMIN VERS LA POINTE DE L'ÎLE, OÙ
DES ARBRES TRÈS HAUTS AVAIENT POUSSÉ JADIS, AUNES ET
PEUPLIERS, SAPINS TOUCHANT LE CIEL, TOUS MORTS DEPUIS
LONGTEMPS, TOUS SECS ET, POUR FLOTTER, TOUS LÉGERS À
SOUHAIT. CALYPSO LUI MONTRA CETTE FUTAIE D'ANTAN, ET LA
TOUTE DIVINE REGAGNA SON LOGIS. MAIS LUI, COUPANT SES BOIS
SANS CHÔMER À L'OUVRAGE, IL JETAIT BAS VINGT ARBRES, QUE SA
HACHE ÉQUARRIT ET QU'EN MAÎTRE IL PLANA, PUIS DRESSA AU
CORDEAU. CALYPSO REVENAIT : CETTE TOUTE DIVINE APPORTAIT
LES TARIÈRES.
ULYSSE ALORS PERÇA ET CHEVILLA SES POUTRES, LES UNIT L'UNE À
L'AUTRE AU MOYEN DE GOUJONS ET FIT SON BÂTIMENT. LES
LONGUEUR ET LARGEUR QU'AUX PLATS VAISSEAUX DE
CHARGE, DONNE LE CONSTRUCTEUR QUI CONNAÎT SON MÉTIER, ULYSSE
LES DONNA AU PLANCHER DU RADEAU ; PUIS,
DRESSANT LE GAILLARD, IL EN FIT LE BORDAGE
DE POUTRELLES SERRÉES, QU'IL COUVRIT POUR FINIR DE VOLIGES
EN LONG ; IL Y PLANTA LE MÂT EMMANCHÉ DE SA VERGUE ; EN
POUPE, IL ADAPTA LA BARRE À GOUVERNER ; ALORS DE
CLAIES D'OSIER, AYANT CONTRE LA VAGUE CEINTURÉ
LE RADEAU, IL LESTA LE PLANCHER
D'UNE CHARGE DE BOIS. CALYPSO REVENAIT ;
CETTE TOUTE DIVINE APPORTAIT LES TISSUS
DONT IL FERAIT SES VOILES : EN
MAÎTRE ENCORE, IL SUT LES TAILLER, Y FIXER LES DRISSES ET
RALINGUES ; IL AMARRA L'ÉCOUTE ; ENFIN, SUR DES
ROULEAUX, IL MIT LE BÂTIMENT À LA VAGUE DIVINE.
AU BOUT DE QUATRE JOURS, TOUT ÉTAIT TERMINÉ. CALYPSO, LE
CINQUIÈME, LE RENVOYA DE L'ÎLE : ELLE L'AVAIT BAIGNÉ ET
REVÊTU D'HABITS À LA DOUCE SENTEUR ; ELLE AVAIT MIS À BORD UNE
OUTRE DE VIN NOIR, UNE PLUS GROSSE D'EAU ET, DANS UN
SAC DE CUIR, LES VIVRES POUR LA ROUTE, SANS COMPTER
D'AUTRES METS ET NOMBRE DE DOUCEURS; ELLE AVAIT FAIT SOUFFLER LA
PLUS TIÈDE DES BRISES, UN VENT DE TOUT REPOS... PLEIN DE JOIE,
LE DIVIN ULYSSE OUVRIT SES VOILES.
ASSIS PRÈS DE LA BARRE, EN MAÎTRE IL GOUVERNAIT : SANS QU'UN
SOMME JAMAIS TOMBÂT SUR SES PAUPIÈRES, SON ŒIL FIXAIT
LES PLÉIADES ET LE BOUVIER, QUI SE COUCHE SI TARD, ET
L'OURSE, QU'ON APPELLE AUSSI LE CHARIOT,
LA SEULE DES ÉTOILES, QUI JAMAIS NE SE PLONGE AUX
BAINS DE L'OCÉAN, MAIS TOURNE EN MÊME PLACE, EN
GUETTANT ORION ; L'AVIS DE CALYPSO, CETTE TOUTE DIVINE,
ÉTAIT DE NAVIGUER SUR LES ROUTES DU

LARGE,
EN GARDANT TOUJOURS L'OURSE À GAUCHE DE LA MAIN.
DIX-SEPT JOURS, IL VOGUA SUR LES ROUTES DU LARGE; LE
DIX-HUITIÈME ENFIN, LES MONTS DE PHÉACIE ET LEURS BOIS
APPARURENT : LA TERRE ÉTAIT TOUT PRÈS, BOMBANT SON BOUCLIER
SUR LA BRUME DES MERS.
OR, DU PAYS DES NOIRS, REMONTAIT LE SEIGNEUR QUI ÉBRANLE LE
SOL. DU HAUT DU MONT SOLYME, IL DÉCOUVRIT LE
LARGE : ULYSSE APPARAISSAIT VOGUANT SUR SON RADEAU. LA
COLÈRE DU DIEU REDOUBLA DANS SON CŒUR, ET, SECOUANT LA TÊTE,
IL SE DIT À LUI-MÊME :
POSIDON : AH ! MISÈRE ! VOILÀ, QUAND J'ÉTAIS CHEZ LES NOIRS,
QUE LES DIEUX, POUR ULYSSE, ONT CHANGÉ LEURS DÉCRETS.
IL EST PRÈS DE TOUCHER AUX RIVES PHÉACIENNES, OÙ
LE DESTIN L'ENLÈVE AU COMBLE DES MISÈRES QUI LUI VENAIENT
DESSUS. MAIS JE DIS QU'IL ME RESTE À LUI JETER ENCOR SA
CHARGE DE MALHEURS !
À PEINE AVAIT-IL DIT QUE, PRENANT SON TRIDENT ET RASSEMBLANT
LES NUES, IL DÉMONTAIT LA MER ET, DES VENTS DE TOUTE AIRE,
DÉCHAÎNAIT LES RAFALES ; SOUS LA BRUME, IL NOYAIT LE RIVAGE
ET LES FLOTS; LA NUIT TOMBAIT DU CIEL ; ENSEMBLE S'ABATTAIENT
L'EUROS, ET LE NOTOS, ET LE ZÉPHYR HURLANT, ET LE BORÉE QUI
NAÎT DANS L'AZUR ET QUI FAIT ROULER LA GRANDE HOULE.
ULYSSE ALORS, SENTANT SES GENOUX ET SON CŒUR SE DÉROBER,
GÉMIT EN SON ÂME VAILLANTE :
ULYSSE : MALHEUREUX QUE JE SUIS ! QUEL EST
CE DERNIER COUP? J'AI PEUR QUE CALYPSO NE
M'AIT DIT QUE TROP VRAI !... LE COMBLE DE
TOURMENTS QUE LA MER, DISAIT-ELLE, ME
RÉSERVAIT AVANT D'ATTEINDRE LA PATRIE, LE VOICI QUI M'ADVIENT
! AH ! DE QUELLES NUÉES ZEUS TEND LES CHAMPS DU CIEL ! IL
DÉMONTE LA MER, OÙ LES VENTS DE TOUTE AIRE S'ÉCRASENT EN
BOURRASQUES ! SUR MA TÊTE, VOICI LA MORT BIEN ASSURÉE !...
TROIS FOIS ET QUATRE FOIS HEUREUX LES DANAENS, QUI JADIS, EN
SERVANT LES ATRIDES, TOMBÈRENT DANS LA PLAINE DE TROIE
! QUE J'AURAIS DÛ MOURIR, SUBIR LA
DESTINÉE, LE JOUR OÙ, PRÈS DU CORPS
D'ACHILLE, LES TROYENS FAISAIENT PLEUVOIR SUR MOI LE BRONZE
DE LEURS PIQUES ! J'EUSSE ALORS OBTENU MA
TOMBE ; L'ACHAÏE AURAIT CHANTÉ MA GLOIRE... AH ! LA MORT
PITOYABLE OÙ ME PREND LE DESTIN !
À PEINE AVAIT-IL DIT QU'EN VOLUTE, UN GRAND FLOT LE FRAPPAIT
: CHOC TERRIBLE ! LE RADEAU CAPOTA : ULYSSE AU LOIN TOMBA
HORS DU PLANCHER ; LA BARRE ÉCHAPPA DE SES MAINS, ET LA
FUREUR DES VENTS, CONFONDUS EN BOURRASQUE, CASSANT LE MÂT
EN DEUX, EMPORTA VOILE ET VERGUE AU LOIN, EN PLEINE MER.
LUI-MÊME, IL DEMEURA LONGTEMPS ENSEVELI, SANS POUVOIR
REMONTER SOUS L'ASSAUT DU GRAND FLOT ET LE
POIDS DES HABITS QUE LUI AVAIT DONNÉS CALYPSO LA DIVINE.
ENFIN IL ÉMERGEA DE LA VAGUE ; SA BOUCHE REJETAIT
L'ACRE ÉCUME DONT RUISSELAIT SA TÊTE.
MAIS, TOUT MEURTRI, IL NE PENSA QU'À
SON RADEAU : D'UN ÉLAN DANS LES FLOTS, IL ALLA LE REPRENDRE,
PUIS S'ASSIT AU MILIEU
POUR ÉVITER LA MORT ET LAISSA LES GRANDS FLOTS
L'ENTRAÎNER ÇA ET LÀ AU GRÉ DE LEURS COURANTS... LE BORÉE DE
L'AUTOMNE EMPORTE DANS LA PLAINE LES CHARDONS EMMÊLÉS EN UN
DENSE PAQUET. C'EST AINSI QUE LES VENTS POUSSAIENT À
L'AVENTURE LE RADEAU SUR L'ABÎME, ET TANTÔT LE NOTOS LE
JETAIT AU BORÉE, TANTÔT C'ÉTAIT L'EUROS QUI LE CÉDAIT À LA
POURSUITE DU ZÉPHYR.
MAIS INO L'APERÇUT, LA FILLE DE CADMOS AUX
CHEVILLES BIEN PRISES, QUI, JADIS
SIMPLE FEMME ET DOUÉE DE LA VOIX, DEVINT AU FOND DES
MERS LEU-COTHÉA ET TIENT SON RANG PARMI LES DIEUX. ELLE PRIT
EN PITIÉ L'ANGOISSE DU HÉROS, JETÉ À LA
DÉRIVE ; SOUS FORME DE MOUETTE, ELLE SORTIT DE L'ONDE ET, SE
POSANT AU BORD DU RADEAU, VINT LUI DIRE :
INO : CONTRE TOI, PAUVRE AMI, POURQUOI CETTE FUREUR DE L'ÉBRANLEUR
DU SOL ET LES MAUX QU'EN SA HAINE, TE PLANTE POSIDON ? SOIS
TRANQUILLE POURTANT; QUEL QUE SOIT SON DÉSIR, IL NE PEUT T'ACHEVER.
MAIS ÉCOUTE-MOI BIEN : TU PARAIS PLEIN DE SENS. QUITTE CES
VÊTEMENTS ; LAISSE ALLER TON RADEAU OÙ L'EMPORTENT LES
VENTS, ET TE METS À LA NAGE ; TÂCHE, À FORCE DE BRAS,
DE TOUCHER AU RIVAGE DE CETTE PHÉACIE, OÙ T'ATTEND LE SALUT.
PRENDS CE VOILE DIVIN ; TENDS-LE SUR TA POITRINE ; AVEC LUI,
NE CRAINS PLUS LA DOULEUR NI LA MORT. MAIS LORSQUE, DE TES
MAINS, TU TOUCHERAS LA RIVE,
DÉFAIS-LE, JETTE-LE DANS LA VAGUE
VINEUSE, AU PLUS LOIN VERS LE LARGE, ET DÉTOURNE LA TÊTE !
À PEINE ELLE AVAIT DIT QUE, LUI DONNANT LE VOILE, ELLE SE
REPLONGEAIT DANS LA VAGUE ÉCUMANTE, PAREILLE
À LA MOUETTE, ET LE FLOT NOIR COUVRAIT CETTE BLANCHE DÉESSE.
LE HÉROS D'ENDURANCE, ULYSSE LE DIVIN, RESTAIT À
MÉDITER. IL GÉMISSAIT TOUT BAS EN SON ÂME
VAILLANTE :
ULYSSE : MALHEUREUX QUE JE SUIS ! C'EST UN PIÈGE
NOUVEAU QUE ME TEND L'UNDES DIEUX, QUAND IL VIENT M'ORDONNER
DE QUITTER CE RADEAU. NON ! NON ! JE NE VEUX PAS LUI OBÉIR
ENCORE ; MES YEUX N'ONT APERÇU QUE DE TROP LOIN
LA TERRE OÙ LE SORT, DISAIT-IL, ME PROMET LE SALUT... IL
VAUT MIEUX FAIRE AINSI ; C'EST, JE CROIS,
LE PLUS SAGE : TANT QUE MES BOIS TIENDRONT, UNIS PAR
LES CHEVILLES, JE VAIS RESTER DESSUS, ENDURER ET
SOUFFRIR ; MAIS SITÔT QUE LA MER BRISERA LE
PLANCHER, JE ME METS À LA NAGE ; IL
NE ME RESTERA RIEN DE MIEUX COMME ESPOIR.
SON ESPRIT ET SON CŒUR NE SAVAIENT QUE RÉSOUDRE, QUAND L'ÉBRANLEUR
DU SOL SOULEVA CONTRE LUI UNE VAGUE TERRIBLE, DONT LA VOÛTE
DE MORT VINT LUI CROULER DESSUS... SUR LA PAILLE ENTASSÉE,
QUAND SE RUE LA BOURRASQUE, LA MEULE S'ÉPARPILLE
AUX QUATRE COINS DU CHAMP ; C'EST AINSI
QUE LA MER SEMA LES LONGUES POUTRES. ULYSSE ALORS
MONTA SUR L'UNE ET L'ENFOURCHA COMME UN
CHEVAL DE COURSE, PUIS QUITTA LES HABITS
QUE LUI AVAIT DONNÉS CALYPSO LA DIVINE ; SOUS SA POITRINE,
EN HÂTE, IL ÉTENDIT LE VOILE ET, LA TÊTE EN AVANT, SE
JETANT À LA MER, IL OUVRIT LES DEUX MAINS POUR SE METTRE À
NAGER. LE PUISSANT ÉBRAN-LEUR DU SOL LE REGARDAIT ET,
HOCHANT DE LA TÊTE, SE DISAIT EN SON CŒUR :
POSIDON : TE VOILÀ MAINTENANT SOUS TA CHARGE
DE MAUX! VA! FLOTTE À L'AVENTURE ; AVANT QU'EN PHÉACIE, DES
NOURRISSONS DE ZEUS T'ACCUEILLENT, J'AI L'ESPOIR DE
TE FOURNIR ENCOR TON CONTENT DE MALHEUR.
IL DISAIT ET, POUSSANT SES CHEVAUX AUX LONGS CRINS,
IL S'EN FUT VERS ÉGÉES, ET SON TEMPLE FAMEUX. MAIS PALLAS ATHÉNA
EUT ALORS SON DESSEIN : BARRANT LA ROUTE AUX VENTS, CETTE FILLE
DE ZEUS LEUR COMMANDA À TOUS LA TRÊVE ET LE SOMMEIL; PUIS ELLE
FIT LEVER UN ALERTE BORÉE ET RABATTIT LE
FLOT, AFIN QUE, CHEZ LES BONS RAMEURS DE PHÉACIE, SON ULYSSE
DIVIN PÛT ABORDER ET FUIR LA PARQUE ET LE TRÉPAS.
DURANT
DEUX JOURS, DEUX NUITS, ULYSSE DÉRIVA SUR LA VAGUE GONFLÉE

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