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ULYSSE
ET SES COMPAGNONS ENFONCENT DANS L'ŒIL UNIQUE DE POLYPHÈME UNE
LONGUE BARRE
D'OLIVIER QU'ILS
ONT TAILLÉE EN
POINTE ET
ROUGIE AU FEU. Chant
IX.
375-400.
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Thulden (1640) |
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Bitaubé (1785) |
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Alors,
je plonge la barre d'olivier dans un grand tas de cendres embrasées, et
j'encourage mes compagnons, pour qu'aucun d'eux, se laissant maîtriser par
l'effroi, ne m'abandonne au fort du péril. Le tronc vert allait s'enflammer, et
par l'extrémité était d’un rouge ardent ; je me hâte de le tirer du feu,
autour de moi se pressaient mes compagnons ; un dieu nous inspire de l'audace.
Ils portent le pieu aigu sur l'œil du cyclope ; moi, prenant le haut de ce pieu,
je l'enfonce et le tourne entre mes mains. Tel le constructeur, creusant une
forte poutre, fondement d'un navire, conduit le sommet de la longue tarière,
que, sans relâche, ses compagnons, avec des brides, tirent de l'un et l'autre côté,
et font tourner d'un mouvement impétueux : tel, avec le secours des miens,
j'agite dans l'œil du monstre l'olivier embrasé et dévorant. Le sang jaillit
autour de la pointe ardente ; la vapeur de là prunelle, qui est toute en feu,
consume en un moment les paupières et le sourcil, pendant que ses racines pétillent
avec éclat dans la flamme. Et comme à l'instant qu'un prudent forgeron, pour
donner au fer la trempe qui le fait résister au temps,
plonge dans l'eau froide une hache ou une scie toute brûlante, l'eau
mugit, et l'air est déchiré par un sifflement sonore : ainsi l'œil
bouillonnant siffle et mugit autour de la masse embrasée. |
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Bareste (1843) |
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Leconte de Lisle (1867) |
» En parlant ainsi, le Cyclope se renverse : son énorme cou
tombe dans la poussière ; le sommeil, qui dompte tous les êtres,
s'empare de lui,
et de sa bouche s'échappent le vin
et les lambeaux
de chair humaine qu'il rejette pendant son ivresse. Alors j'introduis
le pieu dans la cendre pour le
rendre brûlant, et par mes discours j'anime
mes compagnons, de peur qu'effrayés
ils ne m'abandonnent. Quand
le tronc d'olivier est assez chauffé et que déjà,
quoique vert, il va
s'enflammer, je le retire tout brillant
du feu, et mes braves compagnons restent autour de moi : un
dieu m'inspira sans doute cette grande audace ! Mes amis fidèles
saisissent le pieu pointu, l'enfoncent dans l'œil du Cyclope, et
moi, me plaçant au sommet du tronc,
je le fais tourner avec force.
— Ainsi, lorsqu'un
artisan perce avec une tarière la poutre d'un navire, et
qu'au-dessous de lui d'autres ouvriers, tirant une
courroie des deux côtés, font continuellement mouvoir l'instrument :
de même nous faisons tourner le pieu dans l'œil du Cyclope.

Tout
autour de la pointe enflammée le sang ruisselle ; une ardente vapeur
dévore les sourcils et les paupières du géant; sa prunelle est
consumée, et les racines de l'œil pétillent, brûlées par les
flammes. —
Ainsi, lorsqu'un forgeron plonge dans l'onde glacée une hache
ou
une doloire rougies par le feu pour les tremper (car
la trempe constitue
la force du fer), et que ces instruments frémissent à grand
bruit : de même siffle l'œil du Cyclope percé par le pieu brûlant.
Le monstre pousse des hurlements affreux qui font retentir la
caverne; et nous, saisis de frayeur, nous nous mettons à fuir. Le
Cyclope arrache de son œil ce pieu souillé de sang, et dans sa
fureur il le jette
au loin.
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Il parla ainsi, et il tomba à la renverse, et il gisait, courbant
son cou monstrueux, et le sommeil qui dompte tout le saisit, et de
sa gorge jaillirent le vin et des morceaux de chair humaine ; et il
vomissait ainsi, plein de vin. Aussitôt je mis l'épieu sous la
cendre, pour l'échauffer et je rassurai mes compagnons, afin
qu'épouvantés, ils ne m'abandonnassent pas. Puis, comme l'épieu
d'olivier, bien que vert, allait s'enflammer dans le feu, car il
brûlait violemment, alors je le retirai du feu. Et mes compagnons
étaient autour de moi, et un Daimôn nous inspira un grand courage. Ayant saisi l'épieu
d'olivier par le bout, ils l'enfoncèrent dans l'œil du Kyklôps, et moi, appuyant
dessus, je le tournais, comme un constructeur de nefs troue le bois
avec une tarière, tandis que ses compagnons la fixent des deux côtés
avec une courroie, et qu'elle tourne sans s’arrêter. Ainsi nous
tournions l'épieu enflammé dans son œil. Et le sang chaud en
jaillissait, et la vapeur de la pupille ardente brûla ses paupières
et son sourcil ; et les racines de l'œil frémissaient, comme
lorsqu'un forgeron plonge une grande hache ou une doloire dans l’eau
froide, et qu'elle crie, stridente, ce qui donne la force au fer.
Ainsi son œil faisait un bruit strident autour de l'épieu d'olivier.
Et il hurla horriblement, et les rochers en retentirent. Et nous
nous enfuîmes épouvantés. Et il arracha de son œil l'épieu souillé
de beaucoup de sang, et, plein de douleur, il le rejeta. |
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Styka
(1927) |

—
Personne ! tu seras, reprend le meurtrier,
«
Après tes compagnons, dévoré le dernier.
«
C'est l'hospitalité qu'ici je te destine. »
A
ces mots le Cyclope en arrière s'incline,
Et
son énorme cou replié sur son dos,
Penche
; il s'endort plongé dans un profond repos.
Mais
les chairs et le vin, dans son ivresse impure,
Par
sa bouche vomis, d'une vaste souillure
Couvrent
le sol ; alors, pour l'approcher du feu,
Sous
la cendre amassée introduisant le pieu,
Je
parle à mes amis ; j'exhorte leur courage
A
ne pas me trahir en ce pénible ouvrage,
A
peine, quoique vert, le rameau d'olivier
Répand
un vif éclat, je l'arrache au foyer ;
Mes
braves compagnons, tous debout à leur place,
Me
secondent ; un Dieu m'inspira cette audace ;
Ils
saisissent le bois par le bout acéré ;
Leurs
mains frappant le monstre, en son œil déchiré
L'enfoncent
et dessus pesant d'un poids solide,
Je
précipite en rond son mouvement rapide.
Tel,
percé jusqu'au fond, l'œil du monstre frissonne,
En
affreux hurlement sa grande voix résonne. |
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Dussarthou |
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