|
Chant XXIII. — Tout ce chant consacré
à la description des funérailles de Patrocle,
et des
fêtes organisées
à cette occasion. Trois fois, d'abord, les Myrmidons défilent autour
du cadavre avec leurs chevaux. Puis un grand repas les réunit, et ils
se séparent pour la nuit, en attendant la solennité qui doit avoir
lieu dés l'aube suivante. Cependant Achille s'est étendu tristement au
bord de la mer, et bientôt il voit apparaître devant lui l'ombre de
Patrocle, qui lui dit :
«
Tu dors, Achille, et tu m'oublies ! Vivant, en vérité, tu ne me négligeais
point ; mais à présent que je suis mort, il faut que tu m'ensevelisses
au plus vite, afin que je puisse franchir les portes de Pluton !
Des âmes, ombres de défunts, m'en repoussent au loin, et ne me
permettent pas de me mêler à elles au delà du fleuve funèbre, si
bien que vainement j'erre le long du palais de l'Hadès aux larges
portes. Donc, je t'en supplie, secours-moi : car je ne pourrai pas
retourner aux Enfers avant que tu aies livré mon corps au bûcher ! Et
jamais plus, parmi les vivants, nous ne pourrons nous asseoir ensemble
à l'écart de nos compagnons, pour échanger nos avis : car le destin
odieux m'a englouti, qui était réservé pour moi dès le jour même de
ma naissance. Et toi aussi, ô Achille égal aux dieux, à toi aussi le
destin ordonne de périr sous les murs des généreux Troyens Et je te
dirai encore une autre chose, et te demanderai une autre faveur, pour le
cas où tu veuilles m'écouter : ne dépose pas mes ossements à part
des tiens, Achille, mais laisse-les reposer ensemble, de même que nous
avons été nourris ensemble dans le palais de ta famille, lorsque mon père
m'a amené, encore tout enfant, d'Oponte dans ton pays, à cause d'un
meurtre déplorable, le jour où, imprudent, j'ai tué involontairement
le fils d'Amphidamas, m'étant fâché au jeu des dés. Alors ton père
Pelée, ce cavalier sans pareil, m'ayant accueilli dans sa maison, m'a
soigneusement nourri et m'a nommé ton page ; et de même je voudrais
que, maintenant encore, une seule urne renfermât nos ossements, cette
amphore d'or que t'a donnée ta mère vénérable ! »
|

|
Ce
qu'ayant entendu, Achille aux pieds légers lui répondit :
« 0 mon frère aimé, pourquoi es-tu venu
ici et me mandes-tu tous ces détails ? Certes j'accomplirai diligemment
tout ce que tu désires, et t'obéirai comme tu l'ordonnes ! Mais toi,
reste près de moi, afin que, pour un moment du moins, nous tenant
embrassés, nous puissions nous délecter mutuellement de notre douleur
pitoyable ! »
Ayant
ainsi parlé, il étendit ses mains, mais ne put rien saisir : car l'âme
de Patrocle disparut sous terre, comme une fumée, avec un faible
murmure ; et Achille se leva, stupéfait, et se tordit les mains, et
prononça ces paroles désolées :
« En vérité, il est sûr que, jusque
dans les demeures des Enfers, il reste une certaine âme et un certain
simulacre, encore que toute vie en soit absente ! Car pendant cette
nuit, l'âme du malheureux Patrocle est venue près de moi, pleurant et
se lamentant, et m'a recommandé le détail de ce que je devais faire ;
et cette ombre était merveilleusement semblable à mon ami lui-même !
»
Cependant
l'aurore se lève, et des envoyés d'Agamemnon apportent le bois destiné
au bûcher. Sur celui-ci Achille dépose le corps de Patrocle, entouré
de nombreuses amphores d'huile et de miel. Puis il jette également sur
le bûcher quatre de ses plus beaux chevaux et deux de ses chiens ; et
puis il immole douze jeunes Troyens prisonniers, car, avoue le poète,
il a résolu dans son esprit cette mauvaise action . Il voudrait même
faire dévorer par ses chiens les restes d'Hector : mais les chiens en
sont empêchés par l'intervention de Vénus. Enfin le feu a accompli
son œuvre : Achille recueille dans une urne les cendres de Patrocle, et
donne l'ordre de procéder à la course des chars. Chacun des épisodes
de cette course nous est raconté longuement, ainsi que les querelles
que soulève l'attribution des prix parmi les guerriers grecs. Et la fête
se poursuit bruyamment jusqu'à la tombée du soir. |
|
|