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Bareste (1843) |
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Leconte Lisle (1867) |
Puis, s'adressant à l'intendante du palais, elle lui dit :
«
Eurynome, apporte un siège recouvert d'une peau de brebis,
afin que cet étranger s'asseye près de moi et réponde aux questions
que je vais lui adresser. »
Eurynome
se hâte d'apporter un siège magnifique et de le recouvrir
d'une peau de brebis. Le divin Ulysse s'assied auprès de Pénélope,
et la reine lui parle en ces termes :
«
Étranger, je vais d'abord te
demander qui tu es, quel est ton
pays et quels sont tes parents ? »
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Elle parla ainsi, et elle dit à l'Intendante Eurynomè :
-Eurynomè, approche un siège et recouvre-le
d'une peau afin que cet Étranger, s'étant assis, m'écoute et me réponde, car je
veux l’interroger.
Elle parla ainsi, et Eurynomè approcha à la hâte un siège poli qu'elle recouvrit
d'une peau, et le divin Odysseus s'y assit, et ta prudente Pènélopéia lui dit :
-Étranger, je t'interrogerai d'abord sur
toi-même. Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Où sont ta ville et tes parents ? |
L'ingénieux
Ulysse l'interrompant tout à coup lui dit :
0
reine, aucun homme sur la terre ne pourrait vous blâmer : votre
gloire s'est élevée jusqu'aux vastes régions célestes ! Vous
êtes comme un prince irréprochable qui,
plein de respect pour
la divinité, règne
avec justice sur des hommes nombreux et
vaillants. La terre, sous le sage gouvernement de ce prince, produit
de l'orge et du blé en abondance, les arbres sont toujours chargés
de beaux fruits, les troupeaux croissent et se multiplient en grand
nombre, les eaux donnent aux pêcheurs des milliers de poissons, et
les peuples vivent heureux sous ses lois. — Faites-moi
d'autres questions ; mais ne m'interrogez pas ni sur ma famille
, ni sur ma patrie : car en me rappelant ces souvenirs vous remplissez
mon âme de douleur. Je suis assez accablé d'infortunes ! On ne
doit pas verser de pleurs dans une maison étrangère,
et il est peu convenable aussi de paraître toujours triste. Vos
suivantes et peut-être vous-même, chaste Pénélope, vous vous
irriteriez contre moi, et l'on ne manquerait pas de dire que l'ivresse
seule a fait couler mes larmes. » |
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Et le sage Odysseus lui répondit :
-O femme, aucune des mortelles qui
sont sur la terre immense ne te vaut, et, certes, ta gloire est parvenue
jusqu'au large Ouranos, telle que la gloire d'un Roi irréprochable qui, vénérant
les Dieux, commande à de nombreux et braves guerriers et répand la justice. Et
par lui la terre noire produit l'orge et le blé, et les arbres sont lourds de
fruits, et les troupeaux multiplient, et la mer donne des poissons, et, sous ses
lois équitables, les peuples sont heureux et justes. C'est pourquoi, maintenant,
dans ta demeure, demande-moi toutes les autres choses, mais non ma race et ma
patrie. N'emplis pas ainsi mon âme de nouvelles douleurs en me faisant souvenir,
car je suis très-affligé, et je ne veux pas pleurer et gémir dans une maison
étrangère, car il est honteux de pleurer toujours. Peut-être qu'une de tes
servantes m'outragerait, ou que tu t'irriterais toi-même, disant que je pleure
ainsi ayant l'esprit troublé par le vin.
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La
prudente Pénélope réplique aussitôt :
«
Étranger, les dieux m'ont ravi le bonheur, la force et la beauté depuis que mon époux est parti avec les Achéens pour la ville
sacrée d'Ilion. Si le divin Ulysse revenait en ces lieux pour me
protéger, ma gloire en serait encore et plus grande et plus belle.
Maintenant je languis dans la tristesse, et les dieux m'accablent
de maux sans nombre ! — Tous les chefs de Dulichium, de Samos et de la verte Zacynthe ; tous ceux de l'île élevée d'Ithaque
ravagent mes biens et veulent, malgré moi, me prendre pour épouse.
Voilà ce qui m'empêche d'accueillir les voyageurs,
les suppliants et les hérauts
qui sont les serviteurs sacrés du peuple. Je regrette Ulysse, et mon
cœur se consume dans les chagrins et dans
les larmes. Pourtant les prétendants pressent chaque jour mon hymen et me font
recourir à mille ruses. Un dieu m'inspira d'abord la pensée de tresser dans mon palais une toile d'un
tissu délicat
et d'une grandeur immense ; puis je dis à ces insensés : — «
Jeunes princes qui prétendez à ma main, puisque le divin Ulysse a
péri, différez mon mariage jusqu'au jour où j'aurai terminé ce
voile funèbre que je destine au héros Laërte (puissent mes travaux
n'être pas entièrement perdus !) lorsque le triste destin
l'aura plongé dans le long
sommeil de la mort, afin qu'aucune femme ne s'indigne contre moi s'il
reposait sans linceul, celui qui
posséda tant de richesses. » — C'est ainsi que je parlais, et
leur âme se laissa persuader. Durant le jour je tissais cette grande
toile ; mais le soir, à la lueur des flambeaux , je détruisais mon
ouvrage. Ainsi pendant trois années je me cachai au moyen de cette
ruse et je parvins à convaincre les Grecs. Mais quand les Heures
dans leur cours eurent amené la quatrième année, et que bien
des jours et des nuits se furent écoulés, d'infidèles servantes avertirent
les prétendants, qui me surprirent détruisant mes travaux.
Alors ils m'accablèrent de reproches, et je fus contrainte par la
nécessité d'achever cette grande toile. Aujourd'hui je ne puis plus
éviter cet hymen ; mes parents me pressent de m'unir à l'un des
prétendants, et mon fils voit avec peine que l'on dévore son héritage.
Télémaque est maintenant capable de gouverner sa maison, et Jupiter le comble de gloire. — Mais toi, dis-moi donc qui tu
es et quelle est ta patrie ; car sans doute tu n'es pas le fils d'un chêne
ni d'un rocher.
»
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Et
la prudente Pènélopéia lui répondit :
-Étranger, certes, les Dieux m'ont ravi ma
vertu et ma beauté du jour où les Argiens sont partis pour Ilios, et, avec eux,
mon mari Odysseus. S'il revenait et gouvernait ma vie, ma gloire serait plus
grande et plus belle. Mais, maintenant, je gémis, tant un Daimôn funeste m'a
accablée de maux. Voici que ceux qui dominent dans les îles, à Doulikhios, à
Samé, à Zakynthos couverte de bois, et ceux qui habitent l'âpre Ithaké
elle-même, tous me recherchent malgré moi et ruinent ma maison. Et je ne prends
plus soin des étrangers, ni des suppliants, ni des hérauts qui agissent en
public ; mais je regrette Odysseus et je gémis dans mon cher cœur. Et les
Prétendants hâtent mes noces, et je médite des ruses. Et, d'abord, un Dieu
m'inspira de tisser dans mes demeures une grande toile, large et fine, et je
leur dis aussitôt : Jeunes hommes, mes Prétendants, puisque le divin Odysseus
est mort, cessez de hâter rues noces, jusqu'à ce que j'aie achevé, pour que mes
fils ne restent pas inutiles, ce linceul du héros Laertès, quand la Moire
mauvaise de la mort inexorable l'aura saisi, afin qu'aucune des femmes
Akhaiennes ne puisse me reprocher devant tout le peuple qu'un homme qui a
possédé tant de biens ait été enseveli sans linceul. Je parlai ainsi, et leur
cœur généreux fut persuadé ; et alors, pendant le jour, je tissais la grande
toile, et pendant la nuit, ayant allumé des torches, je la défaisais. Ainsi,
pendant trois ans, je cachai ma ruse et trompai les Akhaiens ; mais quand vint
la quatrième année, et quand les saisons recommencèrent, après le cours des mois
et des jours nombreux, alors avertis par mes chiennes de servantes, ils me
surprirent et me menacèrent, et, contre ma volonté, je fus contrainte d'achever
ma toile. Et maintenant, je ne puis plus éviter mes noces, ne trouvant plus
aucune ruse. Et mes parents m'exhortent à me marier, et mon fils supporte avec
peine que ceux-ci dévorent ses biens, auxquels il tient ; car c'est aujourd'hui
un homme, et il peut prendre soin de sa maison, et Zeus lui a donné la gloire.
Mais toi, Étranger, dis-moi ta race et ta patrie, car tu ne sors pas du chêne et
du rocher des histoires antiques.
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L'ingénieux
Ulysse lui répond en disant :
«
Vénérable épouse du fils de Laërte, vous ne voulez donc point renoncer
à m'interroger sur ma naissance ? Eh bien ! écoutez-moi ; mais
vous allez encore augmenter les douleurs que j'éprouve. Il doit
en être ainsi pour tout homme qui, comme moi, reste éloigné de
sa patrie, qui erre à travers les villes et souffre des maux sans nombre!
—Je vais
vous répondre, puisque vous
m'interrogez. Au milieu de la vaste mer est la belle et féconde île de Crète ;
les
milliers
d'hommes l'habitent, et
quatre-vingt-dix villes sont renfermés
dans ce pays, où l'on parle divers langages. Là sont les
Achéens, les magnanimes Crétois autochtones, les Cydoniens, les
Dorions, divisés en trois tribus,
et les divins
Pélasges. Au milieu de cette contrée s'élève la grande ville de Cnosse où Minos régna
pendant neuf ans, Minos qui parla souvent
au puissant Jupiter, et qui l'ut le père du valeureux Deucalion mon père.
Oui, c
est à Deucalion que je dois le jour,
ainsi qu'Idoménée, notre
roi, lui qui sur ces vaisseaux,
partit pour Ilion avec les Atrides,
Moi, le plus jeune des enfants de Deucalion, je reçus le nom
d'Élhon ; l'autre fils,
plus fort et plus âgé, fut appelé Idoménée.
— Je vis Ulysse en Crète comme il se rendait à Troie et je lui
donnai les présents de l'hospitalité ; les vents, en éloignant ce
héros du cap Malée, le poussèrent vers la Crète ; il arrêta ses
navires dans le fleuve Amnisus, près de la grotte d'Ilithye, au
milieu d'un port dangereux, et il n'échappa qu'avec peine aux affreuses tempêtes. Ulysse se rendit à la ville et y chercha Idoménée,
qu'il appelait son hôte vénérable
et chéri. Mais déjà la dixième et
môme la onzième aurore avaient brillé depuis qu'Idoménée était parti pour Ilion sur ses navires ballottés par les flots. Je conduisis Ulysse
dans mon palais : là, je lui donnai l'hospitalité ainsi qu'à ses
compagnons ; je leur offris avec amitié tout ce que je possédais dans
ma demeure, et même de la farine, du vin et des bœufs, que j'avais
prélevés sur les provisions du peuple. Les Achéens restèrent trois
jours dans l'île de Crète, retenus par l'impétueux vent
de Borée que leur avait envoyé une divinité hostile : il soufflait
avec tant de violence qu'on ne pouvait rester debout sur la terre.
Enfin, le treizième jour, le vent s'apaisa, et les Achéens quittèrent l'île. » |
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Et le sage Odysseus lui répondit :
-O femme vénérable du Laertiade Odysseus,
répondrai donc, bien que tu renouvelles ne cesseras-tu point de m'interroger sur
mes maux innombrables ; mais c'est là la destinée d'un homme depuis longtemps
absent de la patrie tel que moi qui ai erré parmi les villes des étant accablé
de maux. Je te dirai cependant ce que tu me demandes. La Krètè est une terre qui
s'élève au milieu de la sombre mer, belle et fertile, où habitent d'innombrables
hommes et où il y a quatre-vingt-dix villes. On y parle des langages différents,
et on y trouve des Akhaiens, de magnanimes Krètois indigènes, des Kydônes, trois
tribus de Doriens et les divins Pélasges. Sur eux tous domine la grande ville de
Knôssos, où régna Minôs qui s'entretenait tous les neuf ans avec le grand Zeus,
et qui fut le père du magnanime Deukaliôn mon père. Et Deukaliôn nous engendra,
moi et le roi Idoméneus. Et Idoméneus alla, sur ses nefs à proues recourbées, à
Ilios, avec les Atréides. Mon nom illustre est Aithôn, et j'étais le plus jeune.
Idoméneus était l'aîné et le plus brave. Je vis alors Odysseus et je lui offris
les dons hospitaliers. En effet, comme il allait à Ilios, la violence du vent
l'avait poussé en Krètè, loin du promontoire Maléien, dans Amnisos où est la
caverne des Ilithyies ; et, dans ce port difficile, à peine évita-t-il la
tempête. Arrivé à la ville, il demanda Idoméneus, qu'il appelait son hôte cher
et vénérable. Mais Eôs avait reparu pour la dixième ou onzième fois depuis que,
sur ses nefs à proue recourbée, Idoméneus était parti pour Ilios. Alors, je
conduisis Odysseus dans mes demeures, et je le reçus avec amitié, et je le
comblai de soins à l'aide des richesses que je possédais, et je lui donnai,
ainsi qu’a ses compagnons, de la farine, du vin rouge, et des bœufs à tuer,
jusqu'à ce que leur faim fût rassasiée. Et les divins Akhaiens restèrent là
douze jours, car le grand et tempétueux Boréas soufflait et les arrêtait, excité
par quelque Daimôn. Mais le vent tomba le treizième jour, et ils partirent.
|
C'est ainsi qu'Ulysse débite ses fables et les rend semblables à des
vérités. Pénélope, en écoutant son époux, verse d'abondantes
larmes. De même que les neiges amoncelées par le Zéphyr sur
les hautes montagnes fondent au souffle de l'Eurus et vont ensuite
grossir les fleuves : de même fond en larmes le beau visage de
Pénélope, de cette reine qui pleure un époux assis à ses côtés
! — Ulysse, eu voyant pleurer Pénélope, éprouve de la compassion au
fond du cœur; mais ses yeux restent immobiles comme s'ils étaient
de corne ou de fer, et, par ruse, il retient ses larmes.— Quand
la chaste Pénélope a soulagé son âme en laissant un libre cours
à ses pleurs, elle adresse ces paroles au divin héros, à Ulysse
fils de Laërte : |
|
Il parlait ainsi, disant ces nombreux mensonges semblables à la vérité, et
Pènélopéia, en l'écoutant pleurait, et ses larmes ruisselaient sur son visage,
comme la neige ruisselle sur les hautes montagnes, après que Zéphyros l'a
amoncelée et que l'Euros la fond en torrents qui emplissent les fleuves. Ainsi
les belles joues de Pènélopéia ruisselaient de larmes tandis qu'elle pleurait
son mari. Et Odysseus était plein de compassion en voyant pleurer sa femme ;
mais ses yeux, comme la corne et le fer, restaient immobiles sous ses paupières,
et il arrêtait ses larmes par prudence. Et après qu'elle se fut rassasiée de
larmes et de deuil, Pènélopéia, lui répondant, dit de nouveau :
|
« Étranger, dit-elle, je désire mettre à l'épreuve ta sincérité, et
savoir si tu as réellement reçu dans ton palais l'intrépide Ulysse et
ses compagnons, comme tu viens de me l'annoncer. Dis-moi donc
comment était ce héros, quels étaient ses vêtements et parle-moi
des guerriers qui l'accompagnèrent? » |
|
Maintenant, Étranger, je pense que je vais éprouver, et je verrai
si, comme tu le dis, tu as reçu dans tes demeures mon mari et ses
divins compagnons. Dis-moi quels étaient les vêtements qui le
couvraient, quel il était lui-même, et quels étaient les compagnons
qui le suivaient.
|
L'ingénieux
Ulysse lui répond aussitôt : « 0
reine, il me sera difficile de te répondre, car voilà vingt années
que ce héros a quitté ma patrie ; pourtant je vais tâcher de me
rappeler tous ces détails. — Ulysse portait un manteau de pourpre
d'une étoffe moelleuse, qu'on attachait avec deux anneaux au moyen
d'une agrafe d'or, et le devant du manteau était orné d'une riche broderie sur laquelle on voyait un chien tenant sous ses
pattes de devant un jeune faon qui se débattait en vain. Chacun
admirait cette broderie, où les deux animaux étaient d'or ; le chien
regardait le cerf en l'étouffant, et celui-ci, pour échapper à son vainqueur, se débattait avec ses pieds. Ulysse portait encore une
tunique d'une étoffe fine et délicate qui brillait comme les rayons
du soleil, et que toutes les femmes admiraient. J'ignore si ce héros possédait ce vêtement lorsqu'il était dans sa demeure, ou
bien s'il le reçut d'un étranger ou de l'un
de ses compagnons ; car Ulysse était aimé d'un grand nombre de
guerriers, et peu de héros le furent autant que lui. Je lui
donnai, quand il quitta l'île de Crète, une épée d'airain, un large et superbe manteau
de pourpre, une longue tunique, et je le renvoyai comblé d'honneurs
sur son navire au beau tillac. Un héraut un peu plus âgé
qu'Ulysse l'accompagnait : il avait les épaules rondes, la peau noire,
et les cheveux crépus ; son nom était Eurybate. Votre époux
l'honorait entre tous ses compagnons, parce que ce héraut possédait
un esprit plein de sagesse. »
|
|
Et
le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi :
-O femme, il est bien difficile, après tant
de temps, de te répondre, car voici la vingtième année qu'Odysseus est venu dans
ma patrie et qu'il en est parti. Cependant, je te dirai ce dont je me souviens,
dans mon esprit. Le divin Odysseus avait un double manteau de laine pourprée
qu'attachait une agrafe d'or à deux tuyaux, et ornée, par-dessus, d'un chien qui
tenait sous ses pattes de devant un jeune cerf tremblant. Et tous admiraient,
s'étonnant que ces deux animaux fussent d'or, ce chien qui voulait étouffer le
faon, et celui-ci qui, palpitant sous ses pieds, voulait s'enfuir. Et je vis
aussi sur le corps d'Odysseus une tunique splendide. Fine comme une pelure
d'oignon, cette tunique brillait comme Hèlios. Et, certes, toutes les femmes
l'admiraient. Mais, je te le dis, et retiens mes paroles dans ton esprit : je ne
sais si Odysseus portait ces vêtements dans sa demeure, ou si quelqu'un de ses
compagnons les lui avait donnés comme il montait sur sa nef rapide, ou bien
quelqu'un d'entre ses hôtes, car Odysseus était aimé de beaucoup d'hommes, et
peu d'Akhaiens étaient semblables à lui. Je lui donnai une épée d'airain, un
double et grand manteau pourpré et une tunique longue, et je le conduisis avec
respect sur sa nef à bancs de rameurs. Un héraut, un peu plus âgé que lui, le
suivait, et je te dirai quel il était. Il avait les épaules hautes, la peau
brune et les cheveux crépus, et il se nommait Eurybatès, et Odysseus l'honorait
entre tous ses compagnons, parce qu'il était plein de sagesse.
|
En
écoutant ces paroles, Pénélope
sent couler ses larmes avec plus d'abondance ; car elle reconnaît aisément
son époux au
portrait que lui en fait Ulysse. Quand elle a soulagé son âme en
laissant un libre cours à ses pleurs, elle prend la parole et dit :
«
Étranger, toi qui as été si honteusement maltraité, tu vas être maintenant honoré et chéri dans mon palais. — C'est moi-même
qui donnai à Ulysse les riches vêtements dont tu viens de parler ;
c'est moi qui attachai à son manteau une brillante agrafe pour
qu'elle servît d'ornement à cette magnifique parure. Hélas ! je
crains bien que mon époux ne revienne jamais dans sa chère patrie
; car il est parti sur son creux navire pour cette funeste ville d'Ilion
dont on ne prononce jamais le nom qu'avec horreur ! » |
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Il
parla ainsi, et le désir de pleurer saisit Pènélopéia, car elle reconnut ces
signes certains que lui décrivait Odysseus. Et, après qu'elle se fut rassasiée
de larmes et de deuil, elle dit de nouveau :
-Maintenant, ô mon hôte, auparavant
misérable, tu seras aimé et honoré dans mes demeures. J'ai moi-même donné à
Odysseus ces vêtements que tu décris et qui étaient pliés dans ma chambre
nuptiale, et j'y ai attaché cette agrafe brillante. Mais je ne le verrai plus de
retour dans la chère terre de la patrie. C'est par une mauvaise destinée qu'Odysseus,
montant dans sa nef creuse, est parti pour cette Troiè fatale qu'on ne devrait
plus nommer !
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L'ingénieux Ulysse dit aussitôt à Pénélope :
« 0
vénérable épouse du fils de Laërte, ne flétrissez point votre
beauté par les larmes et ne gémissez plus sur le sort d'Ulysse ! Pourtant
je ne puis blâmer votre douleur ; car quelle est la femme qui
ne pleurerait point son époux légitime et le père de ses enfants, quand
cet époux est Ulysse qu'on dit être semblable aux dieux ? Mais
cessez vos larmes et écoutez-moi ; je vais vous parler sincèrement, sans vous rien cacher de ce que je sais touchant le retour du divin
Ulysse. —Ce héros vit encore ; il est près de cette ville, dans
l'opulente cité des Thesprotes, et il apporte de nombreux et magnifiques trésors qui lui ont été donnés par des peuples étrangers.
Mais ses valeureux compagnons et son creux navire tombèrent
à la mer lorsqu'Ulysse quitta l'île de Thrinacrie. Jupiter et
Phœbus se courroucèrent contre lui parce que ses guerriers avaient égorgé les troupeaux du Soleil, les Achéens périrent tous dans
les flots ; une vague sauva votre époux qui se tenait à la carène
de son navire et le jeta sur le rivage des Phéaciens, peuples qui ressemblent aux dieux. Les Phéaciens l'honorèrent comme une
divinité ; ils
lui firent des présents magnifiques et voulurent le
ramener dans sa patrie. Sans doute Ulysse serait ici depuis longtemps s'il n'eût préféré parcourir d'autres contrées pour acquérir encore
de nouvelles richesses. Votre époux, le divin Ulysse, l'emporte
sur tous les hommes par ses projets ingénieux, et nul mortel n'ose
s'égaler à lui. — Voilà ce que me raconta Phédon, le
roi des Thessaliens ; tout en faisant les libations, il m'apprit qu'il
venait d'équiper un navire, et que déjà les nautonniers étaient
prêts
pour ramener Ulysse dans sa chère patrie. Phédon me renvoya
le premier, parce qu'un vaisseau thesprote se rendait à Dulichium,
pays fertile en blé ; il me montra toutes les richesses qu'Ulysse
avait acquises, et elles étaient si nombreuses et si précieuses
qu'elles pourraient nourrir les descendants du roi jusqu'à la
dixième génération. Phédon me dit encore que votre époux était
allé dans la forêt de Dodone pour consulter le chêne au feuillage
élevé et
savoir de Jupiter s'il retournerait ouvertement ou
en
secret dans l'île d'Ithaque après une si longue absence. — Ainsi
donc,
Ulysse est encore
vivant
; il arrivera bientôt en ces
lieux,
et
il
ne sera pas longtemps éloigné de ses parents, de ses amis et de
sa
chère patrie. Je puis même vous l'attester par le plus grand des
serments.
Que Jupiter, le plus puissant des dieux, soit mon témoin
ainsi
que cette table hospitalière et ce foyer de l'irréprochable
Ulysse,
auprès duquel je viens de m'approcher ; oui, je le répète,
toutes
ces choses s'accompliront comme je viens de vous l'annoncer
!
Dans le cours de cette année Ulysse sera de retour; il reviendra
entre le mois qui finit et celui qui commence. »
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|
Et le sage Odysseus lui répondit :
-O femme vénérable du Laertiade Odysseus,
ne flétris point ton beau visage et ne te consume point dans ton cœur à pleurer.
Cependant, je ne te blâme en rien. Quelle femme pleurerait un jeune mari dont
elle a conçu des enfants, après s'être unie d'amour à lui, plus que tu dois
pleurer Odysseus qu'on dit semblable aux Dieux ? Mais cesse de gémir et
écoute-moi. Je te dirai la vérité et je ne te cacherai rien. J'ai entendu parler
du retour d'Odysseus chez le riche peuple des Thesprôtes où il a paru vivant, et
il rapporte de nombreuses richesses qu'il a amassées parmi beaucoup de peuples;
mais il a perdu ses chers compagnons et sa nef creuse, dans la noire mer, en
quittant Thrinakié. Zeus et Hèlios étaient irrités, parce que ses compagnons
avaient tué les bœufs de Hèlios ; et ils ont tous péri dans la mer tumultueuse.
Mais la mer a jeté Odysseus, attaché à la carène de sa nef, sur la côte des
Phaiakiens qui descendent des Dieux. Et ils l'ont honoré comme un Dieu, et ils
lui ont fait de nombreux présents, et ils ont voulu le ramener sain et sauf dans
sa demeure. Odysseus serait donc déjà revenu depuis longtemps, mais il lui a
semblé plus utile d'amasser d'autres richesses en parcourant beaucoup de terres
; car il sait un plus grand nombre de ruses
que tous les hommes mortels, et nul ne pourrait lutter contre lui. Ainsi
me parla Pheidôn, le roi des Thesprôtes. Et il me jura, en faisant des libations
dans sa demeure, que la nef et les hommes étaient
prêts qui devaient reconduire Odysseus dans la chère
terre de sa patrie. Mais il me renvoya d'abord, profitant d'une nef des
Thesprôtes qui allait à Doulikhios fertile en blé. Et il me montra les richesses
qu'avait réunies Odysseus, de l'airain, de l'or et du fer très difficile à
travailler, le tout assez abondant pour nourrir jusqu'à sa dixième génération.
Et il me disait qu'Odysseus était allé à Dôdônè pour apprendre du grand Chêne la
volonté de Zeus, et pour savoir comment, depuis longtemps absent, il rentrerait
dans la terre d'Ithakè, soit ouvertement, soit en secret. Ainsi Odysseus est
sauvé, et il viendra bientôt, et, désormais, il ne sera pas longtemps éloigné de
ses amis et de sa patrie. Et je te ferai un grand serment Qu'ils le sachent,
Zeus, le meilleur et le plus grand des Dieux, et la demeure du brave Odysseus où
je suis arrivé ! Tout s'accomplira comme je le dis. Odysseus reviendra avant la
fin de cette année, avant la fin de ce mois, dans quelques jours. |
La prudente
Pénélope lui dit aussitôt :
« Cher étranger, que tes paroles s'accomplissent !
Tu connaîtras
mon amitié par les dons nombreux que tu recevras de
moi,
et tous les hommes que tu rencontreras envieront ton bonheur. Mais,
si j'en
crois les pressentiments de mon cœur,
Ulysse ne reviendra jamais
dans sa demeure, et toi tu ne pourras point retourner dans tes foyers
; car ceux qui gouvernent ici ne ressemblent point à Ulysse, qui, de son vivant, accueillait toujours les hôtes
vénérables et les faisait reconduire heureusement dans
leur
patrie. —Maintenant, esclaves, baignez cet étranger ; préparez-lui
sa couche et recouvrez-la de manteaux et de tapis éclatants, afin que ce mendiant puisse, à
l'abri du froid, attendre ici
le retour de la divine
Aurore. Demain vous le baignerez encore et
vous
le parfumerez d'essences pour qu'il prenne son repas du matin
à
côté de Télémaque. Malheur à l'esclave qui oserait l'outrager !
elle
n'aurait plus ici de fonctions à remplir. Comment, en effet, cher
étranger, reconnaîtrais-tu que je l'emporte sur toutes les
femmes par ma sagesse et par ma prudence, si je te laissais dans ce
triste état et couvert de haillons, t'asseoir à ma table ? Les
humains, tu le sais, ne vivent que peu d'instants. L'homme
injuste
et cruel est chargé d'imprécations pendant sa vie et maudit
même après sa mort ; mais les étrangers répandent la gloire de
celui qui fut juste, sage, irréprochable, et tous les mortels
parlent
avec admiration de sa noblesse et de sa bienveillance. » |
|
Et la prudente Pènélopéia lui répondit :
-Plaise aux Dieux, Étranger, que tes
paroles s'accomplissent ! Je te prouverais aussitôt mon amitié par de nombreux
présents et chacun te dirait heureux; mais je sens dans mon cœur que jamais
Odysseus ne reviendra dans sa demeure et que ce n'est point lui qui te renverra.
Il n'y a point ici de chefs tels qu'Odysseus parmi les hommes, si jamais il en a
existé, qui congédient les étrangers après les avoir recueillis et honorés.
Maintenant, servantes, baignez notre hôte, et préparez son lit avec des manteaux
et des couvertures splendides, afin qu'il ait chaud en attendant Eôs au thrône
d'or. Puis, au matin, baignez et parfumez-le, afin qu'assis dans la demeure, il
prenne son repas auprès de Tèlémakhos. Il arrivera malheur à celui d'entre eux
qui l'outragera. Et qu'il ne soit soumis à aucun travail, quel que soit celui
qui s'en irrite. Comment, ô Étranger, reconnaîtrais-tu que je l'emporte sur les
autres femmes par l'intelligence et par la sagesse, si, manquant de vêtements,
tu t'asseyais en haillons au repas dans les demeures ? La vie des hommes est
brève. Celui qui est injuste et commet des actions mauvaises, les hommes le
chargent d'imprécations tant qu'il est vivant, et ils le maudissent quand il est
mort; mais celui qui est irréprochable et qui a fait de bonnes actions, les
étrangers répandent au loin sa gloire, et tous les hommes le louent.
|
L'ingénieux Ulysse reprend eu ces termes :
«
Vénérable épouse d'Ulysse, les tuniques et les riches tapis
me
sont devenus odieux depuis le jour où, sur un navire,
j'ai
quitté les monts glacés
de la Crète. Je me coucherai aujourd'hui
comme je me couchais autrefois quand je passais des nuits
sans sommeil ; car j'ai
passé
bien des nuits sur une misérable
couche
à attendre le retour de la divine Aurore ! Le bain qu'on
me
prépare ne peut aussi me convenir. Aucune de vos suivantes
ne touchera mes pieds à moins que ce ne soit une femme âgée et fidèle, qui, dans son âme,
ait
souffert autant de maux que
j'en
ai supporté moi-même ; si cette
femme est dans votre palais, je ne m'opposerai
point à ce qu'elle me baigne les pieds. » |
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Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi :
-O femme vénérable du Laertiade
Odysseus, les beaux vêtements et les couvertures splendides me sont odieux,
depuis que, sur ma nef aux longs avirons, j'ai quitté les montagnes neigeuses de
la Krètè. Je me coucherai, comme je l'ai déjà fait pendant tant de nuits sans
sommeil, sur une misérable couche, attendant la belle et divine Eôs. Les bains
de pieds non plus ne me plaisent point, et aucune servante ne me touchera les
pieds, à moins qu'il n'y en ait une, vieille et prudente, parmi elles et qui ait
autant souffert que moi. Je n'empêche point celle-ci de me laver les pieds. |
La chaste Pénélope lui répond en disant :
«
Étranger, de tous les voyageurs
qui,
des pays lointains, sont
venus
dans ce palais, aucun ne m'a paru aussi prudent que toi :
toutes
tes paroles sont sages et éloquentes. — J'ai auprès de moi
une
femme âgée dont l'esprit est fertile en sages conseils ; jadis
elle
nourrit et éleva le malheureux Ulysse ; c'est elle qui reçut
le
fils de Laërte dans ses mains quand sa mère le mit au monde :
elle
te lavera les pieds, quoiqu'elle soit bien faible.— Hâte-toi donc,
vénérable Euryclée ; baigne cet étranger qui est de l'âge
de
ton maître. Tels sont peut-être les pieds et les mains d'Ulysse ;
car
dans le malheur les hommes vieillissent promptement ! » |
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Et la prudente Pènélopéia, lui répondit :
-Cher hôte, aucun homme n'est plus sage que
toi de tous les étrangers amis qui sont venus dans cette demeure, car tout ce
que tu dis est plein de sagesse. J'ai ici une femme âgée et très-prudente qui
nourrit et qui éleva autrefois le malheureux Odysseus, et qui l'avait reçu dans
ses bras quand sa mère l'eut enfanté. Elle lavera tes pieds, bien qu'elle soit
faible. Viens, lève-toi, prudente Eurykléia ; lave les pieds de cet
Étranger qui a l'âge de ton maître. Peut-être que les pieds et les mains d'Odysseus
ressemblent aux siens, car les hommes vieillissent vite dans le malheur. |
Euryclée, après avoir entendu ces paroles, cache son visage dans ses
mains, verse d'abondantes larmes, et dit :
«
Malheureuse que je suis, je ne puis maintenant vous servir,
ô
mon Ulysse ! Jupiter vous hait plus que tous les autres hommes,
quoique votre âme soit remplie de piété ! Cependant jamais aucun
mortel
ne brûla autant de cuisses de victimes, n'offrit d'aussi
belles
hécatombes que vous-même au dieu qui lance la foudre en
lui
demandant de vous faire atteindre une douce vieillesse, pour
que vous puissiez élever Télémaque, votre glorieux fils ; et Jupiter
vous refuse maintenant de rentrer dans votre chère patrie !
Les
femmes des peuples lointains outragent peut-être ce héros
quand
il se présente dans de riches demeures, comme ces femmes
éhontées
viennent de t'outrager toi-même, pauvre vieillard ! C'est sans
doute pour éviter l'opprobre et l'injure que tu ne
veux
point qu'elles te baignent. Mais moi, qui exécute volontairement
les ordres que me donne la fille d'Icare, je vais te baigner
les
pieds, et par respect pour Pénélope, et par amour pour toi ;
car
ton récit a réveillé toutes mes douleurs. Beaucoup de mendiants sont venus dans ce palais, mais aucun d'eux ne me parut, par
sa taille, sa voix et ses pieds, ressembler autant que toi à
l'intrépide
Ulysse. » |
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Elle parla ainsi, et la vieille femme cacha son visage dans ses mains, et elle
versa de chaudes larmes et elle dit ces paroles lamentables :
-Hélas ! je suis sans force pour te
venir en aide, ô mon enfant ! Assurément Zeus te hait entre tous les hommes,
bien que tu aies un esprit pieux. Aucun homme n'a brûlé plus de cuisses grasses
à Zeus qui se réjouît de la foudre, ni d'aussi complètes hécatombes. Tu le
suppliais de te laisser parvenir à une pleine vieillesse et de te laisser élever
ton fils illustre, et voici qu'il t'a enlevé le jour du retour. Peut-être aussi
que d'autres femmes l'outragent, quand il entre dans les illustres demeures où
parviennent les étrangers, comme ces chiennes-ci t'outragent toi-même. Tu fuis
leurs injures et leurs paroles honteuses, et tu ne veux point qu'elles te lavent
; et la fille d'Ikarios, la prudente Pènélopéia, m'ordonne de le faire, et j'y
consens. C'est pourquoi je laverai tes pieds, pour l'amour de Pènélopéia et de
toi, car mon cœur est ému de tes maux. Mais écoute ce que je vais dire de tous
les malheureux étrangers qui sont venus ici, aucun ne ressemble plus que toi à
Odysseus. Tu as son corps, sa voix et ses pieds. |
L'époux de Pénélope prend la parole et dit :
«
0 femme, tous ceux qui nous ont vus l'un et l'autre disent
aussi
qu'il existe entre Ulysse et moi une grande ressemblance
comme
tu viens de le remarquer toi-même. » |
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Et le sage Odysseus, lui répondant, parla ainsi :
-O
vieille femme, en effet, tous ceux qui nous ont vus tous deux de leurs yeux
disent que nous nous ressemblons beaucoup. Tu as parlé avec sagesse.
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