La prédiction de Calchas
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Bareste(1843)

Leconte de Lisle (1867)

les derniers des fils des Achéens puissent entendre la parole d'Ulysse et recevoir ses avis. Ce héros prudent s'exprime en ces termes :

    « Roi, fils d'Atrée, les Grecs veulent maintenant te rendre infâme aux yeux de tous les mortels dignes de porter la parole ; ils refusent d'accomplir la promesse qu'ils t'ont faite en venant ici, loin d'Argos, ville féconde eu coursiers, qu'ils ne s'en retourneraient qu'après avoir détruit Ilion aux fortes murailles. Semblables à des veuves ou à de jeunes enfants, ils pleurent pour revoir leur patrie. Sans doute il est cruel de partir sans rapporter aucun fruit de ses longs travaux. Si pendant un mois un voyageur reste éloigné de son épouse, il s'attriste sur son navire que tourmentent les tempêtes de l'hiver et la mer orageuse ; nous, voici neuf années que nous sommes retenus près de ces bords : aussi je ne blâme point les Grecs de supporter avec peine le chagrin auprès de leurs vaisseaux à la proue arrondie. Cependant il serait honteux, après être restés si long-temps loin de nos foyers, de nous en retourner sans gloire. Prenez patience, amis ; restez encore en ces lieux afin que nous sachions par nous-mêmes si Calchas a dit ou non la vérité. Je ne l'ai point oublié, et vous en êtes tous témoins, vous que n'ont point atteints les déesses de la mort . Il me semble que c'était hier : les vaisseaux achéens étaient rassemblés dans l'Aulide, menaçant d'affreux malheurs Priam et les Troyens. Réunis autour d'une fontaine placée près des autels sacrés, nous offrions aux dieux des hécatombes choisies, sous un magnifique platane, au pied duquel coulait une eau limpide, lorsqu'un grand prodige nous est apparu. Un horrible dragon, le dos tacheté de sang, et envoyé par le dieu de l'Olympe, s'échappe de l'autel et s'élance vers le platane. Sur la branche la plus haute se trouvaient les petits d'un passereau, au nombre de huit, tendres rejetons se blottissant dans le feuillage : la mère qui leur donna le jour faisait la neuvième. Le monstre dévore sans pitié ces jeunes oiseaux  

  qui poussent des sons aigus ; la pauvre mère en gémissant vole autour de ses enfants chéris ; mais le dragon, se repliant sur lui-même, la saisit par l'aile, et l'infortunée remplit l'air de ses cris. A peine les a-t-il engloutis que la divinité qui le fit paraître voulut qu'il devint un signe mémorable : le fils du prudent Saturne le transforma en pierre, et nous, immobiles et étonnés, nous admi­rions ce qui venait d'être fait. — Quand ces étranges prodiges, ouvrages des dieux, eurent éclate parmi les hécatombes, Calchas, interprétant la volonté céleste, s'écria : Pourquoi restez-vous muets, Grecs à la longue chevelure ? Le prévoyant Jupiter nous annonce, par ce grand symbole, un événement tardif qui s'achèvera lentement, mais dont la gloire ne périra jamais. Ainsi que le monstre a dévoré les huit petits du passereau et la mère qui formait la neuvième victime : ainsi, pendant neuf années, nous combattrons sur les bords où nous allons ; mais la dixième année nous nous emparerons enfin de cette ville aux larges rues. — Telles étaient les paroles de Calchas. Maintenant toutes ces choses vont s'accomplir ; prenez courage et restez en ces lieux, Grecs aux belles cnémides, jusqu'à ce que nous ayons conquis la puissante ville de Priam. »

 

Et le preneur de villes, Odysseus, se leva, retenant son sceptre. Auprès de lui, Athènè aux yeux clairs, semblable à un héraut, ordonna à la foule de se taire, afin que tous les fils des Akhaiens, les plus proches et les plus éloignés, pussent entendre et comprendre. Et l'excellent agorète parla ainsi :

      -Roi Atréide, voici que les Akhaiens veulent te couvrir d'opprobre en face des hommes vivants, et ils ne tiennent point la promesse qu'ils te firent, en venant d'Argos, féconde en chevaux, de ne retourner qu'après avoir renversé la forte muraille d'Ilios. Et voici qu'ils pleurent, pleins du désir de leurs demeures, comme des enfants et des veuves. Certes, c'est une amère douleur de fuir après tant de maux soufferts. Je sais, il est vrai, qu'un voyageur, éloigné de sa femme depuis un seul mois, s'irrite auprès de sa nef chargée de rameurs, que retiennent les vents d'hiver et la mer soulevée. Or, voici neuf années bientôt que nous sommes ici. Je n'en veux donc point aux Akhaiens de s'irriter auprès de leurs nefs éperonnées ; mais il est honteux d'être restés si longtemps et de s'en retourner les mains vides. Souffrez donc, amis, et demeurez ici quelque temps encore, afin que nous sachions si Kalkhas a dit vrai ou faux. Et nous  le savons, et vous en êtes tous témoins, vous que les Kères de la mort n'ont point emportés. Était-ce donc hier ?  Les nefs des  Akhaiens étaient réunies devant Aulis, portant les calamités à Priamos et aux Troiens. Et nous étions autour de la source, auprès des autels sacrés, offrant aux Immortels de complètes hécatombes, sous un beau platane ; et, à son ombre, coulait une eau vive, quand nous vîmes un grand prodige. Un dragon terrible, au dos  ensanglanté,  envoyé de  l‘Olympien lui-même, sortit de dessous l'autel et rampa vers le platane. Là étaient huit petits passereaux, tout jeunes, sur la branche la plus haute et blottis sous les feuilles ; et la mère qui les avait enfantés était la neuvième. Et le dragon les dévorait cruellement, et ils criaient, et la mère, désolée, volait tout autour de ses petits. Et, comme elle emplissait l'air de cris, il la saisit par une aile ; et quand il eut mangé la mère et les petits, le Dieu qui l'avait envoyé en fit un signe mémorable ; car le fils de Kronos empli de ruses le changea en pierre et nous admirions ceci, et les choses terribles qui étaient dans les hécatombes des Dieux. Et voici que Kalkhas nous révéla aussitôt les volontés divines : -Pourquoi êtes vous muets, Akhaiens chevelus ? Ceci est un grand signe du très sage Zeus ; et ces choses s'accompliront fort tard, mais la gloire n'en périra jamais. De même que ce dragon a mangé les petits passereaux, et ils étaient huit, et la mère qui les avait enfantés, et elle était la neuvième, de même nous combattrons pendant neuf années, et, dans la dixième, nous prendrons Troie aux larges rues. C'est ainsi qu'il parla, et ses paroles se sont accomplies. Restez donc tous, Akhaiens aux belles knémides, jusqu'à ce que nous prenions la grande citadelle de Priamos.