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Bitaubé (1785) |
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0 mon fils, répond le vieillard, combien tu
renouvelles en moi le souvenir des calamités une soutinrent loin de leur patrie
les enfans indomptés de la Grèce, soit dans les courses où, pour nous
enrichir par la dévastation de villes nombreuses, nous affrontions les noires
tempêtes partout où nous guidait 1'ardent Achille, soit dans les combats que
nous livrions autour des murs de Troie, tombe immense de tant de héros ! là est
étendu Ajax, un guerrier tel que Mars ; là reposent Achille et Patrocle que la
prudence égalait aux dieux ; là reposent aussi les cendres de mon cher fils,
ce fils plein de valeur et décoré de toutes les autres vertus, mon Antiloque,
l'un des premiers à la course et dans les combats. Nous avons éprouvé bien
plus de malheurs encore ; quel mortel pourrait les raconter ? Quand tu resterais
ici cinq, même six années, à m'interroger sur ces fameux revers des héros de
la Grèce, las de ce triste récit,
tu partirais avant qu'il fût épuisé.
Pour accabler l'ennemi que nous tenions bloqué, nous fîmes, durant neuf années
entières, tout ce que peuvent et la valeur et la ruse ; à peine Jupiter
daigna-t-il enfin couronner nos efforts. Dans ce long intervalle, jamais aucun
de nos guerriers n'osa seulement avoir la pensée d'être en prudence l'égal du
grand Ulysse ; tant étaient nombreux et surprenants les stratagèmes belliqueux
qu'enfantait ce héros, ton père. Oui, ta es son fils : frappés de surprise,
mes yeux ne peuvent te quitter : je crois l'entendre lui-même, et l'on s'étonne
de trouver dans un si jeune âge tant de conformité
avec les traits et la sagesse d'Ulysse. Tant que nous occupâmes les bords
troyens, Ulysse et moi nous ne différions jamais d'avis, ni d'ans les assemblées
du peuple, ni dans le conseil des rois ; et comme si une seule âme nous eût
gouvernés, nos desseins, dictés par la prudence, conspiraient a la
félicité des Grecs. Mais, lorsque nous eûmes abattu la ville superbe
de Priam, et que nous fûmes prêts à rentrer dans nos vaisseaux, le corps de
l'armée (ainsi le voulurent les dieux) se partagea, présage des malheurs
que Jupiter se préparait à semer sur notre route. Tous nos chefs
n'avaient pas observé les lois de la justice et de la piété ; c'est là ce qui
les précipita en foule à leur perte. Ils avaient irrité Pallas, fille
redoutable de Jupiter ; animée d'une fureur vengeresse, elle alluma la discorde
entre les Atrides, assez imprudents pour convoquer une assemblée générale
lorsque le soleil allait finir sa course. Les fils de la Grèce, au mépris de
la décence, accourent au sortir de leurs banquets, et chargés des vapeurs du
vin ; c'est alors que se débattit le sujet important de leur départ. Ménélas
voulait que toute l'armée traversât la mer et revolât dans ses foyers.
Agamemnon voulait retenir l'armée sur ces bords, pour apaiser le courroux de
Pallas. Aveugle ! il ne savait pas qu'on répandrait en vain le sang des
victimes ; un moment ne fléchit point le cœur irrité des immortels.
Les deux chefs éclatent en de grands débats, les Grecs furieux se lèvent,
mille cris ébranlent la voûte céleste ; l'armée se divise. Nous passons
cette nuit dans un sommeil troublé par une
sombre haine : hélas ! Jupiter nous préparait d'affreux malheurs. Dès
l'aurore, la moitié de l'armée, avec Ulysse et moi, lance à la mer ses
vaisseaux, les charge d'un riche butin, y conduit les captives ; soumise aux
ordres d'Agamemnon, l'autre reste sur ces bords. Nous volons sur les ondes; un dieu aplanit devant nous la mer immense. Arrivés à Ténédos et n'aspirant qu'à
revoir nos demeures, nous sacrifions à la troupe céleste ; mais l'inflexible
Jupiter trouble nos projets et nous livre une seconde fois à la, discorde.
Ulysse, avec ses troupes, le prudent Ulysse tourne ses vaisseaux et court
satisfaire les vœux d'Agamemnon. Moi, je poursuis ma prompte retraite,
accompagné de nombreux navires, et prévoyant les malheurs qui allaient
accabler les Grecs. Le fils de Tydée, ce disciple de Mars, se retire ainsi que
moi, anime les siens au départ. Ménélas vient le dernier, nous joint à
Lesbos. Là nous délibérions s'il fallait prendre notre route au-dessus de
Chio, entre ses rochers et l'île de Psyria, en la gardant à notre gauche, ou côtoyer
la première à son bord opposé, entre elle et le pied de l'orageux Mimas. Nous
demandons un signe aux Dieux, qui nous ordonnent de fendre la pleine mer et de
voguer vers l'Eubée. Un vent impétueux s'élève ; nos vaisseaux, d'un cours
heureux et rapide, franchissent le liquide élément, sont portés, au milieu de
la nuit, à Géreste, où, charmés d'avoir mesuré la vaste mer, nous faisons
fumer sur le rivage des offrandes solennelles de nombreux taureaux en l'honneur
de Neptune. Le vent que nous avaient envoyé les dieux, soufflant sans se
ralentir, Diomède, le quatrième jour, arrête ses
vaisseaux aux rives d'Argos, et Pylos est le terme de ma course.
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Leconte de Lisle (1867) |
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-O
ami, tu me fais souvenir des maux que nous, fils indomptables des Akhaiens, nous
avons subis chez le peuple Troien, soit en poursuivant notre proie, sur nos
nefs, à travers la mer sombre, et conduits par Akhilleus, soit en combattant
autour de la grande ville du Roi Priamos, là où tant de guerriers excellents
ont été tués. C'est là que gisent le brave Aias, et Akhilleus, et Patroklos
semblable aux Dieux par la sagesse, et mon fils bien-aimé Antilokhos, robuste
et irréprochable, habile à la course et courageux combattant. Et nous avons
subi bien d'autres maux, et nul, parmi les hommes mortels, ne pourrait les
raconter tous. Et tu pourrais rester ici et m'interroger pendant cinq ou six
ans, que tu retournerais, plein de tristesse, dans la terre de la patrie, avant
de connaître tous les maux subis par les divins Akhaiens. Et, pendant neuf ans,
nous avons assiégé Troiè par mille ruses, et le Kroniôn ne nous donna la
victoire qu'avec peine. Là, nul n'égala jamais le divin Odysseus par la
sagesse, car ton père l'emportait sur tous par ses ruses sans nombre, si
vraiment tu es son fils. Mais l'admiration me saisit en te regardant. Tes
paroles sont semblables aux siennes, et on ne te croirait pas si jeune, tant tu
sais parler comme lui. Là-bas, jamais le divin Odysseus et moi, dans l'agora ou
dans le conseil, nous n'avons parlé différemment ; et nous donnions aux
Akhaiens les meilleurs avis, ayant le même esprit et la même sagesse. Enfin,
après avoir renversé la haute citadelle de Priamos, nous partîmes sur nos
nefs, et un Dieu dispersa les Akhaiens. Déjà Zeus, sans doute, préparait,
dans son esprit, un triste retour aux Akhaiens ; car tous n'étaient point
prudents et justes, et une destinée terrible était réservée à beaucoup
d'entre eux, à cause de la colère d'Athènè aux yeux clairs qui a un Père
effrayant, et qui jeta la discorde entre les deux Atréides. Et ceux ci avaient
convoqué tous les Akhaiens à l'agora, sans raison et contre l'usage, au
coucher de Hèlios ; et les fils des Akhaiens y vinrent alourdis par le vin, et
les Atréides leur expliquèrent pourquoi ils avaient convoqué le peuple. Alors
Ménélaos leur ordonna de songer au retour sur le vaste dos de la mer ; mais
cela ne plut point à Agamemnôn, qui voulait retenir le peuple et sacrifier de
saintes hécatombes, afin d'apaiser la violente colère d'Athènaiè. Et
l'insensé ne savait pas qu'il ne pourrait l'apaiser, car l'esprit des Dieux
éternels ne change point aussi vite. Et tandis que les Atréides, debout, se
disputaient avec d'âpres paroles, tous les Akhaiens aux belles knèmides se
levèrent, dans une grande clameur, pleins de résolutions contraires. Et nous
dormîmes pendant la nuit, méditant un dessein fatal, car Zeus préparait notre
plus grand malheur. Et, au matin, traînant nos nefs à la mer divine, nous y
déposâmes notre butin et les femmes aux ceintures dénouées. Et la moitié de
l'armée resta auprès du roi
Atréide Agamemnôn ; et nous,
partant sur nos nefs, nous naviguions. Un Dieu apaisa la mer où vivent les
monstres, et, parvenus promptement à Ténédos, nous fîmes des sacrifices aux
Dieux, désirant revoir nos demeures. Mais Zeus irrité, nous refusant un prompt
retour, excita de nouveau une fatale dissension. Et quelques-uns, remontant sur
leurs nefs à double rang d'avirons, et parmi eux était le Roi Odysseus plein
de prudence, retournèrent vers l'Atréide Agamemnôn, afin de lui complaire.
Pour moi, ayant réuni les nefs qui me suivaient, je pris la fuite, car je
savais quels malheurs préparait le Dieu. Et le brave fils de Tydeus, excitant
ses compagnons, prit aussi la fuite ; et le blond Ménélaos nous rejoignit plus
tard à Lesbos, où nous délibérions sur la route à suivre. Irions-nous par
le nord de l'âpre Khios, ou vers l'île Psyriè, en la laissant à notre
gauche, ou par le sud de Khios, vers Mimas battue des vents ? Ayant supplié
Zeus de nous montrer un signe, il nous le montra et nous ordonna de traverser le
milieu de la mer d'Euboia, afin d'éviter notre perte. Et un vent sonore
commença de souffler ; et nos nefs, ayant parcouru rapidement les chemins
poissonneux, arrivèrent dans la nuit à Géraistos ; et là, après avoir
traversé la grande mer, nous brûlâmes pour
Poseidaôn de nombreuses cuisses de taureaux. Le quatrième jour, les nefs
égales et les compagnons du dompteur de chevaux Tydéide Diomédès
s'arrêtèrent dans Argos, mais je continuai ma route vers Pylos, et le vent ne
cessa pas depuis qu'un Dieu lui avait permis de souffler. C'est ainsi que je
suis arrivé, cher fils, ne sachant point quels sont ceux d'entre les Akhaiens
qui se sont sauvés ou qui ont péri. Mais ce que j'ai appris, tranquille dans
mes demeures, il est juste que tu en sois instruit, et je ne te le cacherai
point. On dit que l'illustre fils du magnanime Akhilleus a ramené en sûreté
les Myrmidones habiles à manier la lance. Philoktétès, l'illustre fils de
Paian, a aussi ramené les siens, et Idoméneus a reconduit dans la Krètè ceux
de ses compagnons qui ont échappé à la guerre, et la mer ne lui en a ravi
aucun. Tu as entendu parler de l'Atréide, bien qu'habitant au loin ; et tu sais comment il revint, et comment Aigisthos lui
infligea une mort lamentable. Mais le meurtrier est mort misérablement, tant il
est bon qu'un homme laisse un fils qui le venge. Et Orestès a tiré vengeance
d'Aigisthos qui avait tué son illustre père. Et toi, ami, que je vois si beau
et si grand, sois brave, afin qu'on parle bien de toi parmi les hommes futurs.
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