Minerve, eu touchant Ulysse de sa baguette d'or, le couvre aussitôt
d'une riche tunique, d'un manteau superbe, et elle rend à son corps
toute la vigueur et toute la jeunesse qui l'animaient et
l'embellissaient autrefois. Soudain les traits du héros prennent une
teinte brunie, ses joues se raffermissent, et une barbe bleuâtre
ombrage son menton ; puis la déesse s'éloigne. Ulysse rentre dans
la bergerie ; son fils, en l'apercevant, reste stupéfait; il détourne
les yeux, craignant de voir un immortel, et prononce ces
rapides paroles :
«
Étranger, tu n'es plus ce que tu étais tout à l'heure
;
tu portes d'autres vêtements, et maintenant tes traits sont changés ! Tu
es donc un des habitants du vaste Olympe ? Alors sois-nous propice, et
nous t'offrirons des sacrifices agréables et de riches présents
d'or. Dieu puissant, prends pitié de nous ! »
L'intrépide
Ulysse lui répond aussitôt :
«
Télémaque, je ne suis pas un dieu. Pourquoi donc me comparer
à un immortel ? Je suis ton père, pour lequel tu as souffert de
nombreuses douleurs et supporté les outrages des hommes !
»
En
disant ces mots, il embrasse son fils chéri ; les larmes qu'il

avait
retenues depuis si longtemps s'échappent de ses paupières, coulent
le long de ses joues et tombent sur la terre. Télémaque, qui ne peut
croire que ce soit là son père, dit au héros :
«
Non, tu n'es point Ulysse ; tu n'es point mon père : une divinité
me trompe pour augmenter encore mes peines ! Il n'est pas un mortel
qui, par sa puissance, puisse opérer ce prodige, à moins qu'un dieu ne l'assiste et ne le rende à son gré jeune homme ou
vieillard. Tout à l'heure tu étais vieux et couvert de haillons, et maintenant tu ressembles aux immortels qui habitent les
vastes régions de l'Olympe ! »
L'ingénieux
Ulysse lui parle en ces termes :
« Télémaque, puisque ton
père est de retour, il ne te
sied point
de l'admirer et de rester ainsi surpris. Un autre Ulysse ne viendra
pas à Ithaque ; c'est moi qui, après avoir erré et souffert de
grands maux pendant vingt années, arrive
en ces lieux
chéris. Reconnais
l'œuvre de Minerve protectrice, qui me fait paraître (
car elle peut tout ), tantôt comme un pauvre mendiant, tantôt comme
un jeune homme revêtu d'habits magnifiques. Il est facile aux divins
habitants de l'Olympe d'embellir ou d'enlaidir
les faibles mortels. »
A
ces mots il s'assied. Télémaque tient son père embrassé et
soupire en répandant des larmes. Tous deux alors éprouvant le désir
de pleurer, poussent des gémissements, comme des aigles ou des
vautours lorsque les laboureurs leur ont ravi leurs jeunes petits
: c'est ainsi que de leurs yeux
coulent d'abondantes larmes.