La vénérable
Euryclée, eu baissant les mains, touche cette cicatrice,
et la reconnaît aussitôt ; alors elle laisse aller le pied d'Ulysse
qu'elle tenait pour le laver : la jambe du héros retombe dans
le bassin, l'airain retentit, le vase se renverse, et l'eau coule à
flots sur la terre. L'âme d'Euryclée est à la fois saisie par
la joie et par la douleur, ses yeux se remplissent de
larmes et
sa voix expire sur ses lèvres ; Euryclée se lève, prend le héros par le menton et lui
dit :
«
Vous êtes Ulysse, oui,
vous êtes mon cher fils ; mais je n'ai
pu vous reconnaître, ô
mon maître, avant d'avoir touché votre cicatrice
! »

Puis
elle porte ses regards sur Pénélope pour lui dire que son époux
est devant elle. Mais la reine ne l'aperçoit point, et ne reconnaît
pas Ulysse; car Minerve avait tourné ailleurs l'esprit de
Pénélope. Le héros se jette sur sa nourrice, lui serre le cou avec
la main droite, et avec la main gauche il l'attire à lui
en disant :
«
Tu veux donc me perdre!...
Oui, c'est toi qui m'as nourri de ton
lait ; et c'est moi qui,
après avoir souffert des maux sans nombre et erré pendant vingt
années, arrive enfin dans une patrie. Mais puisque les dieux ont
voulu qu'Euryclée reconnût son maître, garde le silence, et que
personne, dans cette demeure, n'apprenne le retour d'Ulysse. Car je
te déclare, et mes paroles s'accompliront : si le ciel m'accorde
jamais de vaincre les illustres prétendants, je ne t'épargnerais
pas, bien que tu sois ma nourrice, lorsque j'exterminerai ici toutes
les esclaves infidèles.
»
La prudente
Euryclée lui répond aussitôt :
« 0 mon
fils, quelles paroles venez-vous de prononcer ! Vous
savez
cependant combien mon âme est forte, constante, inébranlable :
Euryclée sera toujours aussi ferme que le marbre ou le fer.
Gravez
encore dans votre esprit ce que je vais vous dire. Si, par
la volonté des dieux, vous parvenez à vaincre les illustres
prétendants celles
qui vous honorent. »
L'ingénieux
Ulysse réplique en ces termes :
« Nourrice,
pourquoi me désigner ces esclaves ? Ne t'en occupe
pas ;
je saurai moi-même les connaître
et les apprécier toutes.
Garde-moi seulement le
secret et abandonne le reste aux dieux. »
La vénérable Euryclée
quitte la salle où se trouvait Ulysse, et va chercher un autre bain : car l'eau du premier venait
d'être répandue.
Lorsqu'elle a baigné et parfumé d'essences les pieds de
son divin maître, le héros
s'approche du feu pour réchauffer ses
membres fatigués ; mais il a soin de cacher sa cicatrice sous ses
sales haillons.